FANTIN-LATOUR
]i, à l'Exposition universelle de igoo, vous vous êtes arrêté dans les salles de la Centennale devant les toiles de Fantin- Latour, votre attention a été sans nul doute attirée par un portrait du peintre fait par lui-même, alors qu'il était encore fort jeune. Le tj'pe de cette tête au visage demi-asiastique, un peu aplati, au front volontaire, que domine une chevelure blonde, abondante, rétive, comme la barbe du reste, vous laissera soupçonner que du sang slave coule dans ses veines. Et vous aurez raison de le croire; car la mère de Fantin-Latour était Russe, native du duché de Podovie; elle s'appelait de Naidenoff. Son père, comme son grand-père, officier sous le premier Empire, était originaire de Metz ; il s'était établi en ce beau pays de Grenoble, qui fut anciennement le berceau de la- famille Fantin-Latour, venue probablement d'Italie se fixer en Dauphiné. Ne trouve-t-on pas à Venise une église du nom de Saint- Fantin, dont, croyons-nous, George Sand parle dans son roman Consnelo ?
Ce fut à Chambéry que Théodore Fantin-Latour, père de notre peintre, fit la connaissance de
Mi'e de Naidenoff et l'épousa. De cette union naquirent trois enfants, deux filles et un garçon. Une des filles épousa le général russe Yanowski et habite actuellement Odessa.
Henri Fantin-Latour, l'aîné des trois enfants, naquit à Grenoble le 14 janvier i836. Il ne faudrait pas croire qu'il montra, dans son enfance, des dispositions bien marquées pour l'art pictural. II fit de la peinture, parce qu'il aimait mieux suivre les cours de son père que ceux du collège, qui le remplissaient d'ennui. Ce ne fut que dix annéesenviron après l'arrivée de sa famille à Paris, datant de 1841, qu'il commença à se passionner pour son art en étudiant, au Musée du Louvre, les œuvres des maîtres, surtout des Vénitiens aux tons ambrés et argentés, tels que le Titien et Paul Véronèse, pour lesquels il eut un culte qui s'étendit plus tard aux autres peintres de l'Italie, au Corrège par exemple. Peu à peu il fit connaissance avec la pléiade des maîtres des Flandres et de la Hollande, auxquels il devait dérober une étincelle de leur génie ; c'étaient les riches carnations du grand ouvrier Rubens, le féerique clair-obscur de Rembrandt, les merveilleuses colorations de Franz Hais, la lumière de Pieter de Hooch, de Nicolas Maës, de ce sublime Van der Meer qui l'enthousiasmaient. Les Français de la fin du xviiP et du commencement du xix^ siècle ne le laissèrent pas indifférent. Ne découvrirait-on pas dans plusieurs de ses toiles comme un reflet de telles pages du consciencieux Chardin, du poétique Prud'hon, du fougueux et dramatique Delacroix ? Voilà les grands ancêtres qui furent ses véritables
éducateurs. Au Louvre, Fantin passa les plus belles années de sa jeunesse, étudiant avec assiduité les procédés et la pensée de ceux qui l'avaient précédé dans la carrière et vivant en communauté avec leur esprit. On retrouverait encore dans son atelier de la rue des Beaux-Arts de nombreuses copies qu'il fit des tableaux de ses maîtres préférés.
Aussi toute sa vie est dans son œuvre. Interrogez les murs de son atelier, suivez ses divers envois aux salons, de l'année 1861 à l'année 1900, vous aurez l'explication de l'existence d'un laborieux, d'un modeste, d'un poète ne songeant qu'à la réalisation de son idéal.
En même temps qu'il étudiait la peinture avec son père, il suivait les cours de Lecoq de Boisbaudran à l'école de dessin de la rue de l'Ecole de Médecine. C'était vers l'année i852. Mais le Louvre était un aimant trop puissant pour lui; aussi était-il un irrégulier à l'école, et son maître disait de lui : « C'est un oiseau-voyageur. » Plus tard, il n'interrompit ses travaux à notre grand Musée que pour se rendre à Londres, où il vendait ses premières toiles, grâce à l'intermédiaire du peintre-graveur anglais Edwin Edwards, qui, à l'exemple de Fantin, était mélomane et que notre peintre représenta, dans Tune de ses premières eaux-fortes, jouant de la flûte, accompagné au piano par sa femme.
C'est bien ici le lieu de signaler un des points par lesquels se singularisa Fantin dans son art : il a consacré son pinceau, son crayon lithographique à la glorification de la musique, qu'il aime passion-
nément. Sans nul doute, des peintres, non des moins illustres, ont été touchés par la muse Euterpe et nous ont laissé les portraits des maîtres de l'art musical ainsi que certaines études relatives à cet art. Il suffirait de citer, parmi les anciens, le Dominiquin représentant sainte Cécile jouant de la viole de gambe, Valentin ou le Carrache des concerts d'amateurs, Paul Véronèse les silhouettes des plus célèbres peintres de Venise maniant divers instruments dans les Noces de Cana du Musée du Louvre, Chardin l'effigie de Rameau, et tant d'autres. Parmi les modernes, on n'aurait qu'à signaler Ingres, avec les portraits de Cherubini du Musée du Louvre, de Mozart, de Paganini, de Gounod ; Delaunay et Carolus Duran, avec le portrait de Charles Gounod ; Bonnat, avec ceux de Reyer et de M^^ Caron; H. Daumier et G. Courbet, avec celui d'Hector Berlioz; Baschet,
avec celui d'Ambroise Thomas et cette liste
pourrait être considérablement augmentée. Mais ce fut pour ainsi dire une note isolée chez ces grands peintres, alors que, chez Fantin, la partie de son œuvre vouée à l'illustration de la musique est considérable. De bonne heure, il a fréquenté chez les maîtres compositeurs; bien qu'éclectique, il a eu des prédilections marquées pour Mozart, Beethoven, Weber, Schumann, Brahms, Wagner. Ses admirables lithographies, dont nous parlerons plus loin, témoignent de ses admirations pour ces génies. Mais il ne néglige pas pour cela la musique moderne, et, lorsqu'il peint magistralement cette toile lumineuse : Autour du piano, qui appartient à M. Adolphe Jullien, ce sont les
jeunes adeptes de la muse Euterpe dont il nous donne les images si vivantes.
A l'école, Fantin-Latour n'eut jamais de récompenses; il avait des idées d'indépendance qui désolaient son père. Ce dernier était loin de se douter que cette manière d'être porterait ses fruits et qu'en complétant lui-même son éducation par des études acharnées et la poursuite d'un idéal très personnel, son fils arriverait un jour à illustrer son nom. Avec un labeur incessant, ne s'écartant jamais de la voie tracée, se souciant peu du jugement delà foule, confiant en son étoile, il s'avança lentement mais sûrement vers la renommée. C'est ainsi que les artistes modestes et rares, auxquels répugne toute réclame, arrivent par la force même de leur talent.
Il faisait partie du groupe de peintres qu'on appelait alors les réalistes, qui eurent plus tard pour successeurs les impressiomiistes. Tout en affichant une certaine liberté vis-à-vis de l'école, quelques-uns d'entre eux gardaient une grande vénération pour les maîtres du passé et étudiaient au Louvre les belles et nobles pages des siècles antérieurs beaucoup plus que ne le font aujourd'hui les représentants de l'école nouvelle, continuateurs de Manet. Des liaisons anciennes, des goûts communs, des idées très arrêtées d'insoumission les réunissaient; mais il n'y avait pas de petite chapelle proprement dite. Tous conservèrent, même vis-à-vis les uns des autres, une parfaite indépendance. Fantin-Latour fut, parmi eux, celui qui garda davantage sa liberté d'action, et jamais il ne suivit la bannière de tel ou tel, pas
même celle du personnage qui passa un instant pour leur chef, Gustave Courbet. Bien que reconnaissant les belles qualités de celui qui, en un de ses moments heureux, exécuta le superbe portrait de VHomine à la ceinture de cuir, placé au Musée du Louvre et qui n'est autre que sa propre image, il ne jugeait certes pas fort louables les thèses et les théories le plus souvent prétentieuses et médiocres du maître d'Oman. Car, il faut bien le dire, si la nature avait accordé à ce peintre très inégal des qualités de puissant ouvrier, elle ne l'avait pas doté d'un esprit supérieur, et, lorsque, dans ses accès d'outrecuidance, il peignait cette toile : Bonjour, înonsieur Courbet, ou qu'il traitait Raphaël de « polisson », Fantin-Latour, qui conserva toujours la plus vive admiration pour le maître d'Urbino, devait se contenter de lever les épaules.
Ce groupe, auquel se rattachaient Bonvin, dont les beaux ouvrages rappellent les traditions du grand maître hollandais Van der Meer, Ribot, qui s'inspire de Ribéra, Legros, auquel la postérité réserve peut-être une place importante dans le cénacle des peintres du xix^ siècle, Bracquemond, l'aqua-fortiste si remarquable, Manet, que Fantin fit figurer dans son tableau : Un A telier aux Batignolles, mais dont il n'approuvait pas toutes les tendances, Whistler, Carolus Duran, Vollon et d'autres encore, — se dispersa peu à peu, et Fantin- Latour se contenta de vivre au milieu d'un cercle fort restreint d'amis, peintres, poètes, littérateurs ou musiciens, qui partageaient ses goûts et ses admirations. Ce très modeste atelier de la rue des Beaux-Arts, qu'il occupa de très ancienne date,
est encore celui dans lequel il travaille actuellement. La gloire est arrivée, les marchands et les amateurs se sont présentés pour acheter ses œuvres ; il n'a pas fait comme tant d'autres qui, le succès venu, achetèrent de somptueux hôtels. Fantin est resté dans le très simple milieu de ses -débuts difficiles.
En l'année 1876, Fantin-Latour assistait à l'inau- ^guration du théâtre de Bayreuth, contentant ainsi son plus cher désir, qui était d'entendre, interprétés •dans le cadre rêvé et créé par Richard Wagner, les chefs-d'œuvre que son génie avait enfantés.
Ce fut en cette même année qu'il épousa l'excellente et intelligente femme à laquelle il avait donné des leçons et qui partageait tous ses goûts. Les fleurs peintes par M'i« Dubourg furent bientôt les sœurs jumelles de celles de son professeur, et l'on pourrait peut-être avancer, sans trop de témérité, que les œuvres de la jeune femme ont avec celles •de Fantin le même air de famille qu'autrefois les tableaux de M"^ Mayer avec ceux de son maître Prud'hon.
Comme lui, elle adorait la musique ; on les rencontrait l'un et l'autre dans certains milieux où l'on cultivait la musique de chambre et notamment •dans un salon ami, où étaient interprétées en toute intimité les partitions alors peu connues en France •du maître de Bayreuth. L'orchestre était petit ; mais les artistes et les amateurs qui en faisaient partie étaient remplis d'enthousiasme pour l'art nouveau. Ils étaient un peu ce que furent les apôtres prêchant la bonne parole aux premiers temps du christianisme. Là se trouvèrent réunis en
communauté d'idées les Vincent d'Indy, E. Chabrier, Camille Benoit, Ed. Chausson, E. Schuré^. maitre Humperdinck, l'auteur à'Hànsel et Gretel^ qui écrivait pour le petit orchestre les réductions des drames de R. Wagner, Adolphe Jullien, L. de Fourcaud, Garcin, Lamoureux, Boisseau et tant d'autres dont le souvenir s'efface. Fantin-Latour et sa femme ne manquaient à aucune de ces séances.
Rentré chez lui, l'éminent artiste traduisait sesimpressions musicales en des feuilles lithographiques qui eurent bientôt une vogue célèbre et qui, s'éloignant de la tradition, révèlent chez leur auteur une conception idéale de l'art. Qu'il ait crayonné directement sur pierre ses lithographies ou qu'il les ait dessinées sur papier de report et de préférence sur papier calque, il n'en a pas moins fait œuvre de novateur par la manière large dont il a compris ces procédés de grattages vaporeux, d'estompages gracieux. Jamais, jusqu'à ce jour, la lithographie n'avait donné pareil résultat. Dans son travail, il existe une telle fantaisie, une si belle audace, que c'est pour ainsi dire un art nouveau inauguré par lui. Du premier jet, sans recherches, ses conceptions originales ont atteint leur plus haute réalisation. En ces pages, le crayon court si librement, qu'elles se présentent à nous comme de délicates esquisses, de savoureux fusains, en lesquels la lumière et l'ombre foiment de vives oppositions. Regardez-les à distance et vous serez surpris du relief qu'elles accusent, du charme
enveloppant des contours, de l'opposition heureuse des blancs et des noirs. C'est la douceur d'un Prud'hon ou d'un Corrège unie à la vigueur d'un Delacroix que l'on se plaît à découvrir non seulement dans les lithographies, mais encore dans les toiles de cet artiste, que l'on peut rattacher à l'école du romantisme.
Aussitôt qu'il est revenu de Bayreuth, puis de Hollande, où il entreprit avec sa femme des voyages, qui lui permirent d'admirer les beaux Franz Hais de Harlem comme les grandes et sublimes toiles de Rembrandt à La Haye ou à Amsterdam, ses larges improvisations lithographiques ne font que croître. Voici une des merveilleuses planches inspirées par l'œuvre de Wagner : La Scène du Vénusberg, d'une clarté superbe, dans laquelle Tannhàuser, enveloppé dans son large manteau et une main appuyée sur sa harpe, est fasciné par Vénus, alors que les compagnes de la déesse esquissent des poses plastiques aux sons de la flûte que module une jeune nymphe ; puis, comme contraste, V Etoile du soir, d'une tonalité absolument sombre, représentant Wolfram d'Eschenbach, qui contemple l'étoile allumée dans le ciel noir, près du sommet de la Wartburg. Ce sont les Filles du Rhin évoluant gracieusement dans les ondes, alors que le nain Albérich guette le moment propice pour s'emparer de l'or tant convoité ; c'est Iseult agitant son voile blanc dans la nuit obscure et éteignant la torche pour prévenir Tristan, ou Kundry s'élevant du gouffre profond au milieu des vapeurs pour répondre à l'évocation de Klingsor. C'est encore
Erda apparaissant toute blanche à Wotan, ou Sieglinde tendant à Siegmund blessé et affaissé dans la demeure de Hunding la corne remplie d'hydromel. Et que d'autres planches encore! Le Finale du Vaisseau-Fantôme, le Prélude de Lohen' grin, le Finale de VOr du Rhin, la Prière de Rienzi, le Duo d'amour de Lohengrin, la Rencontre de Walther et d'Eva. Lorsque l'on voit la maestria, la poésie avec lesquelles Fantin-Latour a rendu vivantes de si merveilleuses improvisations, on ne peut que féliciter M. Adolphe Jullien d'avoir eu un tel collaborateur pour l'illustration de ses deux beaux ouvrages sur H. Berlioz et R. Wagner.
Mais l'hommage de l'artiste ne s'adresse pas au seul Richard Wagner ; il va encore à d'autres grands maîtres, et les pages qu'il consacre à la glorification de Berlioz, Schumann, Brahms, Weber ne sont ni moins nombreuses, ni moins intéressantes. Nul n'était mieux prédestmé à ceindre la tête d'Hector Berlioz de lauriers que celui qui, né dans la même contrée que lui, se passionna pour son œuvre à une époque où les compatriotes da grand compositeur le considéraient un peu comme un fou. Aussi est-elle touchante cette vaste lithographie ayant pour titre : L'Anniversaire, souvenir du 5 décembre 1875 ! Debout devant la stèle funéraire de Berlioz apparaît la France en deuil, indiquant le nom du maître ainsi que la date de sa naissance, alors que, de la main droite, elle tient déroulée la liste de ses principaux chefs-d'œuvre. A gauche est assise, dans une attitude de désolation, la Muse avec la \yve. A droite, les héros ou héroïnes qui illustrèrent ses partitions : Margue-
rite, Didon, Roméo et Juliette s'avancent, offrant au maître couronnes, palmes et fleurs. A droite, une figure ailée soulève des guirlandes ; enfin, un personnage, qui est peut-être le peintre lui-même vu de dos, porte une couronne. L'œuvre a été reproduite plusieurs fois, comme nombre de lithographies de Fantin, avec ou sans modifications. Au salon de 1876 figurait un tableau de grandeur naturelle représentant le même sujet, et un pastel était exposé au salon de i885 ainsi qu'à l'Exposition de 1889. Dans une autre lithographie, un hommage a été encore rendu à Berlioz, et l'illustre compositeur est représenté assis, drapé dans les plis d'un large manteau, entouré de figures allégoriques. Puis défilent sous nos yeux, comme dans un enchantement, Didon, assise, écoutant les paroles d'amour d'Enée agenouillé à ses pieds, VEvfance du Christ^ Italie, le Ballet des Troyejis, Sarah la Baigneuse^ le Bal de la Symphonie fantastique, Lelio, Harold en Italie^ Confidence à la nuit, la Damnation de Faust (apparition de Marguerite), le Nocturne de Béatrice et Benédict, pages plus poétiques les unes que les autres, dont quelques-unes avec des variantes.
Robert Schumann occupe également une place importante dans l'œuvre lithographique de Fantin- Latour. Le crayon vaporeux du maître grenoblois était appelé à tracer les figures touchantes et mystiques du maître de Zwickau. Un artiste-peintre ■de l'Allemagne moderne aurait-il été capable de traduire aussi merveilleusement les nobles inspirations de l'auteur des Scènes de Faust, du Paradis et la Péri, de Manfred, des Lieder et de tant d'autres
compositions géniales? Voyez plutôt et admirez ce Manfred au milieu d'un paysage lumineux des Alpes, évoquant Astarté, ou cette figure rêveuse de femme nue dans le silence et la solitude de la nuit, ou la Nuit de printemps, en laquelle le poète regarde amoureusement une nymphe qui semble sortir des eaux, ou encore cette figure aérienne personnifiant une mélodie de Schumann, et enfin les deux belles A llégories à la mémoire du divin maître qu'en sa folie le philosophe F. Nietzsche jugea si mal.
Sur Johannès Brahms, l'émule de Schumann, que Fantin-Latour fut un des premiers à louanger, alors qu'il était un inconnu ou un méconnu en France, son crayon lithographique s'est encore exercé avec le plus vif succès. Voici la Musique agenouillée, pensive, avec la lyre, devant un marbre portant le nom du grand compositeur et^ derrière elle, la Renommée aux ailes éployées, puis les Poèmes d'amour et Renaud dans les jardins d'Armide [Rinaldo).
C'est le premier acte d'Ohéron qui a fourni à Fantin le sujet de sa Vision.
En dehors de ces principales lithographies, traduisant librement les inspirations des maîtres de l'art musical, il existe encore des compositions ayant trait soit à la musique, soit à des sujets littéraires ou mythologiques, des pièces à la mémoire de Victor Hugo, d'Eugène Delacroix, des études de nu, de fleurs, etc.
Lorsqu'au i^'" juin 1899, les lithographies originales de Fantin-Latour furent exposées au Musée du Luxembourg, M. Léonce Bénédite, conserva-
teur de ce Musée, terminait la brochure qu'il leur avait consacrée par les lignes suivantes, auxquelles nous souscrivons entièrement :
« Ce peintre, si savant qu'il ait été dans son art, a surtout été moins un virtuose et un praticien qu'un créateur et un poète. Car, dans sa nature iière, tendre et sauvage, on peut dire que Fantin n'a aimé que les grandes idées, les belles formes et les âmes d'élite et qu'il n'a peint que les êtres et les choses qu'il a aimés. »
L'œuvre picturale de Fantin-Latour peut être divisée en trois genres : i. Les portraits séparés ou réunis sur de grandes toiles à la manière des Hollandais ; 2. Les légendes empruntées à des sujets musicaux, m3^thologiques ou littéraires; 3. Les fleurs. C'est un triptyque dont le premier panneau serait consacré à la vie réelle, le second à la poésie €t au rêve, le troisième à la nature morte.
Rappelez-vous les Syndics des drapiers de Rembrandt, les corporations d'archers de Franz Hais ou de Van der Helst et, aussi, les intérieurs plus modestes mais si lumineux de Van der Meer, de Pieter de Hooch ou de Nicolas Macs; vous trouverez dans les toiles de Fantin la même simplicité d'ordonnancement, la même gravité des personnages, l'habile distribution de la lumière et de l'ombre, la belle transparence de la pensée qui hante les modèles. Notre peintre du xix'^ siècle ne pouvait malheureusement plus représenter ses personnages revêtus des riches costumes du XYIP
siècle, que portaient si aisément les drapiers, les archers, les régents d'hôpitaux peints par les maîtres hollandais de cette époque : les beaux pourpoints, les collerettes tuyautées, les vastes chapeaux de feutre ornés de plumes, les larges ceinturons, les luisantes armures, les écharpes multicolores ou les riches chaînes d'or, qui se prêtaient si merveilleusement au décor de ces grands tableaux. Il avait à lutter contre la laideur du costume moderne, ne cherchant que fort rarement à introduire dans ses intérieurs des objets quelconques destinés à produire un effet à côté des modèles qu'il avait choisis. Il a vaincu la difficulté au delà de toute espérance.
Admirez VA telier aux Batïgnolles, qui date de l'année 1870 et a été acquis par le Musée da Luxembourg, ou Autour du piano, datant de i885. Les personnages se présentent en des attitudes simples, sans la moindre affectation, les uns debout, les autres assis. La ressemblance est frapfante, et les figures ont toutes l'expression qui leur est familière.
Dans VA telier aux Batignolles^ voici Manet occupé à peindre et, rangés autour de lui, Scholderer, Renoir, E. Zola, Zacharie Astruc, Edmond Maître, Bazille, Monet. Bien que cette toile remonte à une date déjà ancienne, on retrouve dans ces figures juvéniles les traits caractéristiques des artistes qui, depuis, acquirent la renommée.
Dans Autour du piano, prenez l'image d'Emmanuel Chabrier interprétant, avec sa fougue habituelle, son Espana ou une page de Richard Wagner. Quelle vérité! C'est Chabrier tel que
nous l'avons connu, avec sa grosse et bonne tête pétrie d'intelligence, ses yeux un peu à fleur de tête; c'est l'expression de son regard, en lequel se devine une pointe de malice. Parmi ses auditeurs, on trouve le savant critique d'art Adolphe Jullien, avec le chapeau sur la tète et la canne à la main, ainsi représenté d'après le désir du peintre, qui illustra remarquablement ses deux principaux ouvrages sur Berlioz et sur Wagner, Boisseau, premier violon à la Société des Concerts, Camille Benoit, un jeune compositeur qui donnait beaucoup de proniesses, mais qui a abandonné la musique et la critique pour entrer à l'administration. du Louvre et se livrer à des travaux sur la peinture, Edmond Maître, un des fidèles du peintre, Antoine Lascoux, le juge d'instruction bien connu pour sa liaison avec le maître de Bayreuth et son admiration pour ses œuvres, Vincent d'Indy, l'auteur de la Trilogie de Wallenstein, et A. Pigeon» Cette toile est un souvenir des réunions dans lesquelles amateurs et artistes se plaisaient à exécuter les fragments des drames de Richard Wagner à une époque où ils étaient peu connus en France;, elle appartient à M. Adolphe Jullien.
Il y a sans nul doute un progrès très marqué dans le dernier de ces tableaux; la lumière y est plus belle, les personnages sont plus vivants. Nous aurons l'occasion de parler des autres portraits lorsque nous ferons la revue des diverses expositions annuelles auxquelles prit part Fantin- Latour; mais, ce que l'on peut déjà affirmer, c'est qu'il est un des plus admirables « imagiers » du XIX' siècle. Ses portraits ne sont pas seulement de
beaux morceaux de peinture, mais encore des images vivantes et vraies.
Les légendes empruntées aux sujets musicaux et littéraires ont donné à notre peintre l'occasion de créer un genre où il est passé maître. Que ces sujets aient été traités par lui au moyen du pastel, de l'aquarelle ou de la peinture à l'huile, sans parler de la lithographie, à laquelle nous avons réservé un chapitre spécial, la gamme de sa palette va du Corrège à Watteau. On pourrait dire également qu'il a dérobé les beaux bleus du lac Léman, devant lequel nous écrivons ces lignes, ou les nuances délicates des nuages qui s'élèvent audessus des cimes environnantes, en passant du blanc argenté au rose tendre ou du lilas et du gris au jaune d'or. Il existe en toutes ces figures, qui évoluent dans des paysages de féerie, une grâce, un abandon, une poésie dont il est presque seul à avoir trouvé le secret. Autant il est sobre et austère dans ses portraits, autant il prodigue les tons les plus riches de sa palette pour figurer les personnages de la légende ou de la m3^thologie. C'est un véritable enchantement. L'artiste, qui est si exact dans la représentation de la vie contemporaine, est le plus idéal des poètes dans l'évocation de ces êtres féminins, presque supra-terrestres, qu'elles soient les Filles du Rhin, Astarté, Kundry, Freia, Didon, Béatrice, Marguerite, Juliette.
A ce genre allégorique ou mythologique il faudrait rattacher les pages créées iii memoi'iam de génies tels que Wagner, Berlioz, Schumann, Brahms, Delacroix, Victor Hugo, dans lesquelles de douces et songeuses muses pleurent sur la
tombe de ceux qui ne sont plus ou entourent leurs mausolées de guirlandes de fleurs et de palmes.
Les fleurs ont, elles aussi, captivé Fantin ; c'est même le premier genre qu'il cultiva. Il s'est montré un observateur attentif de la flore, au point de vue de la forme et de la couleur. Sur un fond de teinte sombre ou grise s'épanouissent les roses éclatantes, les œillets gracieux, les larges pivoines, les nobles dahlias ainsi que les fruits aux tons d'or et de pourpre. Dans la façon de les peindre, on reconnaît la main de celui qui traça si poétiquement les muses et les déesses.
Une revue rapide des divers envois faits par Fantin-Latour aux salons annuels de 1861 à igoo fera encore mieux connaître et apprécier son oeuvre.
Son premier tableau fut refusé en iSSg. Le peintre, dont la facture est originale entre toutes, devait éprouver à ses débuts les mêmes difficultés que celles auxquelles se heurtèrent les artistes indépendants qui, rompant quelque peu avec les traditions de l'école et inaugurant une manière nouvelle, déplaisaient aux membres de l'Institut ou à ceux de leurs aînés qui considéraient toute tentative audacieuse comme une erreur. Il en sera toujours ainsi malheureusement. Que ce soit en peinture, sculpture, architecture ou musique, les pionniers dans l'art nouveau se verront barrer la route, et leur mort seule amènera, le plus souvent, un retour de la foule et une admiration posthume.
Delacroix, Millet, Berlioz ne sont-ils pas de grands exemples à citer ?
Ce premier insuccès ne rebuta nullement Fantin, et, bien que plusieurs de ses toiles aient éprouvé des échecs, il persévéra dans ses envois laits presque régulièrement aux expositions annuelles. Son premier tableau reçu au salon de 1861 fut son Portrait, qui figura à l'Exposition centennale de igoo et dont nous avons déjà parlé pour 3' découvrir une similitude très marquée avec le type de la race slave. La tête du peintre, qui tient sa palette, s'enlève sur un fond embrumé. Les cheveux blonds rejetés en arrière, la barbe en pointe, la moustache naissante, les traits accusant une nuance de dédain, la bouche pincée, la lumière éclairant un seul côté de la figure, tels sont les signes particuliers de ce portrait, qui promet mais ne contient pas encore toutes les qualités des portraits postérieurs.
En i863 apparaissent au salon la Lecture, puis, à l'Exposition des Refusés, son Portrait et la Féerie, envoyée, en igoo, à la Centennale, qui est le prélude de ces belles toiles sur lesquelles Fantin tracera poétiquement les sujets de la légende ou les allégories.
YS Hommage à Delacroix (1864) est le premier des tableaux dans lesquels Fantin, s'inspirant des grands Hollandais, réunit autour du maître plusieurs de ses admirateurs ou disciples, dont deux d'entre eux, Baudelaire et Champfleur}-, furent peut-être peu satisfaits de se trouver rapprochés. Les autres sont Bracquemond, Legros, Duranty, Whistler, Alanet et Fantin lui-même. Toutes ces
figures sont fort bien groupées et la ressemblance est frappante. A ce même salon était exposée la belle Scène du Tannhdiiser, peut-être une des plus lumineuses de celles appartenant à ce genre et qu'il reproduisit parle crayon lithographique.
Sans nous arrêter au salon de 1866, dans lequel furent remarquées V Etude et une Nature morte, il faut signaler en 1867 le Portrait de Mcmet, représenté debout, le chapeau à bords plats sur la tête, la canne tenue des deux mains, dont l'une est gantée. Les traits sont rendus avec une fidélité incroyable ; c'est l'œil scrutateur et si particulier de l'auteur du Bar aux Folies-Bergères, qui appartint à Emmanuel Chabrier.
En 1869, les Reflets d'Orient, d'après Robert Schumann, sont refiisés ; mais, à l'Exposition de 1870, \ii Lecture, un sujet qu'il traita plusieurs fois avec le plus rare bonheur, puis VA tclier aux Batignolles, dont nous avons déjà parlé et qui figure au Musée du Luxembourg en fort bonne place, sont reçus. Ils sont huit sur cette toile : Verlaine, Arthur Raimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan, Elzéar Bonnier, E. Blémont et Jean Aicard. Les personnages sont bien campés, presque tous de face ou de trois quarts, sans préparation, sans recherche de la pose, tels qu'ils se sont trouvés placés autour de cette table sur laquelle gisent encore les restes du festin. Quelques fleurs à droite, qui indiquent la simplicité avec laquelle Pantin peint ces belles fleurs qui sont allées orner les appartements des riches amateurs de Londres. La nature morte est également traitée par lui avec une ingénuité digne de
Chardin. Voyez plutôt le livre que tient ouvert le personnage du milieu, Ernest d'Hervilly, fumant la pipe et dont la tète expressive est couverte d'un béret. Examinez aussi comme se détachent à merveille la tasse de café, le sucrier, la carafe, le verre rempli de vin, l'orange sur le plateau et les quelques fruits épars sur la table. Il y a là une sûreté de main déjà grande. Combien intéressantes les physionomies des personnages ! Verlaine, assis au premier plan, à gauche, avec sa tête de mort, ce front si développé en hauteur; Camille Pelletan, aux cheveux embroussaillés, ayant déjà l'air d'un conspirateur qui sera toujours dans le rang des opposants, quel que soit le gouvernement au pouvoir. Tous ces êtres, réunis par des sympathies communes, s'enlèvent sur un fond gris neutre ; et, dans la façon de les grouper, dans la lumière qui les enveloppe, il y a un peu du faire des peintres de la belle époque néerlandaise.
Ce sont les portraits qui dominent dans les années suivantes : en 1873, celui de M'^e v. Dubourg et, en 1875, ceux, réunis sur la même toile, de M. Edwin Edwards et de sa femme. Le graveur vient d'extraire d'un carton une gravure qu'il examine en connaisseur ; sa belle barbe de prophète s'étale avec souplesse sur sa poitrine. Sa femme se tient debout à côté de lui, les bras croisés, en une attitude un peu raide. Ce sont deux portraits admirables par la beauté du modelé et par l'expression des physionomies, qui trahit bien l'origine anglaise.
'L'Anniversaire de Berlioz (1876) est une des plus belles parmi les compositions qui constituent la
série des hommages rendus par le peintre aux grands maîtres de la musique, de la peinture ou de la littérature. L'apothéose de l'auteur de la Damnation de Faust l'a sollicité bien souvent, et c'est par la peinture à l'huile, le pastel ou la lithographie qu'il a rendu célèbre cette superbe page, que nous avons déjà décrite lorsque nous avons eu à nous occuper de la partie de son œuvre consacrée à la lithographie.
Voici, dans l'année 1877, la Lecture, un Portrait, puis un très suggestif pastel, les Filles du Rhin, qui est au Musée du Luxembourg.
Il est nécessaire de s'étendre plus longuement sur le tableau qu'il envoya au salon de 1878 et qui fut à la Centennale (1900), la Famille Dubourg. Il est, selon nous, avec Autour du piano, la réunion de personnages la plus réussie parmi celles qu'a composées Fantin-Latour. Sur cette toile sont représentés, assis, M. et M™^ Dubourg, père et mère de sa femme, M™^ Fantin-Latour ellemême debout et, à gauche, sa sœur, belle jeune fille aux cheveux blonds. N'est-ce pas à propos de ce tableau que Léonce Mesnard écrivait les lignes suivantes dans son étude sur Hector Berlioz : « Où vont les modèles féminins de M. Fantin, lorsque, élargissant le cadre ordinaire de ses intérieurs, il représente toute une famille s'apprètant à sortir? On le devine presque à travers leur silence, tant l'honnête distinction des goûts se laisse lire sur les visages. Gageons que ni le monologue du jour, ni l'opérette qui fait fureur ne les attirent. Si le pinceau que tenait une main gracieuse est mis de côté, si la lecture commencée
reste interrompue, la distraction cherchée ne serait-elle pas plutôt une de celles qu'offrent certains concerts de jour consacrés à la vraie musique, et par là n'y aurait-il pas de secrètes intelligences entre les personnages préférés par le peintre et les compositeurs favoris qu'il se plaît à illustrer? » Il existe, en effet, dans cette toile une atmosphère d'honnêteté et de gravité qui sied admirablement aux personnages dont le peintre a eu plaisir à tracer les effigies ; l'équilibre est parfait.
Ce sont encore des portraits que ces deux ieunes filles travaillant dans l'atelier du peintre (1879) 6t que le Musée de Bruxelles possède aujourd'hui.
La scène finale du Rlicingold le tente en t88o. Puis nous arrivons à un chef-d'œuvre, la Brodeuse, qu'il expose en 1881. C'est la lumière d'un Van der Meer, qui illumine si splendidement le fond du tableau. La brodeuse, habillée d'un vêtement noir (remarquez comme le peintre affectionne cette couleur sévère), est assise dans un fauteuil en velours rouge. Sa figure est dans la pénombre et elle est penchée sur son métier. Admirez le modelé de cette figure, la délicatesse des mains très lumineuses, la facture du métier sur lequel reposent quelques effilés de laine de diverses couleurs, la belle ordonnance de l'ensemble, et vous reconnaîtrez que l'artiste qui a créé une telle merveille est bien digne d'être assimilé aux maîtres d'autrefois.
Voici encore, en 1882, les portraits de M'"^^ Lerolle et Léon Maître, et, en i883, celui de M™e Fantin-Latour, qu'a acquis le Musée de Berlin.
Comme, dans la Nuit de printemps (1884), il évoque admirablement en un paysage lunaire la troublante et émotionnante mélodie de Robert Schumann et quel hommage il rend encore à Hector Berlioz avec son Etude et le Pastel qui furent admirés à la Centennale !
Autour du piano fut exposé en l'année i885. Nous avons déjà dit les qualités de cette toile, à laquelle on pourrait appliquer l'éloge que Fromentin décernait aux Syndics des drapiers de Rembrandt : « L'extrême vivacité de la lumière est aussi finement observée que si la nature elle-même en avait donné la mesure. » Et quel art dans la façon naturelle avec laquelle sont groupés les personnages, dans leurs attitudes modestes, dans le modelé des figures et des mains, dans la ressemblance obtenue ! Il y a là une fermeté grande et une possession parfaite de soi-même.
En 1886 et 1887, Fantin n'exposa pas moins de trois portraits de haute valeur : ceux de MM. Léon Maître, Adolphe JuUien et de M"e Dubourg, sa belle-sœur, — plus la scène du Tannliœuser. Nous avons pu admirer chez M. Adolphe JuUien son beau portrait. Le critique d'art est à sa table de travail, la plume à la main et la figure prise de face. L'autre main est appuyée sur la jambe gauche. Comme accessoires, quelques livres seulement, avec un encrier et du papier sur le bureau, recouvert d'un épais tapis. Sur un fond gris de valeur moyenne se détache très en relief la tête, qui respire l'intelligence et la volonté. Voilà bien les yeux scrutateurs, avec une pointe de causticité, la moustache quelque peu relevée et la barbe en pointe de
celui qui, sous un aspect légèrement revèche, se montre, pour ceux qui vont à lui, accueillant et serviable. Il est si vivant, ce portrait, que l'on s'attend à voir s'échapper des lèvres du modèle une de ces boutades dont il est coutumier.
De 1888 à 1899, ce sont surtout des compositions allégoriques, des visions enchanteresses que le pinceau du grand artiste s'évertue à tracer : la Damnation de Faust, l'Or du Rhin et Béatrice et Bénédicte pastel (1888); V Ijnmortaliié (iS8g); portraits de M™^ Léopold Gravier, de M"e Sonia Yanowsky et de M. R. (1890); Hélène, qui est au Musée de la ville de Paris, et Lohengrin (1892); Songe et Parsifal (1893); V Aurore et les Troyens à Carthage (1894) ; Vision et Baigneuses (1895).
Puis voici, en 1896, la Toilette, Vénus et les Amours, deux compositions d'une poésie intense. Dans la première, une délicieuse jeune femme, assise, vêtue de blanc, la gorge découverte, retient d'une main sa longue chevelure et se regarde dans un miroir que lui présente un serviteur. Autour d'elle, des suivantes, dont l'une porte un panier de fleurs, l'autre des vêtements; deux autres sont assises demi-nues près d'un bassin. Dans la seconde, qui est peut-être encore supérieure, Vénus, d'une beauté idéale, est étendue mollement sur de légères draperies, en un paysage de rêve, alors que de jeunes amours folâtrent autour d'elle ou jouent avec une de ses compagnes. En ce doux clair-obscur, qui est une des notes caractéristiques de Fantin, sa Vénus peut rivaliser avec les plus belles créées, par le Titien, Véronèse et les grands magiciens des siècles passés.
La Nuit, qui appartient au Musée du Luxembourg, et la Teiitatioii de saint Antoine, qu'a acquise le Musée de la ville de Paris, datent de l'année 1 897. La Nuit est une symphonie enchanteresse du bleu, du gris et du rose ; on dirait de la poussière de pastel! Enfin, en 1898, le Lever et Andromède; en 1899, Ondine et les Baigneuses ne le cèdent pas en beauté aux toiles précédentes.
L'œuvre de Pantin ne consiste pas uniquement dans ses envois aux salons. Nombre de toiles, de pastels ou d'aquarelles sont la propriété d'amateurs, qui ont eu le flair d'acquérir de si belles pages à une époque où le prix en était abordable.
Comme récompenses officielles, Pantin a été médaillé en 1870; une médaille de seconde classe lui fut décernée en 1875. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1879, il obtint une mention honorable en lithographie dans l'année 1881 ; puis, à l'Exposition universelle de 1889, il fut appelé à faire partie du jury. La croix de chevalier de Léopold lui fut envoyée en 1884 et celle d'officier en 1894. Enfin, sa belle exposition à la Centennale (1900) lui a valu la croix d'officier de la Légion d'honneur.
Introduire en art une sensation nouvelle est le plus grand bonheur qui puisse arriver à un artiste. Cette sensation se perçoit dans les œuvres de Fantin-Latour, et elle donne à toutes ses toiles ce cachet qui toujours les fera reconnaître entre toutes. Son art n'est point celui des foules qui, avant tout, affectionnent le sujet; il est fait de vérité et de poésie.