De la Société
Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la société; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins très-différentes : la première a plus d'élévation et d'humilité, et le plus grand mérite de l'autre est de lui ressembler.
Je ne parlerai donc présentement que
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du commerce particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble. Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes : tous la désirent et tous la cherchent; mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la faire durer.
Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres. On se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on leur fait presque toujours sentir cette préférence; c'est ce qui trouble et ce qui détruit la société, li faudrait du moins savoir cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous pour nous en pouvoir défaire. Il faudrait faire son plaisir de celui des autres, niénager leur amour-propre, et ne le blesser jamais.
L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage; mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne maintiendrait pas longtemps la société, si elle n'était réglée et soutenue par le bon senSç par l'humeur et par les égards qui doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble.
S'il arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit paraissent unis.
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ilë tiennent sans doute par des raisons étrangères, qui ne dui'ent pas longtemps. On peut être aussi en société avec des per . sonnes sur qui nous avons de la supériorité par la naissance, ou par dea qualités personnelliBS ; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent pas abuser; ils ôoivent rarement le faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres. Ils doivent leur faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et les mener par la raison, en «'accommodant, autant que possible, à leurs sentiments et à leurs intérêts.
Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté. Il ne faut point se 7oir, ou se voir sans sujétion, et pour se divertir ensemble. Il faut pouvoir se séparer sans que cette séparation apporte de changement. Il faut se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer à embarrasser quelquefois ; et on doit se souvenir qu'on incommode souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer , autant qu'on le peut, au divertissement des personnes dvec qui on veut vivre ; mais il ne faut pas être toujours chargé du soin d'y contribuer.
La complaisance est nécessaire dans la société ; mais elle doit avoir des bornea ; elle devient une servitude quand elle eat
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excessive. Il faut du moins qu'elle paraisse libre et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons.
Il faut être faciîe à excuser nos amis, quand leurs défauts sont nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités. Il faut souvent éviter de leur faire voir qu'on les ait remarqués, et qu'on en soit choqué. On doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir euxmêmes, pour leur laisser le mérite de s'en corriger.
Il y a une sorte de politesse qui est néeessaire dans le commerce de^ honnêtes gens : elle leur fait entendre raillerie, et elle les empêche d'être choqués, et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser quand on soutient son opinion avec chaleur.
Le commerce des honnêtes gens ne peut «ubsister sans une certaine sorte de confiance ; elle doit être commune entre eux, il faut que chacun ait un air de sûreté et de discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
Il faut de la variété dans l'esprit ; ceux «[ui n'ont que d'une sorte d'esprit ne peuvent p^vs plaire longtemps : on peut pren-
dre des routes diverses, n'avoir pas les mêmes talents, pourvu qu'on aide au plai- ; sir de la société, et qu'on y observe la j même justesse que les différentes voix et les divers instruments doivent observer clans la musique.
Gomme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mêmes intérêts, il est nécessaire, au moins pour la douceur de la société, qu'ils n'en aient pas de coni traires.
' On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur faire voir qu'on les partage avec eux, quand on ne peut les détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler de choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure. Il y a de la politesse, et quelquefois même de l'humanité a ne pas entrer trop avant dans les replis de leur cœur; ils ont souvent de la peine à laisseï» voir tout ce qu'ils en connaissent, et ils en ont encore davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connaissent pas bien. Que le commerce que les honnêtes gens ont ei^semble leur donne de la familiarité^ et
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leur fournisse un nombre infini de sujets de se parler sincèrement.
Personne presque n'a assez de docilité et de bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société. On veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne veut pas Tétre en toutes choses et on craint de savoir toutes aortes de vérités.
Gomme on doit garder des distances pour voir les objets, il an faut garder aussi pour la société ; chacun a son point de vue, d'où il veut être regardé. On a raison le plus souvent de ne vouloir pas être éclairé de trop près, et il n'y a presque point d'homme qui veuille en toutes choses se laisser voir tel qu'il est.
». De la Conversation.
Ge qui fait que peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il a dessein de dire qu'à ce que les autres disent, et que l'on n'écoute guère quand on a bien envie de parler.
Néanmoins, il est nécessaire d'écouter ceux qui parlent. Il faut leur donner le temps de se faire entendre et souffrir même qu'ils disent des choses inutiles. Bien loin de les contredira «t de les interrompre, on
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doit au contraire entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu'on les entend, louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir que c'est plutôt par choix qu'on les loue que par complaisance.
Pour plaire aux autres, il faut parler de ce qu'ils aiment et de ce qui les touche, éviter les disputes sur des choses indifférentes, leur faire rarement des questions, et ne leur laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison qu'eux.
On doit dire les choses d'un air plus ou moins sérieux, et sur des sujets plus ou moins relevés, selon l'humeur et la capacité des personnes qu^ l'on entretient et leur céder aisément l'avantage de décider, sans les obliger de répondre, quand il« n'ont pas envie de parler.
Après avoir satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments en montrant qu'on cherche à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent, sans marquer de présomption ni d'opiniâtreté.
Evitons surtout de parler souvent de nous-mêmes, et de nous donner podr exemple. Rien n'est plus désagréable qu'un homme qui se cite lui-même à tout propos.
On ne peut aussi apporter trop d'appli*»
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cation à connaître la pente et la portée de ceux à qui l'on parle, pour se joindre à Tesprit de celui qui en a le plus, sans blesser Tinclination ou l'intérêt des autres par cette préférence.
Alors on doit faire valoir toutes les raisons qu'il a dites, ajoutant modestement nos propres pensées aux siennes, et lui faisant croire autant qu'il est possiblô que c'est de lui qu'on les prend.
Il ne faut jamais rien dire avec un air d'autorité, ni montrer aucune supériorité d'esprit. Fuyons les expressions trop re- '^herchées, les termes durs ou forcés, et ne Àous servons point de paroles plus grande» que les choses.
Il n'est pas défendu de conserver se»
opinions, si elles sont raisonnables. Mais il faut se rendre à la raison aussitôt qu'elle paraît, de quelque part qu'elle vienne; elle seule doit régner sur nos sentiments ; mais suivons-la sans heurter les sentiments des autres, et sans faire paraître du mépris de ce qu'ils ont dit.
Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation, et de pousser trop loin une bonne raison, quand on Ta trouvée. L'honnêteté veut que l'on cache quelquefois la moitié de son esprit, et qu'on ménage un opiniâtre qui se défend maV pour lui épargner la honte de céder.
On déplaît sûrement quand on pari© trop longtemps et trop souvent d'une même chose, et que Ton cherche à détourner la conversation sur des sujets dont on se croit plus instruit que les autres, Il faut entrer indifféremment sur tout ce qui leur est agréable, s'y arrêter autant qu'ils le veulent et s'éloigner de tout ce qui ne leur convient pas.
Toute sorte de conversation, quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas également propre à toutes sortes de gens d'esprit. Il faut choisir ce qui est de leur goût et ce qui est convenable à leur condition, à leur sexe, ^ leurs talents et choisir même le temps de le dire.
Observons le lieu, l'occasion, l'humeur où se trouvent les personnes qui nous écoutent. Car s'il y a beaucoup d'art à savoir parler à propos, il n'y en a pas moins à savoir se taire. Il y a un silence éloquent qui sert à approuver et à condamner : il y a un silence de discrétion et de respect. Il y a enfin des tons, des airs et des manières, qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation.
Mais le secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes. Ceux mêmes qui en font des règles s'y méprennent souvent : et la plus sûre qu'on en puisse don-
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ner, c'est écouter beaucoup, parler peu, et ne rien dire dont on puisse avoir sujet de je repentir (1).