LE MARQUIS DE LA MEILLERAIE A MAZARIN
A Paris, ce 9" raay 1658.
« Monseigneur,
« J'ay esté dans une inquiétude et dans une impatience fort grande d'aprendre le succez du voyage de M. de Rennes à la Cour; mais l'ayant veu pour la première fois ce matin, j'ay eu la dernière peine de sçavoir de sa bouche que les mesmes difficultez que j'avois creus surmontées après avoir eu l'honneur d'entretenir Votre Eminence comme j'avois faict à Chantilly, sub-
(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 292.
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sistoient encore, car outre que (ainsi que j'ay dcsjà pris la liberté de le représenter à Votre Eminence) je me vois décrédité dans l'esprit de mon père, luy ayant mandé des choses de la part de Votre Eminence, auxquelles il verra un entier changement, et comme sans doute il en recevra de la cholère et du chagrin, il ne faut pas douter que la partie la plus foible n'en pâtisse, qui est moy; car il ne peut pas que de deux choses l'une, il ne m'accuse de peu de lumière et de conduite dans une affaire aussi importante que celle-cy, ou bien qu'il ne m'objecte de luy avoir imposé faux lorsque je luy ay mandé, aprez estre sorti des conversations que Votre Eminence a trouvé bon que j'eusse avec elle, qu'en premier lieu Votre Eminence y doniioit son consentement, et que non obstant touts les deschaînements des personnes qui avoient voulu traverser l'affaire. Voire Eminence se faisoit fort de la faire agréer à la Reyne par le crédit qu'elle avoit auprès d'elle; et dans une dépesche suivante, je luy ay dict positivement que s'il avoit passion que la chose fust, que Votre Eminence m'avoit faict l'honneur de me promettre de le vouloir bien, et de le faire vouloir à la Reine avec le plus grand tesmoignage de bonté de Votre Eminence vers nous. Enfin, Monseigneur, voilà sincèrement les pas que j'ay faicts dans cette rencontre, et s'ils paroissent trop remplis de chaleur, aussi bien à l'égard de mon père qu'à celuy de Votre Eminence, je la supplie très humblement d'en attribuer le motif aux raisons secrettes qui sont entre Votre Eminence et moy, et dont elle a bien voulu que M. de Rennes seul eust cognoissance. Enfin, Monseigneur, dans l'extrême passion que j'ay de persuader à Votre Eminence de me donner satisfaction dans l'agrément d'une affaire qui ne peut nullement contrarier aux intérests de l'Estat, ni aux siens particuliers, j'ose la suplier de considérer deux choses : l'une, qiie je ne puis jamais avoir directement ni indirectement liaison aux intérests du cardinal de Retz, parce que je n'ay point d'estime pour luy et que je ne luy ay nulle obligation (qui sont deux raisons qui m'attachent inviolablement à Votre Eminence), et de plus, que mademoiselle de Rrissac n'ayant que dix ans passez, il est de toute impossibilité, suivant la décision que deux docteurs
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m'ont faicte depuis que je n'ay eu l'Iionneur de voir Votre Eminence, que je la puisse espouser de plus de dix-huicts mois d'icy, pendant lequel temps je pourray profiter avec la dernière joye de toutes les conjonctoires favorables par le moyen desquelles je pourray entrer dans l'alliance de Votre Eminence, qui est en vérité la plus forte et la plus véritable passion que j'aye au monde. Et cependant Votre Eminence ne veut destruire ce que M. de Rennes va faire par l'ordinaire de samedy prochain, escrivant à mon père de la part de la Reine des défenses positives de songer plus à cette affaire. Je me vois dans tous les inconvénients que je viens de prendre la liberté de représenter à Votre Eminence , et dans celuy d'estre marié avant qu'il soit six semaines, à telle personne que nous aviserons, à quoy certainement l'on n'est point déterminé, ce qui me paroît tellement terrible, que nie voyant exclus par cette voye de l'espérance que j'ay d'entrer toujours dans l'alliance de Votre Eminence, j'en suis dans le dernier désespoir, me voyant, de plus, décheu par ce moyen de la protection de Votre Eminence, dont elle m'a fait l'honneur de me donner et de me promettre tant de fois de nouveaux tesmoignages; mais j'avoue que de telles pensées ne me peuvent faire impression dans l'esprit plus longtemps sans me donner la dernière douleur; c'est pourquoy j'aime mieux me flatter pour mon repos d'autres qui y soient entièrement opposés, en espérance que Votre Eminence voudra bien escrire à mon père de la part de la Reine et de la sienne quelque chose qui destruise entièrement ce que M. de Rennes luy a peu escrire et qui luy face cognoistrc qu'aussitost qu'il envoyera demander l'agrément de ce mariage, il luy sera accordé par la confiance que l'on prend en la fidélité inviolable dont luy et moy faisons une entière profession envers Leurs Majestés et Votre Eminence. « J'oubliois de dire cà Votre Eminence que mon père m'a desjà faict scavoir qu'il souffrait avec peine ce que M. de Rennes luy avoit escrit, et comme en mesme temps il avoit receu des lettres de ma part qui luy avoient faict espérer du changement, il avoit suspendu tous ses sentiments et la conduite qu'il avoit à tenir vis-à-vis de Leurs Majestés et Votre Eminence jusqu'à ce qu'il fust
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sorti des incertitudes et des changements continuels dans lesquels il voyoit que la situation de cette affaire se rencontroit. C'est donc le desnouement de cette intrigue et l'éclaircissement de tous ces nuages que j'ose demander à Votre Éminence en dernière grâce, car, en vérité, cette dernière obligation, jointe à toutes les autres que j'ay à Votre Éminence, me sera sensible à un point que je ne saurois exprimer, et je vous proteste, Monseigneur, que je ne la recherche qu'avec les purs, véritables et sincères motifs que je viens d'expliquer à Votre Éminence, estant fort aise que celte lettre serve à ma justification ou à ma condamnation dans la conduite que je tiendray toute ma vie auprès de Votre Éminence par les engagements de parole que je prends vers elle, et l'assurance que je luy donne que le cardinal de Retz n'aura jamais nulle part dans mon estime et dans la moindre correspondance d'union ni d'intérests avec luy, parce qu'il a manqué tout à faict à sa parole et à son honneur; en usant avec mon père comme il a faict, et que je n'entre point dans ces manifestes que l'on faict pour excuser sa conduite, voyant qu'il tient, à mon sens, de mauvaises voyes envers son maistre et son souverain, pour se maintenir dans la condition oij Dieu l'a faict naistre; car, pour mon particulier, j'en rends compte en premier lieu à Votre Éminence, à qui je dois tout; mais je veux bien que tout le monde sache que ma fidélité pour le Roy et pour la Reyne est ma dernière espérance ; et quand je serois assez malheureux pour que Votre Éminence ne fust pas auprez d'eux (dont je serois inconsolable) pour estre garant de ma parole ; bien esloigné de me laisser gaigner l'esprit par des intérests de parenté et d'aucune alliance, quelle qu'elle pust estre, je renoncerois plutôt devant Dieu aux miens propres que de rien faire contre ma fidélité et mon devoir. Mais enfin, s'il plaist à Dieu, je ne seray point en estât de persuader par des effects à Voire Éminence ce que je prends la liberté de luy dire par des paroles, car nonobstant les malheurs que j'ay eus jusqu'à cette heure dans les attachements d'inclination que j'ay eus à mes maistresses, j'espère certainement que, par le secours des boutez de Votre Eminence, que je recevray en cette occasion, je signeray des articles avec
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un enfant de dix ans, et je conclueray Taclion de nostre vie la plus importante avec la personne du monde pour qui j'ay le plus de respect et de passion, qui est mademoiselle votre nièce. a Voilà les prédictions que les souhaits les pins ardents que j'aye me dictent tous les jours; mais enGn, si l'espace de temps qui sépare l'espérance de la réalité me laisse quelques heureux moments parmi mille peines que je me donne dans cette seule vue, je supplie très humhlement Votre Éminence de ne les point destruire en faisant les pas que je luy demande avec un profond respect et le plus grand empressement du monde. Je suis tousjours,
u Monseigneur,
" Vostre très humble, très obéissant et très oblige serviteur, « Lk marquis dm La Meilleraid. r>
« Si Votre Éminence ne vouloit pas escrire à mon père, il faudroit du moins que ce fust M. de Rennes entre cy et l'ordinaire de samedi ; mais s'il se peut, et si Votre Eminence l'a ainsi agréable, j'estime que le premier vaudra mieux que le dernier. Je serois ravi aussi qu'il plust à Votre Eminence séparer les articles secrets qu'elle a bien voulu qui fussent entre elle et moy en m'escrivant par une lettre particulière, car pour la responce généralle je ne pourray pas m'empescher de l'envoyer à mon père et de la montrer à ma belle-mère, qui ne peut pas ignorer l'envoy de ce courrier (1). «
(I) Lettre inédite. Aff. élr. , France, vol. 905. Cette lettre de neuf pages est écrite sur papier à tranches dorées.