‹ MaximesChapitre 222 sur 457 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Votre, etc.

1. Le choix n’a pas été fait nettement entre les deux appellations : si on lit Discours en tête de ces pages, l'Awis au Lecteur les désigne sous le nom de Lettre.

*AMOUR-PROPRE est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi; il rend les hommes idolâtres d’euxmêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites; ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abimes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève, sans le savoir, un grand nombre d’affections et de haines; il en forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même: de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur Son sujet; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu’endormis, qu’il s’imagine n'avoir plus envie de courir dès qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à luimême, n'empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est

I. Supprimée dès la seconde édition (MS 1). Remplacée par une rédaction nouvelle de la maxime CCXCI :

2° et 3° éd. : Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions que la fortune arrange comme il lui plaît.

4° et 5° éd. : Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions e/ de divers intérêts, que la fortune 04 notre industrie savent arranger; et ce n'est bas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes.

hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands intérêts, et dans ses plus impor-

tantes affaires, où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de sorte qu’on est tenté de croire que chacune de ses passions a une espèce de magie qui lui est propre. Rien n’est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n’a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années; d’où l’on pourrait conclure assez vraisemblablement que c’est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit; que c’est après luimême qu'il court, et qu’il suit son gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d’en avoir plusieurs ou de n’en avoir qu’une, parce qu’il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fonds; il est inconstant d’inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu’il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit partout, et il vit de tout, il vit de rien, il s’accommode des choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d’être, et pourvu qu'il

soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc pas s'étonner s’il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s’il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est vaincu et qu’on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l’amour-propre, dont toute la vie n’est qu’une grande et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l’'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues continuelles une tidele expression de la succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels mouvements.

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amourpropre, il reste bien encore des terres inconnues.

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.

La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi toujours les plus sots habiles.

Page 1