AU MÊME
La faiblesse fait commettre plus de trahi-' •ons que le véritable dessein de trahir.
Un habile homme doit savoir régler ie rang de ses intérêts et les conduire cAacuii dans son ordre ; notre avidité le trouble souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois. De là vient que, pour désirer trop les moins importantes, nous m les faisons pas assez servir à obtenir le» plus considérables.
On est presque toujours assez brave pour •ortir sang honte des périls de ia guerre ; mais peu de gens le sont assez pour s'ex-
LÀ ROCHEFOUCAULD
poser toujours autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel s'expose.
Le caprice de l'humeur est encore plus liizarre que celui de la fortune.
Vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut changer. Je ne sais ;^as aucunes de vos nouvelles, ni domestiques, ni chrétiennes, ni politiques. Je erois que j'irai cet hiver à Paris, et que BOUS recommencerons de belles moralités au coin du feu. Cependant apprenez-moi Tétat où vous êtes, et qui vous fréquentez. J'ai tout de bon ici des occupations plug agréables que vous n'aviez cru, et ma J^ile-fllle est la plus aimable petite créatoe qui se puisse voir. Je vous prie de montrer à madame de Sablé nos aernières sentences ; cela lui redonnera peut-être ai&vie d'en faire, et songez-y aussi de votre côté, quand ce ne serait que pour grossir notre volume. Il n'y a personne ici qui ae se plaigne de vous, et qui ne s'attendît â quelque marque de votre souvenir. Pour moi, qui connais son étendue, je n'ai pas eru qu'il vous obligeât à de grands soins. Je vous conjure de m'envoyer la condamaation de Brutus ; le vous déclare que jusqu'ici je suis pour lui contre vous.
A Madame **.
J'envoie savoir de vos nouvelles, et si TOUS vous êtes souvenue de ce que vous
m'aviez promis. Je vous ai cherché un écîi-' vain qui fera mieux que l'autre. Je voai renvoie l'écrit de M. Esprit que j'empof^ tai dernièrement avec ce que vous m'avior donné, et je vous envoie aussi ce qui e^ ajouté aux sentences que vous n'avez pois^ vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je voin« gupplie très-humblement qu'il ne se perés» pas, et de me mander quand je pourrai avoir l'honneur de vous voir, pour prend» congé de vous.
A LA MÊME
Je vous envole un placet que je vom supplie très-humblement de vouloir recommander à M. de Marillac, si vous av«i du crédit vers lui, ou de faire que madame la comtesse de Maure le donne avec une recommandation digne d'elle. Je n'M pu refuser cet office à une personne à qm je dois bien plus que cela, et afin qm vous n'ayez point de scrupule, cette per^ sonne est madame de Linières. J'aurai l'honneur de vous voir dès que je serai dm retour d'un voyage de cinq ou six jour» que je vais faire en Normandie. Je n'ai pag vu de maximes depuis longtemps : je crom pourtant qu'en voici une.
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de «rands défauts.
LA ROCHEFOUGAOLà
A Mademoiselle D'AUMALE
7 octobre.
Il paraît bien que vous connaissez vos forces ; vous m'écrivez hardiment comme si vous aviez songé en moi depuis que je suis parti ; vous me faites des excuses de ueme mander point de nouvelles du monde. Tous savez pourtant bien en votre conscience que ce n'est pas de celles-là que je vous demande, puisque vous voulez tant en savoir des miennes. Je vous dirai que je ne sais si c'est Tintention d'aller à Barèges qui me porte bonheur, ou quelque autre intention; mais enfin je crois que je mettrai bientôt le bâton au croc ; il me semble que cela veut dire, jeter le froc aux orties. Vous m'en direz des nouvelles cet hiver. J'en ai eu de Richelieu, où on a fait des merveilles. Mesdames de Frontenac et Luine voulaient venir ici ; mais on m'a dit qu'elles s'en revont à Tlsle avec . mademoiselle votre sœur. J'espère que je ^ ies y trouverai encore. M. le maréchal d'Albret les verra plus tôt que moi : il s'en retourne aussi vite qu'il est venu. Je ne j^is croire que madame de Mequelbourg j taute seule ait la gloire de lui faire faire tant de chemin. Il en sera ce qui plaira à Dieu, et moi, je serai toujours plus respectueusement que personne du monde.
Votre très-humble et très-obéissant serviteur. L. R.
Je crois que ce n e serait pas être si respectueux que je dis, si j'osais rendre grâces ici à madame la duchesse de Montausier de l'honneur qu'elle me fait de se souvenir de moi. Je voudrais pourtant bien qu'elle sût combien je lui en suis obligé.
A Madame **.
Ce mardi matin.
Vous ne sauriez faire plus belle chairité que de permettre que le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de îa marmelade et de vos véritables confitures, et je vous supplie très-humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pour^ rez. Je passerai après dîner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir si vous me ie voulez permettre. Il me semble que nous avons bien des choses à dire. Songez s'il vous plaît à me donner vos maximes, car je m'en vais dans quatre jours.
k Mademoiselle D'AUMALE
Verteuil, 4 décembre.
Hélas, je croyais que vous étiez au milieu des pompes et des félicités de la cour et je n'ai rien su de Tétat où vous avez été; personne assurément n'a osé me rapprendre : cette excuse est bonne pour me Qualifier auprès de vous, mais elle ne me jus-
LA ROCHEFOUCAULD
Me pas auprès de moi, et mon cœur, qui me dit tant de belles choses de vous, de- Trait bien aussi me dire quand vous êtes malade. Pour moi, mademoiselle, je n'ai
fas eu la goutte depuis que vous m'avez éfendu de Tavoir, et le respect que j'ai pour vous a plus de vertu que Barèges : m ne sais si le remède n'est point pire que lemal, et si je ne vous prierai point à la in de me laisser ma goutte. Après tout je «erai dans trois semaines à Tlsle ; vous ne TOUS aviserez jamais de m'écrire avant que
f' ? parte ; mais tout au moins mandez-y état de votre santé. J'espère que je vous porterai assez de nouvelles de ce lieu-là pour faire ma cour auprès de vous et pour Mf€ peur à vos voisins. Grands dieux ftfai-je pensé faire ? J'allais finir ma lettre sans mettre
Votre très-humble , très-obéissaat , et très-fidèle serviteur.
A LA Marquise DE SABLÉ
Après tout ce que vous avez fait pour moi, M me semble qu il serait plus juste de vous ®n rendre de très-humbles grâces, que de TOUS donner de nouvelles peines. Gepeniant je vous supplie, madame, de trouver hon qu'un de mes amis vous rende compte de l'affaire que vous avez si bien soutenue, et de vouloir me mander vos sentiments mv ce qu'il vous dira. Je n'ose vous demander pardon comme je devrais, d'en
MAXIMES ET RéFL£XI0]<î8
nser si librement, parce qu'un compliment est une marque de reconnaissance dont crois que vous me dispenserez aisément
A LA MÊME
Ce mercredi soir.
Je suis au désespoir de m'en retourner i liancourt sans avoir l'honneur de Yomn voir, et de vous rendre compte de n<m prospérités: car enfin, vous savez biec^ madame, que quelque agréables qu'elle»
me puissent être d'elles-mêmes, elies me sont encore davantage par le plaisir qw j'ai de vous entretenir. Je ferai tout ce qw je pourrai pour aller prendre congé vous à Auteuil avant que de commence mon grand voyage. Cependant s'il y « quelque sentence nouvelle, je vous suppU» frès-humblementde me l'envoyer. M. Esprit a admiré celle de la jalousie.
A LA MÊME
Vous croirez sans doute que j'arrive âm Poitou ; mais la vérité est qu'il y a un moîii que j'ai la goutte, et qu'ainsi je n'ai pu vou» rendre mes devoirs. Au reste, madame, |e vous supplie très-humblement de vouloir bien témoigner à M. le commandeur à® Souvré que vous lui savez gré dem'avoir rendu auprès de M. le cardinal mille offices dont je l'avais prié en partant, et àm 8*en être acquitté avec tout le soin et toi7>la
179 tk ROCHEFOUCAULD
l'adresse imaginables. II a fait cela le plus obligeamment du monde pour moi, et j'espère que vous me ferez Thonneur d*y prendre çart. Je partirai dans deux jours, bien que je ne marche point encore : cela m'empéchera d'aller prendre congé de vous, et de savoir Tétat de votre santé, dont je vous demande des nouvelles, et de me croire plus avant que personne du monde, etc.
A LA MÊME
Ce lundi au soir.
Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, et que vous faites voir des sentences que |e n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire : tout cela est assez désobligeant pour vous demander permission de vous en aller faire mes plaintes demain tout de bon. Que la honte de m'avoir tant offensé ne voua empêche pas de souffrir ma présence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment. Prenez donc, s'il vous plaît, le parti de le faire finir; car je vous assure que je suis fort disposé à oublier le passé, pour peu que vous vouliez le répar ^r.
A LA MÊME
Je vous envoie vos sentences d'aujourd*hui, et j'ai écrit à M. Esprit, pour venir demain voir l'ouvrage tout entier. Je vous supplie très-humblement de ne rien dire à personne de l'espérance que je vous ai dit que j'avais que mademoiselle de Liancourt vous ferait gagner votre gageure, car on
«AXIHES ET RÉFLEXIONS 173
pourrait lui écrire des choses qui fortifieraient les sentiments contraires à ceux que je lui souhaite.
A LA MÊME
Ce mardi matin.
Vous voyez bien que je suis incorrigible, puisque je demande encore à vous voii après tout ce que vous me faites. Il est
Eourtant nécessaire que j'aie cet honneuri pour une affaire dont je suis chargé de vous parler. Mandez-moi donc si les af-» faires n'auront pas plus de pouvoir sur votre dureté que Tamitié, et quand vous me permettrez d'aller chez vous.
A LA MÊME
ce samedi. ,
Je vous envoie cette manière de préface pour les Maximes, mais comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie très-humblement, madame, de me la renvoyer par le même laquais qui vous porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en trouvez.
A LA MÊME
Ce dimanche an soir,
Je ne sais plus d'inventions pour entrer chez vous : on me refuse la porte tous les jours ; je ne sais si la fille à qui j'ai parlé vous aura bien expliqué la grâce que je
LA ROCHEFOUCAULD
VOUS demande. C'est de me prêter pour une heure le discours que madame de Schombeï»g vous a envoyé sur les Maximes (1). Je vous supplie très-humblèment de ne me refuser pas. Outre Tenvie que j'ai de le voir, il est même nécessaire pour une raison que j'aurai l'honneur de vous dire .
(I) L'écrit que demande M. de la Rochefoucauld est Traisemblablement la lettre suivante, qui est attribuée à Madame de Schomberg, et dont il fut fait dans le temps un grand nombre de copies.
< J'ai cru hier tout le jour vous pouvoir renvoyer vos Maximes; mais il me fut impossible d'en trouver le temps, je voulais vous écrire et m'étendre sur leur sujet. Je ne puis pourtant vous en dire mon sentiment en détail. Tout ce qui me paraît en général, est auHl y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de boole, et force vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si Ton ne m'en avait fait apercevoir. Je ne suis pas parvenue à cette habileté d'esprit où l'on ne eonnait dans le monde ni honneur, 'ni bonté, ni probité. Je croyais uMl y en pouvait avoir ; cependant, après la lecture e cet écrit, je demeure persuadée qu'il n'y en a point. Gequejepuisvousendirede plus vrai, est que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique bien des gens y trouvent de l'obscurité en bien des endroits. Il y en a qui me charment comme : Vesprit est toujours la dupe du cœur. Je ne sais si vous Fentendez comme moi, mais je l'entends, ce me semtole^ bien joliment, et voici comment : c'est que Tesprii 2ron toujours, par son habileté et par ses raisonnements faire faire au cœur ce qu'il veut ; mais il se trompe, il en est la dupe ; c'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit ; l'on sert tous ses mouvements malgré que l'on en ait, et l'on les suit même sans croire les suivre. CelA se conn^iît mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de certains vers sur ce sujet, qui ne sont pas mal à propos:
La raison sans cesse raisonne Et jamais n'a guéri personne, Et le dépit le plus souvent ïU»>d plus amoureux que devant.
Je vous donne toutes les sûretés que vous pouvez désirer pour le secret; mais au nom de Dieu ayez la bonté de m'envoyer cet écrit par le retour de ce laquais.
A LA MÊME
Verteail, 5 décembre.
Ce que vous me faites l'honneur de me
• H y en a encore une qui me paraît bien véritable, c'est celle qui dit que la félicité est dans le goût, et non pas aans les choses. C'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les autres trouvent aimable. Mais ce qui m'a été tout nouveau, et ce que j'admire, est que la paresse, toule languissante qu'elle est, détruit toutes les passions. Il est vrai, et Ton a bien fouillé dans l'âme, pour y trouver an sentiment si caché, mais si véritable, que je crois que nulle de ces maximes ne Test davantage. Je suis ravie de savoi'' que c'est à la paresse à qui Ton a Tobligationrte la destruction de toutes les passions. Je pense que Ton doit Testimer présentement, comme la seule vertu qu'il y a dans le monde, puisque c'est elle qui déracine tous les vices. Comme je lui ai toujours porté beaucoup de respect, je suis fort aise qu elle ail un si grand mérite.
» Que dites-vous aussi, madame, de ce que chacun le fait un extérieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'il veut paraitre, au lieu de ce qu'il est ? Il 3 a longtemps que je l'ai pensé, et que j'ai dit que tout le monde était en /nascarade, et mieux déguisé que l'on ne Test à celle du Louvre,
» Je ne sais si cela réussira imprimé comme en manuscrit ; mais si j'étais du conseil de l'auteur, je ne voudrais point qu'il mil au jour ces mystères, gui ôteront à loui jamais la confiance qu'on pourrait prendre en lui : il montre d'en savoir tant la-dessus, et il paraît si fin. qu'il ne saurait plus mettre en usagecette souveraine habileté qui est de ne paraître point en avoir. Je vous dis à bâtons rompus tout ce qui me reste dans l'esprit de celte lecture. Je ne pense qu'à vous obéir ponctuellement, et en le faisant, je crois ne pouvoir faillir, quelque iottise giueie ©nisfi^^i** «
LA ROCHEFOUCAULD
mander, me confirme dans Topinion que j'ai toujours eue, que Ton ne saurait jamais mieux faire que de suivre vos sentiments, et que rien n'est si avantageux que d'être de votre parti. Le père Esprit me mande néanmoins que M. son frère n'en est pas, et qu'il nous veut détromper. Je souhaite bien plus qu'il en vienne à bout, que je ne crois qu'il le puisse faire. Je vous rends mille très humbles grâces de ce que vous avez eu la bonté de dire à M. le commandeur Souvré. J'espère suivre bientôt son conseil, et avoir l'honneur de vous voir à Noël. J'avais toujours bien cru que madame la comtesse de Maure condamnerait l'intention des sentences, et qu'elle se déclarerait pour la vérité des vertus. C'est à vous, madame, de me justifier, s'il vous plaît, puisque j'en crois tout ce que vous en croyez. Je trouve la sentence de M. Esprit la plus belle du monde : je ne l'aurais pas entendue sans secours; mais à cette heure elle me paraît admirable. Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume : il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent, et qui ne veulent plus faire autre chose.
Je pensais vous rendre moi-même hier vos maximes.
A LA MÊME
C'est à mol, à cette heure, à faire des façons pojjr nos maximes, et, après avoir vu
les vôtres, n'en espérez plus de moi. Je vous jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique je fusse fort en droit de le faire; et je vous assure de plus que je l'aurais fait si je n'espérais que TOUS consentirez à me les donner. Je vous mènerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelly, qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez fait un cruel tour, à M. Tabbé de La Victoire et à moi; vous le réparerez quand il vous plaira.
A LA MÊME
Ce 2 août.
Je vous envoie, madame, les maxime»
que vous voulez avoir : je n'en ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez par une autre raison que par cette politesse qu'on ne trouve plus que chez vous. Je sais bien que le bon sens et le bon esprit conviennent à tous les âges, mais les goûts n'y conviennent pas toujours, et ce qui sied bien en un temps ne sied pas bien en un autre : c'est ce qui me fait croire que peu de gens savent être vieux. Je vous supplie très humblement de me mander ce qu'il faut changer à ce que je vous envoie. Madame de Frontenaux m'a promis de m'avertir quand elle irait chez vous : je me suis tellement paré devant elle de l'honneur que vous me faites de m'aimer, qu'elle en a bonne opinion de moi. Ne détruisez pas votre ou-
LA ROCHEFOUCAULD
Trage, et laissez-lui croire là-dessus tout ce qui flatte le plus ma vanité.