‹ Maximes spirituelles et diverses instructionsChapitre 17 sur 53 · OEUVRE DE CHARITE · texte numérisé non relu

OEUVRE DE CHARITE

Etre doux et affa&le einers noire prochain.

Des motifs de la douceur et de l'affabilité*

ier motif. Je désire que Dieu me traite avec douceur et affabilité; il désire donc (et il est juste) que je traite aussi le prochain avec douceur et affabilité, par amour pour ce Dieu si doux et si affable. Oh! combien notre amour-propre tient notre cœur à l'étroit ! Avec quel empressement ne cherchons-nous pas notre propre contentement, et combien peu nous cherchons à contenter notre prochain ! Dieu n'a qu'à nous montrer, une fois la semaine, une figure triste, dans la sainte Communion, et nous y laisser sans consolation, sans dévotion, sans sentiments; il n'a qu'à nous retirer sa lumière, et à nous laisser dans les ténèbres, les sécheresses et les insensibilités du cœur ; il n'a qu'à nous tenir une seule fois un peu plus durement; il n'a qu'à permettre que le démon nous attaque par de fortes tentations et nous fasse la guerre un peu plus rudement pendant quelques jours consécutifs ; il n'a qu'à permettre que la chair éprouve les attaques de celte concupiscence innée et cette guerre in-

— U — lesliue; il n'a qu'à permettre que nos affections désordonnées se niellent en révolte et troublent l'âme; ôDieu! que ce procédé nous semble dur! Comme on se plaint amèrement! Combien alors notre amour et notre confiance en Dieu diminuent! On veut toujours une mine prévenante, affable, et toujours recevoir de Dieu de nouveaux témoignages de son amour, quoique nous l'offensions tous les jours. Dieu ne peut-il donc pas aussi vouloir que nous agissions envers notre prochain comme nous voudrions que Dieu agît envers nous? que nous lui témoignions Se même amour, la même amitié que nous voudrions recevoir de lui? C'est un orgueil insupportable, que de vouloir que Dieu soit bon et affable envers nous, et de ne pouvoir se décider à être bon et affable envers le prochain par amour pour Dieu.

2e motif. Je désire que chacun me traite avec douceur et affabilité; ainsi les autres hommes désirent aussi que je les traite de même. Rien de plus aveugle et de plus injuste que l'amour-propre! Tout ce qu'il croit ou s'imagine lui être dû, il l'exige très-rigoureusement des autres ; et ce qu'il sait trèsbien être dû aux autres ii n'en veut pas faire la moindre chose. 0 mon âme! rentre dans ta conscience, lu y trouveras ces désordres d'une manière si palpable que lu pourras les toucher de tes mains. Mon Dieu! que suis-je? Une affaire de moindre importance n'est-elie pas capable d'exciter de giands chagrins dans mon cœur? on fous lait une mauvaise mine; on vous dit une parole un peu plus dure; on vous irrite; on vous témoigne que votre présence déplaît; on vous lance une parole piquante; on se défie de vous et on vous cache ce que vous désiriez connaître ; on critique votre conduite, et on murmure derrière vous; on ne vous témoigne pas d'amour, et ce que vous désirez on vous le refuse ; on n'a ni soin pour vous, ni pitié de vous dans vos peines. Autant de bagatelles ! Cependant quelle tristesse, quel chagrin ces procédés ne vous font-ils pas éprouver ! quelle amertume n'excitent-ils pas dans votre cœur ! vous voulez que chacun vous aime, que chacun vous traite avec bonté,

- So — douceur et affabilité; que chacun prenne compassion de vous dans vos adversités? Les autres ne peuvent-ils donc pas aussi, et avec raison exiger que vous les traitiez ainsi? Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous rissent, dit l'Evangile.

5e motif. Comme je désire que Dieu me traite avec bonté et douceur pendant tonte ma vie, de même Dieu désire justement que je me conduise ainsi, pour lui, envers mon prochain. N'est-i! pas vrai, mon âme! que vous espérez et que vous attendez encore de Dieu de grandes grâces ? vous désirez que Dieu vous éclaire dans vos prières et vos exercices de piété ; qu'il vous lasse part de son amour, de son union intime, de ses communications; vous désirez que Dieu vous console dans vos souffrances; qu'il vous montre son cœur paternel dans toutes vos peines, dans tous vos soucis; vous désirez que Dieu oublie tous vos péchés, et toutes les injures que vous lui avez faites, et qu'il vous accorde de nouvelles grâces; vous désirez que Dieu vienne à votre secours à votre dernière heure, à voire agonie ; qu'il vous fortifie contre les dernières tentations et qu'il vous laisse mourir dans sa grâce et dans son amour; vous désirez que Dieu ail pitié de vous à son jugement et qu'il vous y unisse à lui pour l'éternité, rs'esl-ce pas vrai? n'est-ce pas ainsi? Ne désirez-vous pas toutes ces grâces de Dieu? Comment pouvez vous donc désirer tant de grâces et tant de bonté de la part de Dieu, si vous ne faites de même, pour son amour, à l'égard de votre prochain? La mesure et la règle d'après lesquelles Dieu nous témoigne son amour, est la mesure et la règle de la charité, de la miséricorde avec lesquelles nous traitons notre prochain. Tout ce que nous faisons à notre prochain, il le prend comme fait à lui-même; et la charité, et la douceur qu'il reçoit de nous dans noire prochain, il les échange par son amour , par sa bonté, par son affabilité, et par sa douceur en nous accordant mille pour un. Mais si nous ne faisons rien pour le prochain, alors aussi nous n'avons rien à attendre de lui.

4e motif. Je désire que tout le monde me traite avec

bonté el douceur, quoique je sache que je suis un grand pécheur; n'est-il pas juste que les autres exigent de moi la même conduite à leur égard, surtout qu'ils sont meilleurs et plus justes que moi? Je peux dire sans mentir que je ne connais personne qui ail péché autant que moi, qui ait reçu de Dieu autant de grâces et de moyens de se sauver, de se rendre saint, sans en profiter; qui ait été plus ingrat, plus infidèle à Dieu; qui ait p!us mérité d'être abandonné de Dieu pour toujours, que moi ; nonobstant, je désire, je veux que chacun me soit bon, me traite avec bonté et douceur et me fa.^se du bien. Les autres donc ne peuvent-ils pas justement exiger autant de moi? eux qui valent bien mieux que moi aux yeux de Dieu; ces âmes qui auront une bien plus grande gloire dans le ciel que moi. Malheur à cet orgueil qui ne sait pas se vaincre pour aimer son prochain, quoique je sache que je n'ai mérité «que l'enfer, l'abandon de Dieu et des hommes pour toujours , et les tourment-; éternels de la part des démons!

Des pratiques ou exercices de l'amour et de la douceur.

1er exercice. — Dans le commerce avec notre prochain, avoir, dans toutes nos paroles et nos gestes, quelque chose de doux, d'aiîable, de charitable ; une saiute gaieté qui montre notre bonne humeur.

Nous devons nous appliquer à nous rendre maître de nos inclinations naturelles, et les dompter tellement qu'on n'en aperçoive jamais aucune, dans nos conversations ei dans noire conduite avec le prochain. Les paroles doivent être douces et affables, le visage doit être serein el amical ; tous les gestes doivent être composés de manière qu'ils se ressentent d'une gaieté sainte et modeste. On ne doit jamais montrer du chagrin; jamais laisser voir de l'amertume ou de la tristesse ; jamais se quereller avec personne; jamais

répondre ou répliquer avec opiniâlrelé ; jamais blâmer ou critiquer le prochain; jamais parler à quelqu'un avec des paroles rudes el bruyantes; jamais blesser un autre; bief, on ne doit se laisser détourner de cette conduite par aucun homme, pour aucune circonstance, pour aucun accident, si le monde même devait s'écrouler ; mais on doit persévérer dans son affabilité et dans sa sainte sérénité habituelles.

2e exercice. — Dans la conduite avec le prochain, nous devons nous accommoder à la condition, à la qualité, à l'état, au caractère, à l'humeur de chacun.

Si Ton a affaire à un homme de colère, il faut lui céder partout, et ne pas lui tenir tête; si Ton doit traiter avec un entêté, il faut lui laisser son opinion, sans la critiquer; si c'est un homme triste et affligé, nous devons écouler sou affliction avec patience, y compatir cordialement, et le consoler autant que possible ; si l'on doit traiter avec quelqu'un qui réussit dans ses affaires, il faut s'en réjouir sincèrement, le féliciter et lui témoiguer qu'on prend part à son contentement. Si l'on rencontre un homme loquace, il faut l'écouter el le laisser parler, quand même il ne nous permettrait qu'un oui ou un non pendant toute une heure; car on aura alors d'autant plus de temps pour se tenir en la présence de Dieu, pour former des affections intérieures , et pour s'abstenir de parler d'autrui. Cet exercice est d'une grande importance. Exemple : Jean Fernandez eut un jour une vision ; il lui semblait voir un jardin d'une beauté inouïe, et dans ce jardin un palais d'une semblable beauté, dans lequel il croyait pouvoir comlempler la très-sainte Trinité. Sentant en même temps un grand désir de jouir de celte grâce, il veut pénétrer dans ce palais, mais il en est retenu el au lieu de cette grâce il est accablé de coups, et cela pour trois causes, dont un ange lui expliqua ceile-ci : étant religieux de la compagnie de Jésus, il aimait, en temps de récréation, de contredire les autres, d'interrompre leur conversation, et d'agir ainsi contre la charité. Il profita si

bien de cet'e vision qu'il devint uo homme d'une haute sainteté.

5e exercice. — Reprendre ou corriger les fautes des inférieurs avec charité et douceur.

Ce qui a été dit jusqu'ici, ne veut pas dire qu'on doit passer les fautes des inférieurs sans les coriger ; non, chaque homme qui a des inférieurs qu'il doit instruire et diriger, doit les avertir ou les corriger de leurs fautes. Mais pour ne pas manquer en cette matière, on doit observer deux points. 1° La correction ou l'avertissement doit se faire sérieusement et avec fermeté ; 2' on doit le faire avec charité.

On le fait sérieusement et avec fermeté lorsqu'on représente à l'inférieur sa faute et qu'on lui fait connaître tout le mal qui la constitue; lorsqu'on l'engage sincèrement à se corriger, et qu'on l'assure qu'on y veillera et qu'on y tiendra la main, jusqu'à ce qu'il le fasse; lorsqu'on y lient un œil vigilant et qu'on emploie la correction de fait, si l'avertissement n'a pas eu d'effet.

On agira avec charité, lorsque dans l'avertissement on ne montrera ni colère, ni autre mouvement désordonné ; si l'on n'emploie pas des paroles dures ou piquantes; si l'on montre de l'estime, et que l'on dise que l'on serait content, si l'on pouvait excuser la faute; d'une autre manière, si, après que l'inférieur s'est corrigé, on ne lui témoigne aucun ressentiment, mais qu'on lui témoigne au contraire de la bienveillance.

4e exercice. — Se soumettre à l'opinion et à la volonté des autres, dans toutes les affaires, dans toutes les rencontres, dans tous les événements où il n'arrive rien contre Dieu ou contre les règles.

Il arrive souvent que deux personnes doivent travailler ensemble à une affaire, à un métier, à un ouvrage ; il arrive souvent que plusieurs personnes se trouvent ensemble, ou en recréation, ou pour telle ou telle raison. Si" cela arrive, ci qu'alors rien ne s'y passe ni contre Dieu, ni contre les règles de l'institut, ni contre les

ordres des supérieurs, dans ces cas on doil toujours et dans toutes les circonstances se soumettre à l'opinion et à la volonté des autres. On ne saurait croire de quelle importance est cette pratique, cet exercice de charité. Celle manière relève infiniment la vertu devant Dieu, et la rend très-agréable aux hommes. Telle était la conduite d'une dame noble : elle aspirait de tout son cœur après le mépris du monde , elle s'appliquait à se renoncer entièrement elle-même, et à s'unir intimement avec Dieu. Il arriva qu'un jour quelques personnes, qui avaient quel qu'autorité sur elle, désirèrent qu'elle se trouvât à une fête. Elle obéit aussitôt et se montra contente ; mais avant de s'y rendre elle s'infligea une pénitence secrète, qui dura tout le temps qu'elle assista à cette fêle, et qui lui causa beaucoup de douleur. Combien de grandes vertus n'a-l-elle pas pratiquées dans cette action! Le renoncement à elle-même, la mortification des sens, l'humilité secrète, la charité et une exquise affabilité.

Page 1