PREMIÈRE RÈGLE FONDAMENTALE
Ne laisser passer aucune occasion sans mortifier la sensualité.
Première occasion de mortifier la sensualité.
L'ouïe nous donne la première occasion de mortifier la sensualité. Cette sorte de violence est non-seulement trèsutile, mais même très-nécessaire, pour acquérir le recueillement et le repos de l'âme dans lesquels consiste la préparation ou la disposition pour s'unir à Dieu.
1° Il ne faut jamais s'occuper des nouvelles qui arrivent soit par des lettres, par de bons amis, soit par des journaux ou feuilles publiques, ou de toute autre manière. S'informer ou écouter avec curiosité ce qui se passe en dedans et en dehors de la maison; qui est arrivé ou qui est parti; qui a gagné ou perdu les bonnes grâces de la cour, etc., ce sont là de pures bagatelles.
2° il ne faut jamais écouler des faits fabuleux, des farces ou des contes inutiles. Dans ces rencontres on interrompra le discours, en commençant à parler de choses spirituelles, ou, si on ne le peut sans causer de la peine aux autres, on se recueillera pour dompter ainsi toute vaine jouissance.
5° Ne jamais écouler les commérages, les médisances, les suggestions, les rapports ou les flâneries. C'est un point important; il ne faut jamais demander ce que les autres pensent, disent ou ont dit devons. Si quelqu'un veut vous rapporter quelque chose de semblable, interrompez-le, si vous le pouvez, et dites : personne ne peut dire de moi autant de mal que je mérite ; je ne désire pas le savoir.
4° Ne jamais prendre l'honneur au prochain, ni écouter
les médisances et les calomnies. Ecouter les médisances et les calomnies c'est un aussi grand péché aux yeux de Dieu que d'en être l'auteur. Celui qui aime Dieu empêche de tels discours, se relire, ou témoigne par son silence que cela lui déplaît.
Deuxième occasion de mortifier la sensualité.
La deuxième occasion de mortifier la sensualité, consiste dans la retenue de sa langue.
Si nous avions bien soin de mettre en pratique celte seule mortification, cela suffirait pour nous procurer des milliers de récompenses dans le ciel. Je réunis tout en quatre points ou pratiques :
1° Ne jamais rien dire, sans nécessité, pendant le temps (\u silence. Le silence est la mère des saintes pensées. Si l'on n'aime pas le silence, je crois qu'il est impossible d'avoir le recueillement d'esprit.
2° Ne jamais dire des louanges de soi-même. Ordinairement on ne doit dire ni bien, ni mal de soi-même. La première manière est presque toujours une grande marque de vanité, la seconde est rarement sincère.
3° On ne doit jamais dire, en la présence des personnes, un seul mot qui puisse leur faire de la peine. >'e jamais reprocher un défaut à quelqu'un, ni le faire rougir, ni le critique!', ni lui dire des paroles dures.
4° Il ne faut jamais dire un mot des absents qui leur déplairait s'ils étaient présents et l'entendaient. Ceci est un acte de grande perfection, car c'est la marque d'une grande charité, et reflet d'une grande mortification. Celte règle ne souffre que deux exceptions : la première, c'est lorsque je suis forcé de faire connaître les fautes d'autrui, pour obtenir un conseil. La deuxième, lorsque je suis forcé de faire connaître les fautes d'un autre qui, sans cela, pourraient être nuisibles à une communauté, à de liercespersonp.es; ou si
j'en suis requis par un supérieur iégitime, ou si les devoirs de ma charge m'y obligent.
Troisième occasion de réprimer ou de mortifier la sensualité.
Le goût, le penebanf, le plaisir naturel que nous éprouvons dans le boire et le manger, nous donne la troisième occasion de mortifier la sensualité. Celui qui sait bien s'observer sur ce point a occasion de pratiquer beaucoup de mortifications pour l'amour de Dieu. Ces mortifications consistent :
1° A ne jamais rien prendre pendant la journée, hors des repas,, si ce n'est que la santé ou les convenances l'exigent ; mais dans ces circonstances nous devons élever notre cœur vers Dieu, pour réprimer l'appétit, et lui offrir ce que nous prenons, dans l'intention de lui plaire.
2° A se prescrire une certaine mesure dans le boire elle manger, sans jamais la dépasser. La juste mesure consiste à prendre autant qu'il faut pour soutenir ses forces et sa santé. Quand on aura connu que telle mesure suffît pour cela, on doit alors s'en contenter et ne jamais la dépasser.
5° A pratiquer plusieurs abstinences on mortifications lorsqu'on prend sa nourriture. Ainsi on peut laisser quelque chose de chaque mets pour lequel on éprouve le plus d'appétit. Un mets qui nous répugne, le manger entièrement. On peut réprimer la sensualité qu'on éprouve a prendre sa nourriture,, par une intention plus relevée, en offrant celte nourriture à Dieu, en la prenant.
4° A jeutner au moins deux fois par semaine. Le jeûne est l'exercise habituel des saints, et beaucoup de saints s'y sont distingués d'une manière particulière.
De la quatrième occasion de mortifier la sensualité.
Les œuvras de pénitence par lesquelles nous châtions notre corps, nous donnent la quatrième occasion de mortifier la scnsuajilé.
La plupart des saints ont pratiqué celte sorte de mortification avec beaucoup de zèle. Je conseille les œuvres suivantes.
1° Ne laisser passer aucun jour sans châtier son corps d'une manière ou de l'autre, si la santé ou l'obéissance ne s'y oppose pas ; par exemple, se donner la discipline deux fois par jour, le matin et le soir. Porter le cilice quatre fois par semaine, chaque fois pendant quelques heures.
2° Choisir de temps à autre un jour pour le passer d'une manière plus spéciale dans les œuvres de pénitence. Voici entre autres les œuvres que les saints ont pratiquées. Les uns se sont distingués par des abstinences particulières dans le boire et le manger; les autres ont mêlé de l'absinthe avec leur nourriture, ou gardé quelque chose d'amer dans îa bouche pendant la journée ; ceux-ci ont pris leur repos sur des planches ; ceux-là ont passé le jour sans s'asseoir ; d'autres ont entrepris d'autres œuvres, et ainsi des autres.
Ne laisser passer aucune occasion de dompter l'orgueil et la vanité.
Ce qui nous fournit le plus d'occasions de nous vaincre et de nous mortifier, ce sont la vanité et l'orgueil qui nous sont innés. Il y a beaucoup de sortes de modifications qu'une âme fervente peut entreprendre là-dessus; j'en établirai ici quatre, qui constituent proprement la nature et le caractère d'une humilité parfaite. Si nous voulons y persévérer, il n'y aura pas à douter que peu à peu Dieu nous accordera la vraie connaissance de nous-méme et notre propre mépris. En voici les pratiques ou les exercices.
De la 'première mortification de l'orgueil et de la vanité.
Cette première mortification de l'orgueil et de la vanitéest purement intérieure. Elle consiste dans un vrai et sincère mépris de nous-même.
On doit tons les jours entretenir ce mépris, et l'imprimer de plus en plus dans son cœur par d'ardentes affections. Cela répugnera au commencement à l'âme ; mais en persévérant elle sera de plus en plus éclairée et éprouvera un véritable mépris d'elle-même. En voici les principales pratiques affectueuses.
1° Anéantissez-vous devant Dieu ; soumettez-lui votre corps et votre âme, les dons de la nature et de la grâce, tout ce que vous avez, tout ce que vous pouvez, tout ce que vous êtes ; et reconnaissez devant lui, que tout cela est l'œuvre de sa toute-puissance, et un pur don de son infinie bonté que vous n'avez pas mérité. Celte reconnaissance de notre néant, que tout nous vient de Dieu, qui est la source de tout bien, sans aucun mérite de noire part, voilà le premier fondement de l'humilité.
c2° Abîmez-vous devant Dieu, dans votre impuissance et votre faiblesse, et reconnaissez que sans sa grâce, vous commellriez les mêmes péchés qu'ont commis ceux qui brûlent déjà en enfer , que commettent aujourd'hui les hommes les plus vicieux du monde; que vous tomberiez à l'avenir dans tous les crimes de ceux qui seront encore damnés ; que vous deviendriez le plus grand scélérat du monde.
3° Allez en la présence de Dieu jusqu'au fond de votre malice et de votre ingratitude, et reconnaissez que vous avez mérité d'être entièrement abandonné de Dieu, déjà depuis longtemps ; que vous méritez encore aujourd'hui que Dieu vous retire sa grâce et sa miséricorde ; qu'il vous abandonne à vos mauvaises inclinations, à vos désirs dépravés ; qu'il vous laisse aller à voire perle éternelle, sans aucun secours paternel, sans plus penser à vous.
4° Allez de nouveau jusqu'au fond de votre malice, et reconnaissez qu'à cause de tant de péchés que vous avez commis, de tant de grâces dont vous avez abusé, de tant de bienfaits auxquels vous avez répondu par des crimes, de tant de temps que vous êtes resté sourd à l'amour de Dieu
— 1G8 — qui vous pressait, vous avez mille fois mérité d'être éternellement abandonné de Dieu, d'être maudit du ciel et de la terre, comme la pins ingrate de tontes les créatures, et qu'il n'y a de mépris et d'humiliation assez grande, ni dans ce monde, ni dans l'antre, pour vous punir justement de votre ingratitude.
5° Jetez-vous aux pieds de Jésus crucifié et déplorez sincèrement votre aveuglement, votre vanité et votre orgueil passés : détestez toutes vos pensées de vanité et de complaisance ; regrettez toutes les paroles que la vanité vous a lait dire, et toutes les œuvres auxquelles votre orgueil vous a porté. Offrez à Dieu en satisfaction, tous les outrages que Jésus a soufferts dans sa passion, et offrez-vous à supporter à l'avenir autant d'outrages que vous avez commis de péchés d'orgueil et de vanité.
6° Jetez-vous aux pieds de Jésus crucifié, et offrez-lui en holocauste d'amour tout droit que vous avez à l'estime des hommes et à votre réputation. Dites-lui que vous désirez sincèrement, que vous voulez autant qu'il est en vous, que personne ne pense à vous, ne vous estime, ne vous loue, ne vous aime, ni ne s'occupe de vous. Dites-lui que vous dé.-irez sincèrement souffrir toutes sortes de mépris, d'injustices, de médisances, de faux rapports et de provocations. Dites-lui que vous préférez et que vous préférerez à l'avenir, autant qu'il vous sera possible, ces mauvais traitements, à tous les honneurs du monde, parce que vous savez que vous les avez mérités par vos péchés.
Il faut observer les points suivants, dans la pratique de ces affections :
1° Il n'est pas nécessaire de les former toutes. Chaque jour, on peut choisir Tune ou l'autre et la renouveler dix à douze fois par jour.
2° Il faut les produire lentement et sérieusement, et ne pas les abandonner, aussi longtemps que nous sentons que le cœur ne se conforme pas aux expressions de notre langue.
ô° En produisant ces affections, on peut de temps en
temps se prosterner la face contre terre, pour conformer notre extérieur avec noire cœur qui s'entretient avec Dieu. 4° On peut, de temps en temps, s'arrêter, pendant un quarl-d'heure ou une demi-heure, à ces affections et à ces sentiments de mépris de nous-mêmes.
De la deuxième manière de mortifier et de vaincre l'orgueil et la vanité.
La deuxième mortification de l'orgueil et de la vanité consiste à détester, à mépriser et à fuir sincèrement toutes les louanges des hommes.
Dieu nous laisse tout ce que nous méritons par nos œuvres ; il nous laisse le repos et la joie du cœur qui sont les fruits de la vertu et de la mortification; il nous laisse la gloire et le bonheur qui s'ensuivront dans le ciel : mais l'honneur ici-bas il ne nous le laisse pas, il le veut pour lui seul; car puisque toutes nos bonnes œuvres ne sont que des effets de sa grâce, qu'il nous accorde par pure miséricorde, sans aucun mérite de notre part, il veut que nous lui en témoignions notre reconnaissance et que nous lui en laissions tout l'honneur, que nous lui en donnions toute la gloire en ce monde. Il est donc nécessaire pour cette fin que nous formions la sincère résolution de mépriser toutes les louanges des hommes, afin que Dieu soit loué et honoré en toutes choses. Voici les pratiques qu'on doit observer avec une fidélité inviolable.
1° Renoncer à jamais à toute vaine pensée et complaisance de nous-mêmes; c'est pourquoi nous ne devons jamais regarder et faire attention aux dons naturels que nous possédons , aux vertus qui sont en nous, aux fonctions qui nous sont confiées et aux emplois que nous occupons, ni à l'estime que les autres ont pour nous. Nous devons à l'instant dompter toutes ces pensées qui ne servent à rien aux autres, et qui augmentent notre vanité propre; ou si nous pensons
— Î70 — quelquefois à ces dons, à ces vertus, ou à ces fonctions, regardons-les toujours comme les effets de la miséricorde divine, qu'elle nous accorde par pure bonté, sans aucun mérite de notre part.
2° Ne jamais dire ou faire quelque chose en vue d'obtenir une vaine gloire, un faux honneur. Nous ne devons jamais dire un mot, ni remuer un doigt dans la vue de nous attirer une louange ou une estime de la part des hommes. Nous ne devons jamais désirer que d'autres personnes nous estiment, nous honorent, nous aiment, ou s'occupent de nous dans leur cœur. Toutes ces pensées nous devons les réprimer à l'instant, les détester de tout notre cœur, et diriger uniquement notre intention vers la gloire de Dieu.
5° Si les hommes nous donnent des louanges que nous n'avons pas cherchées, nous ne devons y prendre aucun plaisir, ni concevoir volontairement aucune complaisance en nous-mêmes. Dans ces rencontres, nous devons détourner le discours sur autre chose, ou, si cela ne peut pas facilement s'arranger ainsi, nous devons alors nous mettre à l'instant en esprit en la présence de Dieu, lui donner tout l'honneur et toute la louange, parce qu'il est la source de tout bien; pour nous, nous devons nous rabaisser jusque sous les pieds des réprouvés.
•4° Nous ne devons jamais nous permettre aucune faute sans la punir. S'il nous arrive de nous tromper nous-mêmes, et de nous permettre quelque vaine complaisance en nousmêmes ou de prendre quelque plaisir à l'estime et à la louange des hommes, alors nous ne devons jamais omettre de nous punir de ces écarts.
Voici ce que vous devez faire dans ces cas :
ln Allez vous prosterner devant l'image de Jésus-Christ, pour détester votre orgueil et en demander sincèrement pardon.
2° Imposez-vous un certain nombre d'actes intérieurs d'humilité, et formez-les en restant prosterné.
4° Punissez votre faute par quelque abstinence à table,
ou par la discipline, ou par une autre œuvre de pénitence. 4° Ajoutez-y quelque acte extérieur d'humilité. Sans ces actes, sans ces pratiques, c'est en vain qu'où voudra extirper entièrement l'orgueil et la vanité de notre cœur.
De la troisième manière de mortifier l orgueil et la vanité.
La troisième mortification de la vanité et de l'orgueil consiste à ne pas craindre, à ne pas avoir le mépris en aversion, mais au contraire à l'embrasser avec amour.
On ne peut passer la vie dans une communauté, sans éprouver quelque mépris. Aujourd'hui on murmure et on parle contre nous en notre absence; ou ou nous attaque, en notre présence, parv des paroles dures et piquantes ; aujourd'hui nos confrères ou nos consœurs nous font une injure; demain ce sera le tour des supérieurs qui nous réprimanderont ; tantôt des personnes moins dignes nous seront préférées ; tantôt on sera mécontent de la manière dont nous remplissons nos emplois et nos occupations; nous aurons à supporter aujourd'hui un vif reproche, demain une pénitence publique. Ce sont là toutes choses auxquelles on peut difficilement échapper dans une maison religieuse; mais ce sont en même temps autant d'occasions de pratiquer l'humilité au plus parfait degré, dans toute sa pureté. Bienheureuse est l'âme qui sait bien profiler de ces occasions !
Pour qu'il en soit ainsi, on n'a qu'à observer les quatre pratiques suivantes :
1° S'imposer un silence perpétuel dans toutes ces occasions. Dans de telles rencontres, on ne doit jamais dire une parole dure à ceux qui nous font une injure; on ne doit jamais murmurer, parler mal ou se plaindre d'eux en leur absence; ou ne doit pas raconter ces choses à d'autres et en témoigner notre douleur, pour être consolé par eux;
ceux qui nous témoignent de la compassion, à cause de ces sortes de souffrances, nous ne devons par les écouter, mais avec une mine gaie détourner le discours sur autre chose. Tout cela est compris dans le mot de silence que nous avons cité ci-dessus.
2° Toutes ces occasions, il faut les accepter avec un véritable esprit d'humilité. On supporte souvent une injure, non pas par humilité, mais par orgueil. >*ous méprisons ceux qui nous offensent, et nous nous taisons, parce que, par orgueil nous ne croyons pas qu'ils méritent que nous nous défendions contre eux. Lue àme vraiment humble prend un tout autre chemin. Dans de telles circonstances, elle descend jusqu'au fond de ses péchés; elle reconnaît sincèrement qu'elle a mérité l'enfer, et par conséquent ce mépris, qui doit être compté pour rien en comparaison de ce qu'elle a mérité, elle en remercie Dieu, de tout son cœur, et s'offre à souffrir encore davantage.
5° S'exercer avec soin dans l'humilité et la charité, pendant tout le temps qu'on éprouve la résistance intérieure de la nature. Le mépris louche profondément le cœur, il le stimule sans cesse, et on n'en peut pas facilement mettre le souvenir hors de son esprit. Mais on ne doit pas s'en inquiéter, mais regarder ce trouble intérieur comme un combat, pendant lequel on peut témoigner à Dieu ce que nous voulons souffrir pour son amour. Les pratiques suivantes, dans cette circonstance, achèveront la perfection de cet acte : on formera souvent un acte intérieur d'humilité, afin de se reconnaître digne de tout mépris possible, et on en rendra des grâces sincères à Dieu. On formera souvent un ardent acte d'amour envers Dieu, et à cause de lui, pour ceux qui nous ont offensés. On peut de temps en temps se prosterner devant l'image de Jésus-Christ, pour nous mépriser nous-mêmes, à cause de celte faiblesse et de celle sensibilité de la nature, et pour détester notre vanité et notre malice. On peut de temps en temps s'exercer dans l'amour envers le prochain, en offrant le sang de I.-C, r^ur les personnes qui nous ont fait de la peine.
A° Dans toutes les occasions, rendre service à ceux qui nous ont fait une injure. Lorsque nous pouvons trouver une occasion de leur rendre quelque service, nous devons la regarder et la recevoir de la main de Dieu, comme une très-grande grâce. Et nous devons rendre ces services avec la prédisposition d'un profond mépris de nous-même, d'une ardente charité envers Dieu et envers ceux à qui nous rendons ces services, le tout par amour pour lui.
De la quatrième mortification de l'orgueil et de la vanité.
La quatrième manière de vaincre l'orgueil et la vanité, consiste, non-seulement à ne pas craindre et fuir le mépris, mais encore à aller au-devant et à le chercher autant que possible.
Ceci est un exercice d'une vertu héroïque, et une entreprise qui procure à l'âme, en peu de temps, une parfaite humilité, et lui attire encore d'autres grâces extraordinaires. Il fait que nous ne nous épargnons pas, et que nous combattons soigneusement notre orgueil. La douceur de l'union avec Dieu, et l'acquisition de la vraie sainteté, méritent bien que nous nous laissions, pour cela, mépriser et vilipender par les sages de ce monde. Je conseille les exercices suivants :
Premièrement. Reconnaître volontiers nos fautes et nos défauts pour notre propre honte. Ce qui peut se faire de quatre manières :
i° Dans la confession que nous faisons à un prêtre qui ne connaît pas noire vie antérieure, s'accuser de nouveau de quelques péchés qui nous font le plus de honte.
2° Lorsque les supérieurs nous font quelque reproche, écouler en silence, reconnaître humblement notre faute, nous jeter à genoux pour en demander pardon.
5° Découvrir nous-même, quelquefois à notre supérieur, une faute qui nous fait le plus de honte, en demander
pardon à genoux, et une pénitence publique ou au moins secrète.
4" Si l'on nous attaque, ou si Ton nous fait des reproches, avouons notre maladresse par des paroles de douceur, et demandons pardon à ceux qui nous ont repris.
Deuxièmement. Dans aucune affaire et en aucune circonstance, quand même on aurait tort à notre égard, ne disons pas un mot pour nous excuser, à moins que la chose ne fût d'une telle importance, que l'honneur des autres ou celui de la communauté en aurait à souffrir. Il y a quatre occasions qui peuvent se présenter sur ce point.
1° îl arrive quelquefois que le supérieur nous fera des reproches, à cause d'une plainte qu'on lui aura faite contre nous, plainte qui peut-être n'était qu'imaginaire, ou qui ne se basait que sur un simple soupçon, ou qui avait été faite par passion ;
2° Que quelqu'un parlera contre nous auprès des autres ;
5° Que nous remarquons qu'un autre forme sur nous de mauvais soupçons, et juge mal de nous;
4° Que l'on nous reprochera ce dont nous ne nous connaissons pas coupables. Dans toutes ces circonstances nous devons garder le silence. El si nous voulons rompre le silence, que ce soit alors pour dire avec simplicité, que nous nous connaissons remplis de défauts, et que nous demandons pardon pour les peines que ces défaits causent aux autres.
Troisièmement. Se livrer à des occupations, à des fonctions basses et méprisables, quand et partout où l'occasion pourra se présenter, comme sont les suivantes : balayer la chambre d'un autre, rendre un service à la cuisine ou au réfectoire ; aider un autre dans son ouvrage, ou l'y remplacer, etc. Quand on cherche à pratiquer l'humilité, on en trouve facilement l'occasion : ces pratiques d'humilité sont fortement recommandées par tous les maîtres de la vie spirituelle, quoique les sages du monde s'en moquent, ainsi que les religieux et religieuses tièdes.
— I/o — Quatrièmement. Accepter volontiers et avec joie les événements imprévus dans lesquels notre réputation aurait à souffrir. Une âme fervente trouve en tout et partout occasion de pratiquer la vertu ; par exemple: il nous échappe un mol indiscret auquel nous ne faisons pas attention; on nous occupe à un vil emploi, tandis qu'on donne des emplois plus relevés à de moins dignes que nous ; d'autres sont loués et aimés, mais personne n'a soin de nous; on nous surprend sur une chose, dont nous avons honte. Dans toutes ces occasions nous devons former des sentiments d'une profonde humilité, et supporter celte humiliation, ce mépris sans dire un seul mot pour nous justifier.
5e RÈGLE FONDAMENTALE.
Ne négliger aacuue occasion de vaincre, de mortifier notre seusibilité, noire délicatesse.
Je n'entends par sensibilité ou délicatesse que cette inclination ou ce sentiment inné de la colère, qui occasionne tant de trouble dans le cœur. Celui qui est parvenu à surmonter cette inclination, a terrassé le plus grand adversaire de la vertu. Il y a principalement deux moyens que nous devons employer dans ce combat : je vais les expliquer.
• Du premier moyen de vaincre la sensibilité.
La première mortification de la sensibilité ou le premier combat pour vaincre la colère, consiste à faire bon usage des occasions journalières, passagères ou de courte durée. Il se présente très-souvent de ces occasions dans une communauté. Tantôt c'est quelqu'un qui nous rudoie et nous dit des mois piquants; tantôt on excite noire colère en nous ridiculisant, en se moquant de nous ; on forme de mauvais soupçons sur notre compte et on nous reproche des choses
auxquelles nous n'avons jamais pensé; ou interprète nos intentions en mauvaise part; on critique notre conduite, et d'autres rencontres semblables, qu'on connaît mieux par expérience que je ne puis les expliquer. Ce sont autant d'occasions très-précieuses pour vaincre la sensibilité et toucher de plus en plus le cœur de Dieu. Ce combat consiste dans les points suivants :
1° Quoi que ce soit, qui puisse être de nature à exciter notre colère, nous devons avoir soin de dompter ses premiers mouvements. Lorsque vous sentez que la bile vous monte, que le cœur s'enflamme, mettez-vous aussitôt en la présence de Dieu, et réprimez ce mouvement déréglé par un sentiment d'humilité, ou par des actes d'amour envers ceux qui vous ont excité. Renouvelez ces sentiments avec beaucoup de ferveur, chaque fois que les mouvements de la colère se font sentir de nouveau.
2° Quelque fâcheux que soient les événements, gardez le silence, et n'en donnez aucun signe de mécontentement. Ainsi taisez-vous, de quelque manière qu'on vous traite; ou avouez humblement votre faute; ou si vous n'avez pas fait de faute, vous pouvez toujours demander pardon d'avoir occasionné ce chagrin, cette peine.
5° Cherchez l'occasion de rendre service à ceux qui vous ont manqué. 11 y a deux sortes de ces services. Les uns sont secrets et intérieurs, les autres sont extérieurs. Quant aux premiers, on peut offrir quelques fois à Dieu pour ces personnes, par exemple dix ou douze fois, le sang de J.-C, et le prier de les combler de ses grâces. On peut aussi se donner la discipline pour ces personnes, ou faire d'autres œuvres semblables. Quant au second, ce sont les services extérieurs qu'on leur rend.
Le deuxième moyen de vaincre la sensibilité consiste dans le bon usage de certaines occasions qui, à la vérité, ne se
présentent pas si souvent, mais qui sont très-pénibles à cause de leur durée ou pour d'autres circonstances. Par exemple : je me trouve constamment, à cause de certaines occupations, avec une personne d'une humeur difficile et qui m'est naturellement opposée ; une autre a contre moi un dépit secret, elle murmure et déclame contre moi, en mon absence, partout où elle le peut ; lorsqu'elle esi avec moi, elle me joue des tours et se moque de moi, chaque fois qu'elle en trouve l'occasion. Une autre m'a persécuté dans le temps, et j'éprouve encore actuellement de l'aversion pour elle. Ce sont là des occasions très-précieuses ; car elles nous procurent les moyens de pratiquer des actions d'une vertu héroïque, dont une seule vaut mieux aux yeux de Dieu, que mille autres. La pratique ou le bon usage de ces occasions consiste dans les points suivants.
Conserver une sincère charité dans son cœur envers de telles personnes. Pour cela il faut observer deux choses. La première, c'est de ne jamais conserver dans son cœur contre elles aucune colère, aucun mécontentement volontaire, mais il faut réprimer de telles sensations dès qu'on les aperçoit. La deuxième, c'est d'exercer réellement la charité envers elles, à chaque occasion. Et cela n'est pas trop difficile. Voici ce que l'on peut faire pour elles : 1° Former de temps en temps dans son cœur des actes d'une charité sincère, ou prier pour elles; une autrefois, offrira Dieu le sang de Jésus-Christ ; se mortifier, faire une œuvre de pénitence, ou toute autre bonne action. 2° Ne jamais leur témoigner ni chagrin, ni mécontentement. Il faut les traiter avec amitié et affabilité, et ne parler d'elles, en leur absence, que d'une manière louable. 5° A l'occasion leur rendre service et se soumettre humblement à leur ordre ou volonté. Ce point renferme deux choses. La première, c'est de préférer toujours leur volonté à la nôtre, et de suivre leur avis, si nous le pouvons sans blesser les règles ; la deuxième, c'est de nous empresser pour leur rendre service. Agir de cette manière, et cela d'un bout à l'autre de l'année, avec des per-
sonnes qui ne sont pas bien intentionnées envers nous, je regarde cela comme une vertu et une mortification trèsrelevées.
En toute occasion, renoncer à Dotre propre volonté.
Le renoncement à sa volonté propre, c'est le plus parfait exercice de la vie religieuse. Sans ce renoncement personne ne peut acquérir aucune véritable vertu, ni aucune union avec Dieu. Cette sorte de mortification s'étend, s'applique à tous les exercices de la vie religieuse. On peut la résumer, cependant , en quelques points que nous allons expliquer; en les observant on parviendra à se dépouiller de sa volonté propre, et à se soumettre entièrement à celle de Dieu.
De la première occasion de renoncer a sa volonté propre*
La première occasion de renoncer à notre propre volonté, est basée sur l'obéissance, et exige que nous soumettions entièrement notre volonté à celle de nos supérieurs légitimes. Ce renoncement est très-méritoire et très-élevé aux yeux de Dieu. La moindre action qu'on fait par obéissance, mérite plus que les actions les plus éclatantes qu'on fait de sa propre volonté. Voici les pratiques de ce renoncement:
1° Se laisser gouverner par les supérieurs, sans aucune réserve de notre part. Je dois être, dit St. Ignace, comme le bâton dans la main du vieillard; il le manie comme il veut ; voilà comme je dois être disposé à me laisser traiter. Je ne dois rien désirer, rien craindre, rien demander, rien refuser; je dois être disposé à faire tout ce que l'on demande de moi. Ce qui contribue beaucoup à cette disposition, c'est de renouveler chaque jour ses vœux, et de s'offrir entièrement à Dieu, afin qu'il dispose de nous eu tout et pour toutes choses, par L'entremise de nos supérieurs.
2° Dans le supérieur, ne pas regarder l'homme, mais Dieu même. C'est le point capital de l'obéissance. Le jour où j'ai fait vœu d'obéissance, ce jour il s'est fait un contrat entre Dieu et moi. Dieu m'a promis alors qu'il ne me ferait connaître sa sainte volonté que par le moyen de mes supérieurs, et j'ai promis alors à Dieu d'accomplir en toutes choses sa sainte volonté, qu'il me fait connaître par mes supérieurs. Si je veux donc garder ce vœu d'obéissance que j'ai fait, je ne dois pas regarder mon supérieur comme une personne ordinaire, mais comme une personne qui occupe la place de Dieu à mon égard, et par la bouche de laquelle je dois apprendre sa volonté divine. Pour pratiquer effectivement cette vertu, il faut, au moment que je reçois un ordre de mon supérieur, que j'élève mon cœur vers Dieu, pour croire fermement que cet ordre est la volonté expresse de J.-C.
3° Ce que les supérieurs nous imposent, nous devons l'accomplir tout de bon, et avec zèle. A cet effet, trois choses sont requises : 1° accepter et accomplir toutes les fondions, sans aucune réplique, sans murmurer, sans se plaindre; 2* les faire ou les exécuter avec tout le soin et toute la diligence possible ; 3° ne pas demander à être déchargé de telle ou telle fonction, mais attendre jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous en décharger par le moyen de nos supérieurs.
4° Carder parfaitement et à la lettre les règles de notre institution. On ne peut rien dire de plus à la louange d'une personne religieuse, que de dire qu'elle observe parfaitement les règles de son ordre; c'est pourquoi il faut souvent lire ces règles, se les rendre familières, et ne jamais les transgresser pour rien au monde.
De la deuxième occasion de renoncer à sa volonté propre.
Les personnes avec lesquelles nous vivons, nous procurent cette occasion.
îl est impossible que les personnes qui vivent ensemble clans une communauté, aient toutes les mêmes opinions, la même volonté; ce qui me réjouit, fait peine à un autre; et ce qui fait plaisir aux autres, me déplaît et me paraît indiscret. 11 faut donc un grand renoncement à sa propre volonté pour conserver la charité et l'esprit de mortification. Il est très-facile de connaître où règne ce parfait esprit de mortification. Les personnes qui ne sont mortifiées qu'à demi, et qui n'ont, pour ainsi dire, qu'une parcelle de sainteté, sont capricieuses, entêtées, attachées à leurs opinions, à leur volonté, et les suivent en beaucoup de choses. Si, par hasard, on les interrompt, si elles ne peuvent pas faire leur prière au moment fixé; si elles doivent omettre une partie de leurs dévotions volontaires ; si elles ne peuvent pas suivre Tordre qu'elles se sont prescrit, alors elles se troublent et deviennent impatientes. Au contraire, des âmes qui possèdent vraiment l'esprit de mortification, ces personnes sont éclairées et savent que le renoncement à leur volonté et la charité sont préférables à toutes les vertus, surpassent toutes les vertus. C'est pourquoi elles s'accommodent à tous les temps et à toutes les circonstances ; elles conservent toujours la paix et la tranquillité intérieures. Je demande les pratiques suivantes :
1° Il ne faut jamais refuser de rendre service à quelqu'un. L'occasion s'en présente toujours, dans une communauté. Tantôt on me le demandera personnellement, une autre fois on ne me le demande pas, mais je peux bien voir que cela ferait grand plaisir, si je m'offre de moi-même, sans y être sollicité. Ces occasions et autres semblables, il faut les accueillir avec joie. Tout ce que nous faisons pour notre prochain, Dieu l'accepte comme fait à lui-même. Qui est celui qui ne rendrait pas avec joie un service à Dieu, s'il habitait visiblement avec nous?
2° Il faut céder à tout le monde, s'il n'y a pas de péché à le faire, si la conscience ou les règles ne s'y opposent pas. On trouve mille occasions de le faire. Ainsi, je tra-
vaille avec quelqu'un, et il veut que je fasse selon sa manière et sa volonté. Quelque chose lui déplaît en moi, et il m'avertit de m'en corriger. Il est d'une opinion contraire à la mienne, et il veut que je fasse selon sa manière de voir, et pas selon la mienne. En tout cela je dois céder, et renoncer à ma volonté ; et quand même la chose serait de peu d'importance, ce renoncement à ma propre volonté est très-précieux aux yeux de Dieu.
De la troisième occasion de renoncer à sa volonté.
Les adversités nous procurent la troisième occasion de renoncer à notre volonté. On ne peut pas vivre en ce monde sans adversités. Lorsque nous avons la paix du cœur, ce sont alors les hommes qui nous tourmentent extérieurement. Lorsque nous n'avons rien à souffrir extérieurement, nous avons à souffrir intérieurement. Si Dieu nous console, le démon ne peut pas le souffrir, il nous trouble par des tentations. Si le démon nous laisse tranquilles, c'est alors Dieu quinous retiresalumière et nous laisse dans des sécheresses. Et ce qui est encore plus désolant, c'est que, lorsque nous sommes en paix de tout côté, nous ne supportons pas nousmêmes cette tranquillité ; nous nous tourmentons par toutes sortes d'idées, de soupçons et mille autres choses. Nous traiterons ceci en détail dans un autre endroit. J'en dis ici seulement ce qui est nécessaire pour l'exercice de la mortification. Or, elle consiste dans les points suivants :
1° Il faut regarder toutes les adversités comme des dispositions de la Providence, que Dieu a prévues et ordonnées de toute éternité pour notre bien. C'est pourquoi, aussitôt qu'il nous survient une adversité, nous devons élever les yeux au ciel, pour adorer ses desseins, et pour accepter celte croix de la main de Dieu, avec une profonde humilité.
Celle disposition est très-precieuse et d'un grand mérite devant Dieu.
2* II faut offrir toutes ses adversités à Dieu, avec une intention très-pure. Dieu est infiniment sage ; il ne peut donc rien faire que pour un but, pour une fin très-sage. Dieu étant infiniment saint, ne peut donc avoir en vue, dans ses dispositions, qu'un but, qu'une fin de sainteté. Lorsqu'il nous arrive quelque adversité, nous devons alors unir notre intention à la sienne, et la lui offrir pour la même fin , pour laquelle il en a ainsi disposé envers nous. Par exemple, nous pouvons dire : 0 mon Dieu ! je vous aime par-dessus toutes choses, parce que vous êtes infiniment bon. C'est par amour pour vous que j'accepte cette adversité de votre main paternelle; je vous en remercie de tout mon cœur, je vous l'offre uniquement pour la fin pour laquelle vous avez ordonné dans vos décrets éternels et pleins de sagesse, de m'envoyer cette croix. Dans cette vue il faut observer trois choses. La première, c'est de ne jamais montrer extérieurement aucune impatience. La deuxième, c'est d'en réprimer à l'instant tous les mouvements intérieurs, d'entretenir et de renouveler la bonne intention qu'on avait formée. La troisième, c'est de former dans son cœur des affections qui ont rapporta notre position actuelle, comme sont les affections d'amour, de reconnaissance, de louange de Dieu, d'offrande, de soumission à sa sainte volonté, et autres semblables.