II. De la douceur dans les avertissements
Comment doit agir une supérieure pour qu'on prenne ses avertissements en bonne part, et qu'on en profite?
Avant de donner une réponse, je dois présenter quelques remarques, qu'une supérieure doit observer comme autam de règles inattaquables, aussi bien dans les avertissements et les corrections secrèles que dans celles qu'elle doit faire publiquement, et elle ne doit jamais en dévier, pour aucune cause.
Première remarque. Elle ne doit jamais faire un avertissement lorsqu'elle remarque dans son cœur on mouvement de colère ou de mécontentement, mais elle doit attendre jusqu'à ce que ce mouvement se soit calmé, jusqu'à ce qu'elle sente son cœur toul-à-fait libre. Le supérieur ne doit jamais corriger son inférieur, dit le savant Ballhazar Alvarez, lorsqu'il sent dans son cœur un mouvement de colère. La raison en est que tous les commandements de Dieu visent à la charité et à l'union des cœurs; le supérieur blesse l'une et l'autre, lorsqu'il se laisse entraîner par la colère et le mécontentement.
Deuxième remarque. Une supérieure doit être très-circonspecte, pour ne pas trop prêter l'oreille aux délatrices, et elle doit l'être encore plus, pour ne pas y ajouter foi trop vile. Pour ce qui regarde le premier point, elle doit écouter les plaintes, mais si elle remarque que quelquesunes viennent toujours avec de nouvelles plaintes, et qu'elles viennent trop souvent, alors elle doit leur dire, qu'il est bon de rapporter les fautes qui sont nuisibles au service de Dieu, à l'union ou à la discipline de la maison, mais pour le reste, qu'elle ne désire pas savoir toutes ces bagatelles. Pour ce qui regarde l'autre point, la supérieure ne doit jamais prononcer un jugement, ni tenir la délation pour certaine, jusqu'à ce qu'elle ail bien examiné tout. 11 y a des centaines de faiblesses dans celles qui portent des plaintes ; quelques-unes font des rapports par colère, mécontentement, envie ou jalousie ; quelques autres en font par amour-propre et par sensibilité; elles prennent le moindre mot pour une grande injure ; les unes font des rapports par un zèle indiscret, d'autres en font par d'autres
— c297 — vues. Tout cela montre combien une supérieure doit être circonspecte sur ce chapitre.
Troisième remarque. Une supérieure ne doit jaman donner des avertissements, ni des corrections, avant d'avoir écoulé l'accusée elle-même. Encore ne doit-elle jamais les donner, si ce n'est que l'accusée avoue la chose, ou qu'elle soit convaincue et la chose prouvée par deux témoins. Car si elle nie la faute et qu'il n'y ait qu'un seul témoin, alors il faut omettre la correction.
Quatrième remarque. Une supérieure ne doit laisser remarquer aucun signe de mécontentement ou d'aversion, ni avant, ni après l'avertissement ou la correction. Ni avant l'avertissement; car, lorsque la subordonnée remarque que la supérieure, lorsqu'elle est appelée auprès d'elle, éprouve déjà auparavant un mécontentement sur son compte, ou qu'elle la reçoit avec une mine désagréable, ou lui adresse des paroles dures, alors l'avertissement n'est d'aucune utilité; car la subordonnée croira que la supérieure est tellement prévenue contre elle, qu'elle aura beau se disculper, qu'aucun mot d'excuse ne pourra lui être utile. Ni après l'avertissement ; parce que cette manière d'agir consterne trop la subordonnée, et lui fait croire qu'il ne reste plus de moyen pour regagner l'amour et la bienveillance de la supérieure. C'est pourquoi, lorsque la correction ou l'avertissement a été fait, la supérieure ne doit plus dire un mot de la faute, ni donner aucun signe de mécontentement ou d'aversion ; elle doit tout laisser tomber dans l'oubli.
Maintenant nous allons répondre à la susdite demande, savoir : Avec quelle douceur une supérieure doit-elle faire les avertissements et les corrections?
1° Une supérieure ne doit jamais se proposer de donner une admonition, un avertissement ou une correction, avant d'avoir formé dans le fond de son cœur, les actes suivants :
a) Un parfait acte d'amour envers Dieu, pour agir uniquement pour sa gloire et pour lui plaire.
b) Un acte parfait d'amour envers le prochain, pour agir uniquement pour le bien spirituel du prochain.
c) Un acte pour invoquer Dieu, afin qu'il lui accorde sa grâce, à elle et à sa subordonnée, pour que l'admonition lui soit utile.
2° Une supérieure ne doit jamais prendre la résolution de donner un avertissement ou une correction , avant qu'elle n'ait écouté l'inférieure avec bonté. Pour cette fin, elle doit :
a) Recevoir l'accusée avec beaucoup de bonté, et sans aucun signe de mécontentement; elle doit lui dire qu'on a fait un rapport contre elle, mais qu'elle désire apprendre de sa propre bouche si la chose est ainsi, ou non.
b) Elle doit écouler avec patience tout ce que l'inférieure aura à dire, sans l'interrompre.
3° Lorsque l'inférieure avoue la faute, la supérieure doit alors :
a) En témoigner sa satisfaction, louer son humilité et sa sincérité, et ajouter seulement, qu'elle espère qu'elle réparera sa faute.
b) Si l'inférieure retombe souvent dans son ancienne faute, la supérieure doit alors lui faire un avertissement sévère, mais qui soit en même temps tempéré par la douceur.
4° Si l'inférieure nie la faute, la supérieure doit alors:
a) Lui dire seulement, qu'elle est contente si la chose est ainsi; mais qu'elle veut encore mieux s'informer de la vérité.
b) Après cela, elle doit examiner la chose. Si elle n'en trouve qu'un seul témoin, elle doit la laisser tomber, et ne pas faire d'avertissement, ni de correction.
c) Mais si elle trouve deux témoins, alors elle doit sévèrement corriger l'inférieure, tant pour sa faute que pour le manque de vérité.
5° Une supérieure doit observer exactement les points suivants lorsqu'elle fait des avertissements soit en particulier soit publiquement:
o) Elle doit se garder soigneusement de toute colère, et ne pas montrer le moindre mécontentement soit par une mine rude et sévère, soit en élevant la voix, soit par les mouvements du corps ou d'autres gestes.
b) Elle doit se garder de dire le moindre mot qui pût tourner au détriment ou au mépris de la personne ellemême, comme, par exemple, quand on dit : vous êtes orgueilleuse, désobéissante, entêtée, rebelle; vous n'avez pas de piété, vous n'avez aucune autre vertu, vous ne faites pas de mortifications. De telles raisons empêchent nonseulement le fruit des admonitions, mais encore elles abattent et consternent très-fort le cœur, mettent obstacle au changement ou à l'amélioration de la vie.
c) Pour cette raison elle ne doit pas dire un mot de la personne, mais seulement lui parler de la faute qu'elle a commise; savoir, combien les saints pères, les saintes supérieures, et d'autres saints personnages ont défendu et puni une semblable faute; combien une telle faute est nuisible à l'obéissauce, à la charité, à l'union et à la discipline ; combien il en résulterait de mal, si on la laissait impunie ; avec quelle facilité les autres pourraient la commettre aussi, si on la souffrait dans une seule personne ; quel mauvais exemple ce serait si le monde connaissait de tels défauts dans une communauté ; combien nous nous éloignons, par-là, de l'esprit de J.-C; etc.
d) Pour ne pas dépasser les bornes dans ses paroles, la supérieure doit, avant l'admonition, s'y préparer en la présence de Dieu.
III. De la douceur avec laquelle elle doit supporter les injures.
De quelle manière uue supérieure doit-elle se conduire envers celles qui sont grossières, impolies, hardies, effrontées, difficiles, revêches, et qui lui manquent de maintes manières?
Réponse : ce sont envers ces personnes que la véritable
charité et la douceur doivent se montrer et devenir parfaites. Les saints prescrivent les points suivants :
1° Une supérieure doit toujours traiter les personnes difficiles avec grande charité et douceur, dans toutes les circonstances, aussi bien en particulier que publiquement, et ne jamais leur témoigner le moindre signe d'aversion ou d'antipathie. Si elle ne fait pas cela, elles croiront toujours avoir des raisons légitimes de persister dans leur rébellion, dans leur résistance.
2° Une supérieure ne doit, pour ce qui regarde les permissions et d'autres affaires, faire aucune distinction entre ces personnes et les autres. Elle doit même saisir les occasions de leur faire du bien. Les bienfaits ont un grand pouvoir sur le cœur humain; et où ils ne produisent aucun effet, là on peut difficilement espérer quelque chose par d'autres moyens.
5° Si une telle personne se laisse aller à des paroles grossières et pleines de colère, alors la supérieure doit s'abstenir non-seulement de toute colère, mais elle doit de plus chercher à l'adoucir par des paroles affables et pleines de mansuétude. On ne peut pas éteindre le feu par un autre feu, et la colère ne s'adoucit pas par une antre colère. Si cette douceur n'aide pas, alors elle doit lui dire de revenir lorsqu'elle aura déposé cette colère.
4° Si une telle personne s'oublie par une grossièreté ou une résistance plus considérable, ou d'une autre manière semblable, alors la supérieure doit la faire avertir par une assistante qui l'engagera à demander humblement pardon.
5° Si elle le refuse, ou commet une nouvelle grossièreté, alors la supérieure doit réunir les sœurs conseillères pour faire à la rebelle une admonition sévère. Si elle s'oublie de nouveau, alors elle doit lui imposer publiquement une punition sévère.
Ce que j'ai dit jusqu'ici de la douceur, je le recommande de la manière la plus ardente, et je conclus parla lettre qu'écrivit St. François d'Assise à Pierre de Cataner
général de tout son Ordre. Celui-ci se plaignait auprès de son saint Père François, de toutes les grossièretés et de
toutes les injures qu'il avait à supporter de la part de ses inférieurs, et il lui demandait de quelle manière il devait se conduire dans ces circonstances. Le saint lui répondit en ces termes :
a Que le Seigneur soit voire défense et qu'il vous conserve dans sa sainte charité. Mon cher frère, je vous » recommande d'avoir une si grande patience dans toute » votre conduite, que si quelqu'un de vos frères ou tel autre vque ce soit vient à vous traverser, quand il irait même
jusqu'à vous frapper, vous receviez tout cela comme des » grâces : que vous soyez sincèrement dans cette disposition, » et jamais dans une autre. Aimez ceux qui vous traiteront » de la sorte, et n'attendez d'eux de changement, qu'autant » que Dieu vous fera la grâce de les rendre meilleurs ; c'est » ce que vous devez vous proposer en les aimant. La marque i à laquelle je veux reconnaître que vous aimez Dieu, et que » vous avez de l'affection pour moi, qui suis son serviteur et » le vôtre, c'est si aucun de nos frères, quelques péchés t> qu'il ait commis, ne sort d'auprès de vous, sans avoir » senti les effets de votre miséricorde : quand il ne vous la » demanderait pas, prévenez-le, et demandez-lui s'il la veut; » et quand après l'avoir refusée, il se présenterait mille fois * à vos yeux, témoignez-lui pour le ramener au bien, plus i d'affection que vous n'en témoigneriez à moi-même. Ayez » toujours de la -compassion pour ceux qui seront dans un » tel état (1).»
Voilà ce cœur doux que les saints désiraient dans les supérieurs.
(1) Vie de St. François, par le R. P. Candide Chalippe, Récollet. Livre ô. page 203, in-4°.