MONSIEUR
E ne saurais vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de M**, quoiqu’elles soient écrites d’une manière qui semble approcher de la sienne; mais en ces occasions-là
je me défie presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu’elle lui en ait fait un présent pour me donner une juste raison de n’en rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je vous puis répondre sur la première chose que vous me demandez. Et pour l’autre, si vous n’aviez bien du pouvoir sur moi, vous n’en auriez guère plus de contentement; car un homme prévenu, au point que je le suis, d'estime pour cet ouvrage n’a pas toute la liberté qu’il faut pour en bien juger. Néanmoins, puisque vous me l’ordonnez, je vous en dirai mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'intérêt de celui que l’on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d’abord qu'il n’était pas destiné pour paraître au jour, mais seulement pour la satisfaction d’une personne qui, à mon avis, n’aspire pas à la gloire d’être auteur ; et si par hasard c'était M“, je puis vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de meilleurs titres qu’il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés ?. Mais vous savez, Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier toutes les nouveautés, et s’il y a moyen de l'empêcher quand on le voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent recommandables.
r. Sur ce discours, qui est l’œuvre de Henri de La Chapelle-Bessé, et qui fut supprimé dès la 2° édition, cf. s#pra p. 264. 2. On n'aurait pu désigner plus clairement La Rochefoucauld.
Il n’y a rien de plus vrai, Monsieur : les noms font valoir les choses auprès de ceux qui n’en sauraient connaître le véritable prix; celui des Réflexions est connu de peu de gens, quoique plusieurs se soient mêlés d’en dire leur avis. Pour moi, je ne me pique pas d’être assez délicat et assez habile pour en bien juger; je dis habile et délicat, parce que je tiens qu’il faut être pour cela l’un et l’autre; et quand je me pourrais flatter de l'être, je m'’imagine que j'y trouverais peu de choses à changer. J'y rencontre partout de la force et de la pénétration, des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble, et accompagné d’un certain air de qualité qui n'appartient pas à tous ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d’accord qu'on n’y trouvera pas tout l’ordre ni tout l’art que l’on y pourrait souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y aurait pu mettre plus d’arrangement; mais un homme qui n’écrit que pour soi, et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu’elles lui viennent dans la pensée, n’affecte pas tant de suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s’en fait une affaire, et qui songe à s’en faire honneur. Ce désordre néanmoins a ses grâces, et des grâces que l’art ne peut imiter. Je ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants m’en devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d’un courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d’un docteur qui n’a jamais rien vu que ses livres!. Plus ce qu'il dit et ce qu'il écrit paraît aisé, et dans un certain air d'un homme qui se néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une expression simple et naturelle, lui donne d'agrément. C'est de Tacite que je tiens ceci, je vous mets à la marge le passage latin?, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de même de tous ceux dont je me souviendrai, n'étant pas assuré si vous aimez cette langue qui n'entre guère dans le commerce du grand monde, quoique je sache que vous l’entendez parfaitement. N’est-il pas vrai,
1. Cf. le jugement de Mme de Schonberg : « Cela n’est pas bien écrit en français, c’est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d’un homme de la cour que d’un auteur. Cela ne me déplaît pas.» (Lettre 30.)
2. L'édition comporte en effet cette note marginale : « Dicta factaque ejus, quanto solutiora et quamdam sui negligentiam praeferentia, lanto gratius in speciem Simblicitatis accipiebantur. Tacit. ann. [. 16.» (Annales. XVI, 18 ; il s’agit de Pétrone. L'auteur délaie un peu le texte en le traduisant.)
Monsieur, que cette justesse recherchée avec trop d’étude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne du dégoût, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens esclaves des règles ces beautés où l’art se déguise sous les apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement, enfin ce que le Tasse a dit du palais d’Armide :
Stimi (si misto il culto à col negletto), Sol naturali gli ornamenti e 1 siti.
Di natura arte bar, che per diletto L'imitatrice sua scherzando 1miti1.
Voilà comme un poète français l’a pensé après lui :
L’artifice n’a point de part
Dans cette admirable structure ;
La nature, en formant tous les traits au hasard, Sait si bien imiter la justesse de l’art
Que l’œil, trompé d’une douce imposture,
Croit que c’est l’art qui suit l’ordre de la nature.
Voilà ce que je pense de l’ouvrage en général; mais je vois bien que ce n’est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites que l’on vous a faites. Il me semble que la première est celle-ci : que les Réflexions détruisent toutes les vertus2, On peut dire à cela que l'intention de celui qui les a écrites paraît fort éloignée de les vouloir détruire; il prétend
1. Note marginale : « Tass.. cant. 17.» — En réalité ces vers se trouvent dans la description des jardins d’Armide, au chant XVI, strophe X, de la Jérusalem délivrée, et le vrai texte du deuxième vers est : Sol naturali e gli ornamenti e à siti. Voici la traduction littérale du passage : « Vous diriez, tellement les parties cultivées se mêlent aux non cultivées, que seuls sont naturels les ornements et les lieux. Cela semble un artifice de la nature, laquelle pour s'amuser imiterait en se jouant son imitateur.» — On ignore l’auteur de l'adaptation française citée ensuite.
2. Cette critique essentielle, dont la deuxième et la quatrième sont assez peu distinctes, revient en effet constamment dans les jugements des contemporains, soit qu’ils la prennent à leur compte, soit qu'ils cherchent à la réfuter. Cf. notamment les lettres 30 (de Mme de Schonberg), 31, 34 et 35 (anonymes), 38 (de Mme de La Fayette). — Dans la lettre 31 se trouvent des éléments de réponse assez proches des réponses que le Discours fait à l'objection.
seulement faire voir qu'il n’y en a presque point de pures dans le monde, et que dans la plupart de nos actions il y a un mélange d’erreur et de vérité, de perfection et d’imperfection, de vice et de vertu; il regarde le cœur de l’homme corrompu, attaqué de l’orgueil et de l’amour-propre, et environné de mauvais exemples comme le commandant d’une ville assiégée à qui l'argent a manqué: il fait de la monnaie de cuir, et de carton ; cette monnaie a la figure de la bonne, on la débite pour le même prix, mais ce n’est que la misère et le besoin qui lui donnent cours parmi les assiégés. De même la plupart des actions des hommes que le monde prend pour des vertus n’en ont bien souvent que l’image et la ressemblance. Elles ne laissent pas néanmoins d’avoir leur mérite et d’être dignes en quelque sorte de notre estime, étant très difficile d’en avoir humainement de meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n’y en aurait aucune de véritable dans l’homme, en le considérant dans un état purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu cette opinion. Si je ne craignais pas de m ériger trop en docteur, je vous citerais bien des auteurs, et même des Pères de l’Église, et de grands saints, qui ont pensé que l’amour-propre et l’orgueil étaient l’âme des plus belles actions des païens. Je vous ferais voir que quelques-uns d’entre eux n’ont pas même pardonné à la chasteté de Lucrèce, que tout le monde avait crue vertueuse jusqu’à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu, qui avait produit la liberté de Rome, et qui s'était attiré l'admiration de tant de siècles’. Pensez-vous, Monsieur, que Sénèque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux’, fût véritablement sage lui-même, et qu’il fût bien persuadé de ce qu'il voulait persuader aux autres ? Son orgueil n’a pu l'empêcher de dire quelquefois qu’on n'avait point vu dans le monde d'exemple de l'idée qu'il proposait, qu'il était impossible de trouver une vertu si achevée parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre eux était celui qui avait le moins de défauts. I]
1. Cf. Cité de Dieu, livre I chap. XIX. Dans ce chapitre, saint Augustin fait en effet planer un doute sur la vertu de Lucrèce.
2. Note marginale : « Jovem plus non bosse quam bonum virum. Senec. Ep. LXXXIIL Deus non vincit sapientem felicitate etiamsi vincit aetate. Senec. 1hid. » (Lettres à Lucilius, LXXIII, — et non LXXXIII, — r12- 13.) « Jupiter n’est pas plus puissant que l’homme de bien (..) Dieu n’a pas sur le sage l'avantage de la félicité quand même il a l’avantage de la durée. » (Trad. Noblet, coll. Budé.)
3. Suite de la note marginale précédente : « Ubz enim 1llum invenies quem tot sæculis quaerimus sabientem? Pro optimo est minime malus.
demeure d’accord que l'on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quelques amitiés suspectes ; à Platon et Aristote, d'avoir été avares ; à Épicure, prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que ”ous serions trop heureux d'être parvenus à savoir imiter leurs vicest. Ce philosophe aurait eu raison d’en dire autant des siens, car on ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de toute sorte de biens, d’honneurs et de plaisirs, en affectant de les mépriser; de se voir le maître de l'empire, et de l’empereur, et l’amant de l'impératrice en même temps; d’avoir de superbes palais, des jardins délicieux, et de prêcher, aussi à son aise qu'il faisait, la modération, et la pauvreté, au milieu de l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce stoicien qui contrefaisait si bien le maître de ses passions eut d’autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu’en se faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d’une fois d’avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir? Regardez
Senec. de tranq.» (De la tranquillité de l'âme, VII, 2. Le texte est légèrement altéré : {um pour 15tum, et sabientem est ajouté pour plus de clarté.) « Où trouveras-tu ce mortel sans pareil, que nous cherchons pendant des siècles ? Le meilleur c'est le moins mauvais. » (Trad. Waltz, coll. Budé.)
1. Fin de la note marginale précédente : « Objicite Platoni quod petierit pecuniam. Aristoteli quod acceperit. Epicuro quod consumpserit. Socrati Alcibiadem et Phaedrum objectate. O vos usu maxime felices, cum brimum vobis imitari vitia nostra contigerit. Senec, de vit. beat.» (Du Bonheur, XXNII, 5. Cette citation saute trois mots, Democrito quod neglexerit, et elle transpose à la troisième personne : Socrati au lieu de mibi ipsi; dans le passage de Sénèque c'est Socrate qui parle, d’où le nostra que La Chapelle a conservé.) Voici la traduction du texte tel qu'il est donné en marge du Discours. « Reprochez à Platon d’avoir recherché l'argent, à Aristote d’en avoir reçu, à Épicure de lavoir dépensé; à Socrate reprochez Alcibiade et Phèdre : vous êtes bien heureux d’imiter nos vices à la première occasion! » (D'après la traduction Bourgery, coll. Budé.)
2. Note marginale : « Senecam adoriuntur tlanquam ingentes et Supra privatum modum evectas opes adbuc augeret, quodque studia civium 1n 5e verteret, hortorum quoque amoenttate ét villarum magnificentia quasi principem supergrederetur. Tacit. annal. XIV ACL VE ULIE) ER lls s'attaquent à Sénèque, dont les immenses richesses excédaient la mesure d’une condition privée, et qui les augmentait encore, il recherchait la popularité; par l’agrément aussi de ses jardins et la magnificence de ses maisons de campagne, il voulait surpasser l’empereur. » (Trad. Bornecque, Classiques Garnier.) On remarquera que Tacite ne prend pas à son compte ces accusations, mais les présente comme des insinuations faites auprès de Néron par les ennemis du philosophe.
un peu de près ce faux brave : vous verrez qu’en faisant de beaux raisonnements sur l’immortalité de l’âme, il cherche à s’étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la douleur est un mal! ; il prétend que la raison peut rendre l’homme impassible, et au lieu d’abaisser son orgueil il le relève au-dessus de la divinité. Il nous aurait bien plus obligés de nous avouer franchement les faiblesses et la corruption du cœur humain, que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des Réflexions n’en fait pas de même : il expose au jour toutes les misères de l’homme. Mais c’est de l’homme abandonné à sa conduite qu’il parle, et non pas du chrétien. Il fait voir que, malgré tous les efforts de sa raison, l’orgueil et l’amour-propre ne laissent pas de se cacher dans les replis de son cœur, d’y vivre et d’y conserver assez de forces pour répandre leur venin sans qu’il s’en aperçoive dans la plupart de ses mouvements?.
La seconde difficulté que l’on vous a faite, et qui a beaucoup de rapport à la première, est que /es Réflexions passent dans le monde pour des subtilités d'un censeur qui prend en mauvaise part les actions les plus indifférentes, plutôt que pour des vérités solides3. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont assuré de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre expérience, que l’on fait quelquefois le bien sans avoir d’autre vue que celle du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni pour le mal, mais par une droiture naturelle du cœur, qui le porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu’il me fût permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu’il fût vrai que la nature humaine n’eût que des mouvements raisonnables, et que toutes nos actions
1. Note marginale : « Sapientem, si in Phalaridis tauro peruratur, exclamaturum : dulce est, et ad me nil attinet. Epic. apud Senecam. » (Citation d'Épicure par Sénèque, Lettres à Lucilius, LXNI, 18; attinet, inexactitude pour pertinet.) « Le sage dans le taureau brûlant de Phalaris s’écrierait : « C’est une chose douce. Je ne ressens rien.» (Trad. Noblet, coll. Budé.)
2. Cf. les suggestions faites par La Rochefoucauld lui-même à La Chapelle par l'intermédiaire du P. Thomas Esprit (lettre 39).
3. Cf. lettre 36 (anonyme) : « J'appellerais volontiers l’auteur de ces maximes un orateur éloquent et un philosophe plus critique que savant (.) I affecte dans ses divisions et dans ses définitions, subtilement mais sans fondement inventées, de passer pour un Sénèque. » Plus loin l’auteur de la même lettre traite La Rochefoucauld de « satirique ».
fussent naturellement vertueuses; mais, Monsieur, comment accorderons-nous le témoignage de vos amis avec les sentiments des mêmes Pères de l’Église, qui ont assuré gwe toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'étaient que des imperfections ; que notre volonté était née aveugle; que ses désirs étaient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme était dans un égarement continuell > Ils en ont parlé encore plus fortement, car ils ont dit qu’en cet état /4 prudence de l'homme ne pénétrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport à l'orgueil; que sa tempérance ne modérait aucun excès que celui que l'orgueil avait condamné; que sa constance ne se soutenait dans les malheurs qu'autant qu'elle était soutenue bar l'orgueil; et enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration, l'amour d'une vaine gloire, et l'intérêt de l'orgueil?. On trouverait un nombre
1. Ceci n'est pas une vraie citation, mais une sorte de centon derrière lequel on pourrait mettre une série de réminiscences. Saint Augustin affirme par exemple, en suivant saint Paul, qu’il ne saurait exister une authentique vertu des païens. « J#stus ex fide vivit (Rom. J, 17) : quae fides per dilectionem operatur (Gal., NV, 6), îta ut viriutes quoque ipsae, quibus brudenter, fortiter, temberanter justeque vivitur, omnes ad eamdem referantur fidem : non aliter poterunt verae esse virtutes. — Le juste vit de la foi, laquelle agit par amour, en Sorte que même les vertus qui font vivre selon la prudence, le courage, la tempérance et la justice se réfèrent toutes à cette même foi; autrement elles ne pourront être de vraies vertus. » (De Trinitate, livre XIII, chap. XX, $ 26: PL. t. XLIL, col. 1056.) Cf. infra, lettre 31, n. 1. — D'autre part saint Augustin recourt aux métaphores de l’aveuglement et de l’égarement : « Fratres, si attendamus baereditariam poenam nostram, totus mundus caecus est. Ideo venit Christus illuminator, quia diabolus fuerat excaccator. Omnes caecos nasci fecit, qui primum hominem decepit. — Frères, à bien considérer le châtiment héréditaire qui nous frappe, le monde entier est aveugle. Le Christ porteur de lumière est venu précisément parce que le diable avait été celui qui aveugle. Tous les hommes naissent aveugles par le fait de celui qui a dévoyé le premier homme. » (Sermo CXXXV, I, 1; PL, t XXXVIIL col. 746.) « Invenies quibbe bomines bene viventes et non christianos. Bene currunt, sed in via non currunt. Quanto plus currunt, plus errant, quia a via recedunt. — Tu trouveras des hommes qui vivent bien sans être chrétiens. Ils courent bien, mais ils ne courent pas sur le chemin. Plus ils courent, plus ils s'égarent, parce qu'ils s'écartent du chemin.» (Sermo CXLI, IV, 4; ibid, col. 777)
2. Cela non plus n’est pas une vraie citation; mais on peut trouver la même idée chez saint Augustin : « Nonnunquam sane apertissima vilia aliis vitiis vincuntur occultis, quae butantur esse virtutes, in quibus regnat
presque infini d’autorités sur cette opinion; mais si je m'engageais à vous les citer régulièrement, j'en aurais un peu plus de peine, et vous n’en auriez pas plus de plaisir. Je pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en faire voir l’abrégé dans six vers d’un excellent poète de notre temps :
Si le jour de la foi n’éclaire la raison,
Notre goût dépravé tourne tout en poison; Toujours de notre orgueil la subtile imposture
Au bien qu’il semble aimer fait changer de nature; Et dans le propre amour dont l’homme est revêtu, Il se rend criminel même par sa vertu’.
S'il faut néanmoins demeurer d’accord que vos amis ont le don de cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de l’amour-propre, si Dieu leur fait des grâces extraor-
saperbia. — I] arrive que des vices tout à fait évidents soient vaincus par d’autres vices dont la nature est cachée, que l’on prend pour des vertus, mais où règne l’orgueil. » (La Cité de Dieu, livre XXI, chap. XVI.) Ce principe d’explication est en particulier appliqué aux vertus civiques et militaires qui ont présidé à la formation de l’Empire romain : « Causa bonoris, laudis et gloriæ consuluerunt patriæ, in qua 1psam gloriam requirebant, salutemque ejus saluti suæ præbonere non dubitaverunt, pro 1sto uno vitio, 1d est amore laudis, pecuniæ cupiditatem et multa alia vitia comprimentes. — Pour l'honneur, les éloges et la gloire ils se dévouèrent à leur patrie, dans laquelle ils recherchaient précisément la gloire, et n’hésitèrent pas à faire passer son salut avant leur propre salut, réprimant la passion de l’argent et beaucoup d’autres vices au nom de ce seul vice : l'amour des éloges. » (1b54., livre V, chap. XIII.) Saint Augustin s’afflige de cette servitude « telle que la prévoyance ne prévoie rien, la justice ne distribue rien, le courage ne supporte rien, la tempérance ne modère rien que si cela permet de plaire aux hommes et de servir une gloire qui n’est que vent » (4t n1h1l provideat providentia, nibil distribuat justitia, nihil toleret fortitudo, nihil temberentia moderetur, nisi unde blaceatur bominibus et ventosæ gloriæ serviatur; ibid. livre V, chap. XX).
1. Note marginale : « Brébeuf, Entr. sol.» On trouve en effet ces vers dans les Entretiens solitaires de Brébeuf (Rouen, 1660), mais sous une forme sensiblement différente :
Ton esprit (.…) Quitte le créateur, cherche la créature, Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature, Et sous ce fanx amour dont il s'est revêtu, Il devient criminel même par sa vertu.
(Chapitre Des sujets que nous avons de nous mépriser.)
dinaires, s’il les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon cœur à leur canonisation, et je leur déclare que les Réflexions morales ne les regardent point. Il n’y a pas d'apparence que celui qui les a écrites en veuille à la vertu des saints ; il ne s’adresse, comme je vous ai dit, qu’à l’homme corrompu : il soutient qu’il fait presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il fait le bien, et qu’il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de lui-même, parce que la nature ne se déclare pas en lui sincèrement des motifs qui le font agir. Dans cet état malheureux où l’orgueil est l’âme de tous ses mouvements, les saints mêmes sont les premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent plus mal sans comparaison que ne fait l’auteur des Réflexions. S'il vous prend quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvés dans leurs écrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le suis de cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils ont pensé :
Le désir des honneurs, des biens, et des délices, Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices, Et l’aveugle intérêt qui règne dans son cœur,
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur;
Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède; Au mal qui se guérit un autre mal succède;
Au gré de ce tyran dont l'empire est caché,
Un péché se détruit par un autre péché".
Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères de l'Église, dit assez heureusement sur ce même sujet que son âme a deux visages différents, qu’elle a beau se replier sur elle-même, elle n’aperçoit jamais que celui que l’amour-propre a déguisé, pendant que l’autre se découvre par ceux qui n’ont point de part à ce déguisement?. Si
1. Note marginale semblable à la précédente. Voici, extraite du même chapitre des Entretiens solitaires, la citation exacte : L'intérêt des honneurs, des biens et des délices, Produit seul ta vertu, comme il produit tes vices, Et tant que ses conseils guident tes actions, Le Ciel n'a point de part à tes affections :
Peut-être autant de fois qu'on admire ses forces À combattre le vice et vaincre ses amorces, Au gré de cet amour et subtil et caché Un péché se détruit par un nouveau péché.
2. La Chapelle-Bessé dénature la pensée, en même temps que la
j'osais enchérir sur une métaphore si hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces médailles qui représentent la figure d’un saint et celle d’un démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n’y a que la diverse situation de ceux qui la regardent qui change l’objet; l’un voit le saint, et l’autre voit le démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand l’amour-propre a séduit le cœur, l’orgueil aveugle tellement la raison, et répand tant d’obscurité dans toutes ses connaissances, qu’elle ne peut juger du moindre de nos mouvements, ni former d’ellemême aucun discours assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surbris en passant dans une forêt : ils marchent sur la foi d'un guide qui les égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance; chacun d'eux se met en peine de retrouver le chemin ; ils prennent tous diverses routes, et chacun croit suivre la bonne; plus 1l le croit, et plus il s'en écarte. Mais quoique leurs égarements soient différents, ils n'ont pourtant qu'une même cause : c'est le guide qui les a trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche de se redresser!. Peut-on mieux dépeindre l’aveuglement et les inquiétudes de l’homme abandonné à sa propre conduite, qui n’écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au bien, et qui s’imagine toujours que le dernier qu’il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que, dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses, c'est alors que l’égarement de son cœur est plus dangereux ? Il y a un si grand nombre de roues qui composent le mou-
langue, de Montaigne. Celui-ci parle bien, dans le chapitre De l'inconstance de nos actions (I, 1), des deux visages de son âme : « Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche », mais il se garde bien d'imposer à cette dualité un principe d'explication unique et systématique, par l’amour-propre ou autrement; loin de là, le passage dont nous venons de citer quelques mots se termine par la phrase fameuse : « Distinguo est le plus universel membre de ma logique. »
1. Note marginale : « Welut silvis ubi passim palantes error certo de tramite pellit. Ille sinistrorsum, bic dextrorsum abit. Unus utrique error, sed variis illudit partibus. Horat. serm. 2 1. sat. 3.» (Vers 48-51; les vers ne sont pas séparés les uns des autres dans cette note.) — La Chapelle commente plutôt qu’il ne traduit; voici une traduction exacte : « Dans les forêts, lorsqu'une erreur de direction jette les voyageurs hors du bon chemin et les pousse à l'aventure, celui-là va à gauche, cet autre à droite; l'erreur, pour tous deux, est la même, mais elle les égare de côtés différents » (trad. Villeneuve, coll. Budé).
vement de cet horloge’, et le principe en est si caché, qu'encore que nous voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran.
La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans l'expression de ces réflexions?. L'obscurité, comme vous savez, Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui écrit. Les Réflexions, où si vous voulez les Maximes et les Sentences, comme le monde a nommé celles-ci, doivent être écrites dans un style serré, qui ne permet pas de donner aux choses toute la clarté qui serait à désirer. Ce sont les premiers traits du tableau : les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de l’art et la beauté de la pensée du peintre; mais cette beauté n’est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne soient point remplis de couleurs, ils n’en sont pas moins des coups de maître. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute l'étendue de leur signification avant que de se reposer pour en former le jugement.
La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont presque partout trop générales3. On vous a dit qu’il est injuste d'étendre sur tout le genre bumain des défauts qui ne se trouvent qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des différents sentiments que vous en avez entendus, ce que l’on oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les vices : on appelle leur censure le portrait du peintre4; on dit qu'ils sont comme les malades de la
r. Le genre de ce mot n’était pas encore définitivement fixé.
>. Cf. la lettre 30, où Mme de Schonberg déclare à propos des Maximes.. « Je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits. »
3. La Rochefoucauld lui-même avoue au Père Esprit, dans la lettre qu’il lui demande de communiquer à La Chapelle : «Il peut y avoir même quelques expressions trop générales que l’on aurait adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre un de vos parents et un de vos amis eût été rendu public» (lettre 39).
4. Expression probablement empruntée au titre d’une comédie que Boursault venait de faire jouer contre Molière, Le Portrait du Peintre, ou La Contre-Critique de l'École des Femmes (septembre 1663). — Cette objection, que l’auteur aborde discrètement après le libellé anodin de la « quatrième difficulté », était, comme l’écrira Mme de Sablé (lettre 42), particulièrement « sensible » à La Rochefoucauld. Elle revient souvent dans les jugements des contemporains. Cf. notamment les lettres 30 (de Mme de Schonberg, qui écrit que les
jaunisse, qu'ils voient tout jaune parce qu'ils le sont euxmêmes. Mais s’il était vrai que, pour censurer la corruption du cœur en général, il fallût la ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi demeurer d’accord que ces philosophes, dont Diogène de Laërce! nous rapporte les sentences, étaient les hommes les plus corrompus de leur siècle; il faudrait faire le procès à la mémoire de Caton, et croire que c'était le plus méchant homme de la république, parce qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne pense pas que l’auteur des Réflexions, quel qu’il puisse être, trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront, quand, à la religion près, on ne le croira pas plus homme de bien, ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les termes que l’on trouve trop généraux, qu'il est difficile de les restreindre dans les sentences sans leur ôter tout le sel et toute la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que sous des expressions générales l’esprit ne laisse pas de sous-entendre de lui-même des restrictions. Par exemple, quand on dit : Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie, ces façons de parler ne signifient néanmoins que la plus grande partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se scandalise si aisément des termes d’une censure générale, c’est à cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus sensible du cœur.
Néanmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Réflexions, j'entends de ceux qui ont l’hypocrisie en aversion, et qui avouent de bonne foi ce qu’ils sentent en eux-mêmes et ce qu'ils remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d’y penser, ou s’en veulent donner la peine, et si par hasard ils y pensent, ce n’est jamais sans se flatter.
Maximes risquent de détruire toute la confiance que l’on pourrait mettre en leur auteur), 32 (de Mme de Guymené : « Il juge tout le monde par lui-même ») et 37 (de Mme de La Fayette : « Quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour être capable d'imaginer tout cela! »); cf. aussi, bien que ce texte soit postérieur au Discours de La Chapelle, le deuxième alinéa du projet d'article de Mme de Sablé pour le Journal des Savants, alinéa qui ne fut pas repris le texte imprimé (lettre 42, et la note 4 de la lettre).
. Diogène Laërce, écrivain grec du Ii° siècle ap. J.-C. est Fauteut as Vies et Doctrines des Philosophes.
Souvenez-vous, s’il vous plaît, de la manière dont notre ami Guarini traite ces gens-là :
Huomo sono, e mi preggio d'esser bumano :
E teco, che sei huomo.
E ch'altro esser non puoi,
Come buomo parlo di cosa bumana.
E se di cotal nome forse ti sdegni, Guarda, garzon superbo,
Che, nel dishumanarti,
Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio*.
Voilà, Monsieur, comme il faut parler de lorgueil de la nature humaine: et au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait voir nos défauts, au lieu de savoir mauvais | gré à ceux qui nous les découvrent, ne vaudrait-il pas mieux | nous servir des lumières qu’ils nous donnent pour connaître J'amour-propre et l’orgueil, et pour nous garantir des surprises continuelles qu’ils font à notre raison? Peut-on jamais donner assez d’aversion pour ces deux vices, qui furent les causes | funestes de la révolte de notre premier père, ni trop décrier | ces sources malheureuses de toutes nos misères ? Que les autres prennent donc comme ils voudront les | Réflexions morales. Pour moi je les considère comme peinture ingénieuse de toutes les singeries du faux sage; il me | semble que, dans chaque trait, l'amour de la vérité lui ôte le masque, et le montre tel qu'il est?. Je les regarde comme des leçons d’un maître qui entend parfaitement l’art de connaître
1. Note marginale : « Guarini Past. fid. Act. I, scena I. Homo sum; bumani nibil a me alienum. Heautont. Act. I sc. I. Terent. » — Voici la traduction des vers de Guarini, tels que La Chapelle les cite : « Je suis homme, et je me vante de l'être; et avec toi qui es homme, et qui ne peux être autre chose, en tant qu’homme je parle d’une chose humaine; et si peut-être tu ne tires pas fierté de ce nom, prends garde, jouvenceau orgueilleux, qu’en te déshumanisant tu ne deviennes une bête au lieu d’un dieu. » Mais l’on ne connaît aucune édition, même ancienne, qui donne cette version du passage; partout on lit O che pià tosto esser dovresti («ou qui plutôt devrais l'être ») au lieu de E ch'altro esser non puoi («et qui ne peux être autre chose »); d’autre part les mots come buomo (« en tant qu'homme ») et g47z0n superbo (« jouvenceau orgueil- Jeux ») sont ajoutés par La Chapelle. — Quant à la référence à Térence, on aura reconnu le fameux vers 77 de l'Heautontimoroumenos («Je suis homme ; j'estime que rien d’humain ne m'est étranger. » ).
2. Cette phrase se trouve illustrée par le frontispice de l'édition ; cf. pages d'illustrations du présent volume.
les hommes, qui démêle admirablement bien tous les rôles qu’ils jouent dans le monde, et qui non seulement nous fait prendre garde aux différents caractères des personnages du théâtre, mais encore qui nous fait voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la comédie sont les mêmes acteurs qui font le docteur et le bouffon dans la farce. Je vous avoue que je n’ai rien lu de notre temps qui m'ait donné plus de mépris pour l’homme, et plus de honte à ma propre vanité. Je pense toujours trouver à l’ouverture du livre quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon cœur; je me tâte moi-même pour examiner s’il dit vrai, et je trouve qu'il le dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne voudrait. D'abord j'en ai quelque dépit, je rougis quelquefois de voir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de le lire, que si je n’apprends à devenir plus sage, j'apprends au moins à connaître que je ne le suis pas ; J'apprends enfin, par l'opinion qu’il me donne de moimême, à ne me répandre pas sottement dans l’admiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous saute aux yeux. Les hypocrites passent mal leur temps à la lecture d’un livre comme celui-là. Défiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous en diront du mal, et soyez assuré qu'ils n’en disent que parce qu'ils sont au désespoir de voir révéler des mystères qu'ils voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et à eux-mêmes.
En ne voulant vous faire qu’une lettre, je me suis engagé insensiblement à vous écrire un grand discours; appelez-le comme vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me croire,