CHAPITRE XII
But du voyage de la cour en Provence. — Troubles et répression. — Refus du roi de donner audience aux députés de Marseille. — Exil du cardinal deGrimaldi. — Mademoiselle de Montpensier et la fombede Nostradamus.
— La cour établit sa résidence à Aix, le i7 janvier 1660. — Elle se rend à Toulon. — Le roi entre à Marseille par une brèche ouverte dans les remparts. — Mort de Gaston, duc d'Orléans. — Appréciations sur ce prince. — La duchesse d'Orléans obligée de rompre sa maison. — M. de Saumeri, beau-frère de Colbert, mademoiselle de Monlalais et madame de Rare perdent leurs fonctions. — Monsieur, duc d'Anjou, frère du roi, prend le litre de duc d'Orléans sans pouvoir en obtenir l'apanage. — Mademoiselle de Montpensier manifeste son chagrin de la mort de son père par le luxe de son deuil. — Le prince de Condé vient à Aix faire en personne sa soumission au roi. — Son malaise pendant son court séjour. — Les humiliations au sujet de la housse de son carrosse suivent ce prince à Paris. — Colbert chargé de lui faire des représentations. — Il obtient le départ de Paris du prince et de la princesse de Condé. — Discours séditieux à Paris ; promesse du prince de Condé de ne permettre aucune manifestation dans son gouvernement de Bourgogne. — De la housse du carrosse du prince de Condé, Colbert passe aux couvertures des mulets du roi. — Colbert craint d'être compromis par le mauvais goût de sa femme pour les toilettes de la future reine. — Objets en argent pour l'ameublement de la chambre de la future reine. — Colbert réclame au cardinal ses clefs qu'il a emportées. — Départ de la cour de la ville d'Aix. — Le roi entre en souverain dans Avignon. — Il prend possession de la ville d'Orange. — Le maréchal de Turenne investi de la charge de maréchal général. — Prérogatives illusoires de cette charge.
— Le roi prend possession du comté de Roussillon. — Repos de la cour à Toulouse ; son arrivée, le 8 mai, à Saint-Jean de Luz. — Retard de l'arrivée du roi d'Espagne et de l'Infante.
APPENDICE
Lettre de la duchesse d'Orléans à Mazarin, 2 février 1660. — Lettre du prince de Condé, 8 février 1660. — Colbert à Mazarin, 17 février et 19 mars 1660.
Le voyage de la cour en Provence, de préférence à son retour à Paris, avait pour but de mettre un terme aux trou-
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bles de cette province ; le cardinal y ajoutait une grande importance, parce que son neveu, le duc de Mercœur, en était gouverneur. Cette agitation avait un mobile tout différent de celle du nord et de l'ouest de la France, elle n'était pas le résultat des griefs produits par la non-convocation des États généraux, mais elle avait pour cause des atteintes portées aux libertés municipales, que le pouvoir absolu ne voulait pas admettre davantage qu'il ne voulait admettre les libertés politiques. L'irritation de iVIazarin était d'autant plus vive que des concessions récentes avaient amené un apaisement qui n'avait été qu'éphémère; cet apaisement avait valu cependant au duc de Mercœur une lettre de félicitations du comte de Brienne , suivie de la concession de diverses faveurs (1). Les biens confisqués avaient été rendus; le président de Regusse, les conseillers de La Barben et de Glaudevez avaient été autorisés à remonter sur leurs sièges au Parlement d'Aix ; puis tout à coup les troubles avaient recommencé. A la tête des mécontents se signalait Rognât, président à la Chambre des comptes; décrété de prise de corps par Forbin d'Oppède, premier président au Parlement d'Aix; Rognât avait élé arrêté dans sa maison de campagne, aux environs de Marseille (2). Un soulèvement avait éclaté à Draguignan, il avait été suivi de la condamnation à mort du fauteur principal et aux galères de ses complices; parmi ceux-ci, de nombreux fugitifs n'avaient pu être frappés que par contumace. Le même arrêt ordonnait la démolition de la porte
(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 293.
(2) Lettre inédite de Louis-Henri de Loménie de Brienne à Mazarin. Aff. étr., France, vol. 292.
Saint-François et de la tour de l'Horloge. Cette partie de l'arrêt était de la part du parlement provençal un acte de pur vandalisme; heureusement le comte Louis-Henri de Loménie de Brienne, dont nous avons déjà signalé le goût éclairé pour les antiquités, intercéda auprès du cardinal pour la conservation de ces monuments; il battit encore en brèche ce même arrêt en lui reprochant un empiétement de pouvoir pour avoir ordonné, sans en avoir référé au roi, la translation à Sorgues, pour trois mois, du siège de la Sénéchaussée (1).
A Marseille, la population s'était mise en émoi pour l'élection des consuls; mais les candidats patronnés par le pouvoir l'ayant emporté, et Miozelle, chef des opposants, ayant échoué, les séditieux s'étaient rués avec violence sur le lieutenant des gardes du duc de Mercœur, porteur d'ordres du roi, et l'avaient maltraité (2). Pour atténuer les effets de cet acte, qui avait porté à son comble l'indignation de la cour, des députés avaient été envoyés à Toulouse pour présenter la justification de Miozelle et des excuses pour les mauvais traitements dont le lieutenant des gardes du duc de Mercœur avait été victime; mais, sur le rapport du comte de Brienne, le roi avait refusé de leur donner audience et les résolutions les plus rigoureuses furent prises; Henri de l'Escalier, sieur de Bras, vit supprimer sa charge de président au parlement d'Aix, et fut condamné à trente mille livres d'amende et au bannissement pour dix années ; le président Cormis et les conseillers de Baresme
(1) Lettre inédile du même au même. Aff. étr., France, vol. 292.
(2) Lettre inédite de Louis-Henri de Loménie de Brienne à son père. Aff. étr., France, vol. 294.
et de Sygoyer reçurent l'injonction de se démettre de leurs charges, et deux nouvelles charges de président à mortier et d'avocat général furent créées avec provisions en blanc pour y inscrire plus tard les noms des titulaires. L'intendant de V'erthaniont fut envoyé pour l'exécution de ces ordres (J). Une autre mesure fut prise : une signification d'exil dans son abhaye de Saint-Florent au cardinal de Grimaldi, archevêque d'Aix, et dans le cas d'un refus de sa part, prescription au duc de Mercœur de l'y contraindre par la force. Le cardinal de Grimaldi se soumit sans protester, et partit pour son abbaye, sans même vouloir, à son passage, entrer dans la ville d'Avignon, afin de donner au roi la preuve qu'il ne voulait recourir à nulle autre autorité qu'à la sienne.
Pour assurer la pacification commencée par ces mesures énergiques, la cour s'acheminait vers la Provence avec sa nombreuse escorte militaire. Sur sa route, elle prit quelque repos à Montpellier et à Nîmes, traversa le Rhône entre Beaucaire et Tarascon, passa à Salon, où mademoiselle de Montpensier considéra avec curiosité une pierre sépulcrale incrustée dans un pilier de l'église dont l'inscription révélait qu'elle recouvrait la demeure dernière de Nostradamus, l'astrologue de Marie de Médicis. Le 17 janvier, la cour arrivait à Aix et s'établissait au palais de l'archevêché.
Rayonnant du centre qu'elle avait choisi, la cour alla visiter plusieurs villes et particulièrement celles de Toulon et de Marseille; dans celle-ci, le roi fit son entrée par une
(1) Lettres inédites du comte de Brienne à son père, Toulouse, 2, 5, 7, IV, 26 décembre 1659. Édit royal, Toulouse, 26 décembre 1659. Aff. étr., France, vol. 294.
brèche ouverte par ses ordres, en signe de punition de son insurrection récente. Pendant ce séjour de la cour en Provence, le premier président d'Oppède se signala par son ardeur pour la répression , espérant faire mieux oublier qu'il avait été lui-même l'un des instigateurs des troubles dont il punissait les fauteurs.
La cour se trouvait à Toulon, lorsqu'un courrier apporta au cardinal Mazarin une lettre de la duchesse d'Orléans, datée de Blois, le 2 février, qui lui apprenait la mort de son mari arrivée le jour même. Sa lettre porte l'empreinte d'une douleur sincère (1). Gaston d'Orléans n'avait encore que cinquante-deux ans; il avait tenu une grande place dans nos troubles ciuils et une bien petite dans l'estime publique. Il n'avait, dit Alontrésor (2), jamais eu de crainte que pour sa personne et jamais pour aucun des siens, quel que iut le péril qu'ils courussent. Aussi un familier du cardinal Mazarin, Claude Auvry, évêque de Coutances, put lui écrire avec vérité en parlant de la mort de ce prince : « Avant de recevoir ma lettre, vous en aurez appris la nouvelle dont on ne parle déjà plus comme si elle datait de cent ans (3). «
Depuis sa retraite forcée à Blois, ce prince ayant cessé d'avoir aucune influence, sa mort ne pouvait être un événement considérable pour l'Etat, mais elle apportait tout un bouleversement dans la situation de Marguerite de Lorraine, sa seconde femme, aussi pauvre que l'était son frère, le duc de Lorraine. Cette princesse, privée des
(1) Voy. sa lettre inédite à l'Appendice.
(2) Claude de Bourdeilles, comte de Montrésor, auteur de Mémoires.
(3) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol, 910,
moyens de soutenir sa maison, fut obligée de la rompre, et parmi les réformés se trouva M. de Saumeri, beau-frère de Colbert, qui y exerçait un emploi; Colbert eut recours au cardinal pour lui en trouver un autre. Mademoiselle de Montalais, fille d'honneur de la princesse, étant atteinte également par cette réforme, la duchesse la recommanda au cardinal pour la placer en la même qualité auprès de la fufure reine ( l). Cette faveur ne lui fut pas accordée ; mais, l'année suivante, sa protégée devint fille d'honneur de la princesse Henriette d'Angleterre, après son mariage avec Monsieur, frère du roi. L'entrée de mademoiselle de Montalais dans la maison de cette jeunesse princesse fut infiniment regrettable; elle participa à l'intrigue du comte de Guiche pour révéler à la reine la passion du roi pour mademoiselle de La Vallière, et ne répondit nullement à l'élogieuse recommandation de la duchesse d'Orléans. Une réforme que la duchesse opéra encore dans sa maison fut le renvoi de madame de Rare (2), gouvernante de ses filles, mais par un tout autre motif que l'économie ; car, en rendant compte au cardinal, ainsi qu'elle ne manquait jamais de le faire en tout ce qui la concernait, vu la nécessité où elle se trouvait de se concilier ses bonnes grâces, elle lui dit qu'il devait être surpris que cette dame n'eût pas plus tôt lassé sa patience (3).
(1) Voy. sa lettre inédite du 18 avril à l'Appendice.
(2) Le nom de son mari était Nicolas de Sancy, baron de Rare, chambellan du duc d'Orléans, de qui Scarron a écrit :
« Rare, cet aimable garçon, » Lequel a si bonne façon,
(3) Lettre inédite, datée de Paris, 19 mai 1660. Aff. étr. , France, vol. 292.
La mort du duc d'Orléans laissait vacant un riche et puissant apanage qui éveilla l'ambition de Monsieur; ce jeune prince, qui portait le titre de duc d'Anjou et qui prit aussitôt celui de. duc d'Orléans, sollicita l'apanage qui paraissait la dépendance obligée de son nouveau titre. Le roi, en parlant de cette prétention à Mademoiselle de Montpensier lui dit en riant : « Il ne le tient pas encore. 55 En effet, il ne le tint jamais. Louis XIV préludait vis-à-vis de son frère à la ligne de conduite dont, par prudence, il ne se départit jamais, et qui fut la cause de la disgrâce de l'évêque de Valence, premier aumônier de ce prince (1).
La mort de son père, contre lequel elle avait soutenu un long procès pour ses comptes de tutelle, ne causa à Mademoiselle de Montpensier qu'une impression de convenance qui ne dépassa par les bornes d'un retard de quelques heures dans son sommeil, agitation causée par de légers remords bientôt suivis d'un repos réparateur. Elle ne laissa cependant pas de trouver mauvais que sa bellemère, au lieu de rester quarante jours enfermée dans sa chambre, se fût permis de partir de Blois pour Paris. Mademoiselle réserva l'expansion de sa propre douleur dans l'étalage du luxe de son deuil : livrées, carrosses, chevaux, mulets, furent drapés ou peints du noir à la fois le plus sévère et le plus somptueux, et lorsque la cour partit de Provence pour se rendre aux Pyrénées, elle se plaisait à contempler le grand effet de ses sombres équipages parmi ceux du cortège royal (2).
(1) Les Mémoires de Daniel de Cosnac, évêque de Valence, donnent sur ce point de précieux détails.
(2) Voy. ses Mémoires,
Le prince de Condé, en chemin pour aller faire en personne sa soumission au roi , après Ja soumission écrite qu'il avait envoyée par Guitaut, était de passage à Vienne, en Dauphiné, lorsque lui parvint la nouvelle de la mort de Monsieur; bien qu'il fût dix heures du soir, il fit partir sur-le-champ un courrier, porteur d'une lettre pour un personnage de la cour que nous regrettons de ne pouvoir nommer, la suscription de la lettre ayant disparu. Il chargeait ce personnage de s'informer auprès du cardinal Mazarin des règles d'étiquette pour les cérémonies du service funèbre, pour son deuil, celui de sa femme et de son fils, s'excusant de son ignorance sur sa longue absence. Il lui apprenait l'envoi qu'il venait de faire d'un gentilhomme, porteur de ses compliments de condoléance à Madame, et s'il n'envoyait aucun messager à Mademoiselle, c'est qu'il s'en remettait à son correspondant pour exprimer mieux que personne à cette princesse les mêmes sentiments. Ce correspondant était également prié par le prince de consulter le maréchal de Gramont sur tous les détails de la conduite qu'il devait tenir (1).
Lorsque le prince de Condé parut à Aix devant le roi, il mit un genou en terre pour lui présenter ses respects et ses regrets du passé ; ensuite il fut forcé de subir le désagrément d'accepter l'hospitalité du cardinal Mazarin. Ce héros humilié s'efforça de faire bonne contenance, tournant de concert avec Mademoiselle en plaisanteries, auxquelles parfois se mêla le roi, ce qu'ils appelaient l'un et l'autre leurs escapades guerrières (2) ; mais, au bout de
(1) Voy. cette lettre inédite du 8 février à l'Appendice.
(2) Voy. les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.
huit jours, ce prince en eut assez de cette contrainte, et il partit avec bonheur pour Paris.
Les humiliations l'y suivirent ; on ne lui épargna pas un déboire pour une prétention qu'il affichait. II avait fait placer des clous sur la housse de son carrosse, distinction réservée, paraît-il, aux seuls fils de France ; Monsieur, frère du roi, fort jaloux de ses prérogatives et dont les questions d'étiquelte formaient à peu près l'unique science, ayant été informé de celte usurpation, s'en plaignit hautement. Par suite, le cardinal chargea Colbert de faire des représentations auxquelles M. le prince répondit par deux exemples en sa faveur et en faisant remarquer l'absence de tout règlement contraire. On pouvait admettre par conséquent qu'il n'était point dans son tort. Toutefois, comme ce prince n'avait point déposé les armes pour les reprendre en une si futile querelle, il finit par dire à Colbert que, sans vouloir préjuger au fond la question, il ferait tout ce qui plairait au cardinal, lui demandant seulement de lui éviter l'affront d'un trop subit changement (1). On s'arrêta donc à un moyen terme préalablement soumis par Colbert à l'approbation du cardinal : le prince conserverait sa housse à clous jusqu'à son départ de Paris; mais on ne la verrait plus reparaître. Le prince de Condé partit pour son gouvernement de Bourgogne qui lui avait été rendu, mais la princesse sa femme étant restée à Paris, nouvelle inquiétude de Colbert, qui craint que la malencontreuse housse à clous ne continue à circuler sur le pavé de la capitale. Il sauva la situation en exigeant le départ de la princesse, qui prit le
(1) Voy. la lettre iuédite de Colbert, du 19 mars 1660, à l'Appendice.
MAZARIM ET COLBERT. 369
chemin de la Normandie, accompagnée par sa belle-sœur la duchesse de Longueville.
Au point de vue autrement sérieux de la politique, il n'était pas sans importance de n'avoir pas permis au prince de Condé la prolongation de son séjour à Paris ; car, sans qu'il y ait lieu de croire à une connivence de sa part, on lui avait adressé d'élogieuses harangues qui pouvaient passer pour quelque peu séditieuses; sur la remarque que lui en fit Colbert, ce prince promit de ne pas permettre en Bourgogne de si impertinentes manifestations (1).
Ces questions d'étiquette mêlée de politique n'interrompaient pas, pour Colbert, les occupations variées des préparatifs du mariage du roi. De la housse d'un carrosse, nous le trouvons aux prises avec des couvertures de mulet; il déclare que, de sa vie, il n'a été assailli de plus d'inquiétudes. Il a commandé ces couvertures à Milan, et il ne les voit pas venir. A considérer l'effarement de Colbert, on serait porté à croire que si les malheureuses couvertures ne fussent pas arrivées et que s'il eût porté une épée, la fin tragique de Vatel aurait eu un précédent (2). Mais Colbert, plus avisé que Vatel, qui n'avait pas songé à envoyer au-devant de la marée attendue à Chantilly, dépêcha un messager en poste à la recherche des couvertures, et celui-ci, après les avoir rencontrées, les dirigea
(1) Voy., sur ces divers faits, les lettres inédites de Colbert, du 2 avril 1660, à V Appendice de ce chapitre, et du 6 avril 1660, à V Appendice du chapitre suivant.
(2j Voy. la lettre inédite de Colbert, du 17 février 1660, à ['Appendice de ce chapitre, et sa lettre du 31 mars 1660, à {'Appendice du chapitre suivant.
de Lyon sur Bayonne, où devait se faire l'application de la broderie sur le velours. Pour bien comprendre l'importance attachée à ces couvertures, il faut rappeler qu'à une époque où la Cour voyageait à petites journées avec ses bagages, comprenant même des objets mobiliers, tels que tentures, literies et ustensiles de toute sorte, afin d'être assurée d'une installation complète à chaque étape, les mulets, richement harnachés et caparaçonnés, remplissaient, dans le cortège, un rôle à la fois utile et d'apparat.
Un peu moins que les couvertures de mulet, mais à un degré considérable encore, les robes et le linge de la future reine causaient des soucis à Colbert. Il était revenu de la confiance en lui-même sur cet article qu'il avait témoignée l'année précédente en s'occupant des étoffes et des broderies et en faisant choix d'une couturière; madame de Navailles l'avait remplacé ; mais celle-ci, nous ne savons par quel motif, venait d'être remerciée. Alors le prudent intendant, que nous avons vu sollicitant le retrait d'une mission diplomatique donnée à son frère, de crainte d'être compromis par la maladresse de celui-ci, sollicita pour que sa femme ne fût pas chargée de ces soins délicats, de crainte d'être compromis par son mauvais goût. Il demanda, à la place de sa femme, le choix d'une dame de qualité, «hoix qui serait confié à AI. de Créqui, ne se réservant que l'envoi des objets à Bayonne, avec un chandelier et une paire de chenets d'argent qu'il trouvait indispensables à l'ameublement de la chambre de la reine future. En outre, il s'informa du cardinal si son intention était toujours de convertir en vaisselle ses jetons d'or; et.
dans ce cas, il le priait de lui renvoyer les clefs qu'il avait emportées (1).
La Cour partit de la ville d'Aix dès la réception de l'avis que le roi d'Espagne quittait Madrid pour se rendre à la frontière des Pyrénées, mais elle ne voulut pas s'éloigner de la Provence sans avoir tiré de son voyage le plus grand parti possible. Pour consolider l'autorité et les prérogatives de la couronne, le roi parut, le 18 mars, devant la ville d'Avignon. Suivant le droit établi, les troupes du Pape sortirent à sa rencontre, mais ne rentrèrent point dans la ville; celle-ci fut occupée par les troupes royales, le monarque s'y étant établi en souverain pendant son séjour (2). Les troupes du roi s'emparèrent en même temps de la ville d'Orange, que le gouverneur ne voulut rendre qu'après un simulacre de défense. Le roi, du reste, ne prétendait qu'à une prise de possession temporaire, son intention n'étant que de se constituer médiateur d'un différend entre la grand'mère et la mère du prince d'Orange, alors mineur ; mais il fit raser les fortifications, de même que la citadelle, dont la construction n'avait été soufferte qu'à une époque où il avait été utile de s'assurer le concours de la Hollande insurgée contre l'Espagne (3). Après les fêtes de Pâques, passées à Avignon, le roi quitta cette ville le 1" avril.
Pendant le court arrêt de la Cour à Montpellier, le roi conféra au maréchal de Tu renne la charge de maréchal général en récompense de ses éclatants services. Cette
(1) Voy. la lettre inédite de Colbert, du 17 février 1660, à l'Appendice.
(2) Mémoires de Mademoiselle de Montpensier.
(3) Mémoires de Montglat.
charge, si haute en apparence, bien qu'elle fût loin d'approcher de celle de connétable, était d'une autorité fort contestée. Le nouveau titulaire eut lieu de s'en apercevoir lors de la campagne de 1672, où trois maréchaux de France, les maréchaux d'Humières, de Bellefonds et de Créqui, refusèrent de servir sous ses ordres (1). L'histoire fournit même des preuves de l'infériorité des titulaires primitifs de cette charge à l'égard des maréchaux de France; ainsi Leaumonl Puy-Gaillard, qui exerçait cette charge en 1588, sous Henri III, au siège de la Fère, était sous les ordres du maréchal de Matignon ; les maréchaux de Biron et de Lesdiguières, qui en furent pourvus plus tard, ne purent naturellement déchoir au-dessous de leur rang, mais ne commandèrent point aux autres maréchaux de France; le dernier, au siège de Montauban, prenait même son tour de commandement avec le maréchal de Saint-Géran. Jamais les maréchaux de France n'avaient été subordonnés qu'au connétable, à des princes ou de très grands seigneurs exerçant le commandement, non point en vertu d'un grade, mais comme représentant la personne même du roi, tels que le duc de la Trémoïlle, le duc de Alayenne et le duc de Guise. Cette charge, d'après les termes mêmes des provisions qui la conféraient, ne donnait d'autorité que sur l'ordonnance des camps et sur les chefs des corps de troupes; mais, en définitive, elle n'était guère qu'honorifique et considérée comme un acheminement à
(1) \ous avons publié en 188V, dans le volume du cinquantenaire de la fondation de \a. Sociclè de V histoire de France, un Mémoire inédit dressé par le généalogiste Jean du Bouchet, à la demande du marécli:il de Créqui, dans lequel l'auteur, après avoir cité des preuves, conclut en disant que la charge de maréchal général est un fantôme.
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la charge de connétable. Le maréchal de Turenne méritait certainement davantage, mais deux raisons empêchèrent de mettre dans sa main l'épée de connétable : il était protestant, il eût fallu qu'il quittât sa religion, et la dignité de son caractère ne se fût pas prêtée à un arrangement que l'opinion aurait pu considérer comme un marché; secondement, la politique autoritaire inaugurée par le cardinal de Richelieu et continuée par le cardinal Mazarin ne pouvait s'accommoder d'une charge dont l'une des prérogatives assurait à son titulaire le commandement presque sans contrôle des armées.
De Montpellier, le roi alla prendre, à Perpignan, possession du comté de Roussillon, que le traité de paix cédait à la France. Le cardinal, retenu par une violente crise de goutte, fut dans l'impossibilité de l'accompagner et se fit porter à Carcassonne, où la cour le reprit au passage en se rendant à Toulouse. Après quelque repos dans cette ville, eut lieu le départ pour les Pyrénées, enfin l'arrivée à Saint-Jean de Luz le 8 du mois de mai. Le roi d'Espagne ne parut que le 2 juin à Fontarabie; se faire attendre était dans son rôle de père de la future épousée.
APPENDICE