‹ Maxims & réflexions moralesChapitre 58 sur 64 · Du Faux · texte numérisé non relu

Du Faux

On est faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui veulent toiyours paraître ce qu'ils ne sont pas. Il y en a

(1) Dans le Recueil de pièces d'histoire et de litié' rature. Paris i731, les Réflf*xions sur la Conversatioa difièrent de celles qu'on vient de lire, ainsi qu'on pourra ie voir par la citation suivante :

« Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire, qu'à ce gue les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent si on en veut être écouté ; il faut leur laisser la liberté de se faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de les contraindre, et de les interrompre, comme on fait souvent, on doit an contraire entrer dans leur esprit et dans lear goût, montrer qu'on les entend, leur parier de ce qui les touche» louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir que c'est plus par choix qu'on les loue, que par complaisance.

> Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faites rarement des questions inutiles ; ne laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément l'avantage de décider On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins sérieuses, selon l'humeur ou l'inclination dea personnes que l'on entretient; ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit, ni même d'y répondre.

» Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments sans prévention et sans opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent.

> Il faut éviter de parier longtemps de soi-même, et de se donner souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la pensée de ceux à qui on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus et pour ajouter ses pan»

d'autres de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont Tesprit est droit et le goût faux ; d'autres ont Tesprit faux et quelque droiture dans le goût ; il y en a

sées aux siennes, en lui faisant eroire autant qu'il est

possible, que c'est de lui qu'on les prend..

» Il y a de Thabileté à, n épuiser pas les sujets qu'on traite et à laisser louiours aux autres quelque chose à penser et à dire.

i) On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, oi se servir de paroles ni de termes plus grands que les choses. Oc peut conserver ses opinions si elles sont raisonnables ; r;;ais en les conservant, il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître choqué de ce qu'ils ont dit.

» Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent d'une même chose. On doit entrer indifféremment sur toua les sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on veut entraîner la conversation sur oe qu'on a envie de dire.

M II est nécessaire d'observer que toute sorte de confersation, quelque honnête et quelque spirituelle

Su'elle soit, n'est pas également propre à toute sorte 'honnêtes gens ; il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire.

» Mais s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se taire. 11 y a un silence éloquent ; il sert quelquefois à prouver ou à condamner ; il y a un silence moqueur ; il y a un silence respectueux.

» Il y a des airs, des tours et des manières qui font souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux mêmes qui en font des règles s'y méprennent quelquefois ; la plus sure à mon avis, c'est de n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir des négligences aans ce qu'on dit que de 1 affectation, d'écouter, de ne parler guère, et de ne se forcer amais à pa/ 'er. •

LA rOCHEFODCàULD

qui n'ont rien de faux dans le goût ni dans Vesprit. Ceux-ci sont très-rares, puisqu'à parler généralement, il n'y a personne qui n'ait de la fausseté dans quelque androit de l'esprit ou du goût.

Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualités sont incertaines et confuses, et que nos goûts le sont aussi. On ne voit point les choses précisément comme elles sont : on les estime plus on moins qu'elles ne valent, et on ne les fait point rapporter à nous en la manière qui leur convient, et qui convient à notre état et à nos qualités.

Ce mécompte met un nombre infini de faussetés dans le goût et dans l'esprit; notre amour-propre est flatté de tout ce qui se présente à nous sous les apparences du bien.

Mais comme il y a plusieurs sortes de biens, qui touchent notre vanité ou notre tempérament, on les suit souvent par coutume ou par commodité. On les suit, parce que les autres les suivent, sans considérer qu'un même sentiment ne doit pas être également embrassé par toutes sortes de personnes, et qu'on s'y doit attacher plus ou moins fortement, selon qu'il convient plus ou moins à ceux qui le suivent.

On craint encore plus de se montrer faux par le goût que par l'esprit. Les honnêtes

■ÀXIMES ET RÉFLEXIONS 151

gens doivent approuver sans prévention ce qui mérite d'être approuvé, suivre ce qui mérite d'être suivi, et ne se piquer de rien ; mais il y faut une grande proportion et une grande justesse. Il faut savoir discerner ce qui est bon en général, ce qui nous est propre, et suivre alors avec raison la pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent.

Si les hommes ne voulaient exceller que par leurs propres talents, et en suivant leurs devoirs, il n'y aurait rien de faux dans leur goût et dans leur conduite : ils se montreraient tels qu'ils sont; ils jugeraient des choses par leurs lumières, et s'y attacheraient par raison. Il y aurait de la proportion dans leurs vues, dans leurs sentiments : leur goût serait vrai, il viendrait d'eux, et non pas des autres; et ils le suivraient par choix, et non pas par coutume et par hasard.

Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas être approuvé, on ne Test pas moins lé plus souvent par î'envie de se faire valoir par des qualités qui sont bonnes de soi, mais qui ne nous conviennent pas. Un magistrat est faux quand il se pique d'être brave, bien qu'il puisse êtra hardi dans de certaines rencontres. Il doit être ferme et assuré dans une sédition qu'il a droit d'apaiser, sans crainte d'être

i52 l'A ROCHEFOUCAULD

faux, «t il serait faux et ridicule de se battre en duel.

Une femme peut aimer les sciences; mais toutes les sciences ne lui conviennent pas : et Tentétement de certaines sciences ne lui convient jamais, et est toujours faux.

Il faut que la raison et le bon sens mettent le prix aux choses ; et qu'elles déterminent notre goût à leur donner le rang qu'elles méritent, et qu'il nous convient de leur donner. Mais presque tous les nommes se trompent dans ce prix et dans ce rang; et il y a toujours de la fausseté dans ce mécompte.

Page 1