Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé
E vous envoie cette manière de préface pour les maximes ; mais comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie très humblement, Madame, de me la renvoyer par
le même laquais qui vous porte ce billet. Je vous demande
aussi de me dire ce que vous en trouvez.
Ce samedi.
42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665.
dans le Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sen-
ÿL vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre sible, afin que cela vous fasse surmonter la mauvaise honte
1. La Rochefoucauld écrivit d'abord ex rien, puis corrigea en à rien.
2. La Rochefoucauld commença par écrire de peur; il biffa aussitôt, et reprit : afin que.
Lettre 41. — Portefeuilles Vallant, t. Il, fol. 145, autographe. Il s’agit probablement, ici encore, du discours. de La Chapelle-Bessé, et cette lettre est de la même époque que la précédente.
Lettre 42. — Portefeuilles Vallant, t. Il, fol. 148 et fol. 160 ; t. V, fol. 369. C’est le projet, avec une lettre d'énivoies à Ia Rochefôucauld, de l’article que Mme de Sablé publia dans le Journal des Savants du 9 mars 1665, et dont nous avons reproduit le texte dans notre /»ro-
LETTRES RELATIVES AUX MAXIMES s8r
qui vous fit donner au public la préface sans y rien retrancher!, et je n'ai pas craint de le mettre, parce que je suis assurée que vous ne le ferez pas imprimer quand même le reste vous plairait. Je vous assure aussi que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d’une chose qui serait à vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce dictum?2.
Le 18° février 1665.
«C'est un traité des mouvements du cœur de l’homme, qu'on peut dire lui avoir été comme inconnus jusques à cette heure. Un seigneur, aussi grand en esprit qu’en naissance, en est l’auteur; mais ni sa grandeur ni son esprit n’ont pu empêcher qu’on n’en ait fait des jugements bien différents.
«Les uns croient que c’est outrager les hommes que d’en faire une si terrible peinture, et que l’auteur n’en a pu prendre
duction (p. XXIV). Les portefeuilles Vallant donnent trois états différents de ce projet, tous différents de l’article publié, et tous de la main de Vallant: 1° un brouillon qui permet de connaître le premier jet, portant de nombreuses ratures qui rapprochent la rédaction des deux versions suivantes (t. Il, fol. 148); 2° un essai de mise au net, auquel manque la lettre d'envoi (t. V, fol. 369); 3° un texte mis au net, qui correspond très vraisemblablement à celui qui fut envoyé à l’auteur des Maximes (t. II, fol. 160). Ne pouvant reproduire ici ces trois textes avec les nombreuses ratures du premier d’entre eux, je prends le parti de donner le troisième (t. II, fol. 160), c’est-à-dire celui qui fut effectivement envoyé à La Rochefoucauld, et d'indiquer dans les notes le premier jet (texte primitif, avant toute correction, du fol. 148 du même tome).
1. Encore une allusion aux soucis que le discours de La Chapelle- Bessé donna à La Rochefoucauld. Cf. supra, lettre 40.
2. Voici le premier jet de cette lettre d'envoi (je mets en z#alique ce qui diffère du texte du folio 160) : « Je vous envoie ce que j’ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le Journal des Savants. J'y ai mis cet endroit seul par où l'on vous peut condamner, afin que cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fait mettre la préface sans y rien retrancher, cer je suis assurée que vous ne lzssserez pas cet endroit-la quand même le reste vous plairait. Mais je vous assure que je vous serai plus obligée d'en user comme d’une chose qui serait à vous pour la corriger ou pour la mettre au feu que si vous lui faisiez l'honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos productions. Mandez-moi sexlement ce qu’il vous semble de ce dictum. »
3. Premier jet de cet alinéa : « C’est un traité des mouvements du
l'original qu’en lui-même; ils disent qu’il est dangereux de mettre de telles pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait jamais de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de l’avoir, si ce n’est en idée.
« Les autres au contraire trouvent ce traité fort utile parce qu'il découvre les fausses idées que les hommes ont d’euxmêmes, et leur fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun bien; qu’il est bon de se connaître tel qu’on est, quand même il n’y aurait que cet avantage de n'être point trompé dans la connaissance qu’on peut avoir de soi-même.
« Quoi qu'il en soit, il y a tant d’esprit dans cet ouvrage, et une si grande pénétration pour connaître le véritable état de l'homme, à ne regarder que sa nature, que toutes les personnes de bon sens y trouveront une infinité de choses qu’ils auraient peut-être ignorées toute leur vie si cet auteur ne les avait tirées du chaos du cœur de l’homme pour les mettre dans un jour où quasi tout le monde peut les voir et les comprendre sans peine $. »
cœur de l’homme qu’on peut dire avoir été comme inconnus jusques | à cette heure 44 même cœur qui les produit. Un seigneur aussi grand en esprit qu’en naissance en est l’auteur; mais #7 son esprit ni sa gran- \ deur n'ont pas empêché qu'on n’en ait fait des jugements bien diffé- : rents. »
4. Premier jet de cet alinéa : « Les uns croient que c’est outrager les hommes que d’en faire une si terrible peinture, et que l’auteur n’en a pu prendre l'original qu’en lui-même; ils disent qu’il est dangereux de mettre de telles pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait jamais /es bonnes actions que par de mauvais principes, il semblerait qu'il serait inutile d'entreprendre de pratiquer la vertu, puisqu'il est comme impossible d'en avoir, si ce n’est en idée, gue c'est renverser la philosophie morale de faire voir que toutes les vertus qu'elle nous enseigne ne sont que des chimères puisqu'elles n'ont que de mauvaises fins.» — L'on peut remarquer que cet alinéa, qui présentait les objections suscitées par les Maximes, a complètement disparu (comme l'avait prévu Mme de Sablé) dans l’article imprimé.
s. Premier jet de cet alinéa : « Les autres au contraire trouvent ces maximes fort utiles parce qu’elles découvrent aux hommes les fausses idées gu'ils ont d'eux-mêmes, et leur font voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun bien; qu'il est toujours bon de se connaître tel qu'on est, quand il n’y aurait point d'autre avantage que | celui de n'être point trompé dans la connaissance qu’on # de soi-même, et que cela suffit pour pardonner à l'auteur de nous avoir montré la nature. »
6. Premier jet du dernier alinéa : « Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit et une si grande pénétration dans ces maximes pour connaître
IV. LETTRES CONCERNANT LA RÉDACTION DES MAXIMES (3°, 4° ET 5° ÉDITIONS)
43. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé, 1667.
ES passions ne sont que les divers goûts de l’amour- « | Beer »
« La fortune nous corrige plus souvent que la raison?. »
« L’extrême ennui sert à nous désennuyerÿ. »
«On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la mode de les louer ou de les blâmer. »
« Ce n’est d'ordinaire que dans de petits intérêts où nous consentons de ne point croire aux apparences”. »
« Quelque bien qu’on nous dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveauf. »
le véritable état de l’homme, à ne regarder que sa nature, que toutes les personnes zdicieuses y trouveront une infinité de choses fort utiles dont peut-être n'ont-ils jamais oui parler, et qu'ils auraient ignorées toute leur vie si cet auteur ne les avait tirées du chaos 4e la nature pour les mettre dans un jour où quasi tout le monde /es peut voir et les comprendre. »
Lettre 43. — Portefeuilles Vallant, t. Il, fol. 158, copie de la main de Vallant, avec cette indication également de sa main: « Maximes de Mr de La Rochefoucauld, 1667. » (L'édition G.E.F. rattache à tort ces maximes à une lettre autographe de La Rochefoucauld qui n’a pas de rapport avec elles.)
1. MP 28. Cette maxime n’est donnée par aucune autre source. — Le manuscrit comporte ensuite ce début de maxime barré : «Le goût plus fort ou plus faible fait tout. » — On peut lire encore les mots c'est bar hasard, barrés.
2. Cf. max. 154. Le manuscrit Gilbert donne la même rédaction que Vallant.