‹ Mazarin et ColbertChapitre 26 sur 56 · LETTRE DE LOUIS-HENRI DE LOMENIE, COMTE DE BRIEWE, A SON PÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE LOUIS-HENRI DE LOMENIE, COMTE DE BRIEWE, A SON PÈRE

Bordeaux, 25 septembre 1659.

«... J'eus hier un long entretien avec Mademoiselle, qui a eu ordre de Monsieur son père de se plaindre ici de quelques discours imprudents de M. l'archevêque d'Embrun, tenus en passant à la Cour de Savoie, contre la beauté de Mademoiselle d'Orléans, pour dégoûter Madame Royale de la pensée qu'elle auroit de la marier avec son fils. Elle en a écrit à M. d'Orléans, qui en a ici envoyé la lettre, et cette conduite lui paroît d'autant plus surprenante qu'il se souvient encore des attachements que M. d'Embrun a eus ci-devant à lui. J'ai peine à croire que la chose soit de la manière dont elle se débite, et, ce qui augmente mes soupçons, c'est que Mademoiselle elle-même ne s'est pas trouvée exempte des mauvais offices de Madame Royale; car enfin, ayant envoyé Dalibert, qui y étoit allé de la part de Monsieur pour traiter le mariage sans lui donner satisfaction, elle a rejeté la faute de l'inexécution, dont il y a bien de l'apparence dont elle est seule la cause, sur Mademoiselle, mandant à Monsieur qu'elle auroit fait rechercher M. de Savoye du mariage. Mademoiselle se trouve fort offensée de ce discours, puisque, outre qu'il est entièrement contre la vérité, elle prend pour une injure très sensible de ce que Madame fait paroître en elle ce désir de se marier, et se trouve d'ailleurs d'une qualité, et établie d'une manière si avantageuse qu'elle voit peu de partis pour elle dans l'Europe, et que, bien loin de rechercher les autres, elle délibéreroit bien sérieusement de se marier quand même elle

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en auroit trouvé un convenable; mais de la façon dont elle m'a parlé, sa conduite est tout à fait louable en celte rencontre ; car sans se soucier trop de ce que la Coiir de Blois, qu'elle sait être fort crédule sur les choses qui vont contre elle, pourra penser des avis de Madame Royale, elle ne veut avoir d'autres juges de sa conduite que la Reyne et Monseigneur le Cardinal, à qui seul elle s'est ouverte de ses desseins, et sans le conseil desquels elle est incapable de rien faire... Je touche un mot à M. d'Embrun des plaintes que l'on fait contre lui, mais avec tant de circonspection que je ne ferai d'affaire à personne (1). »

COLBERT A MAZARIN

A Desize, ce 26 octobre 1659^

Pour continuer de visiter toutes les dépendances du duché de Nivernois, je suis venu en cette ville pour voir l'assiette, la consistance et le chasteau. Vostre Eminence en a veu l'assiette, qui est dans une isle de la rivière de Loire, jointe à la terre par deux grands ponts de pierre, et par conséquent bien forte. Le chasteau est des plus beaux que j'aye guères veus et très logeable, et pour peu de despence que Ton y fasse, il sera asseurément capable de loger Vostre Eminence et toute sa maison. Enfin, Monseigneur, tout ce qui se voit dans cette grande terre sent bien les grandes maisons de Nevers , d'Albret , de Bourgogne, deux fois de Clèves et de Gonzague qui l'ont possédée; et si Vostre Eminence estoit capable de faire une chose qu'elle ne fera jamais, qui est non pas de partager ses affections entre la gloire de l'Estat et ses affaires domestiques, mais seulement d'en réserver quelque petite part pour cclles-cy, rien au monde ne lui sembleroit si beau, si grand, si considérable et si digne de ses affections que ce duché; mais il y a longtemps que je me suis apperceu d'une vérité constante qui est que Vostre Eminence, non seulement ne veut et ne peut partager ses affections, mais mesme ne peut presque souffrir sans peine que l'on

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 294

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employé de l'argent en ces grandes acquisitions pour la seule raison qu'elle croit que c'est autant de moyens qu'on luy soustrait de sacrifier tout ce qu'elle peut avoir ou au premier besoin de l'Estat ou-à la première occasion d'augmenter sa gloire et ses avantages. De ces causes viennent sans difficulté le peu de plaisir qu'elle y prend et l'envie presque continuelle qu'elle a de s'en défaire, parce que toutes les fois qu'elle savoit quelque besoin de l'Estat, ou quelque advantage à lui procurer qui est empesché ou retardé par le défaut de finances, elle ne peut pas s'empescher de penser que, si elle avoit quatre millions de livres en argent qu'elle pourroit retirer de ses acquisitions, elle pourroit facilement pourvoir à ses besoins ou procurer ses advantages. Il me reste encore quelque espérance que la paix pouvant donner moyen de restablir les affaires de finances, en sorte qu'elles pourront facilement fournir à toutes les despences de l'Estat et mesme à faire quelque réserve, Vostre Eminence commencera peut-estre à prendre plaisir à ces acquisitions. J'attendray ce changement en travaillant tousjours, comme je doibts dans l'estendue de mon employ , à mesnager toujours les advantages domestiques de Vostre Eminence, de laquelle je suis, avec le respect et la dévotion que je doibs.

Monseigneur,

De Votre Eminence, Le très humble, très obéissant, très obligé et très fîdel serviteur,

Colbert (1).

la duchesse de saiove a mazarix.

u. Monsieur mon cousin, la lettre que Cous avez pris la peine de m'escrire par le gentilhomme de Mademoiselle d'Orléans (2),

(1) Aff. élr., France, vol. 908.

(2) Il s'agit de Mademoiselle de Alontpensier et non de sa sœur, plus particulièrement appelée Mademoiselle d'Orléans; mais la duchesse de Savoie donnait à toutes ces princesses le nom de Mesdemoiselles d'Orléans, à cause du duc d'Orléans leur père.

MAZARIIV ET COLBERT. 359

ma nièce, m'a dépesché, est sur un sujet qui, n'ayant pas le fondement qu'elle m'a voulu exposer par ses lettres et par la vive voix de son envoyé, n'a pas aussy besoing d'autre éclaircissement pour sa satisfaction et pour la mienne. Je vous puis dire en vérité, comme je lui fais scavoir pareillement, que je ne crois pas qu'elle ayt escrit à Son Altesse Royale Monsieur mon fils aucune lettre du stile que vous me marquez, car si cela esloit, j'en aurois eu connoissance, n'y ayant rien de secret et de caché entre Son Altesse Royale Monsieur mon (ils et moy. Au reste, vostre lettre m'a esté très chère et le prix que je donne à tout ce qui me vient de votre part m'en faict souvent souhaitter pour être tousjours plus asseurée de vostre souvenir et de vostre affection que je vous conjure de continuer à celle qui est profondément,

« Monsieur mon cousin,

« Vostre très affectionnée cousine « Chrestienne. »

« De Turin, le 23 décembre 1659 (I). » (1) Lettre inédile. Aff. étr., Piémont, vol. 54.

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