‹ Médaillons contemporainsChapitre 19 sur 35 · BENJAMIN GODARD · texte numérisé non relu

BENJAMIN GODARD

l'exemple de Massenet, Benjamin Godard n'aura jamais été content de son sort ; il se considéra toujours comme un incompris.

Parmi les auteurs français modernes, il est peutêtre un de ceux dont les œuvres symphoniques ont été le plus jouées dans les petits et les grands concerts. Nous n'avançons pas qu'au théâtre il ait eu autant de bonheur que l'auteur de Marie- Magdeleine. Mais, étant donnée la difficulté de se produire, B. Godard n'a pas été parmi les plus maltraités des compositeurs de son temps ; tant s'en faut ! Il avait donc mauvaise grâce à se plaindre de son étoile ; et, s'il n'a pas occupé, parmi les musiciens, la place à laquelle il croj^ait pouvoir prétendre, c'est que son talent, malgré toutes les qualités que l'on se plaît à lui reconnaître, n'a pas été à la hauteur de ses efiforts. Enfant et adulte, il fut gâté, adulé. Toute proportion gardée, sa jeunesse rappelle celle de Lamartine, s'épanouissant sans trouver un obstacle pour l'avertir. « Le monde l'a traité d'abord comme l'avait traité sa famille, dit excellemment Sainte- Beuve dans ses Causeries du lundi ; il avait été

l'enfant gâté de sa mère, il le devint de la France et de la jeunesse (i). » Aussi ne saurait-on trop en vouloir à Benjamin Godard d'une certaine présomption qui l'amenait à se croire l'égal, sinon le supérieur de plusieurs de ses collègues, d'une toute autre envergure. Qui ne se souvient de ce fameux buste en marbre trônant dans son salon, le représentant adolescent, avec cette légende inscrite en lettres d'or sur le socle : L'enfant disparaît. L'artiste se révèle ! Cet hommage prématuré,. rendu par ses parents à un musicien qui sortait à peine de l'œuf, lui rendit le plus mauvais service en le grisant et l'engageant à produire hâtivement des œuvres qui auraient gagné à être mûries.

Dès la plus tendre enfance, on en fit un petit prodige, l'affublant aussi longtemps que possible de culottes courtes, de blouses en velours bleu, de larges collerettes, et le petit bonhomme se produisait avec aplomb comme violoniste dans les concerts, sous l'égide de son excellent maître Richard Hammer, qui fut également le nôtre. Il avait déjà des velléités de composition et, lorsqu'il rapportait au foyer quelques improvisations décelant déjà une certaine facilité, on ne craignait pas de lui prédire l'avenir d'un Beethoven.

Né le i8 août 1849 à Paris de commerçants de la rue de Cléry, Benjamin Godard ne trouva jamais d'opposition parmi les siens à la culture de

(i) Curieux rapprochement! Comme Lamartine. B. Godard se passionne dans sa jeunesse pour Le Tasse, dont il fait sa première symphonie dramatique ; plus tard, il est attiré par Lamartine lui-même en écrivant son opéra Jocelyn.

ses facultés musicales. Sa sœur Magdeleine était également bien douée et devint une violoniste non sans talent. Sous la direction de Richard Hammer et plus tard d'Henri Vieuxtemps, le jeune Benjamin arriva bientôt à vaincre toutes les difficultés du mécanisme et à devenir un petit prodige. Mais son goût inné pour la composition engagea sa famille à le faire admettre au Conservatoire, dans la classe de Reber, le 24 octobre i863; il avait alors quatorze ans. Après avair concouru sans succès pour l'obtention du prix de Rome en 1866 et 1867, le futur auteur du Jasse sortit, gros Jean comme devant, de cette école, où il avait espéré cueillir nombre de lauriers.

Désireux de conquérir une prompte renommée, il se livra à une production acharnée. Ses tendances le portèrent tout naturellement vers la musique de chambre, et ses deux premières oeuvres sont des sonates pour piano et violon dédiées à Richard Hammer et à W. Krûger; puis surgissent coup sur coup des morceaux pour le clavier en nombre considérable, des mélodies au contour facile, de nouvelles sonates pour piano et violon, dans lesquelles de jolies idées se noient dans une sauce peu pimentée, où l'uniformité domine, la Symphonie gothique en la mineur pour orchestre (op. 23), les Pièces symphoniqucs (op. 28), le Concerto pour piano (op. 3i), des trios, quatuors pour divers instruments, le Concerto romantique pour violon et orchestre et, enfin, la première œuvre importante qui le fit sortir du rang. Le Tasse, symphonie dramatique en trois parties (op. 39) sur un poème de M. Charles Grandmou-

gin, ouvrage couronné cx-œquo avec le Paradis perdu de M. Théodore Dubois au concours de la ville de Paris, et dont deux auditions eurent lieu avec un certain succès les i8 et 22 décembre 1878 au Concert du Châtelet, sous la direction de M. Ed. Colonne (i). Au milieu d'une production toujours croissante de compositions écrites pour le clavier, les instruments ou la voix, apparaissent des œuvres plus importantes, Diane, poème antique sur les paroles de M. E. Guinand(op. 52), que l'auteur dirigea lui-même au Concert populaire le 4 avril 1880, la Première Symphonie en si bémol pour orchestre (op. 57), la Symphonie- Ballet, la Symphonie descriptive. Les Guelfes, opéra en cinq actes (op. 70), sa première œuvre lyrique, qui ne vit jamais le feu de la rampe, la seconde, Pedro de Zalamea (op. 79), que l'auteur prisait beaucoup trop et que le Théâtre ro3''al d'Anvers monta le 3i janvier 1884.

Viennent ensuite deux importantes créations qui se suivent de fort près : la Symphonie légendaire (op. 99) et Jocelyn, opéra en quatre actes (op. 100). Voici un extrait de l'article très favorable que consacrait M. E. Reyer, dans le Journal des Débats (2), à la Symphonie légendaire : « Cette œuvre n'est point une conception poétique venue tout d'une pièce comme la symphonie de Roméo et Juliette ou la Damnation de Faust; elle procède

(i) Les rôles étaient interprétés par MM. Villaret (Le Tasse), Lauwers (le duc d'Esté), Taskin (le père Paolo), M™e Brunet- Lafleur (Léonora) et M^e Vergin (Cornélia).

(2) Numéro du 16 janvier 1887.

cependant de ces deux admirables compositions par la façon dont l'intérêt est réparti entre les voix et l'orchestre, avec cette différence pourtant que le langage poétique et descriptif des instruments est accompagné d'un texte versifié, dont on ne peut dire pourtant qu'il soit la traduction très fidèle. Ainsi, je ne vois dans le premier morceau qu'un prélude instrumental parfaitement développé, d'un travail harm.onique fort intéressant, mais qui ne présente que très imparfaitement à mon imagination le manoir où la belle châtelaine attend l'infidèle chevalier :

Au-dessus des rochers surgit le vieux manoir ; Çà et là, sur ses murs, un long vitrail s'allum.e ; Le soir tombe, le vent fraîchit, le ciel est noir. Le chevalier Wilfrid s'avance dans la brume.

Il va vers le château triste et silencieux. Qui se dresse au milieu des forêts solennelles ; Au-dessus des créneaux s'ébauchent dans les cieux D'immobiles profils de mornes sentinelles.

Sur ce manoir massif, miré dans l'eau du Rhin, Plane depuis longtemps le mystère du Rêve, Et, dans le ciel profond qui s'étoile, il s'élève Avec la majesté calme d'un souverain.

Wilfrid est arrivé pensif près de sa dame; L'aime-t-il? on ne sait

» Ces vers, qui joignent à la richesse de la rime une harmonieuse sonorité, sont de M. Grandmougin, un vrai poète dont j'ai eu plus d'une occasion de louer le talent et l'inspiration et qui, d'ailleurs, est l'auteur du poème du Tasse. Ils servent d'introduction à une ballade de M. Emile Souvestre ; et d'autres vers, alternativement de

M. Grandmougin et de M. Benjamin Godard, poète lui aussi, relieront tout à l'heure cette ballade à une pièce qui est de M. Prosper Blanchemain, pour nous conduire à un fragment poétique emprunté à l'œuvre de M. Leconte de Lisle. Et c'est ainsi que nous sera contée, en partant du manoir où vient aimer le jeune guerrier jusqu'au fond de la forêt enchantée où il vient mourir parmi les elfes dansant au clair de lune, l'aventure romanesque, fantastique et quelque peu obscure du chevalier Wilfrid.

» On connaît ces vers de M. Blanchemain:

Dans le cimetière aux murs blancs, Où ne repose encore personne. . . .

» Ils ont inspiré à M. Godard une fort belle prière, que M. Faure a magistralement déclamée et qui, bien que venant après le morceau d'orchestre intitulé : la Catliédrale, une des pages les plus remarquables de l'œuvre, a été applaudie et même bissée.

)> On a bissé aussi le joli chœur : « Par les bois, par les champs », et très applaudi la ballade si originale qui a été chantée avec beaucoup de goût et de sentiment par la voix très S3'mpathique de Mme Durand-Ulbach.

» Je ne puis anal3'ser dans tous ses détails la symphonie de Al. Benjamin Godard. Il me faudrait recourir à trop de termes techniques pour en faire ressortir les élégances harmoniques et les ingénieux accouplements de timbres. Le lecteur aimera tout autant que je lui dise que c'est là une composition savamment traitée, pleine d'inspira-

lions charmantes, et cela je puis le lui dire sans pédantisme et en toute sincérité. »

On voit que l'illustre académicien a un faible pour les œuvres de Benjamin Godard. Il rendit <:ompte avec les plus vifs éloges du Tasse et de Diane; il conserve même précieusement le manuscrit autographe de cette dernière partition.

Jocelyn est peut-être, avec Le Tasse, l'œuvre du musicien qui a le plus porté; elle reflète ses qualités comme ses défauts. Les qualités, ce sont une -connaissance parfaite des règles du contre- point, <ie l'harmonie et de l'orchestration, une inspiration facile, trop facile; les défauts consistent dans l'absence d'originalité, la tendance à écrire pompeusement, prétentieusement, le manque absolu d'émotion. Dans Jocelyn, dont le livret, dû à la plume de M. Capoul, aidé par M. A. Silvestre, laisse beaucoup à désirer et donne une exj)Osition peu claire de l'œuvre de Lamartine, le compositeur a fait preuve d'une grande inexpérience en matière théâtrale et a commis des fautes de goût et de mesure. Il donne une importance capitale à des entr'actes sj^mphoniques qui, pour intéressants qu'ils soient, retardent la marche de l'action; il .abuse des mouvements lents et pontifie trop largement. Exécuté pour la première fois à Bruxelles en 1884, Jocelyn fut donné, en Tannée 1888, sous la direction de l'auteur, au théâtre du Chàteau- -d'Eau. C'était courir au devant d'un échec que de monter cet opéra dans des conditions trop modestes, et le talent suranné de M. Capoul ne pouvait apporter à l'œuvre un grand secours. Benjamin Godard avait commis lui-même une très

grande faute en prenant le bâton de chef d'orchestre ; l'auteur doit rester dans la coulisse.

Le Dante (op. m), drame lyrique en quatre actes sur un livret de M. Edouard Blau, représenté sur le théâtre de l'Opéra-Comique en mai i8go, n'eut aucun succès. On trouva que, si la somme de travail dépensée dans cet ouvrage était considérable, la personnalité ne s'accusait pas davantage que dans ses précédents opéras. A côté de pages assez réussies, on en découvrait malheureusement beaucoup d'autres d'une grande banalité. C'était l'effort d'un artiste qui se bat les flancs pour atteindre un but beaucoup trop élevé pour lut.

C'est en rendant compte dans la Revue bleue de Dante que notre regretté confrère René de Récy traçait ce spirituel portrait de Benjamin Godard : « Nous avons laissé M. B. Godard à Jocelyn ; peut-être vous en souvient-il? Depuis, il a beaucoup écrit, peu travaillé, modérément réfléchi. Toujours le même enfant gâté qui donnait, qui donne, qui donnera à perpétuité des promesses ; ici, l'on fera demain de belles choses. Demain... mais la faveur pressée n'aurait jamais patienté jusque-là ; elle a payé d'avance. J'ai grand'peur qu'elle n'ait endetté notre compositeur pour quelque temps. Et pourtant, je vous assure qu'il y avait quelque chose en ce long jeune homme pâle : une demi-nature, la moitié d'un grand musicien et la moitié d'un homme de théâtre. Le jour où elles parviendraient à se joindre, nous aurions la moitié d'une œuvre de génie, ce qui serait déjà fort beau. Par malheur, cela n'en prend guère le chemin. L'une tire à droite, l'autre tire à gauche.

Quand le musicien rentre à la maison, le dramatiste est sorti. Tout autre que M. Godard éprouverait de ces allées et venues quelque embarras. Lui se complaît ainsi et poursuit, à cette allure bizarre, son rêve incohérent, avec l'inconscient aplomb, le regard fixe du somnambule sur sa gouttière. N'allez pas lui crier casse-cou! Vous risqueriez de le faire choir, s'il pouvait vous entendre. Mais il n'entend que les vérités agréables... »

Lorsque nous aurons signalé Jeanne d'Arc, drame historique en cinq actes, et la Vivandière, reçue à l'Opéra-Comique et à laquelle le malheureux compositeur travaillait encore lorsqu'il a succombé, nous aurons rapidement passé en revue les principales créations de Benjamin Godard.

La Vivandière^ opéra-comique en trois actes sur un livret de Henri Gain, a été terminée par M. Paul Vidal. Voici notre impression après la première représentation, qui eut lieu à l'Opéra Comique le i''" avril iSgS :

« Oui, nos soldats sont de petites gens, Mais C( sont de grandes âmes.

» Telle est la réponse du général Marceau au feld-maréchal Rush, que le librettiste M. Henri Gain a incrite en lettres capitales en tète de la partition.

» Nous aurions désiré vivement que la grande àme des soldats de Marceau eût pu inspirer à ce pauvre Godard de la grande musique ; nous ne disons pas... et à AL Paul Vidal, qui n'a été que le metteur au point de l'œuvre presque entièrement

terminée par son confrère avant sa mort prématurée. On devine même dans l'orchestration de certaines pages la touche délicate de l'auteur de la Maladetta.

)) C'est un insuccès alors ? me direz-vous. Non pas; mais ce sera un succès extra-musical. Triomphe de mots ronflants et chauvins, de charges d'atelier transportées dans la vie militaire, de défilés de soldats. Les tambours, les fifres, la musette, la vielle, les airs populaires de la fin du xviiF siècle, les appels à la défense de la frontière du Rhin, les Larifta, les Fricassée, les rappels de la Marseillaise, les « En avant! » les « Halte! Front ! Rompez! » les « Portez armes! ». qui se répercutaient jusqu'à la porte du théâtre au moment de la sortie du président de la République, le petit âne Grisonnet de la vivandière Marion et tutti quanti remplissent la partition. Il n'y avait donc plus de place pour la véritable musique — ou si peu.

» Le sujet ? Il est bien simple ; nous vous le narrerons le plus brièvement possible :

» Nous sommes aux environs de Nancy. Les soldats de la Convention se préparent à partir pour la frontière; la vivandière Marion est leur mère à tous, aussi bien du capitaine Bernard, du sergent La Balafre, du trésorier Lafleur, du lieutenant Vernier que des simples soldats. C'est elle qui mène le régiment, avec... Grisonnet. Un ci-devant marquis de Rieul n'a pas ouvert les portes de sa demeure à la troupe. Mais son fils Georges, qui se laisse séduire par les fanfares des vieux soldats du Rhin, leur fait bon accueil et se décide à les suivre. Joie de Marion et des soldats, mais colère

du père, le seigneur aristocrate, qui maudit son fils et chasse en même temps du château la gentille Jeanne, jeune orpheline sans fortune que lui a léguée un frère mourant et dont Georges est éperdument épris. La bonne vivandière recueillera Jeanne, la transportera dans sa petite voiture partout où marchera le bataillon, dans lequel s'est enrégimenté son fiancé.

» Au deuxième acte, nous passons sans transition des frontières du Rhin en Vendée, et la scène représente un campement républicain. Les bleus doivent attaquer un village défendu par les derniers Vendéens, à la tète desquels se trouve le père de Georges, le marquis de Rieul. En apprenant cette nouvelle, Marion, qui a fini par se sentir un cœur de mère pour Georges et Jeanne, veut à tout prix empêcher le père et le fils de se trouver face à face dans l'horrible mêlée et obtient du capitaine Bernard que le sergent Georges soit envoyé en mission. On voit que la cantinière Marion est le véritable commandant du régiment.

» Troisième et dernier acte : Les soldats de la République ont remporté la victoire sur les Vendéens, victoire qu'ils célèbrent par des danses (la célèbre Fricassée) et des chansons. Le marquis de Rieul, fait prisonnier, est enfermé dans la cabane occupée par la vivandière. Marion, trompant la vigilance des sentinelles, favorise son évasion pendant la nuit. Malgré son amitié pour elle, le capitaine Bernard la fera passer devant le conseil de guerre; ce sera son arrêt de mort. Mais, au moment psychologique, tout s'arrange; le sergent La Balafre accourt, apportant un décret de la

Convention qui amnistie les vaincus. On s'embrasse aux cris de : u Vive la nation », et la toile tombe.

» Nous avons passé à dessein tous les épisodes n'ayant aucun lien avec l'action principale, mais qui tiennent une grande place dans la pièce. Nous aurions nombre d'invraisemblances à relever, ne serait-ce que le début du troisième acte, dans lequel les soldats républicains dansent la Fricassée avec les femmes des Vendéens!! Nous nous contenterons d'affirmer que la pièce bouffe représentée le ler avril à l'Opéra- Comique avait sa place toute marquée au théâtre des Folies- Dramatiques, comme pendant à Madame Angot. Avec une bonne interprétation, cinq cents représentations pouvaient être prévues. Les aura-t-on à l'Opéra- Comique? Nous savons bien, il est vrai, que M. Carvalho n'est pas si ambitieux et qu'il se contenterait de la centaine.

» Dans cette partition, si éloignée de nos tendances et de nos goûts en musique, il faut cependant signaler une certaine verve de bon aloi, une unité très marquée, l'absence de tout efiort pénible, des rythmes pleins d'entrain relevés par une orchestration qui doit être, en majeure partie, l'œuvre de M. Paul Vidal. C'est lui qui a eu l'heureuse idée de remplacer le dialogue par des récits reliant les airs, ariettes, strophes, couplets... écrits par Benjamin Godard. Les morceaux ajoutés par M. Paul Vidal portent les numéros bis et ter. La mélodie n'est pas toujours empreinte d'une grande distinction, et il existe nombre de phrases creuses dans les rôles de Georges et de Jeanne. Par contre^

quelques parties orchestrales ne manquent pas de charme : telles la jolie tenue des instruments à vent sur laquelle plane la petite flûte, aux n^s 2'^'' €t 3, que l'on retrouve à Validante (page 58 de la partition pour piano), l'entrée de Jeanne (3''^''), les triolets des cordes dans le grave soutenant les voix de Georges et de Jeanne qui, sur la seule note à! lit, chantent pianissimo : « Tous les deux tendrement ». C'est, pour nous, une des bonnes pages de l'œuvre, avec le court et joli entr'acte, au début de l'acte II, qui nous ramène à Schumann et à Bizet. Notons encore, dans le style un peu relevé, la Berceuse de Marion : « Ne me plains pas, chère enfant », le gracieux accompagnement en doubles croches liées de l'ariette (n^ ii''^'').

» Inutile de dire que les chansons militaires, notamment le récit de La Balafre (no 14''''^), sur un mouvement de gigue avec un crescendo habilement ménagé jusqu'à la conclusion, les airs et danses populaires, les ensembles choraux appuj'és par une orchestration quelquefois bruyante, ont été applaudis, bissés, trissés, ainsi que diverses parties du rôle de la vivandière Marion, dans lequel M"e Delna s'est taillé, comme dans toutes les pièces où elle paraît, un véritable succès. Mais que cette excellente artiste prenne garde! Elle abuse de sa voix et surtout des ports de voix ; si elle se laisse aller à des effets de mauvais goût (moitié parlé, moitié chanté), nous lui prédisons une éclipse prochaine.

» La Balafre (c'est M. Fugère, qui a fort bien composé le personnage) chante en véritable artiste et ressemble à un vieux grognard de Kaffet.

M. Clément (Georges) a toujours sa jolie voix; peut-être la force-t-il un peu. M"'' Laisné est une belle et gracieuse Jeanne ; mais la voix est faible et ne porte pas toujours. Les autres rôles sont très intelligemment remplis par MM. Badiali (capitaine Bernard), Mondaud (marquis de Rieul), E. Thomas (Lafleur), Ragnaud et Huet.

» Compliments aux chœurs, qui commencent à prendre part à l'action et ne s'immobilisent plus devant le trou du souffleur ; citation à l'ordre du jour des troupes du capitaine Bernard, qui manœuvrent avec un ensemble parfait. L'orchestre, sous la direction de M. J.-Danbé, est toujours excellent. »

Nous n'avons rien à ajouter à cette première impression.

Il y aurait beaucoup à dire sur les compositions de moindre importance pour le clavier, les instruments et la voix. C'est peut-être dans ces pages d'allure moins prétentieuse qu'il faudrait chercher la véritable signification du talent de l'auteur du Tasse; il en existe de charmantes, qui ont eu un succès mérité et qui lui survivront (l).

Habile symphoniste, doué d'une grande activité de production, Benjamin Godard laisse un bagage considérable. Le catalogue de ses œuvres, que nous croyons devoir donner à la suite de cette trop incomplète notice, ne comprend pas moins de cent cinquante-trois numéros, et quelques-uns de ces numéros contiennent souvent une série de

(i) La Chanson de Florian, éditée par MM. Durand et fils, a été tirée à plusieurs milliers d'exemplaires.

six à douze morceaux. On peut juger par là du chiffre auquel s'élèvent les compositions. Une particularité, c'est que dans cet ensemble ne figure aucun morceau de musique religieuse, fait assez rare chez un compositeur et assez caractéristique pour qu'il mérite d'être signalé.

En dehors de ses travaux de composition et de ses leçons particulières, Benjamin Godard avait été chargé le 20 août 1887 de la classe d'ensemble de musique de chambre au Conservatoire en remplacement de René Baillot, le premier titulaire de cette classe qu'avait réclamée si souvent et à juste titre H. Berlioz et qui fut créée par Ambroise Thomas. R. Baillot était fils du grand violoniste Baillot et beau-frère d'Eugène Sauzay, professeur au Conservatotre, l'auteur de deux ouvrages du plus vif intérêt : Etude sur le quatuor et l'Ecole de r accoiupagnenient. Ces deux sérieuses études pourraient être utilement consultées par tous ceux qui de virtuoses tendent à devenir musiciens. Les conseils que donne l'auteur imprimeraient une sage orientation aux maîtres chargés de la classe d'ensemble; ces derniers devraient également placer sous les yeux de leurs élèves ÏArt du piano (i) de Robert Schumann, brochure dans laquelle le grand maître a émis les idées les plus sages et les plus vraies sur la musique. Savoir montrer est l'art du maître, comme savoir travailler

(x) Les Conseils aux jeunes musiciens ont été écrits par Schumann pour servir de préface à son Album dédié à la jeunesse (op. 68).

est l'art de l'élève. 11 est fort probable que Benjamin Godard aurait tiré profit de la lecture de ces documents pour inculquer à ses élèves une direction plus méthodique et plus utile (i).

En 1884, il espéra ressusciter, après la retraite de Pasdeloup, les « Concerts populaires » ; mais leur temps était passé. Le public, un peu découragé par la médiocrité des dernières exécutions, s'était détourné du Cirque d'Hiver pour fréquenter les Concerts Colonne et Lamoureux. Il aurait fallu une autre envergure que celle de Benjamin Godard pour remonter le courant.

Au nombre de ceux qui ont été les plus fermes soutiens du compositeur, il faut citer E. Keyer, qui lui consacra dans les Débats des articles plus que bienveillants, Kretz, du Petit Journal, et surtout Edouard Colonne, qui exécuta au théâtre du Châtelet une partie importante de ses œuvres symphoniques, et fit pour lui ce que Lamoureux avait fait pour Chabrier.

Sa famille (nous l'avons déjà dit) était adonnée au commerce et en avait retiré des bénéfices qui lui donnaient plus que l'aisance. On avait hôtel à Paris, 34, rue Pigalle, et maison de campagne à Taverny, près Saint-Leu, noms de pays qui nous ramènent au souvenir des grands noms de l'histoire, aux de Montmorency, aux d'Orléans, à ce malheureux prince de Condé, dont la fin tragique souleva une si vive émotion en i83o, et à la famille Bonaparte. La maison des parents de Godard

(i) Le successeur de Benjamin Godard, M. C'harles Lefebvre, a été nommé le i3 janvier iSgS.

s'élevait à mi-côte de la forêt de Montmorency ; de la terrasse, une vue superbe s'étendait sur Paris. Le personnel des serviteurs était nombreux et les réceptions fréquentes. Lorsque des revers de fortune survinrent après la guerre et que toute cette splendeur s'évanouit, la belle propriété de Taverny fut vendue ; mais Benjamin Godard resta fidèle au pays et alla s'instalter à Montlignon, en pleine forêt. Il était passionné pour la bicyclette et se servait de ce moyen de locomotion pour se rendre de la campagne à Paris. Peut-être abusa-t-il, comme tant d'autres, de ce véhicule, et un exercice trop violent, joint à l'abus du cigare, ne contribua-t-il pas à user ses forces? L'excès de travail, nécessité par le besoin impérieux de l'existence, ne fut pas non plus étranger à l'état de consomption dans lequel il était tombé et que le climat du Midi ne pouvait rétablir.

Nous avons indiqué que, poète à son heure, il fut un des collaborateurs du texte versifié de sa SympJionic légendaire. Il inscrivit en tête de plusieurs de ses compositions caractéristiques pour le clavier de petits quatrains. C'est ainsi que, dans la troisième partie de sa Lanterne magique (op. 66), il chercha à donner la physionomie poétique de Robert Schumann :

Schiimann, esprit rêveur aux sublimes élans, Qui sait peindre l'amour, sombre, enivrant ou tendre, Qui chante les grands bois et les petits enfants, Poète qu'on ne se lasse jamais d'entendre (i).

(i) Rappelons que B. Godard a fort habilement transcrit pour quatuor à cordes les Scènes d'en/atict de Robert Schumann.

Voici, maintenant, à titre d'échantillon de sa prose, une des dernières lettres qu'il ait écrites avant sa mort. Elle est îidressée de Cannes à son éditeur M. Durand, à qui nous devons quelquesuns des souvenirs retracés dans cette biographie :

« Mon cher Durand,

» Voyez comme on se trompe; j'étais enchanté de mon titre et de mon sous-titre ; je les avais cherchés même assez longtemps, et voilà que vous préférez la banale

Quinzième Valse qui ne dit rien à l'esprit.

)) Maintenant, je vous dirai que je ne veux pas avoir l'air d'avoir refait une deuxième valse chromatique comme en cachette et sans l'avouer ouvertement ; je tiens donc à constater, moi-même, sur le titre qu'elle est chromatique aussi, que je l'ai fait exprès, mais que, comme elle est beaucoup moins difficile que son aînée, elle en est la sœur cadette et que c'est aussi pour cela que je lai dédiée à ^me Diémer; son mari étant parrain de la grande sœur, elle devait être marraine de la petite. Je ne crois pas que mon idée soit plus bizarre que la chauve-souris de M. Saint-Saëns sur son superbe Scherzo à deux pianos? Cependant, si vous tenez, au numéro, mettez :

Quinzième Valse (chromatique-sœur).

)) Quand vous aurez les épreuves, envoyez-les moi.

» Mille amitiés pour vous et pour Jacques.

)' Benjamin Godard. »

On voit que cette lettre ne trahissait de la part du compositeur aucune appréhension de sa fin prochaine.

« * jjf

L'attitude, chez Benjamin Godard, révélait la trop haute idée qu'il avait de sa personne et de ses œuvres. Deux anecdotes, dont l'une empruntée à l'un de nos confrères, montreront une fois de plus combien l'adulation, dont le musicien avait été entouré dans son enfance, lui avait été funeste en lui inculquant cette vanité persistante, rebelle à toute atténuation.

Nous ne voulons pas noircir à plaisir un compositeur non sans valeur et dont le talent aurait gagné à être débarrassé de cette lèpre d'infatuation. Toutefois, le respect que nous avons pour la vérité et le libre examen que nous sommes tenu de faire de la personnalité de notre modèle nous obligent à narrer ce que nous savons, ou à exposer notre sentiment dégagé de toute complaisance. Lorsque, du reste, on veut donner au portrait toute sa ressemblance, il est difficile de séparer le talent du caractère, lorsque talent et caractère présentent les mêmes affinités.

Voici la première de ces anecdotes : C'était par une délicieuse et tiède matinée de mai, l'heure de la vie où toute àme sensible aux beautés de la nature se plonge dans l'admiration de ses trésors. Jour d'allégresse où le printemps, suivant la poétique expression de Shelle}', « souffle dans son clairon sur la terre qui rêve » ! Les rayons d'un bienfaisant soleil filtraient à travers les feuilles des arbres à peine émues par une douce brise; la

verdure du renouveau était admirable et, dans ce paysage des bois de Meudon, revêtus d'une parure de fête, pinsons et fauvettes faisaient entendre leur joli ramage pour témoigner leur allégresse du retour de la terre à la vie. Au détour d'un sentier, nous nous trouvâmes en présence d'un couple traversant la forêt. Le jeune homme semblait très occupé de sa personne, peu sensible à l'harmonieuse S3^mphonie qui l'enveloppait, au cadre enchanteur qu'il avait sous les yeux. Passant négligemment la main dans ses cheveux et se redressant majestueusement, il semblait dire à la nature : « Admire-moi ». Il n'était autre que Benjamin Godard, et sa compagne était peut-être sa sœur. Son attitude nous avait beaucoup frappé et corroborait tous les propos qui se racontaient sur sa gloriole.

Un de nos confrères, M. F. de Ménil, a narré également l'historiette suivante (i) :

« Un jour, au Cirque d'Eté — si ma mémoire ne me trompe pas, ce devait être dans la première quinzaine de mars 1882, — avait lieu un Festival- Godard sous la direction du jeune compositeur. Les musiciens étaient déjà placés, et l'on entendait le bruissement confus et discord des instruments qui s'accordent en même temps, lorsque parut, s'inclinant avec raideur, un homme assez mince avec des longs cheveux de pianiste et dont les yeux pleins de suffisance regardèrent fixement la salle pendant un instant. Puis cet homme se tourna vers le pupitre, prit la baguette du chef

(i) Progrès artistique. Numéro du 17 janvier iSgS.

d'orchestre comme un violoniste saisit un archet, frappa quelques coups sur une partition fermée devant lui, la regarda avec une curiosité affectée, l'ouvrit de façon à ce que les premiers rangs des fauteuils pussent lire ce titre en gros caractères : SYMPHONIE-BALLET, BENJAML\ GODARD. Alors, il la referma avec ostentation et la jeta, dans un haussement significatif d'épaules, sur le tabouret placé à ses pieds, puis, en pontifiant, indiqua le mouvement de la première mesure. Benjamin Godard montrait ainsi d'une façon irréfutable qu'il n'avait pas besoin de partition pour diriger sa musique. Je n'ai pas oublié cette première impression où l'orgueil du compositeur se dévoilait dans toute sa pose et toute sa morgue. Je crus lire sur la physionomie railleuse et sceptique de mes voisins que mon sentiment était partagé. Je dois avouer, pour être sincère, que, malgré cela, le festival Godard fut un succès et qu'à plusieurs reprises, les qualités de la musique exécutée vinrent dissiper un peu cette impression plutôt défavorable. »

De haute taille, que rendait encore plus sensible sa maigreur, le front assez largement développé, la figure longue et d'une expression peu vivante, avec un sourire béat, les cheveux abondants rejetés en arrière, Benjamin Godard s'était voûté dans ces dernières années, bien qu'il fût encore dans la force de l'âge. Sa santé s'était peu à peu afiaiblie. Il achevait son opéra-comique la Vivandière, sur un poème de H. Gain, lorsque des symptômes graves se déclarèrent et l'obligèrent à quitter Paris pour chercher un climat plus doux.

A Cannes, où il espérait obtenir la reconstitution de ses forces, il sembla un instant renaître à la vie, et il envo^'ait à M. Choudens assez exactement les dernières pages de la Vivandière, lorsqu'il fut emporté subitement le lo janvier i8g5 par une hémorragie interne. Sa dépouille mortelle a été transportée à Taverny dans un caveau de famille. Dans un concert organisé à la salle Pleyel en avril 1895 et consacré aux œuvres de Benjamin Godard, M. Grandmougin, ami et collaborateur du compositeur, a dit à sa mémoire une belle pièce de vers dont nous croyons devoir extraire les strophes suivantes :

Tout ce qui t'a charmé, tout ce qui fut toi-même Palpite en tes accents et vibre en tes accords ; Et tes chants survivront, harmonieux poème. Au silence glacé de la tombe où tu dors !

La grâce ou la splendeur de la nature immense. Les sanglots éternels des brises ou des mers, La source de cristal à la vive romance, La désolation vaste des monts déserts, L'attirante fraîcheur d'un vallon baigné d'ombre, Où fument dans le soir de paisibles maisons, Le charme des sous-lsois et les grands horizons. Ton âme évoque tout sous des formes sans nombre. Où parle la magie exquise des saisons.

Tu n'as rien dédaigné de ce qui fut humain. Extase langoureuse ou tragique misère !

Dans les chants inspirés qui naissaient sous ta main, Ton esprit se reflète obstinément sincère !

Violons désolés ou rieurs, cors vibrants. Harpe mystérieuse aux dentelles fleuries. Tambours guerriers, altos voilés et murmurants, Hautbois, ressouvenirs frais et verts des prairies.

Cuivres aux durs éclats, flûte aux accents moqueurs. Ensembles ondoyants formés de voix humaines, Ne sont point avec toi des sonorités vaines, Mais l'écho triomphant ou plaintif de nos cœurs !

CATALOGUE DES ŒUVRES

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