CHAPITRE IX
Retour de la cour à Pai-is. — Marie Mancini reprend son ascendant- sur le roi. — Deux écrivains recommandés au cardinal. — Suite des négociations avec l'Espajjne. — Suspension inlerapeslive des hostilités. — Don Juan d'AulricIie et sa folle ù Paris. — Dissentiments du roi avec sa mère qui menace de se retirer au Val-de-Gràce. — Oolbert demande l'autorisation de se défaire de la charge de secrétaire des commandements de la reine future. — Départ du cardinal pour les Pyrénées; sa pompeuse suite. — Colbert reste à Paris. — Il tient les cordons de la bourse du roi et dirige les préparatifs du mariage et de la toilette de la future reine. — Nombreux détails sur ces apprêts. — Principes de Mazarin pour les occasions de grande dépense. — La marécliale de l'Hôpital propose l'acquisition d'un collier de diamants. — Départ de la cour pour se rapprocher des Pyrénées. — Sa visite aux châteaux de Chambord et de Blois. — Jalousie de mademoiselle de Montpensier contre sa sœur. — Marie Mancini envoyée à Brouage avec ses sœurs Hortense et Marie-Anne. — Défaillance de la reine; elle consent à une entrevue du roi avec Marie ]\Iancini. — Attitude équivoque du cardinal. — Correspondance autorisée entre le roi et Marie Mancini par l'intermédiaire de Colbert et de son cousin Colbert du Terron. — Mazarin se ressaisit lui-même; ses lettres au roi remplies de vigoureux conseils. — Portrait de Marie, — Les trois nièces du cardinal à la Rochelle. — Leur intérieur est un petit enfer. — La cour d'Espagne feint d'ignorer la passion du roi. — Résistance du roi aux remontrances. — Trahison de Colbert du Terron. — Mazarin désespéré écrit une humble lettre au roi. — Le roi désarmé se déclare résolu à épouser l'Infante. — Marie se dit résignée. — Joie du cardinal; ses conseils philosophiques à Marie. — Retour à Paris des trois nièces du cardinal. — Le prince Charles de Lorraine aspirant malheureux à la main de Marie. — Recommandations du cardinal pour étabhr la paix entre ses nièces. — Mariage de Marie avec le connétable Colonne. — Suite de sa vie aventureuse.
APPENDICE
Lettres de Colbert à Mazarin, 3 et 27 janvier 1659. — Mémoire de Colbert à Mazarin, 16 juin 1659. — Colbert à Mazarin, 9 juillet 1659. — La
maréchale de l'Hôpital à Mazarin. — Mazarin à la comtesse de Soissons, 14 septembre 1659.
La cour de France quitta Lyon, le 13 janvier, pour retourner à Paris en passant par Moulins. Le cardinal atteint d'une crise de goutte voyagea par eau et ne rejoignit le roi qu'à Nevers. Ce voyage, avec ses haltes de repos, dura près d'un mois, et la rentrée à Paris n'eut lieu que dans le courant de février. Pendant ces lentes étapes, il ne fut pas difficile à Marie Mancini de rallumer pour elle la passion du roi, un instant oubliée lors de son engouement pour la princesse de Savoie. Le jeune monarque chevauchait souvent avec les dames, et Marie se tenant constamment à ses côtés entretenait sa bonne humeur; pour exalter ses sentiments, elle l'engageait à lire des romans (1). Cette intimité du roi et de Marie devenait chaque jour d'autant plus pénible à la reine qu'elle s'était aperçue que le cardinal, d'abord si opposé au mariage de sa nièce avec le roi, semblait avoir changé au point qu'en termes équivoques il l'avait pressentie ; mais elle lui avait manifesté en termes si fermes et si nets sa réprobation, que le cardinal n'avait pu se faire aucune illusion sur la possibilité d'obtenir son consentement (2). Mais le roi devenu majeur pouvait faire un coup de tête, et la reine, privée dans cette difficile circonstance du secours du cardinal, n'avait plus à compter que sur elle-même pour arrêter son fils sur une pente fatale ; elle lui adressa des représentations sur sa familiarité avec Marie, à laquelle il parlait souvent à l'oreille, même en sa présence, et fit
(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
(2) Mémoires de madame de Alottcvilic.
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appel à ses sentiments de religion. Ces remontrances forent repoussées avec aigreur.
Quand même le cardinal découragé eût abandonné le rêve ambitieux de marier sa nièce avec le roi, sa politique pouvait être de laisser croire à la possibilité de cette alliance, dans l'intérêt de la conclusion à des conditions plus avantageuses du mariage du roi avec l'Infante ; c'était un moyen pour que l'Espagne, qui souhaitait ce mariage, ne se montrât pas trop exigeante sur les clauses du traité de paix,
Mazarin s'était rendu directement à Vincennes ; il n'y trouva pas Colbert, appelé par la mort de sa mère ; mais l'indispensable intendant, après quelques jours consacrés à sa douleur, revint à ses occupations ordinaires. Parmi celles-ci les petits soins continuaient à avoir leur place; car pendant le long voyage qu'il venait de faire le cardinal avait été constamment pourvu d'oranges et d'autres menus envois agréabfes ou utiles. Par exception, nous rencontrons Colbert faisant trêve aux sollicitations pour lui et sa famille pour recommander à la libéralité du cardinal deux écrivains, Henri de Valois, auteur d'importants travaux sur les classiques grecs et latins, et le P. Le Ceinte, né à Troyes, et par conséquent son compatriote ; celui-ci, grand érudit et même diplomate, avait assisté Servieu, dont il était aumônier, au traité de Munster ; il était l'auteur des Annales ecclésiastiques et de nombre d'autres ouvrages. Le P. Le Cointe obtint du cardinal une pension de douze cents livres à laquelle le cardinal eu ajouta cinq cents (1).
Les négociations du mariage du roi continuaient leur
(1) Voy. les documents placés à l'Appendice.
cours. Après avoir quitté la ville de Lyon, Pimentel s'était arrêté à Monlargis pour y attendre les instructions de son gouvernement, puis il s'était rendu à Paris. Sans s'y montrer publiquement, il avait des entrevues fréquentes avec le cardinal Mazarin et M. de Lionne, entrevues dans lesquelles s'ébauchaient les conditions du mariage et du traité de paix. Plus encore que les questions de territoire, l'amnistie à accorder au prince de Condé et la situation à lui rendre étaient l'une des plus graves difficultés à surmonter. La cour d'Espagne se faisait un point d'honneur de ne pas abandonner ce prince, et la cour de France avait grand'peine à se résoudre au pardon. Pendant ces préliminaires une suspension d'armes fut convenue ; et il fut décidé que le cardinal Mazarin et don Louis de Haro, premier ministre d'Espagne, s'aboucheraient sur la frontière. La suspension d'armes était à l'avantage des Espagnols, puisqu'elle mettait un terme aux succès que les troupes françaises remportaient dans les Pays-Bas ; aussi Mazarin avait-il hésité à y consentir ; mais la reine, emportée par son ardeur pour le mariage avec l'Infante, voulait contenter l'Espagne et ne permit pas au cardinal de formuler un refus.
Le maréchal de Turenne partit le 14 mai (1) pour la Flandre afin de faire cesser les hostilités ; et le roi adressa lui-même, par une lettre du 9 mai (2), des instructions au duc de Mercœur pour les suspendre en Catalogue. A partir de ce moment don Antonio Pimentel ne fit plus un mystère de sa présence, et il parut à une fête brillante donnée
(1) Voy. la Gazette.
(2) Aff. étr., Espagne, vol. 34.
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au roi et à loute la cour par M. de Lionne dans sa maison de Berny, à deux lieues de Paris. Alademoiselle de Montpensier était à cette fête ; partie du Luxembourg^ à deux heures après midi, elle ne revint à Paris qu'à quatre heures du matin (1).
Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne, et de la comédienne Marie Calderona, auquel son père avait donné le rang de prince, revenant des Pays- Bas, obtint l'autorisation de retourner en Espagne en passant par la France. Son arrivée à Paris fit sensation ; le cardinal Mazarin, ainsi qu'il avait accoutumé de le faire pour les princes étrangers, lui offrit l'hospitalité dans son palais, où ce prince resta trois jours et fut traité avec magnificence (2). Sa première entrevue avec la reine, qui l'appela son neveu, eut lieu au Val-de-Gràce, puis il se présenta au Louvre. 11 alla visiter la foire Saint-Germain, l'un des attraits du Paris de ce temps. On se scandalisa fort, on était en carême, que ni lui, ni sa suite, n'observassent ni le jeûne, ni l'abstinence du gras. Madame de Motteville, toujours indulgente pour ce qui touche à la reine, assure que don Juan ne faisait que se conformer à la coutume de Madrid, basée sur la rareté du poisson, coutume qui faisait que, même ailleurs, les Espagnols ne suivaient point la loi du maigre aux jours d'abstinence. Le grand succès fut pour la folle de don Juan, nommée Capitor; elle était habillée en homme avec les cheveux courts et portait une épée ; elle débitait des extravagances qui amusaient toute la cour et le roi en particulier; elle les entremêlait
(i) Voy. ses Mémoires.
(2) Mémoires de madame de Molteville.
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adroitement d'éloges de l'Infante. Marie Alancini fut outrée et sa jalousie lui inspira de dire que Capitor était déplaisante au dernier point ; celle-ci s'en vengea par quelques railleries ; le roi prit parti pour Marie, et, par un brusque revirement, il déclara que la folle lui était insupportable. On la renvoya, mais comblée de présents (1).
La reine continuait à être profondément affligée de cet empire absolu de Marie sur le roi, surtout au moment où son mariage avec l'Infante paraissait si près de se conclure ; elle en concevait de pénibles appréhensions pour le bonheur futur de sa nièce. Ses observations maternelles étaient si mal reçues que le roi, pour mieux accentuer sa révolte, déclara avoir l'intention de danser en carême (2) ; l'exemple de Philippe Mancini porlait ses fruits. La reine lui déclara que, pour ne pas être témoin de ce scandale, elle se retirerait au Val-de-Grâce ; le roi lui répondit qu'elle pouvait y aller. Tels étaient les préludes intimes du mariage d'Espagne. Cependant l'intervention du cardinal ayant rétabli la bonne harmonie entre le roi et sa mère, les ballets ne bravèrent point les sermons du carême.
Colbert traitait alors pour lui une avantageuse affaire : il avait reçu en pur don la charge de secrétaire des commandements de la future reine, et l'approche du moment du mariage du roi donnait à cette charge une énorme valeur dont il voulait profiter en la vendant. Il en trouvait quatre cent cinquante mille livres, plus de deux millions de nos jours. Pour obtenir l'autorisation du cardinal de s'en défaire, le pauvre homme lui exposa ses obligations de
(1) Mémoires de mademoiselle de llontpcnsier.
(2) Mémoires de mademoiselle de Monlpensier.
MAZARIX^ ET COLBERT. 265
père de flimille afin d'élever ses enfants. Il se trouvait placé, disait-il, entre l'intérêt des siens et sa propre inclination qui l'eût porté à conserver cette charge pour peu que le cardinal le jugeât utile à son service ; mais adroitement il lui faisait remarquer que l'exercice de celte charge deviendrait un obstacle à ce qu'il pût se consacrer à ses affaires. Naturellement il ne fut pas refusé, et une fois de plus il n'eut pas à se repentir d'exercer sans appointements ses fonctions d'intendant de Son Eminence (1).
La santé du cardinal qui s'altérait sensiblement donnait des inquiétudes au point que Servien, qui revenait luimême des portes de la mort, avait envoyé de Turin un courrier porteur d'une lettre par laquelle il assurait Son Eminence que sa santé lui était bien autrement chère que la sienne (2). Néanmoins le cardinal partit de Paris, le 25 juin , pour les Pyrénées, avec un pompeux cortège composé de soixante prélats ou grands seigneurs de la cour, avec trois cents valets de livrée ou de service, vingt-quatre mulets richement caparaçonnés de housses brodées, huit chariots à six chevaux pour ses bagages, sept carrosses pour sa personne, de nombreux chevaux de main, le tout sous l'escorte de sa garde de cent cavaliers et de trois cents fantassins (3).
Colbert resta à Paris pour s'occuper des préparatifs du mariage, qui l'appelaient souvent à Fontainebleau oii la cour s'était rendue après le départ du cardinal. En outre, sans son intervention, le roi n'aurait pas eu un maravédis
(1) Voy. la lettre de Colbert, du 16 juin 1659, à l'Appendice.
(2) Lettre du 8 juin 1659. Aff. étr., France, vol. 292.
(3) Histoire du cardinal Mazarin, par Aubery.
à dépenser, le cardinal tenant les cordons de la bourse royale; lorsque le roi criait trop fort, Colbert se prêtait à les délier. Nous citons, entre autres exemples, une lettre du cardinal autorisant Colbert à remettre mille pistoles entre les mains de Blouin, valet de chambre du roi (1); une seconde lettre l'autorisant à remettre au roi trois cents louis d'or et même plus, s'il en réclamait davantage (2). Afin de pourvoir grandement aux dépenses du mariage, le cardinal, bien que parcimonieux de son naturel, agissait d'après ce principe que, dans les grandes occasions, il faut savoir jeter l'argent à profusion; aussi il avait écrit au roi huit jours auparavant :
« Je crois que vous aurez résolu avec Colbert ce qu'il faudra faire pour les préparatifs , lesquels il faut qu'ils soient magnifiques, car vous savez ma maxime de dépenser librement, quand il le faut, pour soutenir les affaires de l'Etat et pour faire avec éclat ce qui regarde la grandeur de votre personne (3). »
Colbert se consacra avec ardeur à ces occupations d'un genre nouveau ; et bien que dans une lettre au cardinal il se fût déclaré impropre au commerce des dames, il se fit galant au point de s'occuper avec une attention toute spéciale de la toilette de la future reine, et il entra en pourparlers avec une couturière du nom de Courtet pour l'exécution de l'une des robes avec ses accessoires ; il aurait voulu passer avec elle un marché général, mais elle demandait trente mille livres et ne voulut rien rabattre de
(1) LeUre datée de Libourne, 14 juillet 1659.
(2) Lettre du cardinal au roi, Couhé, 16 juillet 1659.
(3) Lettre inédite datée de Villefagnan, 8 juillet 1659.
MAZARIM ET COLBERT. 267
ses prétentions. Il choisissait aussi les étoffes sur les échantillons, et les broderies sur les dessins. Il faisait exécuter les livrées pour les pages, pour les valets de pied, et pour le personnel de l'écurie. Le roi avait choisi pour les livrées de la future reine du drap écarlate bordé d'une bande étroite de velours bleu enfermée dans deux petits passements d'argent , mais Colbert avait fait exécuter le modèle d'une autre passementerie qu'il trouvait beaucoup plus belle et qui eût coûté beaucoup moins. Naturellement le goût de Colbert dut céder au goût du roij mais comme il tenait à la passementerie de son invention, il engagea le cardinal à l'adopter pour ses livrées en changeant seulement les couleurs. Il conclut pour la confection des livrées du roi un marché par-devant notaire, et il fît rabattre à cent soixante-deux livres le prix des habits des pages qui se payaient auparavant de deux cent vingt et une à deux cent cinquante-cinq livres chacun, enfin il obtint une réduction proportionnelle sur toutes les autres livrées.
L'acquisition des bijoux et des diamants, leur monture exigeaient un goût délicat, et la nature de Colbert s'y assouplit encore avec complaisance. Pour son grand prix sans doute et beaucoup aussi pour le souvenir qui s'y rattachait, il faisait remettre en état par l'horloger Courtet, probablement le mari de la couturière, le mouvement delà montre de la feue reine Marie de Médicis, et celui-ci ne demandait pas moins de trois mois pour cette réparation. La maréchale de l'Hôpital proposa l'acquisition d'un collier de diamants, tel qu'au monde on n'en trouverait pas un pareil, ainsi que le déclarait Caillard, le plus grand joaillier de Paris; mais Lescot étant le joaillier plus particulièrement
268 MAZARIiV ET COLBERT.
chargé de fournir les bijoux de toute sorte, les pierres précieuses et leurs montures, nous ne croyons pas que Colbert lui ait suscité aucune concurrence.
Par le même billet adressé au cardinal, la maréchale sollicitait pour elle une charge dans la maison de la future reine, promettant d'en donner cent mille francs de plus que toute autre ; et, ce qui pouvait être d'une grande considération pour le cardinal, elle promettait d'apporter dans ses fonctions un dévouement absolu au service de ses intérêts (1).
Le 28 juillet, le roi, la reine sa mère, et toute la com' quittèrent Fontainebleau^ adoptant pour itinéraire Jargeau, Cléry, Chambord, Blois, Poitiers, Blaye, Bordeaux et Toulouse.
Aux châteaux de Chambord et de Blois, qui faisaient partie de l'apanage du duc d'Orléans, ce prince leur fit les honneurs. Il présenta les princesses ses filles issues de son second mariage; l'aînée, mademoiselle d'Orléans, qui s'était flattée de l'espoir d'épouser le roi et qu'on appelait familièrement la petite reine, ne parut pas à sou avantage, de plus elle avait été mordue par des cousins; ces peu bienveillantes observations furent faites par mademoiselle de Alontpensie^*, sa sœur, issue du premier mariage de leur père (2); nous y insistons parce que nous aurons à revenir sur la jalousie que ne cessait de témoigner mademoiselle de Montpensier,
Le projet du mariage du roi avec l'infante d'Espagne, étant autrement sérieux que ne l'avait été celui de son
(1) Voy. sa IcUre inédite à V Appendice.
(2) Voy. les Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
mariage avec la princesse de Savoie, la présence de Marie Manciui soufferte, trouvée avantageuse même lors du voyage de la cour à Lyon, était incompatible avec le but bien déterminé du voyage aux Pyrénées. Le cardinal Mazarin, qui avait été enivré, par moments, de l'orgueil de devenir l'oncle du roi, s'était finalement rendu aux protestations de la reine, à ses propres appréhensions et à la raison d'Etat. Dès le 22 juin, il avait fait partir pour Brouage JVLarie avec ses deux sœurs, Hortense et Marie- Anne, sous la conduite de madame de Vend, leur gouvernante. La séparation de Alarie d'avec le roi avait été déchirante ; au milieu de son désespoir et de ses larmes, elle avait adressé ces paroles au jeune monarque : « Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars! ?'
La reine, qui avait mis tant de fermeté à s'opposer au mariage de son fils avec Marie Mancini, eut alors un moment de singulière défaillance.
La douleur du roi et la crainte qu'il ne rompît avec elle l'impressionnèrent si vivement que pour le calmer, en lui accordant quelque satisfaction, elle permit qu'il eût pendant le voyage une entrevue avec Marie. Madame de Venel la conduisit avec ses deux sœurs à Saint-Jean d'Angely. Le cardinal Mazarin consulté ne témoigna pas toute l'opposition que sa conduite précédente aurait pu faire supposer, mû sans doute par les mêmes considérations que la reine, à laquelle il avait recommandé lui-même d'éviter toute occasion de brouillerie avec le roi. Il se contenta de répondre à madame de Venel qu'elle n'avait qu'à se conformer aux ordres de la reine dont les conséquences ne pouvaient être graves, puisque ses nièces verraient seule-
ment le roi à son passage et ne le suivraient point à Bordeaux (1).
Quelque courte qu'eût été l'entrevue, comme d'un jet d'buile jetée sur le feu, il en jaillit une flamme plus vive que jamais. Une correspondance s'établit entre les deux amoureux; le roi écrivit chaque jour à Marie, et, circonstance bien surprenante encore, le cardinal lui-même favorisa dans les commencements cette correspondance, une lettre de Colbert en fait foi. Colbert transmettait à Marie les lettres du roi par l'intermédiaire de son cousin Colbert du Terron, intendant de justice, police et finances, arrivé à ces fonctions par sa protection, et qu'il avait introduit sous lui dans les affaires du cardinal. De la part de Mazarin un intérêt de famille l'emportai t-il donc de nouveau sur la raison d'Etat? Mais comme dans toute cette affaire du mariage du roi, on devait marcher de surprises en surprises, il se ravisa tout à coup. La raison d'Etat avait sans doute repris son empire ; mais un retour d'appréhensions sur le caractère de sa nièce y eut sa bonne part, ainsi que nous en rencontrerons la preuve.
Le cardinal se trouvait de passage au château de Cadillac chez le duc d'Eperuon lorsque, sous l'impression de ce revirement, il adressa, le 16 juillet, une leth'e à la reine pour lui apprendre qu'il vient d'écrire au roi afin de le conjurer de cesser avec sa nièce un commerce compromettant. « Je crains, dit-il à la reine, de perdre l'esprit, car je ne mange, ni ne dors, et je suis accablé de peine et d'inquiétude dans un temps que j'aurois besoin d'être soulagé. "
(1) Voy. à y Appendice celte lettre du 9 juillet 1659.
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De la lettre du cardinal au roi, nous détachons ces passages :
« On dit, et cela est confirmé par des lettres de la cour à des personnes qui sont à ma suite, que vous êtes toujours enfermé à écrire à la personne que vous aimez, et que vous perdez plus de temps à cela que vous ne faisiez à lui parler quand elle était à la cour.
« On y ajoute que j'en suis d'accord et que je m'entends en secret avec vous, vous poussant à cela pour salisfaire mon ambition et empêcher la paix.
«... Je suis encore obligé de vous dire avec la même franchise que si vous ne changez sans aucun délai de conduite et que vous ne surmontiez la passion qui présentement vous domine, en sorte que chacun voie que non seulement le mariage projeté s'exécutera et que vous le faites de bon cœur et dans l'espérance qu'il devra être heureux, aussi bien que la personne que vous épouserez. Il est impossible qu'en Espagne on n'ait connoissance de l'aversion que vous y avez et du mauvais traitement que l'Infante pourroit courre risque de recevoir, ne vous cachant pas de faire paroitre à la vue de tout le monde, à la veille de votre mariage, par mille moyens, que vos pensées et vos attachements vont ailleurs. Et, en ce cas, je tiens pour constant qu'on pourroit prendre à Madrid les résolutions que nous prendrions nous-mêmes en un cas pareil à celui-là.
« La réponse que vous me ferez me servira aussi d'instruction pour la manière que je devrai tenir en m'abouchant avec don Louis de Haro sur le sujet du mariage, car, après tout, votre honneur et votre conscience ne
272 MAZARIX ET COLBERT.
peuvent pas vous permettre de choisir le plus fidèle de vos serviteurs pour assurer le roi d'Espagne des choses que vous ne voudriez pas leuir. »
Après une conduite faible et équivoque, il n'était pas possible au cardinal de tenir un plus ferme et plus digne langage, et voulant remonter la reine, qui de même que lui avait naguère manqué de fermeté, il lui écrivit, le 23 juillet, de Bidache, où il faisait étape chez le maréchal de Gramont, pour lui dire que son plus grand mal n'est pas la goutte qui le tourmente, mais la conduite du roi qui le désespère, et qu'il préférerait mille fois mourir que d'échouer dans la grande œuvre qu'il a entreprise en laissant son honneur entaché. De Saint-Jean de Luz, le 29 juillet, le cardinal écrivit encore à la reine de ne pas manquer de fermeté, et pour l'informer du danger d'une rupture de l'Espagne où Lenet(l), l'agent du prince de Condé, qui a du pouvoir sur l'esprit de don Louis de Haro, essaye de tirer parti des fâcheuses circonstances qui se produisent.
Le 11 août suivant, l'horizon commençait à s'éclaircir, et le cardinal écrivait à la reine qu'il était assez satisfait d'une lettre qu'il avait reçue du roi; le 22 août, le cardinal manifestait une satisfaction plus grande encore dans une réponse à la reine, celte princesse lui ayant mandé que l'amélioration des bonnes dispositions du roi s'accentuait chaque jour davantage. Alors il écrit au roi, le 28 août, et pour le dégoûter définitivement de sa passion pour sa
(1) Pendant la Fronde de Guyenne, Lenet y avait exercé le gouvernement civil au nom du prince de Condé, Voy. nos Souvenirs du règne de Louis XIV.
nièce, entre autres choses, il lui dit : « Je vous réponds que, sans cette passion, vous tomberiez d'accord avec moi que cette personne n'a nulle amitié pour moi, qu'elle a au contraire beaucoup d'aversion parce que je ne flatte pas ses folies; qu'elle a une ambition démesurée, un esprit de travers et emporté, un mépris pour tout le monde, nulle retenue en sa conduite, et prête à faire toutes sortes d'extravagances; qu'elle est plus folle qu'elle n'a jamais été depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir à Saint-Jean d'Angely, et que, au lieu de recevoir vos lettres deux fois par semaine, elle les reçoit à présent tous les jours ; vous verrez enfin comme moi qu'elle a mille défauts et pas une qualité qui la rende digne de l'honneur de votre bienveillance (1).
Pour retracer de Marie ce portrait peu flatté, le cardinal n'avait point exagéré, la vérité seule l'avait guidé ; dans cet exposé de son caractère, s'il se préoccupe des inconvénients que le roi aurait à en souffrir, on voit à quel degré il s'en préoccupe pour lui-même ; si sa nièce extravagante, ambitieuse, emportée, ingrate, devenait reine de France, il prévoyait que son rôle de ministre tout-puissant serait fini. Nous venons de produire la preuve que nous avions annoncée, preuve fournie par la plume même du cardinal, que la raison d'Etat n'avait pas été l'unique cause de son revirement.
Les nièces du cardinal n'étaient plus à Brouage, elles
(1) Les diverses lettres dont nous venons de reproduire des passages sont conservées en originaux ou en copies à la Bibliothèque nationale, à la Bibliothèque Mazarine, aux Archives des Affaires étrangères; elles ont été plus ou moins complètement publiées par H. -P. de Liniers, Amsterdam, 1717, par M. Chéruel et par M. Chantelauze.
avaient manifesté tant (l'ennui de ce séjour, qu'elles avaient obtenu d'être conduites à la Rochelle, où elles espéraient se divertir davantage. Dans leur intérieur, soufflaient d'impétueuses tempêtes ; enfants gâtées, elles étaient en révolte contre leur éloignement de la cour, dont elles aimaient les adulations et les plaisirs ; en révolte contre leur oncle le cardinal, qui leur avait imposé cet exil, et, entre elles, elles se querellaient sans cesse. Marie et Hortense faisaient bande à part, délaissant la petite Marie-Anne, et, celle-ci furieuse écrivait à son oncle pour se plaindre de ses sœurs. Marie s'était précédemment brouillée avec sa sœur, la comtesse de Soissons, elle n'avait avec elle aucun commerce épistolaire ; et même lorsqu'elles étaient ensemble, depuis plus d'une année, elle ne lui parlait plus. Lors de son entrevue avec le roi, à Saint-Jean d'Angely, elle avait refusé de souper avec elle ; elle avait aussi refusé de rendre visite à sa cousine la princesse de Conti. Madame de Venel était débordée, et pour mettre le calme dans ce petit enfer, elle ne savait à quel saint se vouer.
En Espagne, ou ignorait, ou tout au moins on feignait d'ignorer, avec quelle répugnance le roi se prétait à son mariage, on feignait même de croire à son empressement, puisque, le dernier jour du mois d'août, le cardinal écrivait à la reine :
« Vous remarquerez, s'il vous plaît, dans la relation que M. Le Tellier lira au confident (1) et à vous, la peine i que don Louis prend de m'assurer qu'il n'oubliera rien pour presser le temps du mariage, étant persuadé que le
(1) Ce mot dési(]nait le roi dans la correspondance du cardinal.
AIAZARIM ET COLBERT. 275
confident a de furieuses impatiences pour cela et le regardant comme un galant fort amoureux; et vous verrez par là que les plus grands ministres ne sont pas toujours bien informés de ce qui se passe. »
Effectivement, les remontrances, au lieu de ramener le jeune monarque, avaient fini par l'exaspérer, et il leur avait fait une si sèche réponse que le cardinal lui témoigna sa surprise en ces termes :
« A mon égard, votre bonté ne vous avait jamais permis jusqu'à présent de m'écrire, ni de me parler comme vous faites en cette rencontre, et je n'en suis pourtant pas fort surpris, car, depuis Lyon, je me suis toujours douté que si je n'étois pas sacrifié à la personne dont est question, je le serois à une autre (1). »
Cette résistance du roi à céder aux conseils de sa mère et du cardinal était due à une trahison de Colbert du Terron, qui d'abord avait transmis les lettres du roi à Marie Mancini avec l'autorisation du cardinal et qui n'avait pas tenu compte ensuite de la défense de continuer; il les transmettait alors mystérieusement avec l'espoir que celte complaisance pour le roi le conduirait à une grande fortune. La trahison fut éventée; duTerron ne fut cependant pas disgracié. Colbert, dans une certaine mesure responsable de la conduite de son cousin, puisqu'il l'avait recommandé, avait éprouvé de vives alarmes pour sa propre situation ; afin de désarmer le cardinal, en prévenant le coup qu'il redoutait, il lui avait écrit pour reconnaître qu'il avait mérité sa vengeance. Celle-ci fut douce, le cardinal gardait une grande
(1) Lettre datée de Saint-Jean de Luz, i" septembre 1659, publiée par l'abbé Soûlas d'Allaival
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circonspection dans ces délicates conjonctures, aussi ne téraoigna-t-il à son intendant nul ressentiment, et celui-ci en ut quitte pour la peur.
L'aigreur et la sécheresse que le roi venait pour la première fois de témoigner au cardinal avaient produit sur celui-ci une profonde impression ; il en adressa ses doléances à la reine ; mais persévérant dans son précédent conseil de ne jamais heurter le roi en face afin d'éviter toute rupture, il lui conseilla encore de courber la tête sous l'orage. Le cardinal pratiquant pour lui-même celte conduite prudente, de la même main qui avait écrit des lettres si fermes, traça la plus humble des missives dans laquelle il disait au roi :
« ... Pour tout ce qui vient de vous, je ne puis seulement avoir la pensée de disputer les moindres choses. Au contraire, je n'ai nulle peine à me soumettre à vos sentiments et de déclarer que vous avez raison en tout. Je tiendrai celle conduite toute ma vie, et, quelque malheur qui me puisse arriver, je réponds bien qu'il ne m'arrivera pas celui de manquer en la moindre chose à ce que je vous dois, et même de n'avoir jusqu'au dernier moment de ma vie, la dernière amitié et tendresse pour vous (l). »
Cette lettre désarma le roi, tout fier d'avoir fait reconnaître qu'il était le maître, et il consentit à faire, comme émanant de sa volonté propre, ce qui lui avait été demandé avec un ton d'autorité. Sans renoncer à toute arrière-pensée, l'amant s'effaça et l'homme politique parut; il se déclara résolu à épouser l'Infante. Marie, de son côté, se déclara résignée et l'écrivit à son oncle.
(1) Letire datée du 6 septembre également publiée.
La joie du cardinal fut extrême ; il se voyait délivré d'un terrible embarras, et le succès de ses négociations avec l'Espagne cessait de pouvoir faire le moindre doute. 11 écrivit à madame de Venel de témoigner à Marie sa satisfaction, le retour de son affection, et de l'assurer qu'il allait s'occuper de la marier. Cette promesse lui était dictée par la précaution indispensable de l'éloigner désormais de la personne du roi. Dans son désir de voir sa nièce suivre d'autres errements que par le passé, le cardinal lui fit recommander de lire des livres de morale, les œuvres de Sénèque, particulièrement; quant à la morale religieuse, il ne songea même pas à la recommander. En même temps qu'à sa gouvernante, le cardinal adressa à Alarie une lettre pour la féliciter de sa résolution.
L'influence de Marie sur le roi avait failli empêcher son mariage avec Tlnfante et, par suite, la paix des Pyrénées, assises de la grandeur du règne ; désormais sa vie appartiendra au roman plutôt qu'à l'histoire; en voici l'esquisse en quelques lignes rapides.
Malgré les plaisirs que le cardinal avait recommandé à madame de Venel de procurer à ses nièces pour les distraire, elles ne s'étaient guère plu davantage à la Rochelle qu'elles ne s'étaient plu à Brouage ; aussi, sur leurs instances, furent-elles ramenées à Paris. Le danger que Marie y rencontrât le roi n'était point à craindre, puisque le monarque devait séjourner dans le midi de la France jusqu'à la célébration de son mariage. Marie retrouva la comtesse de Soissons qui, de Saint-Jean d'Angely, était retournée à Paris. De leur contact pouvaient surgir de nouvelles querelles, le cardinal, afin de les prévenir, fit les plus expresses
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recommandations, particulièrement à la comtesse de Soissons, de bien vivre avec Marie qu'elle ne pouvait supporter depuis qu'elle avait été en rivalité avec elle, aversion que Marie lui rendait avec usure. Le cardinal se portait garant de l'oubli des rancunes de Marie, ajoutant que Alarie, afin de prouver qu'elle n'avait pas moins de beauté que la comtesse et tout autant d'adresse, si elle n'en avait davantage, s'occuperait uuiquement de la recherche d'un brillant parti, et qu'elle ne manquerait pas d'y réussir (1). »
Marie ne revit le roi que deux mois après son mariage auec l'Infante, lorsqu'il conduisit à Paris la nouvelle reine; mais elle ne put reprendre son empire sur un cœur momentanément captivé par des liens légitimes. Le roi lui témoigna une froideur dont elle fut outrée ; alors, à l'exemple de sa sœur Olympe, elle songea sérieusement à se pourvoir d'un époux.
Le prince Charles de Lorraine, neveu du duc de Lorraine, était désireux d'obtenir la main de Marie. Son gouverneur, le marquis de Beauvau, le conduisait au jardin des Tuileries, où Marie avec ses sœurs se promenait souvent sous la conduite de madame de Venel ; ces rencontres, qui n'étaient pas l'effet d'un pur hasard , enflammèrent le cœur de Marie pour ce prince beau et séduisant d'un amour aussi ardent que celui qu'elle avait éprouvé pour le roi. Pour l'un, comme pour l'autre, leur mariage eût paru une douce chaîne ; mais le cardinal, qui n'appréciait que la grandeur et la puissance effectives, refusa son consentement. Le prince Charles ne présentait aucun de ces avan-
(1) Voy. à V Appendice la lettre inédite du cardinal à la comtesse de Soissous, du 14 septembre 1659.
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tages ; le duc de Lorraine, dont il était l'héritier, était dépossédé de ses Etats, et il était si pauvre qu'il n'avait, jusqu'au moment de sa captivité en Espagne , vécu que des seules ressources que lui procurait une petite armée mise, avec sa personne, eu location au plus offrant des belligérants.
La lune de miel du roi avait rapidement disparu de son nocturne horizon ; aussi était-il devenu jaloux de l'impression produite par le prince Charles sur le cœur de Marie; on s'en aperçut , dit madame de La Fayette, à l'antipathie pour ce prince qu'il témoigna désormais (1). La reine mère et le cardinal, justement effrayés pour la jeune reine des conséquences que pouvait avoir la lueur qui se ranimait d'un feu mal éteint, jugèrent, d'un commun accord, qu'il serait imprudent de différer le mariage de Marie, et qu'il fallait lui trouver un parti à l'étranger, afin de l'éloigner à tout jamais. A cette fin, le connétable Colonne, d'une grande maison d'Italie, offrait les plus brillants avantages qu'il fût possible de rencontrer; il avait demandé la main de Marie, et sa demande fut agréée avec empressement. La mort avait déjà fermé les yeux du cardinal avant que cette union fût accomplie; elle fut célébrée par procuration dans la chapelle du roi, et Marie, fort affligée, fut conduite à Milan où l'attendait son époux. Tous les deux partirent pour Rome, et aux fêtes qui les avaient accueillis sur leur route, succédèrent des fêtes plus brillantes encore. Les empressements du connétable, sa grande situation, le luxe de sa maison, donnaient à Marie toutes les apparences
(1) Voy. V Histoire d' Henriette d' Angleterre , par madame de La Fayette.
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du bonheur, lorsque, après la naissance difficile de son troisième enfant, elle déclara au connétable, qui donna son assentiment, que la liste de ses héritiers serait close désormais. A partir de ce moment, le connétable devint volage, la connétable devint jalouse, et fut peu circonspecte dans sa tenue, particulièrement avec le chevalier de Lorraine, alors exilé à Rome, afin de rompre sa déplorable influence sur le duc d'Orléans, frère de Louis XIV.
La connétable, dont l'indépendance ne pouvait souffrir la moindre contrainte et dont l'irréflexion naturelle ne permettait à ses yeux d'entrevoir aucun précipice, complota avec sa sœur Horlense qui, dégoûtée du duc de Mazarin, son mari, courait les aventures et se trouvait à Rome, de s'enfuir du toit conjugal. Les deux sœurs , habillées en hommes, s'embarquèrent pour la France. Nous avons raconté, au sujet d'Hortense, les singularités de ce voyage et la séparation des deux sœurs pour courir chacune de leur côté à leurs excentricités. Marie, malgré la défense qui lui fut envoyée, continua son voyage sur Paris, persuadée qu'il lui suffirait de se montrer au roi pour reprendre son empire. Mais le scandale causé en Italie et en France par sa fuite était si grand, que le roi n'aurait pu lui permettre de paraître à la cour ; elle reçut l'ordre de se retirer à l'abbaye du Lys, près de Melun; puis à l'abbaye d'Avenay, près de Reims, où elle fut conduite sous escorte. Cette vie de couvent n'était point celle rêvée par Marie; alors, avec la même légèreté qui avait déterminé sa fugue, elle résolut de retourner à Rome, en passant par Chambéry et Turin. Dans cette dernière ville, elle fut assaillie de la crainte que son mari, si elle revenait près de lui, n'exerçât
sur elle quelque vengeance, et elle s'enfuil en Allemagne, accompagnée par le marquis de Borgomainero qui était à son insu un émissaire du connétable. Ce marquis lui persuada adroitement de se rendre dans les Pays-Bas possédés par l'Espagne. C'était un piège; son mari, grand seigneur romain, mais en même temps sujet espagnol, y exerçait la plus grande influence, et Marie paya son imprudence de la perte de sa liberté. Arrêtée à Anvers par le gouverneur, elle fut enfermée dans la citadelle, puis dans un couvent à Bruxelles ; ensuite dans une maison attenante à ce couvent, dont toutes les ouvertures étaient munies de grilles. Son transfert en Espagne fut décidé; à Madrid, un couvent lui fut assigné pour séjour. La connétable s'en échappa à plusieurs reprises; mais chaque fois elle y fut réintégrée, après avoir, dans une de ses fugues, cherché un refuge à l'ambassade de France. Le connétable étant allé en Espagne pour remplir un instant ses fonctions de gouverneur d'Aragon, et surtout pour marier son fils avec la fille du duc deMedina-Celi, un rapprochement apparent se produisit avec sa femme, à laquelle il permit de venir habiter avec lui dans son palais de Madrid ; mais elle s'y installa dans un appartement séparé. Le connétable voulant retourner h Rome, sa femme refusa de l'y suivre ; son mari la fit alors saisir de vive force et conduire au château de Ségovie. Dans cette prison s'ouvrit une étrange négociation entre les deux époux : le connétable proposa à sa femme qu'elle se fît religieuse, s'engageant lui-même à se faire chevalier de Malte. La connétable accepta, ne voyant que ce seul moyen de sortir de sa prison et lui préférant un couvent ; elle fut ramenée à Madrid, après
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le départ de son mari, et elle entra chez les religieuses de la Conception. Les deux époux n'avaient ni l'un ni l'autre l'intention de tenir leur promesse ; le connétable ne se fit jamais recevoir chevalier de Malte, eila connétable, au lieu de prononcer ses vœux, se sauva en France au bout de quelques années. Heureusement pour elle le connétable était devenu indifférent, l'âge de sa femme rassurant sa jalousie ; enfin il mourut bien longtemps avant elle. La connétable se retira à Passy, dans une petite maison de son frère le duc de Nevers ; elle y vécut ignorée, Louis XIV s'élant absolument refusé à lui permettre de reparaître à la cour. Elle acheva ses jours dans une telle obscurité que la date exacte de sa mort est incertaine; ou croit qu'elle eut lieu en 1715. Ainsi se termina la vie extravagante de celle des nièces de Mazarin qui fut, prétendit-on, la meilleure, parce que, si elle se fit à elle-même beaucoup de mal, du moins elle n'en fit à personne.
APPENDICE
COLBERT A MAZARIN
" A Paris, ce 3" janticr 1650.
« J'envoie encore à Vostre Eminence, par cet ordinaire, une caisse de soixante oranges de Portugal; j'aurai bien de l'impatience d'apprendre que les deux caisses soient arrivées en bon estât (1). n
NOTE DE COLBERT A MAZARIN (2)
Monseigneur, ayant gratiftic jusqu'à cette heure les gens de lettres qui ont du mérite, il y en a deux qui seroient bien dignes des libéralités de Son Eminence, qui sont prests de donner leurs ouvrages au public. Le premier est M. de Vallois, l'aîné (3),
(1) LeUre inédite, Aff. étr., France, vol. 907.
(2) Note inédite. Aff. étr., France, vol. 907. Cette note ne porte aucune date, mais celle-ci paraît être le 10 janvier 1659, par la place du document dans le volume entre un document du 10 janvier et un autre document du 10 janvier 1659.
(3) Henri de Valois, qui devint historiographe du roi, né à Paris en 1603. Son frère cadet, Adrien de Valois, était également homme de lettres. Henri de Valois avait fait des auteurs grecs et latins l'objet principal de ses études et des importants travaux qu'il a publiés. 11 lui fut attribué comme historiographe du roi une pension de douze cents livres, et il fut compris en outre pour une pension de pareille somme dans une liste de gens de lettres français et étrangers gratifiés par le roi.
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homme de grande réputation parmy les gens de lettres ; il travaille par ordre du clergé à la version de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe; il la donnera ce caresme avec ses nottes. L'autre est le Père Le Cointe (1), qui s'occupe depuis assez long temps à composer l'histoire ecclésiastique de France, qui doit estre une des plus belles et des plus curieuses pièces de l'histoire ecclésiastique, que personne n'a encore entrepris.
Le premier pourroit estre grattifié de la pension du feu sieur Salmonnet, et le second de celle qui estoit donnée cy devant au R. P. le Boux. II y a apparence que ny l'un ny l'autre ne feroit deshonneur au choix de Son Éminence; et le sieur de Valois seroit excité par ce secours à s'appliquer à la version des autres historiens ecclésiastiques, et de donner au public Socrate, Sozomène et Théodoret en meilleur estât et plus corrects qu'ils ne sont.
COLBl'RT A MAZARIN.
A Paris, ce 2"<' janvier 1659.
J'ay recours à la bonté de Vostre Éminence pour la supplier très humblement de m'excuser si je ne me trouve point à Vincennes à son arrivée; la maladie extrême de ma mère qui agonise depuis ce matin me servira, s'il luy plaist, d'excuse, et j'espère que Vostre Eminence me pardonnera sy, en cette occasion, les sentiments de la nature suspendent ceux du debvoir pour quelques jours. Aussy tost que je luy auray fermé les yeux, je ne manqueray pas de me rendre près de Vostre Éminence.
(1) Charles le Cointe, prêtre de l'Oratoire, né à Troyes, en 1611. Servien parlant pour l'Allemaijne cii qualité de ministre plénipotentiaire, l'avait emmené comme chapelain et confesseur de sa femme; reconnaissant son mérite, il l'employa à dresser les préliminaires de la paix de Munster. Le principal ouvrage publié par le P. Le Cointe est en huit volumes sous ce litre : Annales ecclesidstici Francoritm. Le P. Le Cointe dut à la recommandation de Colbert de recevoir du cardinal Mazarin une pension de douze cents livres à laquelle le roi en ajouta cinq cents.
MAZARIIV ET COLBEIIT. 285
Je suis toujours, avec le respect et la dévotion que je doibs, Monseigneur, De Vostre Eminence le très humble, très obéissant, très obligé et très Gdel serviteur,
CoLBliRT (1).