‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 11 sur 64 · Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement · texte numérisé non relu

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement

27. On fait souvent vanité des passions, même les plus criminelles; mais Tenvieest une passion timiçle et honteuse, que l'on n*ose jamais avouer.

28. La jalousie est, en quelque manière, juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

2â. Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécutions et de haine que nos bonnes qualités.

30. Nous avons plus de force que de volonté ; et c'est souvent pour nous excuser à nous-mêmes, que nous nous imaginons que les choses sont impossibles.

31. Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.

32. La jalousie se nourrit dans les doutes; elle devient fureur, ou elle finit sitôt qu'on passe du doute à la certitude.

33. L'orgueil se dédommage toujours et 3ie perd rien, lors même qu'il renonce à la vanité.

34. Si nous n'avions point d'orgueil, nom ne nous plaindrions pas de celui des au^ très.

35. L'orgueil est égal dans tous les honames, et il n'y a de différence qu'aux moyens

LÀ ROCHEFOUCAULB

et à la manière de le mettre au jour.

36. Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous re^idre heureux, nous ait aussi donné Torgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.

37. L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes ; et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger, que pour leur persuader que nous en sommes exempts.

38. Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

39. L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.

4a. L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.

41. Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.

42. Nous n'avong pas assez de force pour «uivre toute notre raison.

43. L'homme croit souvent se conduire 'iorsqu'il est conduit ; et pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre.

44. La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées, elles en effet

KAXl^ES ET BÉFLEXIONS

que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.

45. Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.

46. L'attachement ou Tindifférence que les philosophes avaient pour la vie n'était qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût de la langue ou du choix des couleurs.

47. Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune.

48. La félicité est dans le goût et non pas dans les choses ; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, non par avoir ce que les autres trouvent aimable.

49. On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on se Timagine.

50. Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur d'être malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.

51. Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans an temps ce que nous approuvions dans un autre.

52. Quelque différence qu'il paraisse entre les fortunes, il y a une certain© compensation de biens et de maux qui les rend égales.

Page 1