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Brotier et Herbert : et si je ne dis bas

s. Herbert : que je ne connaisse pas.

aussi je me mêle assez volontiers dans la “dispute

mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur et lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour celu de la raison!, je deviens moi-même fort peu raison: nable. J'ai les sentiments vertueux, les inclination:s belles, et une si forte envie d’être tout à fait honnête homme? que mes amis ne me sauraient faire un plu: grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connaissent un peu particulière ment et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je les ai toujours reçu: avec toute la joie imaginable, et toute la soumissior d'esprit que l’on saurait désirer. J'ai toutes les pas sions assez douces et assez réglées : on ne m'’a presque jamais vu en colère et je n’ai jamais eu de haine pou personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l’on m'avait offensé, et qu’il y allât de mor honneur à me ressentir de l'injure qu'on m'aurai faite. Au contraire je suis assuré que le devoir ferait s bien en moi l'office de la haine que je poursuivrais m: vengeance avec encore plus de vigueur qu’un autre L'ambition ne me *travaille point. Je ne crains guère di choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sen sible à la pitié, et je voudrais ne l’y être point du tout Cependant il n’est rien que je ne fisse pour le soulage ment d’une personne affligée, et je crois effectivemen que l’on doit tout faire, jusques à lui témoigner mêm beaucoup de compassion de son mal, car les misérable

1. Brotier et Herbert : pour la raison. — Segrais écrit pourtant «Monsieur de La Rochefoucauld ne contestait jamais; quand quel qu'un lui avait dit un sentiment différent du sien qu'il croyait êtr. bon : Monsieur, disait-il, vous êtes de ce sentiment-là, et moi je sui d’un autre. On en demeurait là, sans se mettre en colère de part n d’autre. » (Mémoires anecdotes, in Œuvres diverses, p. 171.)

2. Tandis que plus haut honnêtes gens semble à prendre surtou dans une acception mondaine, honnête homme ici semble à prendr surtout dans une acception morale (cf. la note de la maxime 202 Mais il est clair qu'il n’y a pas lieu de séparer trop nettement les deu: sens : La Rochefoucauld veut être honnête homme de toutes le manières.

sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d’en témoigner, et se garder soigneusement d’en avoir. C’est une passion qui n'est bonne à rien au-dedans d’une âme bien faite, qui ne sert qu’à affaiblir le *cœur et qu’on doit laisser au peuple qui, n’exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. Jaime mes amis, et je les aime d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs; j'ai de la condescendance pour eux, je *souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable?. J'ai une civilité fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi nous, et il me semble outre cela qu’elles s'expliquent avec plus de netteté et qu’elles donnent un tour plus agréable aux choses qu’elles disent. Pour “*galant, je Jai été un peu autrefois; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux *fleurettes et je m'étonne seulement de ce qu’il y a encore tant d’*honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. | J'approuve extrêmement les belles passions : elles mar- 'quent la grandeur de l’âme, et quoique dans les *inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire

r. Brotier et Herbert omettent ces mots, à partir de ef j'en excuse. 2. Cf. réfl. s, pp. 194 sq. — C'est par erreur que l'édition G.E-F.

donne obligation au lieu de Loi.

| 258 PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD | | à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien d'ail: leurs avec la plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur!.

1. Voici le portrait de La Rochefoucauld par le cardinal de Retz contenu dans les Mémoires de ce dernier (B.N,., ms. fr. 10325, fol. 736- 739) — on remarquera qu'il est postérieur à la publication des Maximes : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d’intrigue dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les grands, qui d’un autre sens n’ont pas été son fort. Il n’a jamais été capable d’aucune affaire, et je ne sais pourquoi, car il avait des qualités qui eussent suppléé en tout autre celles qu'il n'avait pas. Sa vue n’était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée. Mais son bor sens, et très bon, dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insi nuation et à sa facilité de mœurs qui est admirable, devait compensei plus qu’il n’a fait le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je ne sais même à quoi attribuer cette irrésolution,; elle n’a pu venir en lui de la fécondité de son imagination qui n’est rien moins que vive; je ne la puis donner à la stérilité de sor jugement, car, quoiqu'il ne l’ait pas exquis dans l’action, il a un bor fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution quoique nous n’en connaissions pas la cause. Il n’a jamais été guerrier quoiqu'i fût très soldat; il n’a jamais été par lui-même bon courtisan quoiqu’i ait eu toujours bonne intention de l'être; il n’a jamais été bon homme de parti quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et di timidité que vous lui voyez dans la vie civile s'était tourné dans le affaires en air d’apologie; il croyait toujours en avoir besoin, ce qui joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, e à sa pratique, qui a toujours été de chercher à sortir des affaire avec autant d’impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eùû beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comm il l’eût pu, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle. : — À la suite de la dernière phrase se lisent encore ces mots barrés «et pour le plus honnête homme à l'égard de la vie commune ».

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D. a tenu à reproduire intégralement ici la première édition des Maximes, plus vigoureuse peut-être que l'édition définitive elle-même. D'autre part elle se situe à la charnière de toute la genèse de l’œuvre : c’est à elle qu’aboutissent les états anciens du texte (manuscrits, lettres, édition de Hollande), c’est d’elle que part l’évolution qui conduit à l'édition de 1678.

En tête de cette édition, qui a paru chez le libraire Claude Barbin, l’on trouve, comme plus tard dans l'édition définitive, le frontispice, puis ce titre : Réflexions ou Sentences et Maximes morales. Viennent ensuite un Avis au Lecteur, paginé en chiffres romains, puis un long Discours sur les Réflexions ou Sentences et Maximes morales, non paginé, sur lequel nous allons revenir. En tête des Maximes elles-mêmes, se lit le titre Réflexions morales; elles sont numérotées en chiffres romains, sauf la dernière — la longue réflexion sur la mort —, qui n’est pas numérotéel. À la fin figure une table alphabétique. Le privilège est du 14 janvier 1664, l’achevé d'imprimer du 27 octobre 1664 (bien que la page de titre porte la date de

1. Les numéros vont jusqu’à CCCX VI; il y a 318 maximes, compte tenu de la dernière, non numérotée, et du fait que deux maximes portent par erreur le même numéro (CCCII). Toutefois les tout premiers exemplaires avaient quatre maximes de moins; cf. infra. p.355et note.

2. Il est bien entendu que nous nous plaçons ici à un point de vue littéraire, et non bibliophilique. Il existe, en 1665 même, trois contrefaçons, qui se distinguent de la vraie édition originale par la présentation matérielle; c’est ce que l'édition G.E.F. appelle les éditions 1 B (en 135 pages), 1 C (en 100 pages) et 1 D (en 113 pages), l’originale (en 150 pages) étant 1 A. Mais ceci n'apporte rien pour l’histoire du texte. Je signalerai seulement qu’une des contrefaçons (1 D) donne

Le Discours sur les Réflexions ou Sentences et Maximes morales fut longtemps attribué à Segrais. Un passage de Gabriel Guéret (dans la Promenade à Saint-Cloud, composée vers 1669), et surtout la lettre de La Rochefoucauld au Père Rapin du 12 juillet 1664 , ont permis à Gilbert d'établir, dans l’édition des Grands Écrivains, qu'il fut en réalité l’œuvre d’un écrivain de bien moindre valeur, l'avocat Henri de La Chapelle-Bessé, familier de l’Académie Lamoignon, qui devait épousér en 1668 une nièce de Boileau2. Dès le 6 février 1664, La Rochefoucauld lui fournissait des arguments par l'intermédiaire du Père Thomas Esprit°. Il s'agissait de répondre par avance aux critiques que les Maximes risquaient de susciter, et qu’il était aisé de prévoir d’après plusieurs lettres reçues par Mme de Sablé*. Mais la lettre du duc au Père Rapin montre qu'il ne fut guère satisfait du travail de La Chapelle, et le Discours ne fut pas repris dans la seconde édition: «Vous pouvez maintenant, écrivait le libraire, — en réalité La Rochefoucauld lui-même, — en faire tel jugement (des Maximes) que vous voudrez sans que je me mette en peine de tächer à vous prévenir en leur faveur, puisque si elles sont telles que je le crois, on ne pourrait leur faire plus de tort que de se persuader qu'elles eussent besoin d'apologieS. » — Signalons enfin, au sujet de ce Discours, qu’il reparut dans l’édition posthume de 1693.

Le soin que La Rochefoucauld a pris de surveiller ainsi le lancement de son livre, en faisant élaborer ce Discours et en allant au-devant des critiques, se marque aussi d’une autre manière : en cours de tirage, les Maximes furent à plusieurs

le nom de l’auteur dans la page de titre, sous la forme suivante : L. R. FOUCAUT. — Les bibliophiles qui auraient besoin de précisions sur ces particularités voudront bien se reporter à : J. Marchand, Bibliographie générale raisonnée de La Rochefoucauld, Paris, 1948.

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