‹ Mazarin et ColbertChapitre 18 sur 56 · MÉMOIRE DE COLBERT A MAZARIN · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DE COLBERT A MAZARIN

16 juin 1659.

Je supplie très humblement Vostre Eminence d'avoir la bonté de lire ce mémoire tout entier.

Ma famille me presse de demander à Vostre Eminence la grâce de pouvoir me deffaire de ma charge de secrétaire des commandements de la Reyne.

Sy la fonction de cette charge peut estre faicte égallement par toute personne qui sera agréable à Vostre Eminence, et dont elle sera asseurée de la fidélité, je la supplie de considérer qu'en m'accordant cette grâce, je mets une somme de deniers fort considérable dans ma famille, qui me donne moyen d'eslever mes enfans, dont le nombre croist, et de leur donner de quoy se ressentir de la magnificence et des bienfaits de Vostre Eminence.

Qu'il est bien difficil que je puisse faire la fonction de cette charge avec l'assiduité nécessaire sans préjudicier aux affaires de Vostre Eminence qui veulent un homme tout entier. J'adjouteray à cela le peu de disposition naturelle que j'ay à faire ma cour auprès des dames, après avoir passé toute ma vie dans un travail presque continuel.

Sy au contraire Vostre Eminence estimoit que cette charge peut estre remplie plus utilement pour son service par moy que par tout autre, et qu'elle pourroit produire des occasions dans lesquelles je pourrois mieux et plus utilement servir Vostre Eminence qu'aucun autre, la gloire et la satisfaction que je recevrois de pouvoir espérer de marquer quelque jour ma fidélité estant

(1) Lettre inéditp, A(f. étr., France, vol. 907.

infiniment au-dessus du prix de cette charge, je supplie Vostre Eminence de ne me pas accorder la permission de m'en deffaire.

En un mot, Monseigneur, dans cette affaire nous avons, ma famille et moy, deux intérests différends, la décision desquels nous attendons de la bonté de Vostre Eminence. Ma famille souhaite que je tire 450 mille livres qui me sont offertes par plusieurs personnes du prix de ma charge. Pour moy, je souhaitte avec une passion incroyable pouvoir me flatter que je puisse un jour rendre quelque service à Vostre Eminence et qu'elle me distingue de toute autre personne pour cela.

De quelque cotté que Vostre Eminence se tourne pour la décision de ces deux intérests, la moindre grâce que j'en puisse recevoir est de 450 mille livres, estimant infiniment plus l'ordre de demeurer dans la fonction de ma charge, me persuadant que Vostre Eminence ne le fera pas qu'elle ne croye que je puisse luy estre plus util qu'un autre.

Je suis toujours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Vostre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

CoLBERT (1).

COLBERT A MAZARIN'

A Fontainebleau, ce 5« juillet 1659.

Je suis venu icy pour faire voir au Roy et cà la Reyne tous les eschantillons et les dessins de broderies que j'ay faict faire, et Leurs Majestez ayant faict le choix de tout, je m'en retourne à Paris pour faire les marchés et faire incessamment travailler à toutes choses. Sy Vostre Eminence a besoin de moy icy, j'y reviendray, si non je demeureray à Paris pour presser tous ces ouvrages et pour toutes les choses que Vostre Eminence m'a

(1) Afî. étr., France, vol. 907.

MAZARIiM ET COLBERT. 287

ordonnées. J'attendray à prendre résolution sur cela après avoir sceu les intentions de Vostre Eminence par ses premières.

Le Roy a pris pour livrées de la Reyne, sur du drap écarlate, une bande estroite de velours bleu enfermée de deux petits passements d'ar<jent, ce qui sera d'assez grande dépense. J'avois faict faire le passement cy-joint après beaucoup d'essays, lequel, à mon goût, cstoit fojt beau et n'auroit pas esté de grande dépence; mais comme il n'a pas agréé au Roy, sy Vostre Eminence vouloit une livrée avec de l'argent, je serois d'advis de prendre ce mesme passement en changeant les couleurs.

Avant que de partir de Paris, j'ay mis entre les mains de Courtet le mouvement de la monstre de la feue Reyne mère. Il m'a promis de travailler à la boette d'or avec toute la diligence possible, mais il m'a dit ne pouvoir pas la faire que dans trois mois d'icy.

J'ay laissé entre les mains du comte de Sannazare un projet de contrat pour la vente du duché de Nivernois, sur lequel nous devons nous assembler demain après le disner. Sy nous pouvons convenir des conditions de cette vente, j'estime que ce sera une grande et considérable affaire pour la maison de Vostre Eminence; elle en saura le succès par le premier ordinaire.

Je suis toujours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, de Vostre Eminence le ti-ès humble, très obéissant, très obligé et très fidel serviteur,

COLBEKT.

J'envoye à Vostre Eminence l'eschantillon que le Roy a choisi, qui sont les bandes de velours bleu avec deux passements d'argent sur un drap écarlate, ce qui coustera trois fois autant que l'escbantillon de passement aussy cy-joint que j'avois fait faire (l).

(1) Aff. étr., France, vol. 907.

COLBERT A MAZARIN (1)

A Paris, ce 9« juillet 1659.

J'envoye à Vostre Eminence foutes les lettres que je viens de recevoir de Fontainebleau et j'adresse au sieur du Terron les lettres que le Roy m'a envoyées aujourd'huy pour mademoiselle Mancini, et j'en useray à l'advenir, ainsy que Vostre Eminence me l'ordonne (2).

La Reyne a tesnioigné à M. Le Tellier qu'elle auroit beaucoup d'impatience d'apprendre que Vostre Eminence eust receu sa lettre.

Je crains que Vostre Eminence ne trouve mauvais que j'aye envoyé le sieur Picon pour porter exprès les pierreries du sieur Lescot; mais n'ayant trouvé aucun courrier qui fut dépesché, j'ay creu ne les debvoir point bazarder par les ordinaires.

Le sieur du Terron m'a fait remettre les appointements de Vostre Eminence de l'année dernière et de la présente, ensemble les gardes de Vostre Eminence de ces deux années, ce qui n'empescbe pas que je n'aye le débet de ses comptes de l'année dernière, qui doibt monter à plus de 500 mille livres dont Son Eminence peut disposer.

Je rendray compte plus exact à Vostre Eminence du contenu en ses dépesches du 6* de ce mois, que j'ay receu ce soir.

J'envoyeray par le présent roulier, qui partira dans un jour ou deux, le cabinet et la table que Vostre Eminence m'a demandés ; la tapisserie des Actes des Apôtres et les babits de Vostre Eminence.

Il y a desjù quelque temps que la tapisserie des Hommes illustres, achetée par le sieur Lange, est arrivée dans cette ville avec quelques cabinets et tableaux ; mais comme ces derniers cstoient fort grossiers, je les ay fait reprendre; quant à la tapisserie,

(1) .^ff. étr., France, vol. 907, Lettre publiée par M. Clément.

(2) Il résulte de cette lettre la preuve qu'à la date du 9 juillet, Mazarin favorisait la correspondance de Louis XIV avec sa nièce.

Vostre Éminence peut la donner sans regret, estant fort commune.

J'ay pris pour prétexte de faire faire une des toilettes de la Reyne future à la dame Courtet, pour lui parler souvent du marché que Vostre Eminence avoit voulu conclure avec elle; mais il m'a esté impossible de luy en faire rien rabattre des trente mille livres (1).

Je m'en retourne à Fontainebleau dans deux jours pour y demeurer le plus long temps qu'il me sera possible.

Je suis toujours, avec le respect et la dévotion que je doibs. Monseigneur, De Vostre Éminence le très humble, très obéissant, très obligé et très fldel serviteur,

CoLBERT.

LA MARKCHALH DK l' HOPITAL (2) A GOLBERT (saUS date).

Je n'ose pas aller aussi souvent chez vous que mon inclination m'y porteroil, de crainte que l'on en tirât quelque conséquence. Je n'ay pourtant pas laissé d'y passer pour vous demander si vous jugerez à propos de faire connoistre cà Son Eminence que si la charge que vous scavez doit estre récompensée, j'en donnerai cent mille francs plus qu'une autre, et do luy représenter encore que le collier dont je vous ay parlé est tel que Gaillard, le plus grand jouaillier de Paris, a dit que, s'il l'avoit, il

(1) Ce paragraplie n'a pas été publié p;ir M. Clément.

(2) Françoise iVIignot, veuve de Pierre île Portes, trésorier et receveur général du Dauphiné, remariée au maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris, frère cadet du maréchal de l'Hôpital, duc de Vitry, par contrat passé à Paris le 25 août 16.03. Un seul fils issu de cette union mourut peu de jours après sa naissance. La maréchale de l'Hôpital, devenue veuve pour la seconde fois, le 20 avril 1660, se remaria pour la troisième fois, le 14 décembre 1672, dans la chapelle de son hôtel, rue des Fossés-Montmartre, k Paris, à Jean Casimir, roi de Pologne, alors abbé comraendataire de Saint- [iermain des Prés. Elle est morte à Paris le 30 novembre 1711. (Voy. {'Histoire généalogique du P. Anselme.)

entreprendroit le voyage du gi'and Mogol , où il en tireroit tout ce qu'il en pourroit désirer, comme d'une chose qui n'a rien de pareil dans aucun lieu du monde. Comme vous estes le seul patron de cette affaire, je veux m'y conduire absolument par vostre avis. J'ay une telle conGance à l'amitié que vous m'avez promise et k votre prudence, que j'en espère un succès favorable. Vous pouvez juger de l'obligation que je vous en aurai par l'importance du bienfait, qui me sera d'autant plus sensible qu'il n'y a personne à qui cet emploi fût si utile, ni de pareille conséquence qu'à moi; et certes, je le considère comme quelque chose de si grand, que je ne crains rien tant, s'il réussit, que l'impuissance de le reconnoistre autant qu'il le mériteroit et autant qu'il le faudroit pour satisfaire pleinement mon désir. J'ose dire que Son Eminence ne scauroit jeter les yeux sur une personne du royaume qui lui fut si asseurée, si Gdelle, si dévouée que moy, et dont il reçeut moins d'importunitez, puisque, n'ayant aucune suitte, ni aucun attachement de famille, je serois par conséquent sans intérest et sans autre prétention que de le satisfaire; et jugez s'il n'auroit pas sujet d'avoir toute confiance en moy, puisque je ne prétendrois faire aucun pas qui ne fut dressé par vostre mouvement et par vostre conduitte (1).

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