MUSCLE DE LA TRISTESSE
La contention d'esprit, exprimée clans la figure 13 par la contraction assez forte de l'orbiculaire palpébral supérieur, devient, dans la figure li, une expression de pensée sombre par la même contraction au maximum de l'orbiculaire palpébral supérieur gauche, combinée avec un léger abaissement des commissures labiales.
C'est surtout dans la figure 18 (pie la chute considérable des commissures ajoute à la dureté du regard, produite par la contraction du pyramidal du nez, muscle de l'agression. Il est vrai que sous la seule influence de la contraction partielle du pyramidal du nez, le regard est déjà méchant, ce dont on peut s'assurer en masquant la bouche de cette figure. Quoi qu'il en soit, l'association de cet abaissement des commissures labiales avec les pyramidaux donne à cette figure un air plus dur et plus menaçant.
Le faible abaissement des commissures labiales que l'on observe dans la figure 20 donne au sujet un air de tristesse qui sied bien à l'expression de souffrance produite par la contraction des sourciliers.
La môme combinaison musculaire, représentée dans la figure '|5, exprime à la fois la douleur et l'abattement : cesl l'image du désespoir.
MUSCLES
(PETIT zygomatique et élévateur propre de la lèvre
SUPÉRIEURE, F, H, lîg. 1).
Figures 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53.
LÉGENDE
(Regarder alternativement et comparativement chacun des côtés des figures 4G, 47, '»8, 49, 50 et M, et en masquer le côté opposé.)
Fin. 4o\ — Destinée à l'étude des lignes qui caractérisent le pleurer avec attendrissement, chez un vieillard (représenté dans les figures 3, 6, 7, 8, 12, 13, 14, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 30, 31, 32, 33, 34, 37, 38, 30, 43, 44, 45).
Excitation électrique assez forte du petit zygomatique gauche : pleurer, larmes d'attendrissement.
Fie. 47. — Destinée à étudier l'action différentielle du petit zygomatique et de l'élévateur propre de la lèvre supérieure, chez le même sujet.
A gauche, excitation électrique du petit zygomatique et contraction volontaire du sphincter des paupières : pleurer franc, à chaudes larmes.
A droite, excitation électrique rie l'élévateur propre de la lèvre supérieure et contraction volontaire des paupières: nuance du même pleurer.
Fig. 48. — Destinée à l'étude comparative des lignes expressives différentielles du petit zygomatique et du grand zygomalique, chez le même sujet vu de face.
A gauche, contraction électrique du petit zygomalique :
pleurer modéré, attendrissement.
A droite, contraction électrique modérée du grand zygomalique : rire faux, incomplet.
Fig. 49. — Destinée à l'élude de l'association du petit zygoraatique et du sourcilier, chez le même sujet.
A gauche, excitation électrique du petit zygomatique et du sourcilier : pleurer douloureux.
A droite, physionomie au repos, avec regard fixe en avant.
Fig. 50. — ■ Destinée à l'étude expressive du petit zygomalique, chez une femme jeune (représentée dans les fig. 35 et 36).
A droite, excitation électrique du petit zygomatique et du sphincter des paupières : pleurer grimaçant.
A gauche, physionomie au repos.
Fig. 51. — Destinée à l'étude de l'action partielle de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure.
A droite, contraction partielle de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure : mécontentement, mauvaise humeur.
A gauche, repos de la physionomie.
|'"io. 5'2. — Destinée à montrer l'action expressive des élévateurs
communs de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, associée
à l'abaissement de la lèvre intérieure par les muscles carrés
du menton.
Contraction électrique des élévateurs communs de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, et, abaissement volontaire de la lèvre inférieure ; même expression que sur le côté gauche de la ligure 51, mais plus prononcée.
Fia. 53. — Destinée à montrer, d'un côté, l'action expressive de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, combinée avec celle des palpébraux, comparativement à l'expression du grand zygomatique, du côté opposé,
A gauche, contraction électrique de l'élévateur commun , • de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, et des palpébraux : pleurnicher.
A droite, contraction du grand zygomatique : rire faux.
EXPLICATION DE LA LÉGENDE
A. — llvrau isme.
Je ferai d'abord remarquer que sur toutes les figures consacrées à l'étude du petit zygomatique, le rhéophore est appliqué au-dessus des fibres les plus externes de l'orbiculaire inférieur, c'est-à-dire 2 centimètres et demi environ audessous du bord libre de la paupière inférieure et au niveau d'une ligne verticale abaissée de l'angle externe des paupières. C'est justement là que se trouve la portion supérieure du petit zygomatique (voy. F, fig. i) qui s'attache en haut, à la face externe de l'os malaire; c'est également là que s'immerge le filet moteur de ce muscle (voy. K, fig. 2).
Du côté droit de la figure 47, le rhéophore est placé à la même hauteur, plus en dedans, au niveau d'une ligne verticale fictive, qui passerait parla partie moyenne de la paupière inférieure. Dans cette région, une partie de la portion supérieure de l'élévateur propre de la lèvre supérieure (voy. G, fig. 2), et le filet moteur (voy. L, fig. 2) de ce muscle, sont sous-cutanés.
11 n'est pas toujours facile ni même possible de localiser exactement l'excitation électrique dans le petit zygomatique: l'expérience photographiée, figure 50, en est une preuve. Chez
la femme que cette figure représente, il m'a été impossible de contracter le petit zygomatique, sans produire l'occlusion de l'œil par l'excitation du sphincter des paupières, bien que le rhéophore ait été, comme on le voit, placé très bas, loin de ce dernier muscle.
En voici la raison anatomique : « Le petit zygomatique naît aussi, dit le professeur Cruvcilhier, par plusieurs racines dont l'une est souvent constituée par les fibres externes du muscle orbiculaire des paupières. Dans quelques cas, le petit zygomatique est exclusivement formé par des fibres détachées de ce muscle. Dans d'autres cas, ce muscle extrêmement grêle naît de l'os malaire par deux faisceaux, dont l'un va former le faisceau inférieur de l 'orbiculaire des paupières. Le plus ordinairement ce petit muscle naît de l'os malaire.... » (1). Ou conçoit donc qu'il existe une connexion intime entre le petit zygomatique et le muscle dit sphincter des paupières, et qu'il soit impossible d'exciter le premier indépendamment du second. Et puis il y a des variétés dans la disposition et le trajet des filets nerveux qui animent ces muscles, de telle sorte que le courant dirigé sur la partie supérieure du petit zygomatique peut rencontrer le filet nerveux qui se rend au sphincter des paupières. 11 est impossible de dire laquelle de toutes ces conditions anatomiques s'opposait à l'électrisalion partielle du petit zygomatique, chez la femme représentée dans la figure 50.
(1) Traité d'anatomie descriptive, 3° édition, I. II, p. 225.
La figure £16 montre, du côté gauche, l'action individuelle du petit zygomatique : on voit que l'action de ce muscle a lieu obliquement de bas en haut et de dedans en dehors, et vers son attache à la face externe de l'os malaire, et qu'elle s'exerce sur la partie médiane de la lèvre supérieure et de la ligne naso-labiale. Il en est résulté qu'à ce degré de contraction, la portion du bord libre des lèvres et le sillon naso-labiale. qui correspondent au muscle excité, ont décrit une légère courbe à concavité inférieure: que le refoulement dans la même direction, des tissus placés au-dessus de la ligne naso-labiale, a produit un gonflement de la pommette et l'élévation de la paupière inférieure qui s'est un peu rapprochée de la paupière supérieure.
Sur le côté gauche des figures hl et 48, où le petit zygomatique est un peu moins fortement excité, la courbe décrite par le bord libre des lèvres et par la ligne naso-lahiale est un peu moins prononcée que dans la figure 66. Chez ce vieillard, on voit sur la peau de la lèvre supérieure de petites rides obliques en haut et en dehors, et sur la paupière inférieure de petits plis cutanés transversaux.
Ces rides secondaires n'existent pas dans la jeunesse; on peut constater ce fait sur la figure 50. Chez cette jeune femme, en effet, le petit zygomatique droit a non-seulement élevé la partie moyenne de la moitié droite de la lèvre supérieure, en lui faisant décrire une courbe à concavité inférieure, mais en même temps il a, pour ainsi dire, retroussé cette moitié ilo la lèvre supérieure, de manière à mettre à découvert une
plus grande surface de la muqueuse labiale. — Les dents avaient été également couvertes; ce que l'on ne peut voir sur cette ' photographie, parce qu'elles étaient dans l'ombre. — Le mécanisme de ce mouvement est parfaitement expliqué par le mode de terminaison labiale du petit zygomatique. .le rappellerai ici cette disposition anatomique.
Dès que ce muscle a atteint la lèvre supérieure et le côté externe de l'élévateur propre, ses fibres charnues deviennent pâles et cessent d'être contractiles par l'excitation électrique. Puis croisant la direction de l'orbictilaire des lèvres qu'elles recouvrent, elles se continuent avec celles de l'élévateur propre presque jusqu'au bord libre des lèvres et se terminent dans la peau. On conçoit donc que l'attache inférieure mobile du petit zygomatique se faisant au bord libre de la peau de la lèvre supérieure, ce muscle ait une tendance à retrousser celle-ci en l'élevant. Pour que ce retroussement ait lieu, les lèvres ne doivent pas être minces, comme chez le vieillard représenté dans les figures l[6, 47, Z|8, 49. Chez lui, au contraire, elles ont une tendance k se retrousser en dedans, par le fait de l'absence des dents. Il faut que les lèvres aient une certaine épaisseur, ainsi qu'on l'observe chez les enfants en général; leurs lèvres, on le sait, se renversent en avant et se retroussent pendant le pleurer.
La figure 50 ne donne pas une idée parfaite de ce mouvement particulier des lèvres, que j'ai très souvent obtenu en faisant contracter le petit zygomatique sur de jeunes sujets
et même sur des adultes, que je regrette de n'avoir pu réussir à photographier exactement.
Le côté droit de la figure 47, où l'élévateur propre de la lèvre supérieure est excité, montre que l'action de ce muscle est à peu près la môme que celle du petit zygomalique; seulement on observe que l'action qu'il exerce sur la lèvre supérieure et sur la ligne naso-lahiale a une direction moins oblique en dehors, et qu'il élève un peu la narine de son côté, mais sans en agrandir l'ouverture.
Chez les sujets jeunes et aux lèvres épaisses, ce muscle retrousse aussi la lèvre supérieure. Le mécanisme de cette action de l'élévateur de la lèvre supérieure s'explique parfaitement par la disposition anatomique de ce muscle que j'ai rappelée ci-dessus, en exposant celle du petit zygomalique.
Dans les expériences représentées sur les figures 51, 5*2 et 53, le rhéophore a été appliqué au niveau de la portion supérieure de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure (H, fig. 1), vers le point d'immersion du filet moteur (L, fig. 2) de ce muscle.
On voit que l'aile du nez sest élevée et a entraîné avec elle l'extrémité supérieure de la ligne naso-labiale, qui s'est allongée en devenant moins oblique, et que la portion externe île la lèvre supérieure a été attirée en haut, suivant la direction de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure.
Sur le côté droit de la figure 51, l'éleclrisation est parfaitement localisée dans ce dernier muscle. Aussi n'y voit-on pas
les plis cutanés qui se sont formés sur la partie gauche du nez des figures 52 et 53, où le courant électrique, plus fort, a excité à la fois le filet nerveux du transverse du nez et celui de l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure.
lt. — Expression.
Les expériences électro-physiologiques représentées par les figures photographiées dont on a lu précédemment la légende démontrent toutes que le petit zygomatique dont on avait fait jusqu'à ce jour l'auxiliaire ou le congénère du grand zygomatique, pour l'expression de la joie et du rire, est au contraire un muscle du pleurer.
La contraction bien isolée de ce muscle, telle que je l'ai obtenue du côté gauche de la figure 46, trahit une émotion qui produit la sécrétion des larmes; du moins, je n'ai jamais vu de larmes couler par une cause morale, sans que ce muscle entrât en action. Cette expression d'attendrissement contraste avec la fermeté des traits et du regard du côté opposé. — J'avais provoqué cet air de résolution chez le sujet, en fixant son regard en face de lui et en lui faisant écarter largement ses paupières. On sent cependant, à la vue du côté gauche de celte figure, (pie les larmes, qui semblent produites par une émotion, ne doivent pas encore couler abondamment, qu'elles ne font qu'humecter les paupières. Telle est l'expression d'attendrissement que l'on observe au théâtre sur des spectateurs émus par une scène pathétique.
On remarque que sur la moitié gauche des figures A6 et kl la même expression d'attendrissement augmente graduellement : les larmes, qui dans la figure /|6 paraissent contenues, coulent de plus en plus abondamment dans la figure kl. Ici le sujet pleure franchement. Ce n'est pas que la contraction du 'petit zygomatique y soit plus forte, j'ai déjà dit au contraire qu'elle était moindre que dans la figure i6 ; c'est parce que la contraction du sphincter des paupières y est associée à celle du petit zygomatique.
J'ai fréquemment suivi avec attention, chez un môme individu et surtout chez l'enfant, cette gradation de l'expression du pleurer; j'ai toujours vu les larmes s'annoncer par l'action partielle du petit zygomatique, et le pleurer franc se montrer avec l'association de ce muscle et du sphincter des paupières.
Du côté droit de la ligure kl, où l'élévateur propre de la lèvre supérieure est contracté en même temps que le sphincter despaupières, le sujet semble s'abandonner plus entièrement à son émotion ; il pleure plus franchement que du côté gauche. Quoi qu'il en soit, on voit que les lignes expressives (la courbe de la ligne naso-labiale, le mouvement de la lèvre supérieure et le relief de la pommette) produites par ces deux muscles (l'élévateur de la lèvre supérieure et le petit zygomatique) ont entre elles beaucoup de ressemblance. — J'ai dit précédemment, en traitant du mécanisme de ces mouvements, en quoi ces lignes différaient entre elles.
Enfin le côté gauche de la figure 53 nous montre le plus disgracieux de tous les pleurers : le pleurer à chaudes larmes,
le pleurnicher. Ce pleurer est ridicule chez l'adulte, aussi n'ose-t-il s'y abandonner entièrement. C'est le pleurnicher des enfants, celui qu'ils emploient lorsqu'ils veulent que l'on s'attendrisse ou qu'on leur cède.
Le muscle qui produit le pleurera chaudes larmes, le pleurnicher, est l'élévateur de la lèvre supérieure et de l'aile du nez(voy. H, fig. 1); maison n'obtient cette expression qu'en le faisant contracter synergiquement avec le sphincter des paupières, comme dans le côté gauche de la figure 53.
Les figures 51 et 52 prouvent que partiellement, ou sans le concours du sphincter des paupières, l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure ne possède pi us le pouvoir d'exprimer le pleurer à chaudes larmes. Il offre alors les traits du mécontentement. Le côté droit de la figures I , où ce muscle est mis partiellement en action, peint l'expression de la mauvaisehumeur, représente un fâcheux qui trouve tout mauvais. Le plus haut degré de cet état désagréable d'un esprit hargneux se peint mieux encore dans la figure 52, où l'action de l'élévateur commun de l'aile du nez est combinée avec celle du carré des lèvres (voy. X, fig. 1), qui tire la lèvre inférieure en bas et en dehors, en la renversant.
Les différente degrés ou nuances du pleurer, exprimés par les figures 46, l\l et 48, sont en général l'indice du chagrin ou de l'affliction; mais ces figures peignent également une expression d'attendrissement provoqué, ainsi que je l'ai dit, par une scène pathétique : les larmes qui coulent alors ne sont certes pas des larmes de douleur. Elles sont même
produites, dans certaines circonstances, par l'émotion du plaisir. Ne sait-on pas, en effet, que la nouvelle d'un grand bonheur peut faire couler les larmes, et ne dit-on pas que l'on pleure de joie?
Ces larmes faciles annoncent une grande faiblesse de caractère. On les observe aussi à la suite de certaines affections du cerveau : dans ce cas, les larmes et tous les degrés du pleurer sont excités indifféremment par la plus légère impression de plaisir ou de peine, alors même que l'intelligence est restée intacte.
Tout récemment encore, je donnais des soins à un homme d'une grande intelligence, fondateur et directeur d'une usine considérable: il avait été frappé d'une apoplexie très légère; ses facultés intellectuelles étaient restées intactes., mais son caractère, jadis très ferme, s'était tellement affaibli, qu'il pleurait à tout propos, lorsqu'il éprouvait des sensations agréables, comme sous l'influence d'impressions contraires. A la vue d'un ami ou d'une personne qui lui plaisait, sa bouche et son œil souriaient d'abord; mais aussitôt la courbure de la ligne naso-labiale donnait à sa physionomie l'expression du pleurer, la contraction du petit zygomatique avait remplacé celle du grand zygomatique. et ensuite ses yeux se remplissaient de larmes. Il en sentait le ridicule, et, malgré tous ses efforts, il en venait à pleurer à chaudes larmes, comme dans le côté gauche de la figure 53, après avoir passé par tous les degrés du pleurer, que j'ai représentés dans les figures 46 et M.
MUSCLES DU l'LEUI'.ER ET DU PLEURNICHER. 93
Ces expressions du pleurer provoquent souvent le rire, tant elles donnent ù l'homme un air niais et ridicule.
Cependant on ne saurait se défendre d'un mouvement de compassion à la vue de l'affliction exprimée sur le côté gauche de la figure 69, parce qu'ici on sent que le sujet doit être tourmenté par une douleur aiguë et profonde qui lui arrache des larmes. C'est ainsi que l'homme pleure l'être aimé qu'il a perdu : une mère, un enfant; — c'est ainsi que pleure le Laocoon (de Rome) — J'ai produit cette expression du pleurer douloureux sur la figure 69, par la combinaison du petit zygomatique avec le sourcilier, expression qui contraste avec la fermeté des traits du côté opposé.