‹ MaximesChapitre 131 sur 457 · L'AMOUR-PROPRE À MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

L'AMOUR-PROPRE À MADEMOISELLE

A Mademoiselle*** Mademoiselle,

Quoique j'aie reçu les derniers outrages de vous, et qu'aux yeux de toute la France vous vous soyez déclarée mon ennemie, je ne laisse pas de vous offrir mon portrait; je suis forcé d’en user de cette manière, par le souvenir de la tendre amitié que vous avez eue autrefois pour moi. Je ne puis la voir éteinte qu'avec une douleur extrême; et je ne souffre pas une moindre confusion quand je songe à tous les soins que j'ai inutilement employés pour la rallumer. Je suis pourtant résolu, Mademoiselle, de ne me point lasser, et d’épuiser tous mes artifices : s’ils ne sont pas capables de fléchir votre obstination, je ne me rebuterai point ; je ne vous abandonnerai jamais et je serai jusques au dernier moment de votre vie,

Mademoiselle, Votre très humble et très obéissant serviteur, L'AMOUR-PROPRE »

Dans ce recueil, le développement est très proche de la version du manuscrit de Liancourt, avec quelques différences que nous signalerons en note à propos de cette version (pp. 417-420). — Enfin le même morceau reparut en tête de l'édition posthume de 1693, sous le titre De L'Amour-probre, mais avec des altérations.

r. Sur cette formule, cf. ntroduction, p. LXI.

jamais hors de soi, et ne s’arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est *propre. Riensn'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, riem.de si habile que ses conduites; ses ne se peuvent représenter, se s transformations *passent celles des métamorphoses, ct es rafinement ceux de la .

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pénétrants; il y fait mille insensibles tours et retours.

Là il est souventsinvisible à lui-même, il y conçoit, il y

DO élève, sans le savoir, un grand-nombre : il en forme de si monstrueuses

que, lorsqu'il les. a mises au jour, il les *méconnaît, ou.il.ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu il a de lui- -même ; daudüsiisnnanamenee rs; ses ignoces, s e ies sur son sujet; es Dr oran lorsqu'ils ne sont qu’endormis, qu’il s’imagine n’avoir plus envie de courir dès qu’il se repose, et qu’il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité ARR SE le He à UT -même, n'empêche e y arfaitement ce qui est hors de lui,

en quoi T est RRATAUE à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte qu’on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n’est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu’il n’a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années; d’où l’on pourrait conclure assez vraisemblablement que c’est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le

mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les *relève, et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il *suit son gré, lorsqu'il

suit les choses qui sont à son gré. Ilestrous les contraires:

1 lléa; de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le *dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d’en avoir plusieurs ou de n’en avoir qu’une, parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui, et de son propre fonds; il-est-inconstant d’inconstance, de dégoût; il est-capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s’accommode des choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui est admirable, ilkse-hait lui-mêmeravec eux, il:conjure sa perte, il travaille. même-à-sasruine. Enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et sil entre si hardiment en “société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre,

ou le changer, et lors même qu’il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de.l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation;

i 1 et l’amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements.

Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur, et de la froideur, du sang.

- La modération dans la bonne fortune n’est que l’appréhension de la honte qui *suit l’‘emportement, ou la peur de perdre ce que l’on a.

La modération est comme la sobriété : on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal!.

Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu’on trouve à redire en lui?

MS 3 (GE. 565). — 1 18. — L 71*, H 26 début*, SL 76*, B 3*, (ER

MS 4 (GEF. 566). — I 21.

1. La correspondance de La Rochefoucauld avec Mme de Sablé montre qu'ils étaient tous deux très gourmands, mais aussi — Mme de Sablé surtout — constamment préoccupés de leur santé.

2. Cf., sur la version initiale de cette maxime et sa complète transformation, la notice des manuscrits, p. 394, n. t.

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L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine”, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté; de sorte qu’à proprement parler la fierté est l'éclat et la déclaration de l’orgueil.

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu’il faut pour le talent des grandes ?

C'est une espèce de bonheur, de connaître jusques à quel point on doit être malheureux.

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