LE LIVRE LXV
seigneur dont nous avions pu apprécier la hauteur; il n’a pas non plus renié sa génération!.
Que conclure? Esprit critique? réflexe noble? qui donc avait le dernier mot? La Rochefoucauld n'est-il pas tout entier dans l’implacable analyse, comme il est tout entier dans l’irrépressible générosité? L'on serait tenté d'évoquer Diderot : «/J'enrage d'être empêtré d'une diable de philosophie que mon esprit ne peut s'empêcher d'approuver, et mon cœur de démentir?.» Mais ne nous laissons pas trop entraîner. Avec Diderot pointent déjà le romantisme et son goût des tragiques antinomies. L'influence de la littérature moderne aidant, l’on ferait sortir des Maximes tout le drame de la condition humaine. Je ne dis pas que l'on aurait tort de le faire : c’est une manière de lire La Rochefoucauld qui convient à notre temps. Je demande seulement qu’on ne se dissimule pas qu'elle est sans rapport avec l’état d’esprit de l’auteur.
La Rochefoucauld n’est pas Pascal; il n’est pas doué pour le tragique : affaire de vocation! C’est à La Fontaine, nous le savons, qu'il est apparenté; il n'aime pas les gens qui se prennent trop au sérieux. L'auteur d’un article récent plaçait ses Maximes sous le patronage d'Érasme4. L'idée est à retenir; ouvrons l'Éloge de la folie : « J'entends déjà les philosophes se récrier : C'est être malheureux que d'être fou, que de vivre dans l'erreur et dans l'ignorance. — Eh! mes amis, c'est être bommeS.» Que dit La Rochefoucauld ? « Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.» — «Si quelqu'un parait sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son äge et à sa fortune. » — « Il arrive quelquefois des accidents dans la
1. Il n’avait que sept ans de moins que Corneille; il avait déjà vingt-trois ans lors de la création du Cid.