‹ Maximes spirituelles et diverses instructionsChapitre 11 sur 53 · IV. L'amour du mépris · texte numérisé non relu

IV. L'amour du mépris

1° Nous devons arracher de notre cœur le désir de l'estime, des louanges, des honneurs, de l'amour des hommes envers nous, et dès que la moindre étincelle s'en laisse apercevoir, nous devons la délester sincèrement.

2° Tout droit que nous avons à notre réputation devant les hommes, nous devons l'offrir à Dieu en holocauste, avec

le désir sincère, et autant qu'il nous sera possible, de rester généralement oublié jusqu'à notre mort.

5° Si Dieu permet que nous soyons méprisé selon nos désirs, justement ou injustement, peu importe, nous devons accepter en silence ce mépris de sa main comme une grâce extraordinaire, et l'en remercier.

V. Un amour sincère et une grande douceur envers notre prochain.

1° Nous devons aimer cordialement tous les hommes, même ceux qui nous sont naturellement contraires et opposés, ou mal intentionnés envers nous, ou qui nous sont à charge; et nous devons dompter, daus le premier moment, les mouvements qui s'élèvent contre eux dans notre cœur.

2° Nous devons former tous les jours quelques actes d'amour pour eux, et offrir le sang de J.-C. à Dieu pour la même fin, afin qu'il accorde à tous, les biens temporels et spirituels et une grâce extraordinaire pour celte journée.

3° Nous devons les traiter avec la plus grande douceur, avec charité et amitié, et sans avoir égard à leur manière d'agir envers nous, quelle qu'elle soit.

4° Nous devons rendre le bien pour le mal et ne laisser échapper aucune occasion de rendre service.

VI. L'abandon et la résignation entière entre les mains de Dieu.

Ce point est le plus parfait dans la vie religieuse; en voici la pratique :

1" Nous devons nous tenir dans une indifférence complète sur notre avenir, attendre tout de la Providence, lui abandonner tout, avec une entière soumission.

3° Tous les accidents qui arrivent, nous devons les regarder comme des dispositions de sa Providence ; nous devons les aimer, les recevoir de bon cœur, et nous y soumettre sans murmurer.

5° Nous ne devons jamais nous charger de quelque chose, pas même pour un moment, si ce n'est que nous connaissions que la volonté de Dieu est telle actuellement, et alors nous

ne devons le faire qu'avec l'intention île plaire et de satisfaire à Dieu.

4° S'il nous arrive des souffrances intérieures ou extérieures, nous devons les regarder comme nous venant clairement par la volonté de Dieu ; nous ne devons jamais nous laisser émouvoir par ces souffrances, mais nous devons sans cesse en louer et bénir Dieu.

Deuxième remarque. Comment doit-on se conduire dant l'oraison pendant l'étal de la dévotion ordinaire ?

J'appelle état d'une dévotion ordinaire celui où se trouve une âme, quand Dieu ne la visite pas par des grâces extraordinaires, et ne l'éprouve pas non plus par des peines extraordinaires, mais ia conduit par la voie ordinaire. Dans cet état elle ne reçoit pas de grandes grâces ; elle n'a pas non plus de grandes ténèbres à supporter; elle est sans grand repos, sans grand combat, sans grande consolation, sans grande désolation. Elle reconnaît les vérités, mais sans grande lumière; elle forme de saintes affections, mais sans en être fortement émue; elle peut passer utilement le temps de l'oraison, mais pas sans peine et sans travail.

Comme la conduite de Dieu suit, dans cet état, la route ordinaire, l'âme doit aussi y conserver la manière ordinaire de faire l'oraison. Ce qu'elle doit observer dans cet état consiste dans les points suivants :

I. Elle se conduira de la maoière suivante pour ce qui regarde {'exercice de l'entendement :

1° Elle ne se proposera qu'une seule vérité, elle la considérera attentivement et avec tranquillité et paix; elle continuera celte considération jusqu'à ce qu'elle ail parfaitement compris la vérité, et qu'elle en ait tiré une instruction pour pratiquer solidement la vertu.

2° Quand le cœur est ému et porté aux saintes affections, on doit alors s'y abandonner entièrement, y persévérer, et

pendant ce temps suspendre l'examen et les considérations.

il. Pour ce qui regarde l'exercice de la volonté, on doit savoir que c'est là le point principal de l'oraison où l'àme doit employer ses facultés et la plus grande partie du temps.

1° On ne doit pas passer immédiatement d'une affection à une autre, mais on doit s'arrêter à une, aussi longtemps qu'on y trouve du plaisir.

2° Lorsque le cœur est si fortement touché que l'àme éprouve de l'affection, alors on doit se tenir en repos et goûter cette impression jusqu'à la tin.

3° Lorsque le cœur se refroidit, considérez de nouveau la même vérité, ou passez à un autre point.

Troisième remarque. Comment doit-on se conduire dans l'état de lumière et de consolation?

Rien n'est plus facile que l'oraison dans l'état de lumière et de consolation. Alors l'entendement est prévenu et pénétré de la lumière du cie! ; il connaît, il comprend la vérité sans peine et sans travail ; alors la volonté s'amollit comme la cire, et coule par de douces affections sans savoir où elle s'arrêtera; l'âme entière est dans un repos paisible, dans une agréable solitude intérieure, où elle n'est tracassée ni par des distractions, ni par des inclinations déréglées. Pour ne pas passer ce temps si heureux sans fruits solides, on doit observer les points suivants :

I. Quand TEspril-Saint entre dans une âme, réclaire de la lumrcre céleste, et lui présente vivement une ou plusieurs vérités, alors celte âme doit arrêter ses propres facultés , contempler et 'goûter la vérité qui lui est proposée , y reposer comme une sainte Madeleine, recevant en repos et en silence, aux pieds de J.-C, les paroles qui sortaient de sa bouche sacrée. Les âmes qui ne sont pas encore assez expérimentées dans la vie intérieure , commettent

en ce point plusieurs grandes fautes. Lorsqu'elles éprouvent une telle lumière, alors elles emploient toutes leurs facultés , et lâchent d'augmenter cette lumière par leurs efforts; et mêlant leur opération terrestre avec l'opération de l'Esprit Saint, elles empêchent ce qu'il était d'intention d'opérer en elles, et se privent ainsi elles-mêmes de grands fruits. L'homme doit se taire quand Dieu parle, il doit être en repos quand Dieu opère en lui.

IL Lorsque le cœur est attendri, ému et se fond en de saintes affections, alors on doit bien faire attention à la direction du Saint-Esprit. Quelquefois, il touche non-seulement le cœur, mais il met encore les paroles sur la langue et les pensées dans l'esprit. L'âme, dans cetle situation du cœur, doit suivre, obéir et former doucement les affections comme elles viennent. Si les paroles disparaissent et que l'émotion et les affections intérieures persistent , alors on doit se conduire comme je vais le dire maintenant. Quelquefois l'Esprit-Saint louche le cœur seul, il lui imprime une douce inclination, un sentiment de sa présence, un amour ardent, une douce paix, une grande satisfaction à sa sainte volonté, une grande honte et confusion de lui-même, et semblables impressions, sans inspirer aucune parole. Dans cette situation on doit se taire, et ne faire autre chose que persévérer, en la présence de Dieu, dans celle inclination intérieure, aussi longtemps qu'elle voudra durer. Exciter en nous de violentes affections, faire de grands efforts pour allumer ce feu divin, et accueillir Dieu avec impétuosité, est une chose qui empêche les opérations du Saint-Esprit, et qui gâte sa demeure qui consiste dans le silence et le repos intérieur.

III. L'âme ne doit pas se fier témérairement sur la conduite de l' Esprit-Saint, ni s'y opposer opiniâtrement : deux choses sont requises pour garder le jnste milieu :

1° On doit se préparer à l'oraison avec grand soin, et si on n'éprouve ni inclination extraordinaire, ni aucune autre opération de l'Esprit-Saint, alors on doit faire l'oraison de la manière que j'ai dite dans le paragraphe précédent.

2° Quand l'opération de l'Espril-Sainl commence, alors on doit doucement et paisiblement suivre son impulsion, el à l'instant même abandonner la matière qu'on avait préparée. N'importe s'il amène lame sur une tout autre, ou sur deux ou trois matières en une heure ou deux de temps. Il est Dieu, il lient à l'âme le langage qu'il lui plaît. C'est à nous à lui obéir et à suivre son impulsion.

Quatrième remarque. Comment doit-on se conduire dans Vétat de ténèbres et d'abandon?

Par le temps ou l'état de ténèbres, j'entends un état ou un temps où Dieu retire à l'âme toute dévotion sensible, el où toutes les facultés se trouvent dans une entière sécheresse. L'enleudement est sans lumière, sans pouvoir d'arrêter sa réflexion sur une vérité; et s'il parvient à se la représenter par de grands efforts, il n'y trouve aucun goût, aucune satisfaction. La volonté est dure et revêche, elle n'éprouve aucune impression, el si elle forme même une affection, elle disparaît en un instant sans laisser aucune trace de satisfaction, comme un homme qui est dépourvu de tout appétit. A cet état se joignent souvent une grande timidité, une grande tristesse, un dégoût extraordinaire pour tout exercice spirituel, une peine insupportable à continuer l'exercice de la prière, des troubles d'esprit, des distractions, des tentations très-grandes, et beaucoup d'autres misères intérieures. Dans cet état de l'âme, on doit faire attention à deux points, à savoir :

1° Il est certain que de tous les états de l'oraison, à commencer par le degré le plus bas jusqu'à celui de l'union avec Dieu, il n'y en a pas de plus agréable au Seigneur, ni de plus utile à l'homme que celui de l'abandon, du délaissement ; car premièrement, l'âme montre dans cet étal qu'elle aime Dieu pour lui-même; elle prouve d'un côté que, par la pratique d'une entière mortification , elle se prive de la

eonsolation extérieure; de l'autre côté, elle montre dans ce délaissement, qu'elle supporte volontiers la privation de la consolation intérieure. 11 s'ensuit que l'occupation de celte àme n'est qu'un continuel exercice de l'amour de Dieu le plus pur, par lequel elle lui témoigne, en une heure, plus d'honneur et de complaisance qu'elle n'aurait pu faire d'une autre manière en un mois.

De plus, l'âme ne peut jamais faire à Dieu une offrande plus parfaite, que de souffrir avec une entière soumission que la lumière se change en ténèbres, la tendresse du cœur en sécheresse, la paix, la tranquillité de l'âme en troubles et tentations , la consolation céleste eu tristesse , ennuis , amertume; car lorsqu'elle s'était déjà morliiiée entièrement dans les choses extérieures, étant parfaitement morte à toute consolation extérieure, elle trouvait encore sa joie et son repos dans les consolations intérieures. Mais maintenant qu'elle souffre encore avec patience la privation de celles-ci, elle offre à Dieu ce qui lui restait encore , et se trouve parlà comme dans une solitude aride où il ne tombe pas une goutte de la rosée céleste; et comme elle reste néanmoins fidèle à Dieu, elle le loue et le glorifie de la manière la plus parfaite, elle l'adore en esprit et en vérité.

On comprend aisément combien cet état est utile à l'homme ; car puisque l'âme se soumet à Dieu en toutes choses, puisqu'elle adore avec humilité toutes ses ordonnances et ses dispositions, Dieu la reconnaît donc digne et capable d'être gouvernée par sa sagesse et sa bonté divine. Alors il lui enlève journellement une partie de ses mauvaises inclinations et de ses imperfections ; il la puritie de plus en plus, et quoiqu'elle soit dans un état de ténèbres et sans aucun sentiment, il allume fortement en elle le feu de soa amour jusqu'à ce qu'elle soit entièrement détachée de toutes les créatures, pour ne plus reposer qu'en lui seul. Il n'y a aucun chemin, quel qu'il soit, par où l'âme arrive plus vile et plus sûrement à l'état d'union que par celui du délaissement; cl si Dieu , par des vues secrètes de sa Pro-

vidence , ne la fait pas parvenir à celte union intime pendant son séjour ici-bas, il la placera, dans l'autre vie, dans un état de gloire où arriveront à peine ceux qui, pendant leur existence terrestre, ont vécu dans l'intimité avec lui.

2° Quant au second point, auquel Pâme doil faire attention pour se conduire dans le temps du délaissement , je vais indiquer quelques exercices ou pratiques , dont on peut se servir utilement en ce temps.

1er Exercice. Représentez-vous brièvement ou par un simple regard , la vérité que vous aviez préparée avant l'oraisoD ; ou si vous ne pouvez pas même le frire, lisez lentement cette vérité dans un livre ; proposez-vous une ou deux affections, répétez chacune de bouche et de cœur neuf ou dix fois, aussi fervemment qu'il vous sera possible, et si elles passent sans laisser aucune impression dans votre cœur, ou que vous soyez distrait et interrompu à chaque minute, continuez avec fidélité et constance jusqu'au bout, jusqu'à la lin de l'heure que vous vous êtes prescrite pour l'oraison. Faites, à la fin , un ferme propos d'exercer celle violence sur vous-même, par amour pour Dieu , et soyez assuré que cel élat vous procurera de grandes grâces.

2e Exercice. Si l'entendement ne peut nullement avancer dans la considération dune vérité, alors tenez-vous attentif, le plus qu'il vous sera possible, à un simple regard sur la présence de Dieu , et formez les affections suivantes ou d'autres semblables :

1° Humiliez-vous profondément; reconnaissez sincèrement que vous avez mérité l'enfer, que vous n'êtes pas digne que Dieu vous éclaire et vous dispose à faire de saintes réflexions.

2° Remerciez-le sincèrement de vous avoir donné la grâce de souffrir, à l'exemple de Jésus-Christ, le délaissement intérieur.

5° Abandonnez-vous entièrement entre les mains de Dieu; lémoignez-lui que vous êtes disposé à souffrir ce délaissement jusqu'à votre mort, par amour pour lui.

4° Réjouissez-vous cordialement de ce que Diea n'a nullement besoin de vous ; de ce que son bonheur ne reçoit aucune augmentation par voire piélé , ni aucune diminution par voire tiédeur.

5e Exercice. Mettez-vous en la présence de Dieu, abandonnez toute réflexion de l'entendement, et exercez-vous à un entier anéantissement de vous-même , de la manière suivante :

1° Représentez à Dieu votre impuissance, qui est si grande, que sans sa grâce et sa miséricorde, vous n'êtes pas capable d'avoir une seule bonne pensée, ou de former une sainte affection ; et réjouissez-vous de cette impuissance et de cette pauvreté.

2° Représentez-lui votre tiédeur et votre infidélité ; reconnaissez sincèrement que vous n'avez pas à vous plaindre, s'il vous laisse combattre dans cet état jusqu'à votre mort ; et remerciez-le de toutes ses saintes dispositions à voire égard.

5° Rappelez-vous tous vos péchés ; dites-lui que vous reconnaissez avoir mérité l'enfer, et qu'il ne peut vous arriver en ce monde ni délaissement, ni adversité si grande, que vous n'ayez mérité infiniment plus. Baisez sa main paternelle; bénissez-le d'avoir changé pour vous les peines éternelles en des adversités si petites et de si peu de

durée.

•4° Exposez-lui toutes les grâces et les inspirations que vous avez négligées ; reconnaissez que c'est avec justice qu'il vous refuse ou vous relire aujourd'hui ses grâces, puisque vous les avez si souvent méprisées, et que vous eu avez si souvent abusé; soumettez-vous entièrement à sa sainte volonté.

4e Exercice. 1° Mettez-vous en la présence de Dieu ; abandonnez toute réflexion de l'entendement; et soumettezvous entièrement à sa sainte volonté. Offrez-lui voire entendement , votre volonté , votre cœur, toutes vos facultés intérieures et extérieures ; priez-le d'en disposer, pour toujours et pendant toute l'éternité, selon sa sainte volonté.

2U Excitez en vous un ardent amour ; témoignez-lui que vous ne désirez ni plus , ni moins, soit pour l'âme, soit pour le corps, que ce qu'il lui plaît.

5° Offrez-vous à lui avec une entière indifférence, pour supporter cette pauvreté et cet abandon intérieurs aussi longtemps qu'il lui plaira.

-4° Priez-le d'attirer entièrement à lui votre volonté, et de faire que vous n'estimiez, que vous ne désiriez, que vous ne cherchiez et que vous n'aimiez rien autre que sa sainte volonté, son bon plaisir.

5' Exercice. Représentez-vous les mystères de la passion de votre divin Sauveur ; regardez ses plaies ouvertes, le sang qui en découle ; considérez ses peines et ses douleurs et continuez quelque temps dans cette contemplation ; alors formez de votre mieux toutes sortes d'affections d'adoration, de reconnaissance, de contrition, de compassion, d'amour, de résignation, du désir de l'aimer avec plus de ferveur, et d'autres semblables affections.

Voilà de quelles manières on peut s'exercer dans le temps du" délaissement. Cependant tout cela servira peu , si vous n'êtes pas ferme et constant. Vous devez savoir que ce temps du délaissement est un temps de peine, de fatigue et de travail, pendant lequel on ne peut gagner le pain spirituel qu'à la sueur de son front. La sainteté, la sanctification souffre violence ; celui qui désirera l'acquérir, il lui en coûtera , et il doit également souffrir et recevoir les ténèbres comme la lumière; les tentations comme la paix de l'âme; l'amertume du cœur comme les larmes de la douceur.

Cinquième remarque. — Que doit-on faire pendant ou dans l'état d'oraison de contemplation ?

Pour traiter aussi nettement et aussi clairement que possible une matière, qui de sa nature est extrêmement obscure et ténébreuse, je dois expliquer ce que c'est que l'oraison de contemplation, et ce qu'on doit y observer.

I. L'oraison de contemplation est un simple regard par lequel l'âme, éclairée d'en haut, contemple Dieu présent, goûte ses mystères et s'y repose, sans effort et sans travail. Quelle est d'abord la différence qu'il y a entre la méditation et la contemplation?

1" l.a méditation consiste dans une réflexion ou considération sérieuse par laquelle on se représente et on examine une vérité en détail. La contemplation au contraire, consiste dans un simple regard de l'âme, qui pénètre au même instant, et à la luis, la vérité toute entière, dont elle reçoit la vive impression sans aucune pensée, sans aucun examen préalable.

2° La méditation coûte de la peine et du travail; on doit y employer l'entendement, et examiner la vérité préalable par le raisonnement. La contemplation n'exige aucun effort; la lumière qu'elle apporte avec elle fait voir à l'âme toute la vérité, en sorte qu'elle n'a aucun effort à faire; elle n'a qu'à contempler la vérité; par exemple, comme quelqu'un qui se trouverait devant un beau portrait qu'il regarderait avec plaisir.

3° Dans la méditation l'âme doit s'appliquer à s'exercer dans les affections, ou au moins passer d'une affection à l'autre. Dans la contemplation elle ne forme pas d'affections ou elle les forme rarement; mais elle se repose dans la vérité qu'elle connaît ; à la place de ces affections, elle sent daus son cœur un certain sentiment d'étonnement, d'amour, de paix, de tranquillité, qui dure longtemps et surpasse tontes les affections; et l'âme se repose et persévère dans ce sentiment.

Celle contemplation n'est pas toujours la même; elle produit différents effets danc le commencement.

I. Dieu se communique à l'âme d'une manière claire et sensible ; elle connaît et aperçoit clairement la présence de Dieu, mais d'une manière dont elle a le sentiment, sans pouvoir l'expliquer par des paroles ; elle voit clairement une ou plusieurs vérités; elle reconnaît clairement si

sa vie jusqu'à ce moment y a été conforme ou non, et ce qu'elle a à faire pour l'avenir. Elle voit tout cela en un instant, sans aucune méditation ni réflexion ; et quoiqu'elle soit intérieurement pleinement illuminée, cependant elle ne sait pas d'où cela lui est venu. Il s'élève entretemps dans la volonté de très-douces affections d'admiration, d'anéantissement de soi-même, d'un vif repentir, d'une grande confusion, d'un ardent amour, de résignation, d'un grand désir de la perfection, et autres affections semblables. Et quoique tout cela se passe d'une manière très-vive et très-sensible dans le cœur, cependant l'àme n'exprime pas ces affections par des paroles; elle les ressent seulement telles qu'elles lui sont imprimées par la grâce ; elle s'y repose et dans ce repos elle s'abandonne en silence à la grâce.

II. Dieu se communique à l'âme d'une manière tout obscure, et pour ainsi dire dans les ténèbres. Elle connaît et remarque la présence de Dieu, et rien de plus. L'entendement est ravi et attaché à quelque chose de divin, sans pouvoir exprimer à quoi. S'il reconnaît quelque chose, il remarque cependant qu'il est en outre occupé à quelque chose de plus qu'il ne connaît pas : et lorsqu'il veut y pénétrer par le raisonnement, il trouve la porte fermée, il ne peut pas y entrer. Comme la lumière, en ce moment, est toute ténébreuse, dans cet état, de même la volonté est toute aride, sans émotion, et il ne s'y fait remarquer qu'un certain repos et contentement, qui, quoique peu sensible, réjouit cependant tellement le cœur, qu'il ne peut s'en détacher qu'avec peine ; et s'il veut le faire par force, il ne le peut pas, ou il perd la paix intérieure; il est troublé, et peu consolé.

III. Dieu se communique à l'âme au milieu des ténèbres, de l'abandon et des tentations. L'imagination devient inquiète, divague et parcourt le monde; la sensualité se révolte, et excite des tentations ; le démon s'irrite et attaque l'âme par toutes sortes d'imaginations. Mais puisque les opérations de Dieu et de l'âme se font dans l'intérieur de l'esprit et que les distractions et les tentations n'attaquent

que les parties extérieures de l'imagination et de la $en

sualilé, elles ne peuvent pas nuire à ces opérations. Car quoique la lumière soil très-obscure, elle attire cependant l'entendement à elle; renleudement contemple tranquillement el attentivement la présence de Dieu ; il en est tout pénétré, tout occupé, mais dune façon si obscure, que, lorsque le temps s'est écoulé, il peut à peine dire de quoi il s'est occupé. Il peut dire seulement qu'il s'est occupé avec Dieu, et qu'il eu a été tout pénétré. Comme l'opération de l'entendement se fait d'une manière toute obscure, il s'ensuit de même que l'opération de la volonté se fait à peine sentir. La volonté remarque seulement qu'elle est contente et en repos. Elle est disposée à tout; elle se sent, après ce repos, une grande force, un grand courage à tout entreprendre par amour pour Dieu, et une inclination, une impression très-forte à rester fidèle à Dieu, même daus les moindres choses.

En outre, l'âme éprouve un grand mépris d'elle-même; de la force el de la tranquillité dans les adversités; le détachement des créatures; un amour sincère envers son prochain ; un désir ardent d'être unie à Dieu et d'autres émotions semblables qui sont proprement et réellement les marques de la parfaite et véritable oraison.

Outre ce que j'ai dit jusqu'ici, remarquez encore les points suivants :

1° La perfection ne consiste pas dans l'oraison, mais dans l'amour de Dieu, et dans la pratique de ces vertus que j'ai traitées dans le premier paragraphe du quatrième chapitre.

2" L'âme n'est pas plus sainte par la raison qu'elle possède un don d'oraison plus relevé ; car si une ârne avec la simple méditation possède plus de ces vertus, alors elle est plus sainte que celle qui a le don de l'oraison, de la contemplation, mais avec moins de ces vertus.

5° L'âme doil s'attacher uniquement à la direction de Dieu, et marcher d'heure en heure par la route où il la conduit. La négligence en ce point prive l'âme de beaucoup de grâces.

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