‹ Mazarin et ColbertChapitre 6 sur 56 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Colbert prépare la réception du duc de Alodène au palais Mazarin. — Ce prince est nommé généralissime de l'armée française en Italie. — Scandale causé dans la maison du cardinal Mazarin par un aumônier italien.

— Lettre à ce sujet, du 3 février 1656, de Claude Auvry, évèque de Coutances. — Mom de cet aumônier virtuose, et suite de sa vie révélés par les Mémoires du marquis de Soiirches. — Semonce donnée par le cardinal Mazarin à Benedetti. — Fantastique révélation d'un projet d'attentat contre le cardinal Mazarin. — Irritation de Mazarin contre les attaques de la presse ; instructions rigoureuses pour en découvrir et en punir les fauteurs. — L'abbé Chevalier, grand vicaire de Paris, mis à la Bastille. — Colbert et la suite des spéculations lucratives du cardinal. — Mécontentement contre Hervart, trop lent à procurer un prêt sur des diamants. — Réclamation d'argent au président Tubenf. — Colbert veut faire des économies sur l'estomac de Jobart, frère du serviteur fidèle du cardinal. — (jolbert et le ménage du cardinal : envois à la Fère d'un esturgeon péché dans la Seine, de fruits et de légumes provenant du jardin de Vincennes. — Colbert demande que des soldats armés de fusils soient postés sur le donjon et les tours du château pour tuer les corneilles.

— (>olbert et la toilette du cardinal. — Contraste avec la publication d'un édit somptuaire. — Colbert achète pour le cardinal l'argenterie de la duchesse d'Aiguillon. — Colbert combine cette acquisition avec un présent au roi de Suède. — Etat de l'argenterie du cardinal dressé par Colbert. — Colbert et Philippe Mancini. — Colbert paye un acompte à Romanelli sur ses peintures au Louvre. — Colbert continue i ne pas s'oublier. — Il se plaint de propos inconsidérés de la reine et du cardinal à l'occasion de la vente au mar([uis d'Hautefort de la charge de premier écuyer de la future reine. — Colbert sollicite une gratification de vingt mille écus pour compléter le prix d'acquisition de la terre de Seignelay.

— Colbert fait donner à son frère l'abbé, de préférence à Alénage, la charge de garde à la bibliothèque du roi en remplacement de Jacques Dupuy.

APPENDICK

Colbert à Mazarin, V janvier 1656. — Mazarin à Benedetti, 4 avril 1656.

— -Mazarin à Hervart, juin IG56. — Mazarin à Colbert, 12, 13, 14 et

29 juin 1656. — Alazarin à Colbert, 2 juillet 1656. — Servicn àMazarin, 3 juillet 1656. — Colbert à Mazarin, 2 et 8 juillet 1656. — Mazarin à l'abbé Fouquet, 19 juillet et 2 août 1656. — Colbert à Mazarin, 28 juillet, 7, 12, 16, 21p août, et 12 novembre 1656. — Servien à Mazarin, 13 novembre 1656.

En celle même année 1656, au mois de janvier, le duc de Modène vint à Paris. Son but était de se concerter au sujet de la prochaine campagne en Italie, dont l'objectif principal était le siège de Valence et l'extension des couquêtes du roi dans le Milanais. Ce prince était l'allié de la France depuis Tannée 1647, date de sa rupture avec l'Espagne, parce que celle puissance refusait de retirer la garnison de Correggio, bien qu'elle lui eût vendu cette ville. 11 avait reçu le commandement des troupes françaises en Italie, avec le titre de généralissime, et le cardinal Mazarin, qui ne manquait aucune occasion de donner une grande situation à sa famille, lui avait adjoint dans le commandement son neveu par alliance, le duc de Mercœur, en retnplacement du prince Thomas de Savoie qui venait de mourir.

Naturellement la cour de France fit grande fête au duc de Modène : bals et ballets se succédèrent, et l'on représenta pour lui une comédie en musique, V Amour malade , dont les paroles étaient de Benserade.

Le cardinal Mazarin signala particulièrement son empressement pour un prince dont le fils avait épousé sa nièce, Laure iMartinozzi. Il n'avait pas voulu qu'il logeât ailleurs que dans son palais.

Colbert eut donc à diriger tous les détails de la réception de ce prince : composition de sa maison ; ses équi-

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pages, auxquels furent affectés deux carrosses du cardinal Alazarin ; son escorte, composée de cinq ou six des gardes du cardinal ; le choix d'un gentilhomme pour remplir les fonctions de maître de chambre ; de deux autres gentilshommes pour l'accompagner; de pages, au nombre de quatre ou de six ; enfin de six valets de pied, tant pour le service de table que pour tout autre. Le cardinal Mazarin étant à l'armée, Colbert lui écrivit pour lui demander son approbation.

Le duc de Modène put donc jouir de toutes les magnificences du palais Alazarin ; et, très satisfait de la réception qui lui avait été faite, après un mois de séjour, il retourna en Italie. Il entra en campagne, ayant sous ses ordres les troupes françaises et les troupes italiennes. Son principal exploit contre l'armée espagnole fut le siège de la ville de Valence, qu'il contraignit à capituler le 7 septembre 165B.

Colbert, si soigneux de toutes choses dans la maison du cardinal , sachant faire servir à propos ses splendeurs à l'éclat de la réception des princes étrangers, apportait, paraît-il, moins de ponctualité à surveiller les agissements du personnel, excepté dans le cas de détournements, ainsi que nous le verrons plus tard. Ce ne fut pas lui qui prévint le cardinal du scandale imputé à un ecclésiastique italien de sa maison, mais il est possible que cette surveillance sortît de sa compétence. Ce fut l'évêque de Coutances qui en écrivit au cardinal, lequel, averti déjà par le curé de Sainl-Germain-l'Auxerrois , n'en avait pas tenu compte. Deux prélats de l'assemblée du clergé avisèrent l'évêque de Coutances que l'assemblée allait se saisir de cette affaire

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qui deviendrait fort désavanlageuse au cardinal, car elle ne manquerait pas d'être exploitée par ses ennemis; il était donc urgent d'éviter toute immixtion du dehors.

Cet aumônier italien avait, paraît-il, d'étranges allures : chaque matin il disait la messe, chaque soir il se masquait pour monter sur un théâtre, où il chantait et jouait de divers instruments. L'évêque de Coutances déclara aux deux prélats que leur avertissement était pour lui toute une révélation, bien qu'il fît lui-même partie de la maison du cardinal ; mais que cet ecclésiastique étant bon musicien et ayant une belle voix, tout avait pu se borner à ce qu'il se fût fait entendre dans la chambre de Son Éminence; qu'il allait, du reste, éclaircir les faits et se concerter avec le cardinal, afin d'aviser.

Suivant toutes les probabilités, le cardinal Mazarin n'accueillit pas cette dénonciation contre un aumônier dont il appréciait le talent musical. Ces probabilités se confirment par ce fait que cet ecclésiastique, loin d'être réprimandé et renvoyé, devint par la suite titulaire d'une pension du roi, pension qui fut même augmentée de deux mille livres dans ses vieux jours, eu l'année 1700. Ce ne fut plus cette fois à sa belle voix, et pas davantage à sa piété, qu'il dut ces faveurs, mais parce qu'il s'était fait l'agent secret de négociations avec les ministres des princes d'Italie. Du vivant du cardinal Alazarin, il s'appelait l'abbé Atto ; plus tard il se fit appeler l'abbé Melani. C'est au marquis de Sourches, dont nous publions les Mémoires , que nous devons ce supplément de renseignements à ceux que contient la lettre de l'évêque de Coutances. Le marquis de Sourches raconte que cet abbé chantait autrefois dans les opéras italiens que

donnait le cardinal Mazarin ; mais il a ignoré que sa double profession d'aumônier et d'artiste avait produit plus de quarante ans auparavant un scandale qui avait failli être déféré à l'assemblée générale du clergé de France. Nous reproduisons la note que cet auteur de Mémoires ajoute aux quelques ligues qu'il consacre à ce personnage :

« Il s'appelait autrefois Atto, et était chanteur de profession, que le cardinal Mazarin avait fait venir pour chanter dans les opéras italiens qu'il donnait en ce temps-là ; mais, depuis, il se jeta dans les négociations secrètes avec les ministres des princes italiens qui étaient à la cour, et, par ce moyen, s'attira les bienfaits du roi (1). 5>

Si la musique et le chant procuraient d'agréables délassements au cardinal jMazarin, le compte rendu par Colbert de ses affaires d'argent lui procurait des plaisirs bien plus sensibles encore. D'un musicien italien passons pour un instant à ses affaires d'Italie.

Benedetti y était son mandataire, mais il n'opérait pas toujours à la satisfaction de son mandant ; il reçut un jour une lettre de mécontentement du cardinal, remplie de curieux détails : Benedetti achète au double de leur valeur les éventails destinés à ses présents aux dames de la cour; il a payé, pour faire remettre à neuf une table d'argent, trois fois plus que celte restauration n'aurait coûté à Paris ; il n'a pas fait connaître à l'avance le prix d'un cabinet incrusté de pierres de couleur, dont il a fait l'acquisition, et qu'il lui eût ordonné de ne pas acheter, s'il avait eu connaissance de son prix trop élevé. Les statues d'argent

(1) Mémoires du marquis de Sourches, t. VI.

qu'il a fait exécuter coûtent si cher, que cette exagération détruit tout son plaisir et lui en fera passer le goût ; aussi devra-t-il en faire beaucoup rabattre pour les statues qu'il veut avoir encore. Les mousselines lamées d'argent expédiées de Naples ont été assujetties à des droits de douane dont elles devaient être exemptes, sachant fort bien qu'il n'y a que les gens dépourvus d'amis qui payent ces droits, ou de gros marchands qui font venir de telles quantités qu'ils ne les peuvent dissimuler ; en outre, elles coûtent deux fois le prix annoncé, sans compter le coût excessif de l'emballage, avec paille et toile cirée, en sorte qu'il renonce à faire fabriquer désormais aucune étoffe en Italie, étant persuadé qu'il les fera fabriquer en France à meilleur marché. Un envoi qui exaspère le cardinal plus encore que tous les autres est celui de deux cassettes en argent et cuivre doré contenant des reliques. Il lui défend expressément de lui envoyer de ces choses qui, dit-il, sont une dépense inutile et ne servent à rien.

Benedetli avait fait exécuter dans le palais du cardinal, à Rome, quelques travaux d'entretien. Interdiction lui est faite de jamais employer maçons, serruriers, fontainiers ou autres ouvriers , sans en avoir préalablement obtenu l'autorisation.

Le cardinal lui reproche encore d'avoir conclu à son insu un accommodement avec la fabrique de Saint-Pierre de Rome, en exécution d'un legs pieux de la signora Doria, et d'avoir payé cinq cents écus sans lui faire connaître s'il y était réellement obligé.

Benedetti fut donc durement morigéné, et l'on ne saurait mettre en doute que Colbert n'ait été l'instigateur de cette

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lettre de blâme, puisque la minute est écrite de sa main; on y reconnaît la précision qu'il apportait à toutes les affaires d'argent, et l'on y trouve la preuve que l'intendant français n'était pas fâché de rogner de près les ongles à l'intendant italien.

Aux soucis pour son argent vinrent se joindre pour le cardinal des soucis pour sa vie. \ous avons précédemment signalé l'un des projets homicides ourdis contre lui ; nous en signalerons un autre qui appartient surtout au domaine de l'hallucination plutôt qu'à celui de la réalité. Nous doutons, en effet, que ce projet fût bien sérieux j il ressemble fort à la conception d'un fou, mais ce fou pouvait être dangereux .

La communication faite au cardinal n'en est pas moins un incident ignoré et intéressant à signaler. Une lettre lui fut adressée de Valence, le 18 mai 165G, par un moine qui signe Louys Brou, Minime indigne (1). Voici les faits qu'il révèle. Un homme s'est adressé à lui le mardi de Pâques pour lui confier le secret suivant : Il y a quatre ou cinq mois qu'il a rencontré dans une maison de noblesse cinq ou six gentilshommes ou personnes d'honnête condition, dont l'un se mit à dire que celui qui tuerait le cardinal irait tout droit en paradis ; que, pour atteindre ce but, il donnerait bien cent mille écus de sa fortune, ayant la certitude d'être absous par le Parlement, parce qu'après la mort du ministre on ferait faire au roi tout ce qu'on voudrait ; que les princes le protégeraient ; que le prince de Condé lui donnerait la moitié de ses biens, enfin que le

(1) Aff. élr., France, vol. 900.

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peuple le porterait en triomphe. Cet homme avait ajouté que, depuis qu'il avait entendu celle conversation, il ne pouvait s'ôter de la tête que s'il faisait lui-même ce coup, il deviendrait un grand seigneur.

Le moine avait alors engagé cet individu à aller se confesser, afin de rejeter de semblahles pensées ; puis il l'avait quitté, persuadé que c'était un fou. Quelques jours après, il rencontra ce même homme, à six lieues de Valence, et celui-ci lui dit qu'il se dirigeait vers Paris. Le moine lui demanda : « Est-ce pour l'affaire dont vous m'avez parlé? — Oh! non, répondit-il, car jamais personne n'est devenu grand seigneur sans de grands hasards. » Aussitôt il s'éloigna brusquement en disant : « Adieu, adieu, mon père, j'ai bon conseil. » Le moine ne lui répliqua rien, car il avait grand'peur que cet homme ne le luàl, pour se délivrer de la crainte que son secret ne fiit trahi. Sa mine, en effet, n'était pas rassurante ; il portait un poignard à sou côté ; on lui voyait sortir de chaque poche le talon d'un pistolet, et il tenait à la main son épée nue. Le moine continue sa lettre en répétant qu'il est de plus en plus convaincu que cet homme est un fou ou un extravagant, mais que le cardinal ne doit pas moins se tenir sur ses gardes, car les rois n'étant pas exempts de pareils malheurs, un ministre peut bien y être exposé. Il conjecture que cet individu aura commencé par aller trouver M. le prince, afin de s'assurer d'un protecteur après avoir fait le coup. Pour que cet assassin puisse être tenu à distance du cardinal, il en donne le signalement : « Une taille un peu plus haute que la médiocre, âgé d'environ trentecinq ans ; il ne porte pas la tête bien droite ; cheveux

blonds qui lui tombent sur les épaules ; barbe blonde tirant sur le roux, mal ajustée; nez un peu court et plat au milieu; petits yeux fort enfoncés dans la tête; il parle lentement ; il a bien la mine d'un hypocoudre ou d'un homme rempli d'une mélancolie noire. 11 a un habit gris presque neuf et des bas rouges. 55 Le moine termine sa lettre en ces termes : « Voilà tout ce que je puis dire; je prie Dieu de conserver votre personne. «

L'histoire ne mentionne pas que ce projet d'assassinat eût été suivi d'aucune tentative d'exécution ; mais cette révélation, qui pouvait être utile, mit peut-être plus d'une fois en pensée le cardinal en présence de ce spectre gris, en bas rouges, dont le moine lui avait envoyé le fantastique portrait.

Un autre spectre qui hantait le cardinal était la presse; celle-ci avait commencé à faire connaître sa puissance pendant la Ligue et l'avait victorieusement affirmée pendant la Fronde; sous forme de gazettes et de libelles, elle s'efforçait toujours de rallumer un feu encore mal éteint, tant que le prince de Condé combattrait à la tête des armées de l'Espagne, tant que le cardinal de Retz, n'ayant pas encore renoncé à son archevêché de Paris, fomenterait la discorde du fond de l'exil où il s'était enfui. Nous avons eu déjà l'occasion de mettre à néant la fausse légende de l'indifférence du cardinal Mazarin pour les attaques de plume dont il était l'objet. Une seconde fois, sur d'irrécusables preuves, nous allons déchirer celte légende basée non sur les faits, mais sur les paroles du cardinal, qui affectait de déclarer que le dédain était sou seul sentiment, parce que rien n'était capable d'altérer sa fierté dans le malheur et

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sa douceur dans la prospérité. Ce sont les propres termes dont il se sert dans deux de ses lettres à l'abbé Fouquet que nous reproduisons (1) ; mais, dans ces lettres mêmes, la contradiction ne se fait pas attendre. Dans la première, il lui recommande, comme indispensable l'arrestation du libelliste ; et, dans la seconde, il le félicite d'avoir mis sous les lerrous l'imprimeur et le gazetier. Il ajoute qu'il a fait adresser une rude réprimande au commissaire qui a laissé échapper pour de l'argent l'écrivain et sa femme qui avaient été arrêtés avec eux; enfin, qu'il a mis en action, au nom du roi, le chancelier et le procureur général, afin que désormais tous les auteurs de libelles soient punis avec la dernière rigueur.

Simultanément les poursuites contre les partisans du cardinal de Retz suivaient leur cours ; le clergé n'était pas épargné. L'abbé Chevalier, nommé grand vicaire par le cardinal de Relz, exerçait les fonctions de cette charge malgré la défense du roi et la promesse qu'il avait faite, paraît-il, de ne pas les accepter; il fut arrêté et enfermé à la Bastille. Servien rendit compte au cardinal du grand avantage qu'il y avait à couper court aux entreprises d'un esprit qu'il qualifiait des plus dangereux (2).

Le cardinal de Maznrin, de même que tous ceux qui sont montés au faîte de la puissance et des grandeurs, n'était donc pas exempt de tribulations; mais il y trouvait des adoucissements consolateurs dans l'accroissement incessant de sa fortune, n'ayant qu'à jouir des résultats ;

(1) Voy. ces leltres inédites à Y Appendice.

(2) Voy. lu lettre inédite de Servien à Y Appendice.

cnr, s'il participait à l'initiative, tous les soucis de l'exécution incombaient à Colbert.

Non content d'utiliser les immenses capitaux qu'il possédait, insatiable spéculateur, le cardinal avait encore recours à l'emprunt, afin de donner une extension plus grande à ses opérations, et une partie de ses diamants continuait à être le gage mis entre les mains des prêteurs. Si le cardinal s'en remettait généralement à Colbert, cependant, lorsqu'il s'agissait de vaincre quelque difficulté que son intendant ne fût pas parvenu à surmonter, il intervenait lui-même. Il s'était adressé au financier Hervart pour obtenir un prêt sur diamants, et comme celui-ci tardait à le lui procurer dans la crainte que ces diamants ne fussent des diamants de la couronne, gage peu sûr, parce qu'ils auraient pu être réclamés comme inaliénables, il lui écrivit (1) et l'assnra que le gage offert consistait en diamants, perles et pierres précieuses qui étaient sa propriété personnelle ; enfin il n'épargna pas les reproches adressés à sa lenteur. Cette lettre ne nous dit pas quel était l'objet de cet emprunt, mais il n'est nullement téméraire de croire, vu l'urgence alléguée, qu'il se rapportait à des spéculations sur les fournitures de l'armée. Le roi s'était rendu à la Fère depuis la fin du mois de mai, le cardinal l'y avait accompagné (2).

De ce point, assez rapproché du théâtre de la guerre pour être immédiatement renseigné, assez éloigné pour ne pas être exposé à être eolevé par un coup de main, Son Eniinence surveillait à la fois les opérations militaires qui pou-

(1) \ oy. celte lettre à V Appendice.

(2) Voy. la Gazelle.

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vaienl lui rapporter de la gloire et les convois qui lui rapportaient de l'argent. Cette campagne ne fut pas heureuse. La rupture d'une digue força le maréchal de Turenne à lever le siège de Valenciennes, et le maréchal de La Ferté fut fait prisonnier. Hervart, rassuré par la solidité du gage, ne mit plus de retard à procurer par ses amis ou par luimême l'emprunt demandé; nous en trouvons la certitude dans le témoignage de satisfaction qu'il tarda peu à recevoir. Il fut choisi pour partager avec M. de Breteuil le contrôle général des finances (1).

Puisque le cardinal contractait des emprunts , son empressement à faire rentrer ses créances était d'autant plus grand ; aussi écrivit-il à Colbert de rappeler au président Tubeuf sa promesse de lui rembourser une somme de plus de cinquante-cinq mille livres, déduction faite d'une dette de jeu de plus de quatorze mille livres. Si Tubeuf n'avait pas d'argent disponible, Colbert devait prendre ces cinquante-cinq mille livres sur une somme de soixantecinq mille due par la duchesse de Bouillon et destinée par le cardinal à rembourser jusqu'à due concurrence une dette envers le même Tubeuf, probablement un acompte sur l'acquisition de son hôtel devenu le noyau du palais Alazarin. Cette complication de créances et de dettes pouvait donner lieu à des compensations; cependant le cardinal trouvait à emprunter incessamment pour ses spéculations, plutôt qu'à payer ses dettes, de tels avantages qu'à l'époque de sa mort il ne s'était pas encore libéré vis-à-vis du président Tubeuf du prix de son hôtel.

(1) Voy. une lettre de remerciementsdeM.de Breteuil au cardinal Maza* fin, 26 octobre 1657. Aff. étr., France, vol. 902.

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Il y avait eucore à retirer de la Hollande une somme d'argent dont le chiffre n'est pas indiqué. En oulre, Colbert se disposait à exploiter une mine argentifère à riches filons, le trésor public ; il demandait au cardinal ses comptes fantastiques d'avances à l'État lors de sa rentrée dans le royaume, en 1651, afin d'en réclamer le remboursement (1).

Ces besoins d'argent pour de continuelles spéculations poussèrent Colbert à ajouter aux ressources l'application du système de l'économie, et du premier coup il le porta à la plus mesquine parcimonie. Nul n'ignore ses protestations auprès du cardinal contre l'entretien de deux grands lévriers qui faisaient une consommation qui l'effrayait. Cette fois, c'est contre un estomac humain qu'il voulut protester. Jobart, ce fidèle serviteur du cardinal, qui lui avait rendu de si nombreux services, avait un frère dont la modeste ambition était d'avoir le vivre dans la maison -de Sou Eminence , en attendant qu'il put trouver un emploi. Le cardinal, généreux par aventure, penchait à lui accorder sa demande. Colbert, impitoyablement, la lui fît refuser, alléguant qu'il fallait bien se garder d'introduire dans la maison des bouches inutiles, et que l'on s'en tirerait à meilleur compte en lui donnant quelque gratification (2). Le cardinal, qui n'avait pas cédé pour les lévriers, eut certainement, pour le frère de Jobart, moins de tendresse.

Les détails les plus infimes du ménage n'étaient pas

(1) Voy. ses lettres à \' Appendice.

(2) Voy. à V Appendice deux lettres échangées à ce sujet en(re le cardinal et Colbert.

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négligés par Colbert. Il envoyait à la Fèie un eslurgeon péché dans la partie de la Seine dont le cardinal était seigneur comme abbé de Saint-Denis, en exprimant l'espoir qu'il arriverait assez frais pour que le roi et la reine pussent en manger. Il faisait partir pour la même destination un cheval de bat chargé de légumes et de fruits provenant des jardins du cardinal à lincennes, afin qu'il consommai ses produits sans bourse délier. Aussi ne pardonnait-il pas aux corneilles leurs dévastations; celles-ci mangeaient les Heurs et les fruits, et il réclamait du cardinal des ordres à M. de Alarsac, sous-gouverneur, pour qu'il commandât chaque jour une escouade de soldais à poster sur le donjon et sur les tours du château, afin de diriger sur les corneilles un feu continu (l).

Du ménage, Colbert arrivait à la toilette de Son Eminence, ou, pour mieux dire, il menait de front ces soins variés et minutieux. Par le même cheval qui portait les fruits, il expédiait un second pourpoint, car il en avait déjà envoyé un premier : l'un et l'autre étaient brodés d'or; mais Colbert trouvait que le tailleur Tabouret eût mieux fait de s'abstenir de mettre de l'or sur le premier ; c'était évidemment une économie manquée qui lui causait quelque regret.

Faut-il croire que, pour trouver moins d'obstacles à ces projets d'économie, à commencer par la réforme des habits trop luxueux du cardinal, Colbert eût été l'inspirateur de ledit somptuaire qui devait bientôt paraître? Réglant modestement la toilette des femmes et interdisant aux hommes sur leurs habits tout galon d'or ou d'argent^

(l) Voy. à Y Appendice celle leltre inédite du 12 août 1656

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ni fin, ni même faux, à Ja réserve de boutons d'orfèvrerie aux endroits nécessaires ; défendant les rubans, aiguilles ou cordons, si ce n'est dans les endroits où ils pouvaient servir à attacher ou à nouer, l'édit défendait encore les carrosses, chaises et calèches dorées (1). On pourrait se demander si le cardinal, grand spéculateur, grand agioteur et, de plus, grand amateur d'objets d'art et de luxe, n'aurait pas fait publier cet édit dans le but de produire une baisse dont il aurait profité pour faire des acquisitions à meilleur compte. Quoi qu'il en soit, si cet édit fut suivi au commencement de quelque effet, celui-ci fut, d'après le sort de tous les cdits soiuptuaires, singulièrement éphémère ; et, en ce qui le concernait, le cardinal ne s'en embarrassa guère. 11 suffit de s'en référer à la somptueuse garde-robe que constate l'inventaire dressé après sa mort : habits de velours et de soie brodés et galonnés d'or et d'argent, montres garnies de diamants, riches épées (2).

De la toilette du cardinal , passant à sou argenterie, Colberl saisit une occasion d'augmenter les innombrables pièces qui la composaient déjà. Après avoir exploité la mort de Charles F' pour l'acquisition de ses tableaux et de ses tapisseries, la détresse de la reine Christine pour l'acquisition de ses diamants, il ne pouvait hésiter à exploiter la piété de la duchesse d'Aiguillon (3). Cette nièce du car-

(1) Gcaelte, oO octobre 1C56.

(2) Voy. cet inventaire dans notre ouvrage Richesses du palais Mazarin.

(3) Marie-Madeleine de Vi{[nerod, fille de Françoise du Plessis, sœur du cardinal de Richelieu; elle était veuve d'Antoine du Hourc, marquis de Combalet, dont elle n'avait pas eu d'enfants. Son oncle le cardinal avait vainement essayé de la remarier; elle avait constamment refusé les plus brillants partis.

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dinal de Richelieu, à laquelle, étant veuve, il avait donné le litre de duchesse, et qu'il avait comhlée de biens, faveurs qui l'avait exposée à bien des médisances, se défaisait de toules les belles choses qu'elle possédait pour eu consacrer le prix à ses bonnes œuvres. Le cardinal Mazarin fut heureux d'y contribuer à sa manière eu achetant son argenterie à bon compte, au poids, cela va sans dire, la façon artistique chèrement payée par elle ne comptant plus pour rien. Colbert entra en marché pour ses plats de vermeil, une table et une marmite en argent, et nous trouvons spécialement mentionnés dans sa correspondance une cuvette et deux seaux d'argent de la duchesse comme susceptibles d'être appareillés, sauf la cuvette, avec d'autres seaux d'argent achetés ailleurs par l'intermédiaire de Lescot. Colbert était d'avis de compléter par une partie de ces acquisitions le présent que le cardinal se proposait de faire au roi de Suède. Toutefois, une idée plus économique, qu'il soumettait àSonEminence, lui survint; elle consistait à n'en distraire qu'une seule cuvette, mais en la faisant dorer, ce qui l'assortirait à l'ensemble des pièces de vaisselle de vermeil qui composaient le présent du cardinal, fort généreux envers les tctes couronnées dont il espérait du retour. Après déduction du présent destiné au roi de Suède , Colbert dressa un état général de l'argenterie restant au garde-meuble, et l'envoya au cardinal.

Lorsque Colbert s'était occupé des nombreux détails concernant son maître exigeant, il n'avait pas fini; Philippe Mancini reprenait son tour. Nous ignorons la plupart des soins qui pouvaient alors concerner ce neveu, parce que le cardinal manda Colbert à la Fère pour

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conférer plus commodément avec lui; nous n'avons, pour nous renseigner, qu'une lettre du cardinal à son intendant, lui donnant l'ordre de remettre à son neveu deux mille francs en plus de la somme qu'il avait demandée ; mais, en même temps, il lui enjoint de l'empêcher d'acheter des chevaux pour les deux charrettes destinées à porter ses bagages pour venir le rejoindre à la Fère, parce que des chevaux de louage suffisent, et qu'on les renverra après le voyage.

Du neveu, Colbert allait aux nièces ; il y en avait une dont il fallait préparer l'établissement : il s'agissait du projet de son mariage avec le fils du maréchal de La Meilleraye. Ce jeune homme avait refusé Olympe Alancini et conçu une ardente passion pour sa sœur Hortense. Colbert avait mission de conférer avec le maréchal de La Meilleraye pour les préliminaires et lui apprendre que le cardinal, afin de hâter la conclusion, faisait venir sa nièce à la Fère. Son Eminence recommandait à Colbert de profiler, pour le trousseau, du bon marché auquel étaient tombées à Paris les dentelles de Gênes et de Venise.

L'universel intendant devait étendre ses occupations bien au delà de la famille, de la maison et des affaires du cardinal ; il avait charge de régler les comptes de la restauration de l'appartement de la reine au Louvre. Romanelli, que le cardinal avait employé pour son palais, peignait sur les plafonds de la seconde chambre de la reine les fresques que l'on y voit encore (1), et faisait de vives instances pour obtenir un acompte que le cardinal fixa à deux mille

(1) Ces appartcmciils sont a.luellemcnt affectés aux statues du Musée des antiques.

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éciis à preDclre sur les fonds que Ratabon devait avoir en main, ou, à défaut, sur la caisse de Fouquet, le surintendant. Le cardinal recommandait à Colbert de (iiire au besoin l'avance de celte somme sur son propre argent, plutôt que de faire attendre Romanelli, afin que cet artiste travaillât gaiement et diligemment, ainsi que Colbert devait le lui recommander.

Celui qui s'occupait de tant de clioses sans jamais rien oublier n'avait garde de s'oublier lui-même. Ses services étaient alors payés par l'attribution des charges de la maison de la future reine qu'il vendait à son profit ; aussi n'entendait-il pas que la reine ou le cardinal, par quelque discours irréfléchi, taxassent ces charges à un prix inférieur à celui qu'il prétendait en tirer. Le marquis d'Hautefort ambitionnait la charge de premier écuyer, et il espérait l'avoir soit au prix de l'abandon d'une de ses terres, soit pour la somme de quatre-vingt mille écus, eu s'appuyant, pour l'offre de ce prix, sur des propos attribués à la reine et au cardinal. Colbert en écrivit à Son Eminence pour le prier de cesser des évaluations qui lui portaient préjudice, parce qu'il prétendait tirer de cette charge quatre-vingt-dix mille écus.

Colbert, qui n'était pas dépensier pour lui-même, et qui, pour accroître sa propre fortune, puisait à bien des sources, songeait à consolider ses économies ainsi que la dot de sa femme; il avait en vue l'acquisition d'une terre d'une valeur bien supérieure au prix demandé, excellente affaire qu'il tenait à ne pas laisser échapper. Le prix de cette terre excédait de vingt mille écus, prétendait-il, son argent disponible. L'occasion était belle pour faire valoir

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auprès du cardinal combien, faute de celte somme, il serait fâcheux pour lui de manquer une acquisition aussi avantageuse, puisque, s'il n'avait pas ces vingt mille écus, cependant ils lui étaient dus. Il alléguait, pour en établir la preuve, une promesse du cardinal de lui faire obtenir une gratification du roi. Bientôt se ravisant, dans la crainte qu'une gratification d'un tel chiffre ne parût exorbitante, il s'appliqua à convaincre le cardinal que ces vingt mille écus pouvaient lui être attribués d'une autre manière, en prétextant qu'il n'avait pas touché deux années des appointements de sa charge de secrétaire des commandements de la future reine ; de plus, réclamation bien plus sensible pour le cardinal, il lui rappela qu'il lui avait été accordé dix-huit mille livres pour sa subsistance pendant les années 1055 et 1650, somme impayée, de même que les appointements de ses deux commis aux écritures, ainsi que la dépense de plusieurs voyages extraordinaires j)ar lui faits en ces deux dernières années. Colbert, tremblant de sa hardiesse, suppliait le cardinal de jeter sa lettre au feu sans en achever la lecture, si elle lui déplaisait j mais s'il consentait à agréer sa supplique, il promettait de donner pour le payement le délai suffisant, afin de ne créer aucun embarras au surintendant des finances. D'après cette assurance, il est évident que Colbert ne doutait pas, pour le cas où sa demande serait agréée, que le cardinal ne préférât lui faire payer les vingt mille écus comme gratification du roi, plutôt que d'y subvenir lui-même sur ses propres deniers.

La sollicitation de Colbert fut suivie de tout le succès qu'il espérait, et il acheta la terre par lui convoitée, celle de Seignelay, dans les environs d'Auxerre. Outre l'avan-

MAZARIXT ET COLBERT. 75

ttige d'un prix au-dessous de sa valeur, il voyait celui de donner, par cette possession, un lustre nobiliaire à luimême et à sa famille. Cette seigneurie provenait de l'ancienne maison de Savoisy, dont un des aïeux, Charles de Savoisy, élevé avec le roi Charles VI, avait été grand échanson de France. Colbert fit ériger Seignelay eii marquisat. Dans la suite, son fils aîné et sa descendance en portèrent le titre. Colbert se sentait heureux lorsque, à de rares intervalles, il lui était permis d'aller faire le seigneur dans cette terre- notamment, le 15 mai 1G58, il écrivait de Paris à son cousin Colbert du Terron : « Je suis arrivé aujourd'hui de Bourgogne, où j'ai fait un voyage de dix jours pourvoir ma terre de Seignelay. «

Cette sollicitation de Colbert fut suivie de près d'une seconde sollicitation pour son frère, Nicolas Colbert, précédemment pourvu par les démarches fraternelles de bénéfices ecclésiastiques : il s'agissait d'obtenir pour lui la charge de garde de la Librairie ou Bibliothèque du roi (1), dont le titulaire, Jacques Dupuy (2), était à toute extrémité.

Cette charge ne valait que trois ou quatre cents livres d'appointements, mais elle donnait une situation considérable parmi les savants, tant en France qu'à l'élranger. Un concurrent vint à surgir, avec l'appui d'un ministre, Abel Servien. Ce concurrent était Ménage. Il avait des titres

(1) La Bibliotliètjue du roi était alors située rue de la Harpe.

(2) Jacques Dupuy mourut le 17 novembre 1656, et l'abbé Colbert fut nommé à sa place le 20 du même mois. Jacques Dupuy avait été nommé conjointement avec son frère Pierre, en 1646, en remplacement de Nicolas Rigault, démissionnaire. Pierre Dupuy était mort en 1651. L'abbé Colbert, ayant été nommi' évêque de Luçon en 1661, ne garda que le titre honorilique de garde de la Librairie.

.76 MAZARIX ET COLBERT.

littéraires, et, de plus, il proposait de mettre six mille livres à la disposition du cardinal, pour en faire tel emploi qui pourrait lui convenir. On serait tenté de croire que Ménage l'emporta avec de si puissants arguments, le second surtout; cependant il n'en fut rien. Le cardinal tenaif à satisfaire un intendant qui lui rendait de si utiles et si nombreux services ; l'abbé Colbert, sans titres littéraires, succéda à Dupuy, qui par son testament légua au roi sa bibliothèque, composée de neuf mille volumes imprimés et de deux cents manuscrits , au nombre desquels le fameux exemplaire grec et latin des Epîtres de saint Paul.

APPENDICE

COLBERT A MAZARI^.

-i janricr 1656.

Le palais de Vostre Eminence est en estât de recevoir Monseiseigiieur le duc de Modène et les ordres sont donnez pour son traictement, le tout en la manière dont Vostre Eminence l'a ordonné.

Pour le servir avec ponctualité et pour luy faire honneur, il me semble qu'il seroit nécessaire de destiner un gentilhomme pour prendre soin de son service en qualité de maistre de chambre et pour en faire la fonction.

Outre il faudroit encore destiner deux gentilshommes, quatre ou six pages et six vallets de pied, tant pour le service de sa table que pour tout autre qui pourra être nécessaire.

Et en cas que Son Altesse veuille sortir : le carrosse vert et un second carrosse, et cinq ou six gardes pour tenir les portières.

Si Vostre Eminence approuve ce qui est porté par ce mémoire, je la supplie de me le faire sçavoir par un mot de sa main au bas et je le feray exécuter.

C'est, de Vostre Erninence, le très humble, très obéissant, très fidel et très oblige serviteur.

Colbert(I).

(1) Leltre inédite. Aff. étr., France, vol. 900.

CLAUDE AUVRV, EVEQUE DE COUTAXCES, A MAZARI\. li Au Palais de Votre Eniincncc, ce vendredi, 3 février 1656.

u Ce matin deux prélats de ses amis m'ont adverti qu'un des zélés de l'Assemblée avoit envie d'y proposer que Vostre Eminence avoit un aumônier qui disoit tous les jours la messe devant elle et qui tous les soirs il se masquoit et montoit sur le théâtre pour y chanter et jouer des instruments, à quoy j'ay respondu quej'avois l'honneur d'être de la famille (1) de Vostre Eminence, et que cependant cela m'estoit fort nouveau, qu'il estoit vrai que Vostre Eminence avoit auprès d'elle un ecclésiastique italien qui chantoit fort bien et jouoit de quelques instruments, que je croyois bien qu'elle pouvoit l'entendre dans sa chambre en particulier ; mais que je ne pensois pas qu'elle souffrist qu'un de son caractère parust ainsy en public. On adjousie là dessus que Vostre Eminence a desjà esté advertie par le curé de Saint-Germain, Elle sçait ce qu'il y a à faire par bienséance là dessus. J'ay dict aussy que peult estre en la compaigne, en l'absence de ses deux aumôniers, elle avoit peu luy faire dire la messe, non qu'elle n'employast à des choses si prophanes un homme qui auroit administré un sacrifice (2). »

MAZARIX A E. BEMEDETTI (3).

s A Paris, ce •4'' avril 1656

" Après avoir examiné vos comptes des six derniers mois de l'année passée, j'estime nécessaire de vous dire sur les articles de mon débit que je désircrois que vous fissiez parvenir à la

(1) Familia en italien signifie maison ; l'évêque de Coutances veut dire qu'il appartenait à la maison du cardinal dans l'intérieur duquel régnaient naturellement des habitudes et des locutions italiennes.

(2) Leilre inédite. Aff. étr., France, vol. 900.

(3) Cette minute rédi.qée par Colbert est écrite de sa main. Aff. élr., France, vol. 901.

MAZAHIX ET COLBERT. 79

signora Portia qu'il seroil plus à son advantage de prendre une somme d'argent tout d'un coup que de recevoir l'entretennement ordinaire que je luy donne, sur quoy je me remetz à vous de luy faire parvenir toutes les considérations qui pourroient luy faire prendre cette résolution et je consentirois volontiers de luy donner en une fois.

« Ayant trouvé que les esvantailles que vous m'avez envoyés l'année dernière estoient fort chers, j'ay esté bien ayse de faire vériffier ce qu'elles m'auroient cousté es années 1640, 47 et 48, et j'ay esté surpris de voir que celles de cette année et de la précédente avoient cousté deux fois davantage que celles desdites années ; c'est ce que je désire que vous observiez et que vous me fassiez sçavoir quelle raison peut donner lieu k une augmentation si considérable, veu qu'elles ont esté égallement belles.

« Je seray bien ayse d'estre particulièrement informé de la raison qui vous a obligé de faire l'accommodement avec la fabrique de Saint-Pierre sur le sujet des legs pieux de la signora Doria ensuitte duquel vous avez payé cinq cents escus à ladite fabrique; c'est-à-dire que vous m'envoyez un extrait du testament concernant ledit legs pieux, des causes pour lesquelles le procès a esté meu avec ladite fabrique et coppie de l'accommodement qui a esté faict, afOn que je puisse estre informé de cette affaire, laquelle j'ay ignorée jusqu'à présent.

« L'article des dix-sept escus pour avoir blanchi la table d'argent venant de la succession du cardinal Montalto est bien haut et sy vous m'aviez envoyé cette table en Testât qu'elle estoit, je suis asseuré qu'elle n'auroit pas cousié le quart à la faire blanchir en cette ville.

t Lorsque vous m'avez escrit du grand cabinet de pierres peintes que vous m'avez envoyé par la voie du cardinal Grimaldi, vous m'avez bien dit qu'il me cousteroit cinq cents escus, mais non six cents escus, ainsy qu'il est employé à cinq escus seulement moins ; et comme la résolution que je prends d'acheter toutes ces sortes de choses dépend du prix, je vous asseure que lorsque vous m'avez escrit qu'il cousteroit cinq cents escus, sy vous m'eussiez aussy bien escrit son véritable prix qui

80 MAZARIX ET COLBERT.

est de cinq cent quatre-vingt-quinze escus, je me serois bien donné de garde de prendre résolution de l'acheter, et, en tontes occasions de pareille nature, je désire sur tout, et vous le recommande très particulièrement, que vous me fassiez sçavoir le véritable prix des choses que vous me proposerez d'acheter, parce que asseurément la résolution que je prends dépend de cette connoissance ; et je feray tirer à l'advenir des extraicts de vos lettres pour justiffier les articles du débit de vos comptes concernant ces achapts, et c'est àquoy vous debvez très soigneusement prendre garde.

a Pour les statues d'argent des quatre fontaines que vous m'avez envoyées ; j'en trouve la façon si chère que j'en perds presque le goust du plaisir que je m'en promettois. Je crois que vous en pourrez tirer meilleur compte pour celles qui restent à faire, et c'est à quoy je désire que vous vous appliquiez avec tout le soin qui vous sera possible.

« L'article de cent quatre-vingts escus pour la douane des lames (1) de Xaples m'a semblé aussy fort extraordinaire veu que vous sçavez bien que je suis assez informé de quelle sorte se paye ce droit dans cette ville là pour croire qu'il faut estre tout à faict dépourvu d'amis pour le payer, n'y ayant que les gros marchands qui entrent ou sortent des marchandises en si grande quantité qu'ils ne les peuvent cacher, qui les payent ; mais pour une ou deux cassettes comme celles que vous m'avez envoyées, je ne crois pas que de mémoire d'homme aucune personne en pareil cas l'aye payée, les exacteurs ne faisant aucune diligence pour en empescher la sortie, et il faut de toute nécessité ou que vostre correspondant n'aye eu guères d'industrie, ou que n'estant point de vos amis, il ayt esté bien ayse de vous faire cette pièce.

« Sur le sujet de ces lames de Xaples, lors(|ue vous m'en avez envoyé les eschantillons ou monstres, vous m'avez escrit que le vert et le bleu cousteroit trente-six Jules {'2) la canne, et le

(1) On appelle ainsi des mousselines lamées d'or et d'argent.

(2) Monnaie romaine en argent; huit Jules et demi représentaient ua ëcu de France.

WAZARIN ET COLBERT. 8f

plus riche, tout or, quarante-huit Jules ; et par vostre compte je vois que le premier couste quarante-six Jules et le dernier cinquante et un, outre tous les frais d'emballage, toile cirée,, pailles, couvertes et autres dépenses qui sont asseurément excessives, en sorte qu'en y adjoustant la douanne payée, je suis estonné que ce que je croyois avoir à un prix suivant vos premiers mémoires qui estoient attachés aux monstres me couste une fois davantage ou peu moins, ce qui est si fort opposé à mes intentions que pour peu que vous me fissiez connoistre ce à quoy peuvent monter tous ces frais avant que de commencer, je vous asseure que je ne prendrois jamais la résolution de faire fabriquer aucune estoffe en Italie, parce qu'il n'y a que le bon prix qui fait que je prends cette résolution et qui fait que j'attends un long temps avant que de pouvoir avoir ce dont l'attente fait peine après l'avoir destiné, et en les faisant fabriquer en France très asseurément elles me coustcront moins, et jeles auray beaucoup plus promptement. Vous voyez bien qu'il n'y a qu'à perdre à toutes ces choses sy vous ne trouvez moyen de vous exempter du payement de ces douanes et mesme de mesnager la meilleure partie de tous les autres frais.

u Pour les deux cassettes, reliques d'argent et cuivre doré,, je ne désire point qu'à l'advenir vous achetiez, ny m'envoyez aucune de ces choses que je ne vous l'aye ordonné, parce que c'est une dépense inutile et qui ne me peut servir.

a Pour toutes les menues dépenses de maçon, serrurier, fontainier, jardinier et autres que vous avez fait pour mon palais, je ne désire point qu'à l'advenir vous en fassiez faire aucune de quelque nature que ce soit qu'après m'en avoir escritet en avoir rcceu mou ordre particulier (1). »

(1) Lettre inédite. Aff. élr., France, vol. 901.

82 MAZARIX ET COLBERT.

MAZARIN A IIERVART (1).

De la Fère, le 0 juin 1G5G.

Je n'eusse pas creu qu'on deust rencontrer les difGcultez que vous me dites à trouver la somme dont je vous ay escrit, mais lorsque vous sçaurez que les pierreries que l'on donnera ne sont pas de la couronne et que ce seront des diamans, perles et semblables pièces que l'on pourroit vendre en un jour en cas de besoin et qu'une clause du contract portera que l'on permet de les vendre si l'on ne les retire dans un an, voire dans huict mois, je croy que vous aurez facilité à me procurer promptement ce secours. Je vous conjure donc de vous y appliquer sans relâche, afGn que je sache sans délay à qui je devrai faire remettre les pierreries. A la vérité je serois bien malheureux et vous n'auriez pas un seul amy dont vous puissiez attendre des effecis de grande conséquence si vous n'en trouviez quelque un dans une occasion de cette nature (2).

MAZARIN A COLBKRT.

« De la Fère, le 12 juin 1656.

u Le sieur Romanelli ayant achevé la seconde chambre de la reyne fait instance pour avoir de l'argent dont il dit avoir grand besoin. 11 faut luy donner deux mil escus et en tirer son rcccu. Cet argenl vous peut estre fourny par le sieur Ratabond, s'il en a recouvré, si non vous prierez de ma part M. le Procureur général de le donner, et que cela soit exécuté sans faute et sans delay, aymaut mieux, s'il ne se peut faire autrement, donner du mien, afin que ledit sieur Romanelli continue à travailler gayement et diligemment au reste, ainsy que vous luy recommanderez de faire de ma part.

Ci Je vous prie défaire payer les deux mil escus au sieur Roma-

(1) Contrôleur fjénéral des finances conjointement avec M. de Bretcuil.

(2) Minute inédite. Aff. étr., France, vol. 901.

MAZARLM ET COLBERï. 83

iielli vu l'état tnoyen de son travail quand mesme je devrois avancer cette somme de mon argent.

« Le cardinal Ma zarini (l). »

« A la Fùre, le 13'^ juin 165().

« Il m'est impossible en Testât où je suis de faire icsponsc à toutes vos lettres; mais je la feray bientost de vive voix, désirant que la présente receue vous vous en veniez icy.

" Puisque les mil escus que vous avez donnés à mon neveu ne suffisent pas pour le pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire, vous luy donnerez encore deux mil francs qui est audelà de ce qu'il avoit demandé, n'estant pas besoin qu'il acbète des cbevaux pour les deux charrettes qu'il luy faut, il est plus à propos qu'il les loue, et mesme quand il sera arrivé icy on les pourra renvoyer.

« M. Tubeuf m'avoit promis que vers le 15 de ce mois il me feroit payer les cinquante-cinq mille et tant de livres qui proviennent d'une affaire dont je luy laissay toutes les expéditions entre les mains, et cela après s'être payé de quatorze mille et tant de livres que je luy dois du jeu. Vous lui pourrez donc parler de cet argent pour me l'apporter avec l'autre que vous aurez retiré de Hollande ; et en cas qu'il n'ayepas la commodité à présent, vous pourrez prendre ladite somme de cinquante-cinq mille et tant de livres sur celle de soixante-cinq mille que madame de Bouillon doit payer et que vous aviez pensée de donner audit sieur Tubeuf pour estre en moins de ce que je luy dois. Je croy qu'il sera facile d'ajuster ainsy l'affaire, et je seray bien aise d'avoir ces deux sommes au plus tost.

« Vous visiterez pareillement M. lemareschal de la Meilleraye et vous lui direz que je fais venir icy ma nièce afûn de mettre toutes choses en Testât qu'il faut pour achever l'affaire qu'il s'agit de parachever.

(1) Lettre inédite. Aff. étr., France, vol. 901. — Le paragraphe en lettres italiques est de la main du cardinal.

84 MAZARIX ET COLBERT.

Cl On m'asseure qu'il n'y a rien à si bon marché à Paris que le point de Venise, celuy de Gênes et de tous ces pays de delà, c'est pourquoy il seroit bon de profiter de l'occasion pour en faire acheter pour le mariage de ma nièce.

a Lk cardinal Mazarini (1), >'

COLBERT a AlAZARIX.

f A Paris, 14« juin 16ô6.

.1 M. le marquis de Hautefort m'a fait voir ce matin une lettre de la cour par laquelle on luy mande que la reyne a dit que Vostre Eminence luy donnoit la charge de premier escuyer de la reyne future pour une de ses terres ou pour quatre-vingt mille escus d'argent ; et quoyque je double delà vérité de ce discours, j'ay creu néantmoins estre obligé d'en donner advis à Vostre Eminence, affin que s'il estoit vray, elle y apportast, s'il luy plaist, quelque remède ou du moins elle prist garde que ce discours ne fust pas continué parce que je prétends tirer quatrevingt-dix mille cscus dudit sieur de Hautefort, et qu'avant de conclure ce traicté, il doibt faire un voyage à la court.

« Je suis, comme je doibts, « Monseigneur, de Vostre Eminence, le très humble, très obéissant et très fîdel

serviteur.

« CoLBliRT (2). n

. Ce 29 juin 1656.

« Je prends la liberté d'escrire à Vostre Eminence ce que je n'ay osé luy dire de vive voix : il est question. Monseigneur, de mes affaires, et si ce mot déplaist à Vostre Eminence je la supplie de ne pas lire davantage et de jelter ce billet au feu ; mais si aux bontés dont elle a bien voulu me donner tant de marques, elle adjoustc encore celle de vouloir en prendre quelque connoissance, je luy diray qu'il me reste environ quarante mille cscus du mariage de ma femme que l'on me presse d'employer en l'achapt d'une terre. L'on m'en propose une dont la situation et le bon mar-

(1) Leitre inédite. Aff. étr., France, vol. 161.

(2) Lettre iaédite. M. étr., France, vol. 900.

MAZARIX ET COLBERÏ. 85

chésont assez considérables; mais comme le prixexcède de vinjjt mille escus cette somme, j'ay creu que VostreKminciîce m'ayant dit beaucoup de fois quelle me feroit faire gratification par le roy, seroit peut estre bien ayse de devancer de quelques années le temps qu'elle s'estoit proposée de me la faire accorder par une rencontre de cette nature. Néantmoins si elle estime que cette somme soit trop forte, elle pourroit la prétexter de deux années des appointements de la charge de deux années de secrétaire des commandements de la reyne future, ou bien si elle craint les conséquences, consommer les années 1G55 et 165G des dix-huit mille livres qu'elle a bien voulu m'accorderpour ma subsistance, et mesme y joindre la dépense de deux hommes que je retiens pour escrire et de quelques voyages extraordinaires que j'ay faicts pendant les deux années dernières. Au casque lostre Eminence estime ma demande téméraire, je la supplie de supprimer ce billet et de n'y penser jamais ; si au contraire elle me veut donner cette marque de sa munificence, je la puis asseurer que je soulageray messieurs les Surintendants, soit pour le fonds, soit pour le temps du payement que je ne leur demanderay qu'en deux années 1657 et 1658 esgallement ; et, dans ce cas, je la supplie d'en faire expédier l'ordonnance et de leur escrire un mot sur ce sujet.

t! Je n'ay peu estre payé des dix-huit mille livres que Voslre Éminencc m'a accordées pour l'année 1654 que de douze mille livres, il y a environ un an, et de six mille livres depuis un mois, en sorte que n'estant pas d'humeur de solliciter pressamment messieurs des Finances pour les choses qui me regardent, je cours risque d'estre tousjours bien longtemps à attendre cette gratiffication.

« Monseigneur, de Vostre Éminencc le très humble, très obéissant, très obligé et très fidèle serviteur.

a CoLBKRï (1). y>

(1) Aff. étr., France, vol. 900. Cette lettre a été publiée par j\I. Clément; mais nous la reproduisons après l'avoir relevée sur Torifjinal, parce qu'elle rentre particulièrement dans le cadre de ce volume.

86 MAZARIX ET COLBERT.

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