PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ 241 2. PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ
AUL de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que
de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l'humeur *facile, de la docilité et de la faiblesse à *souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l'être; la vanité, et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses presque toutes opposées à sa profession; il a suscité les plus grands désordres de l’État sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su profiter néanmoins! avec habileté des
PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ. Nous donnons ici ce portrait à la place et sous la forme où on le trouve dans le manuscrit 325 bis. Nous indiquons en note les variantes qui résultent de la première publication qui en fut faite; il fut en effet publié par le chevalier de Perrin au tome III de son édition des lettres de Mme de Sévigné (1754), à la suite de la lettre de Mme de Grignan du 19 juin 1675, où l’on peut lire ceci : « Voilà un trait qui s’est fait brusquement sur le Cardinal : celui qui l’a fait n’est pas son intime ami ; il n’a aucun dessein qu'il le voie, ni que cet écrit coure; il n’a point prétendu le louer. Il m'a paru bon par toutes ces raisons : je vous l'envoie et vous prie de n’en donner aucune copie. On est si lassé de louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être assuré qu’on n’a pas eu dessein de vous faire plaisir, et que voilà ce qu’on dit, quand on dit la vérité toute nue, toute naïve. » Quelques jours plus tard, le 3 juillet, Mme de Sévigné précisait que le portrait était l'œuvre de La Rochefoucauld et racontait à sa fille qu’elle l’avait montré au cardinal, lequel « trouva, dit-elle, le même plaisir que moi à voir que c'était ainsi que la vérité forçait à parler de lui, quand on ne l’aimait guère, et qu'on croyait qu'on ne le saurait jamais ». Cela n’a pas manqué de laisser les éditeurs un peu perplexes : si beau joueur que voulût être Retz, certains passages semblent si désobligeants qu’on s'étonne que Mme de Sévigné lui ait montré le portrait tel quel, et qu'il l'ait lu avec plaisir. Or M. Bertière a découvert une autre version du portrait, qui a les plus grandes chances d’être celle dont Mme de Sévigné fait état. Nous la donnons ci-dessous (p. 243, n. 12).
r. Il y eut en réalité deux éditions Perrin des lettres de Mme de Sévigné publiées la même année (1754), in-12 l’une et l’autre, mais de for-
malheurs publics pour se faire cardinal; il a *souffert la prison? avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse3. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l'obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin; mais après la mort de ce ministre il s’en est démis sans *connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres“. Il est entré dans divers conclavesÿ, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d’espritf, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre qu’il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagjination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c’est” de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre; il est incapable d'envie ni d’avarice8, soit par vertu où par inapplication?. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne devait espérer !° de leur pou-
mats différents. Elles ne diffèrent, en ce qui concerne ce portrait, que sur un point: la plus grande donne ici néanmoins profiter, et la petite omet le mot néanmoins.