‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 26 sur 64 · La magnanimité méprise tout pour avoir tout · texte numérisé non relu

La magnanimité méprise tout pour avoir tout

257. Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix, dans les yeux et dans l'air de la personne qui parle, que dans le choix des paroles.

258. La véritable éloquence consiste à lire tout ce qu'il faut, et à ne dire que ce qu'il faut.

259. îl y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciées par leurs bonnes qualités.

260. Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est extraordinaire de voir changer les inclinations.

261. L'intérêt met en œuvre toutes sortes ■de vertus et de vices.

262. L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission dont on se sert pour soumettre les autres : c'est un artifice de l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever ; et, bien ' qu'ils se transforme en mille manières, il • n'estjamais mieux déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se cache sous la figure de l'humilité.

hk ROCHEFOUGABLft

263, Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, des gestes et des mines qui leur sont propres; et ce rapport bon ou mauvais^, agréable ou désagréable, est ce fui fait que les personnes plaisent ou déplaisent.

264, Dans toutes les professions, chacun affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie. Ainsi on peut dire que le monde n'est composé que àô mines.

265, La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de Tesfrit.

266, La flatterie est une fausse monnaie fui B*a de cours que par notre vanité.

267, Le plaisir de l'amour est d'aimer, et Fon est plus heureux par la passion que l'on . 31 que par celle que Ton donne. '

26S. La civilité est un désir d'en rece- Toir, et d'être estimé poli.

269 L'éducation que Ton donne d*ordi- Baire aux jeunes gens est un second amourjpropre qu'on leur inspire.

270. Il n'y a point de passion où l'amour 4e soi-même règne si puissamment que dans l'amour, ei l'on est souvent plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime qu'à perdre le sien.

271 Ce qu'on nomme libéralité n'est la ; plus souvent que la vanité de donner, s

que nous aimons mieux que ce que nou« donnons.

272. La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions, et ces services que nous leur rendons sont, â proprement parler, un bien que nous noua faisons à nous-mêmes par avance.

273. La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté : nous ne croyons pas aisément ce qmi est au delà de ce que nous voyons.

274. C'est se tromper que de croire qu'a n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur toug les desseins et sur toutes les actions de la vie , elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.

275. La promptitude à croire le mal, saas ravoir assez examiné, est un effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver de« .coupables, et Ton ne veut pas se donner iat peine d'examiner les crimes.

276. Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts, et nous voulons biea que notre réputation et notre gloire dépeit-

LA ROCHEFOUCAULD

dent du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation, ou par leur peu de lumières : ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur que nous exposons en tant de manières notre repos et notre vie.

277. Il n'y a guère d'homme assez habile pour connaître tout le mal qu'il fait.

278. L'honneur acquis est caution de eelui qu'on doit acquérir.

279. La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de la raison.

280. On aime à deviner les autres, mais ^ ©n n'aime pas à être deviné. î

284. Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.

282. C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime.

283. Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt.

284. L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le ' feu.

285. Les femmes croient souvent aimer, «ûCor«> qu'elles n'aiment pas : roccTipation ^

MAXIMES ET RÉFLEXIONè

d'une intrigue, Témotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.

286. Ce qui fait qu'on est souvent mécontent de ceux qui négocient, est qu'ils abaz;donnent presque toujours l'intérêt de leurs amis pour l'intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.

287. Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de faire juger de notre mérite.

288. L'approbation que l'on donne à ceu'x qui entrent dans le monde vient souvent de Tenvie secrète que l'on porte à ceux qui y sont établis.

289. L'orgueil, qui nous inspire tant d'envie, nous sert souvent aussi à la modérer.

290. Il y a des faussetés déguisées qui' représentent si bien la vérité, que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

294 . Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter du bon conseil, qu'à 06 bien conseiller soi-même.

Page 1