‹ Médaillons contemporainsChapitre 24 sur 35 · SS · texte numérisé non relu

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cales données les lo, ii et 12 août 1845 à l'occasion: de l'inauguration de la lourde statue du grand Beethoven, prés la Cathédrale, il revient à Leipzig, où furent exécutés par lui, le 11 décembre 1845, au neuvième concert du Gewandhaus, son Premier Co7tcerto et une Fantaisie qui lui valurent de nombreux applaudissements. Le 27 janvier 1846, on le trouve à Dresde, puis, le 21 février, à Berlin, où il se fait entendre dans un concert donné au Théâtre royal. La Gazelle de musique de Leipzig enregistre la vive impression que son talent produisit en la capitale de la Prusse. Après plusieurs séances données en Suède et en Norvège, il revint par Hambourg; puis, l'année suivante (1847), il entreprit un vo3'age à Vienne, voyage malencontreux en ce sens que la révolution qui y éclata força la plupart des artistes à quitter la capitale de l'Autriche.

Appelé à Bruxelles dans le cours de l'année 1847 par les sociétés philharmoniques, il y exécute son Second Concerlo. Il se lie avec Fétis, directeur du Conservatoire, avec la famille Kufferath et Charles- Auguste de Bériot. Dans les salons de ce dernier lui fut présentée celle qui allait bientôt devenir sa femme, la cantatrice Antonia Sitches de Mendi, qui chantait alors avec le plus vif succès au Théâtre italien et dans les grands concerts de Bruxelles. Le mariage eut lieu à Saint-Josse-ten-Noode le 6 août 1849 et non en i85l, comme l'indiquent les premiers biographes de Léonard. Cette union avec une femme bonne et charmante, en même temps qu'artiste éminente, devait être des plus heureuses.

De retour en Belgique au mois de juin i85i,

après plusieurs concerts fructueux organisés avec sa femme à Stockholm, il donne sa démission de professeur de la classe préparatoire de violon au Conservatoire de Bruxelles, pour étendre sensiblement ses tournées artistiques. La vie sédentaire lui pèse ; les voyages, au contraire, l'attirent. Pendant le séjour qu'entreprennent M. et M^-^ Léonard à Paris en février et mars i852, ils donnent deux grands concerts à la salle Herz. Voici en quels termes un des rédacteurs de la Revue et Gazette musicale appréciait le talent du grand violoniste : « M. Léonard inspire la sécurité à ses auditeurs par la justesse imperturbable de son intonation, la première et la plus précieuse des qualités du violoniste. Virtuose de premier ordre, il compose bien pour son instrument et continue l'école de Vieuxtemps. C'est la même chaleur continue, puissante et communicative, même absence aussi, il faut le dire, de ce caprice, de cette fougue, de cette pointe d'originalité, qui mettent hors de pair les talents exceptionnels tels que Paganini et même Servais, malgré sa grosse nature flamande. » A un concert donné également en mars i852 par l'Association des Artistes musiciens et auquel le ménage Léonard prête gracieusement son concours, on constate que le Troisième Concerto en la du virtuose belge est une œuvre neuve, originale, se distinguant par l'élégance des mélodies, l'ingéniosité de l'harmonie, par la richesse et l'éclat de l'instrumentation. Le talent de M^- Léonard est aussi très goûté dans les airs des deux Nina de Dalayrac et de Paesiello.

Lorsqu'il se fait entendre à Bordeaux en

mai i852, les critiques déclarent bien haut que sa place est à côté des Rode, des Baillot, des Kreutzer, dont il rappelle les merveilleuses qualités, et, comme marque de haute sympathie, la société Sainte-Cécile de Bordeaux lui adresse une superbe médaille d'or avec cette inscription : « A Léonard, la société Sainte-Cécile reconnaissante », et sur le revers : « Festival du 3 mai i852 ».

Les voyages artistiques de M. et M™" Léonard sont tellement nombreux, qu'il est impossible et qu'il serait même fastidieux de les signaler tous. Nous n'indiquerons que ceux qui donnèrent lieu à des anecdotes ou à des critiques intéressantes. C'est ainsi qu'au mois de novembre i852, époque à laquelle Léonard était de passage à BerUn pour se rendre à Saint-Pétersbourg, un célèbre médecin de Pesth, le docteur Baptiste de Hunyadi, qui habitait à l'hôtel une chambre voisine de la sienne, fut si émerveillé en entendant le jeu magistral de l'artiste, qu'il se fit présenter à lui et lui offrit un superbe Stradivarius en échange de celui qui était en sa possession et qui était bien inférieur.

Après plusieurs séances données à Dantzig, Riga, Moscou, il faut signaler l'étape glorieuse de Saint-Pétersbourg, où Léonard prêta son concours à un concert donné par la grande cantatrice Pauline Viardot, la sœur de la Malibran. Une correspondance, signée B. Damcke, présente les observations suivantes : « L'admirable violoniste belge est un des rares artistes faits pour plaire aux connaisseurs aussi bien qu'à la foule. Ses tendances restent toujours nobles et artistiques ; mais

il ne les pousse pas jusqu'aux doctrines savanteset scolastiques. Par la noblesse du son et la constante jmreté du style, Léonard tient à Vieuxtemps, tandis que, par l'élégance des traits et par la grâce de la diction, il rappelle de Bériot. »

Précisément à cette époque, l'élégant violoniste,, le distingué pédagogue, dont la santé avait commencé à péricliter depuis la mort de sa femme,. Charles de Bériot, perdait insensiblement la vue. Cette grave infirmité l'obligea à se démettre en l'année i853 de ses fonctions de professeur au Conservatoire de Bruxelles. Fétis, qui appréciait le talent de Léonard, lui écrivit aussitôt en Russie pour lui offrir la succession de Charles de Bériot. La proposition fut agréée. C'est ainsi que Léonard se fixa définitivement à Bruxelles, qu'il ne quitta qu'en l'année 1866 pour venir habiter Paris.

En cette période de i853 à 1866, des voyagesnombreux sont encore à signaler. Ses fonctions de professeur au Conservatoire ne l'empêchent nullement d'aller cueillir des lauriers à l'étranger. Dansles années 1854 ^t i855, ce sont des tournées en Belgique et dans le nord de la France qui mettent encore davantage les noms de M. et M™^ Léonard en vedette. Une distinction toute particulière vient récompenser les travaux de Léonard en tant que professeur et virtuose : Sa Majesté le roi des- Belges lui confère la décoration de l'ordre de Léopold (février i856). Une suite de séances données en Hollande dans le cours du mois de mars de la même année, notamment à La Haye, au

concert de la Diligentia, amène un des critiques de cette ville à exprimer en ces termes son avis sur le talent du violoniste : « Organisation artistique par excellence, qui allie la fermeté à la grâce, la vigueur à la plus suave délicatesse, un sentiment exquis à une grande force d'expression et qui toujours se contient dans les limites du beau et du vrai, au delà desquelles commencent les tours de force, mais où finit l'art ».

Une grave maladie oblige Léonard, en l'année i857, à se rendre aux eaux de Kreutznach, où il est retenu tout l'été. Il n'est même pas encore complètement rétabli au début de l'année i858, puisque M"'^ Léonard se fait entendre seule à la Société philharmonique de Bruxelles ; on loue la pureté de sa méthode et l'élégance de son style. Ce ne fut qu'en avril i858 qu'il parut à Mons pour la première fois depuis son retour à la santé et, au mois de mai suivant, à Bordeaux. Neuf concerts, donnés à Copenhague, Stockholm et Christiania, dans lesquels les deux grands artistes sont fêtés, constituent le bilan artistique de l'année 1859. Il ne faut cependant pas oublier de signaler, au mois de novembre de la même année, l'apparition d'un ouvrage scolastique pour le violon, qui renferme des ressources nouvelles pour le doigté.

En dehors des concerts donnés en 1860 dans le Nederland, — à Caen, où M. et M""^ Léonard re- (;oivent de la Société philharmonique du Calvados les diplômes d'associés, — en 1861 à Mons, à Douai, — en 1862 au Théâtre des Arts à Rouen, où Léonard joue sa Symplionic militaire, — puis à

Reims, où les deux grands artistes sont acclamés, nous ne voyons à relater, dans l'année i863, que la lettre adressée par Léonard au directeur du Gîiide musical de Bruxelles le 23 octobre i863. Cette lettre touchant à l'un des points les plus intéressants de la carrière du virtuose-compositeur, il nous a paru utile de la reproduire in extenso, afin de pouvoir faire connaître notre sentiment sur les idées exprimées par celui qui l'écrivit :

Mon cher Schott,

Je lis dans une correspondance du Guide musical du 22 octobre courant que, dans le compte rendu d'un concert donné au Palais de Cristal, les journaux ont vivement critiqué Vieuxtemps pour n'avoir fait entendre que des morceaux de sa composition. Permettez-moi d'exprimer mon étonnement au sujet de l'idée qui a dû inspirer les observations des journalistes anglais en question et dont le public, en général, ne me semble que trop imbu déjà. Pourquoi reprocher à Vieuxtemps de jouer ses œuvres? Son talent de composition pour le violon est assez bien établi pour que tout le public se puisse féliciter d'avoir à juger ime des productions nouvelles de notre célèbre compatriote. Vieuxtemps ne s'en tient pas exclusivement à ses compositions; tout le monde sait qu'il a fait entendre souvent les concertos de Beethoven, de Mendelssohn, de Viotti, les sonates de Bach et de Tartini. Il serait temps, à la vérité, qu'on se décidât à distinguer entre un virtuose qui ne vit que sur la musique des autres et fattiste véritable qui produit lui-même. Le premier violoniste venu, qui exécute passablement les concertos de Beethoven et de Mendelssohn ou quelques sonates de Bach, est immédiatement classé à côté des maîtres du l'iolon.

Vous avez entendu, cette année, au concours du Conservatoire, le jeune Hermann Sternberg jouer le Çotieerto de Mendelssohn d'une manière remarquable ; est-il un maître pour cela? Non, c'est un enfant, mais un enfant qui, un jour, je l'espère, deviendra un artiste, si on ne le gâte pas par des éloges anticipés. Mais, avant d'avoir approfondi le caractère et le génie des grands maîtres et d'interpréter leurs œuvres avec la science du style et le tact des nuances qu'elles exigent, avant de savoir composer h plus petit concerto avec orchestre, que d'années d'études encore !

Franchement, si Joachim, David ou Alard venaient à Bruxelles, je voudrais entendre leurs concertos et non ceux de Beethoven et de Mendelssohn, que tous nous avons entendus cent fois. Je sais bien qu'il y a beaucoup de virtuoses qui ne demandent qu'à passer pour de grands artistes, et, à l'aide des tendances du public et de la critique, que je viens de signaler, ils y réussissent aisément en se hissant sur les piédestaux de Beethoven, de Mendelssohn et de Bach. Quand on. leur demande pourquoi ils ne composent pas eux-mêmes des concertos, ils répondent : « A quoi bon? nous ne ferons jamais aussi bien que Beeihovev. et Mfindelssohn. » Nous connaissons cette réponse depuis longtemps ; le renard de La Fontaine n'en a pas gardé le brevet.

Si Viotti, Rode et Spohr avaient dit : « Nous ne ferons jamais aussi bien que Corelli et Tartini », ils ne nous auraient pas donné leurs concertos. Certes, il n'y pas de comparaison à faire entre Corelli et Tartini d'un côté, et Beethoven et Mendelssohn de l'autre, mais, malgré la beauté des deux concertos de ces grands maîtres, je ne repousse pas non plus et je désire aussi entendre les concertos de Bériot, Vieuxtemps, Alard, David, Joachim, Wieniawski et Ernst, surtout exécutés par eux-mêmes.

Les virtuoses qui, crainte de porter om-brage aux concertos de Beethoven et de Mendelssohn, gardent leurs plumes dans le fourreau d'une pure et modeste virginité, ce\ix-là ont dû être heureux et fiers de lire dans vos colonnes

l'extrait des journaux anglais qui vous a valu cette tartine !

Agréez, mon cher Schott, etc.. H. Lèoxard.

Nous regrettons de ne point partager l'opinion de Léonard. La plupart des virtuoses qui ont des aptitudes pour la composition écrivent des œuvres quelquefois intéressantes et pratiques pour leurs instruments, mais le plus souvent déplorables ou nulles au point de vue musical. Nous préférons entendre nombre de fois les beaux concertos écrits par des maîtres tels que Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Saint -Saëns, Brahms et d'autres, que d'être forcé de subir l'audition d'œuvres se recommandant seulement par leur côté scolastique, mais ne possédant ni élévation, ni maîtrise. Les virtuoses-compositeurs, recueillant ovations et encouragements après l'exécution parfaite et prestigieuse de leurs élucubrations, ne veulent pas comprendre que les applaudissements ne visent que l'interprète; ils perdent toute notion de la valeur de leurs œuvres, se croient les égaux des plus grands compositeurs et ont des tendances à ne plus faire entendre en public que les pages émanées de leur plume. Quel supplice alors pour l'auditeur réellement musicien, qui n'attache aucun prix aux acrobaties sur la quatrième corde ou aux harmoniques sur la chanterelle ! Prenons comme exemple, si vous le voulez bien, Delphin Alard, que cite précisément Léonard, qui fut un excellent professeur au Conservatoire de Paris et dont le jeu avait un charme si particulier. Pensez-vous que ses compositions

sur Anna Bolcna, Linda di Chamouny, Norma, la Favorite, ses fantaisies, tarentelles, villanelles, ses •concertos, son quatuor pour cordes aient une valeur qui s'impose? Qui connaît aujourd'hui les compositions d'Alard, sinon les élèves qui travaillent ses études ou son Ecole du violon? Avouons donc qu'Alard, comme tant d'autres virtuoses, n'a produit que des pages pour son instrnment, qui, sans nul doute, sont étudiées avec fruit ■par ceux qui pratiquent le violon, mais qui ne sauraient figurer sur le programme d'un concert. D'autres exemples beaucoup plus récents pourraient être cités, mais il faut éviter les personnalités. Ce que l'on pourrait recommander aux grands virtuoses, c'est de ne point s'en tenir à l'exécution en public de concertos de longues dimensions, écrits par les maîtres et trop entendus. Il leur serait facile de choisir, parmi les •œuvres de ces derniers, des pages de proportions plus modestes, absolument musicales et ravissantes. Nous connaissons nombre de dilettanti qui les préféreraient aux premiers. La monotonie, que signalait Léonard dans sa lettre du 23 octobre i863, serait ainsi écartée.

A partir de l'année 1864, on commence à lire •dans les revues du temps que Léonard organise des séances de musique de chambre. C'est ainsi qu'en mai 1864, il exécute avec d'excellents partenaires, à la Société de la Grande Harmonie à Anvers, le Dixième Quatuor à cordes de Beethoven et le Trio •en si bémol pour piano, violon et violoncelle du même maître. On entre dans la période où le public, devenu plus musicien, réclame de la part

des artistes des œuvres sérieuses, à la place de fantaisies plus ou moins brillantes, d'arrangements plus ou moins réussis sur les opéras en vogue. Le 7 juillet de la même année, M. et M^^^ Léonard se faisaient entendre pour la première fois à Bade^ avec le concours de M™^ Viardot, qui chanta superbement le Roi des Aulnes de Schubert et un Lied de Schumann.

Dans le cours du mois de mars 1866, M™^ la comtesse de Liedekerke-Beaufort, en son hôtel des Champs-Elysées à Paris, présente son compatriote Léonard à l'élite de la société parisienne. L'exécution des deux merveilleuses sonates pour piano et violon de Robert Schumann par le grand violoniste et M'"'" la comtesse de Mercy-Argenteau (i), née princesse de Chima}^ soulève une véritable tempête de bravos. Le lendemain même,, il joue, chez cette dernière, la Berceuse de Reber devant un unique auditeur, Lamartine, qui lui fit redire cette gentille page du maître français. Le goût s'épure, et l'on constate avec joie, sur les programmes des concerts intimes ou publics, l'apparition des grands oeuvres de musique de chambre écrites par les maîtres. Les succès remportés par Léonard dans ce monde des arts devaient l'inciter bientôt à quitter Bruxelles pour venir se fixer à Paris. Déjà, en avril 1866, à l'occasion d'un concert de charité donné à Bruxelles, dans lequel Léonard exécutait plusieurs morceaux de sa com-

(i) Mme la comtesse de Mercy-Argenteau est l'auteur d'une Esquisse critique sur le compositeur russe César Cui. (Librairie- Fischbacher, Paris, 1888.)

position, on faisait allusion à son changement de résidence. Cependant, au cours du mois de septembre suivant, les journaux annonçaient que Servais et Léonard, dont la démission de professeurs au Conservatoire de Bruxelles avait produit une grande sensation, venaient de la retirer sur les instances du ministre de l'intérieur de Belgique, qui. pour arriver à ce résultat, avait cru devoir imposer un sacrifice au budget. Mais ce n'était qu'une fausse espérance ; dans les premiers jours de novembre 1866, Léonard donnait, en effet, sa démission et quittait Bruxelles pour aller s'établir définitivement à Paris, où l'attiraient tant de sympathies pour lui et sa femme.

La mort de son ami Servais, l'éminent violoncelliste, survenue le 26 novembre 1866, l'avait fort affligé; puis les conditions de la vie d'artiste à Bruxelles n'étaient pas brillantes par suite du surenchérissement des objets de première consommation et de la modicité du prix des leçons. D'autre part, les relations qu'il avait par sa femme avec M^^ Viardot entraient pour beaucoup dans la détermination qu'il avait prise de s'expatrier pour aller habiter la capitale des arts. Toutefois, ce ne fut pas sans un serrement de cœur qu'il abandonna Bruxelles, où il avait conquis de grandes affections. Il s'était lié tout particulièrement avec la famille Kufferath, dont le chef Ferdinand, professeur de contre- point et de fugue au Conservatoire, avait composé des œuvres estimables dans le style classique et avait été à Bruxelles l'initiateur de la musique de chambre. Il ne se passait pas de semaines sans que, dans ses salons, on ne se réunit

pour exécuter les œuvres des maîtres. Léonard tenait la partie de premier violon, Ferdinand Kufferath celles de second violon ou d'alto. Servais y apparaissait de temps à autre ; mais ce n'était point un passionné de la musique de chambre, et il disait souvent : « Je n'aime pas la musique dans laquelle je ne puis prendre hautement la parole ». Il était surtout un soliste. M™^ Léonard se souvient encore avec émotion des heures charmantes passées en la compagnie des membres de cette famille, qui, tous musiciens, rappelaient un peu la dynastie des Bach; elle fut la marraine de l'une des filles de Ferdinand et elle avait un penchant pour l'un des iils, Maurice, l'un des critiques les plus remarquables dans l'art musical, surtout en ce qui touche à l'œuvre de Richard Wagner, qui dirige avec une si grande compétence le Guide nuisical, devenu, selon l'expression de Hugo Riemann : « le meilleur organe musical progressiste rédigé en langue française (i) » et qui est aujourd'hui l'un des directeurs du théâtre royal de la Monnaie.

Au moment même du départ du maître pour Paris, ses élèves tant anciens que nouveaux organisèrent une manifestation des plus flatteuses à son égard. Ils lui offrirent une superbe couronne en or portant cette inscription : « Les élèves du Conservatoire de Bruxelles à leur célèbre et regretté maître Léonard ». Son professorat avait duré dix-sept années.

(i) Dictionnaire de musique de Hugo Riemann. Traduction française de Georges Humbert, avec augmentations. (Page 43i.) Perrin et C'e, éditeurs, Paris, 35, quai des Grands-Augustins.

Dès leur arrivée à Paris, en décembre 1866, M. et M'^e Léonard se font entendre au Cercle de la librairie, imprimerie et du commerce de musique. Mais ce ne fut réellement que le 19 mars 1867 qu'eut lieu leur début, un début sensationnel, dans un grand concert à orchestre à la salle Herz, avec le concours de Pasdeloup et de son orchestre. Les plus marquantes personnalités artistiques avaient tenu à assister à cette séance, et, au premier rang, on remarquait Berlioz, Gounod, Stéphen Heller, Léon Kreutzer, Damcke, Massart, Seligmann. La Revue et Gazette musicale de Paris consacra, en première page, un article des plus élogieux à Léonard et à sa femme, qui recueillirent de nombreuses marques de sympathie après l'interprétation de chaque morceau.

A la fête de Sainte-Cécile, le 22 novembre 1867, l'orchestre Pasdeloup exécutait à l'église Saint- Eustache la superbe Messe en ré de Beethoven, et Léonard s'était chargé du solo du Beuedictus, qui jette de si ravissantes broderies sur l'ensemble vocal et orchestral.

Une occasion de se présenter plus efficacement devant le grand public parisien lui fut oiSerte par Pasdeloup. Au deuxième Concert populaire du 5 janvier 1868, l'exécution magistrale de son Quatrième Concerto le fit acclamer par les auditeurs réunis ce jour-là au Cirque Napoléon. Il sera peut-être intéressant de relater quelles étaient les œuvres inscrites au programme de ce concert populaire de musique classique : Ouverture de Fidelio en vii majeur, Beethoven ; Symphonie en mi bémol, n» 53, Haydn; Adagio, Gounod; Concerto

pour violon, Léonard; Ouverture de la Mer cabne, première audition, Mendelssohn; Invitation à la valse (orchestrée par Berlioz), Weber.

Pendant les années cruelles 1870 et 1871, la musique abdique forcément. La guerre néfaste aux peuples, aussi bien aux vainqueurs qu'aux vaincus, met un temps d'arrêt à toutes les entreprises artistiques, et le bruit du canon est le seul qui domine en cette période de la guerre fratricide entre Allemands et Français. Les théâtres ferment leurs portes, les salles de concerts sont désertes, les revues musicales cessent de paraître et, parmi les artistes, les uns, plus fortunés, fuient, comme Gounod, vers des contrées où règne la paix, d'autres, moins heureux, sont forcés de subir les horreurs physiques et morales inhérentes à ces temps troublés.

M. et M^e Léonard ne purent reprendre leurs cours qu'au mois d'octobre 1871, et, le mois suivant, le grand virtuose prêtait son concours à un concert que donnait la Société chorale de Saint- Quentin et dont le produit était destiné à ériger un monument à la mémoire des soldats morts pour la patrie.

Au début de Tannée 1872, Léonard prend une part des plus actives aux quatre concerts que donne Saint-Saëns à la salle Pleyel en janvier et février. En dehors de Saint-Saëns et de Léonard, les artistes qui les secondent en ces très intéressantes assises musicales sont Turban, Van Waefelghem et Tolbecque.

Puis, en 1873, ce sont des séances avec Lebouc et M™e Montigny-Rémaury et, aussi, des tournées qu'il accepte de faire dans la plupart des villes de France, sous la direction Ulmann, avec Alard, Sivori, Franchomme, Jaëll, Vivier, M^^^ Marimon, Marie Cabel, etc., tournées qui furent si fructueuses, qu'elles se prolongèrent l'année suivante.

Pasdeloup avait toutes les audaces ; non content de chercher à faire apprécier les grands maîtres de l'art classique, il entreprend, dès 1864, une campagne en faveur de Richard Wagner, en jouant à ses Concerts populaires, d'abord timidement, puis avec plus de hardiesse, l'ouverture du Vaisseau-Fantôme, le prélude de Loliengrin, l'ouverture de Jannhdîiser, des fragments de Lohengrin, chantés par Capoul, l'ouverture de Rienzi, etc. Puis il introduit peu à peu sur ses programmes, à côté des œuvres de Schumann, Mendelssohn, Raff, Rubinstein, Lachner..., celles des jeunes compositeurs français. Il est peut-être moins bien inspiré lorsqu'il fait jouer par tous les instruments à cordes des fragments des quatuors de Haydn, Mozart, Beethoven, ou le Septuor de Beethoven, ou encore la Canzonetta du quatuor op. 12 de Mendelssohn. Il ne l'est pas davantage, quand il fait exécuter à l'un de ses concerts, en février 1874, le Quintette pour piano et cordes de Robert Schumann et le Menuet de Boccherini par Jaëll, Léonard, Sivori, Colblain et Franchomme : non pas que ces oeuvres ne soient parfaites, mais elles ne doivent pas être transplantées du milieu pour lequel elles ont été écrites en un vaisseau trop vaste, où disparaissent en majeure partie les

qualités qui les distinguent. Le Quintette de Schumann et le Menuet de Boccherini, présentés par des artistes de grande valeur aux Concerts populaires, ne pouvaient qu'avoir un retentissant succès. Toutefois, les critiques sérieux constatèrent, non sans raison, que les applaudissementsauraient été donnés sans réserve, si la musique de chambre n'avait pas plutôt à perdre qu'à gagner en se produisant dans le vaste amphithéâtre du Cirque.

Une des familles que Léonard fréquentait plus particulièrement à Paris était celle de M^e Clara Pfeiffer. C'est ainsi qu'à une soirée musicale donnée par cette dernière en décembre 1874, il fait connaître une œuvre nouvelle de lui, un badinage intitulé : Sérénade humoristique à l'espagnole pour trois violons, avec accompagnement de piano. La province en avait déjà eu la primeur ; car elle avait été exécutée avec succès par Léonard, Sivori et Alard dans toutes les villes qui composaient l'itinéraire de la tournée Ulmann.

Passant rapidement sur les années 1875 et 1876,. dans lesquelles il n'y a presque à constater que la part prise par notre grand artiste aux concerts Lebouc etjaëll, nous le retrouvons en 1877 à la salle Pleyel, faisant applaudir la Sonate à Kreutzer avec Mme Szarvady, puis le triple Concerto de- Bach en ré pour piano, flûte et violon, avec M™e Szarvady et M.Taffanel, enfin, à la salle Erard, où est exécuté le superbe Quintette de Schumann; pour piano et cordes (M^e Montigny-Rémaury, MM. Léonard, Turban, Godard et Hollmann).

Dans un des concerts donnés par M™^ Mon-

tigny-Rémaury en mars et avril 187g, Léonard joue La Folia de Corelli avec un brio remarquable; puis il prête, dans la même année, son concours à l'un de ses compatriotes, le remarquable violoncelliste Joseph Servais, qui avait organisé une séance à la salle Pleyel.

La gloire du grand maître symphoniste Johannès Brahms n'avait pas, à cette époque, dépassé un cercle restreint. En France, ses compositions étaient peu connues et, en Allemagne, elles étaient discutées. Il en avait été de même pour l'œuvre de Robert Schumann, et il en sera toujours ainsi tant qu'existeront les moutons de Panurge. Mais l'une des obstructions les plus considérables qui se soient produites à l'égard du maître de Hambourg est venue de Bayreuth. Wagner avait attiré à lui et hypnotisé des artistes qui ne voyaient et ne pensaient que par lui. L'éclat du soleil, qui illuminait alors la petite ville de Bavière et qui, de là, rayonnait sur le monde entier, empêchait de distinguer les astres voisins. Dans l'entourage direct de l'auteur de Parsi/al, on ignorait pour ainsi dire tout ce qui n'était pas sa musique. M'"'' Cosima Wagner elle-même n'a-t-elle pas déclaré, au moment de la mort de Johannès Brahms, qu'elle ne connaissait pas une de ses œuvres? Aussi n'est-il pas étonnant de voir un des séides de Wagner déclarer en l'année 1880, dans les Bayreuter Bldtter, que « Brahms n'avait pas le moindre talent !» Ce personnage n'était autre qu'un certain Joseph Rubinstein, pianiste né à Staro Constantinovv (Russie), qu'aucun lien de parenté ne réunissait aux deux frères illustres

Antoine et Nicolas Rubinstein. Il s'était confiné dans l'admiration exclusive de l'œuvre de Richard Wagner et avait fait de nombreuses transcriptions pour piano de ses grands drames. L'intimité dans laquelle il avait vécu avec le réformateur de l'opéra l'avait rendu absolument intransigeant (i). Son appréciation n'a donc aucune valeur, mais elle indique bien le sentiment que l'on professait dans certains milieux, inféodés à Wanfried, à l'égard du merveilleux musicien qu'était J. Brahms.

Eh bien, au moment même où Joseph Rubinstein formulait contre Brahms la diatribe indiquée ci-dessus et accompagnée de beaucoup d'autres, Léonard commençait à divulguer en France son œuvre splendide; il en fut un des premiers pionniers. Le 8 mars 1880, il met en évidence, à la salle Pleyel, avec M^^e Français, une des belles sonates écrites par le maître pour piano et violon. Le 6 avril suivant, dans une nouvelle séance exclusivement consacrée aux œuvres de Brahms, le Quatuor à cordes en la mineur, le Deuxième Quatuor pour piano et cordes, en la majeur (op. 26), et une des trois sonates pour piano et violon sont interprétés par M™*' Français, MM. Léonard, Loys, Van Waefelghem et X.... Ces merveilleuses compositions émerveillèrent déjà certains critiques et amateurs, qui en admirèrent le style personnel, puissant, l'admirable écriture. Du reste, l'œuvre

(i) Joseph Rubinstein s'est suicidé à Lucerne le i5 septembre 1884, un peu plus d'une année après la mort de son Dieu Richard Wagner.

du successeur de Beethoven et de Schumann n'a fait que grandir dans le monde entier.

Les renseignements sur la vie de Léonard dans la dernière période de sa vie (i88i-i8go) sont rares. On sait seulement qu'il continua à résider à Paris, se livrant de plus en plus à la musique de chambre avec des artistes tels que Sivori, Alard, Jacquard, Fischer, Hollmann, Friederich, etc., et donnant un plus grand essor au professorat. Le nombre des élèves qu'il a formés soit à Bruxelles, soit à Paris, est considérable. Citons au hasard Alard, Vizentini, Friederich, Musin, Van Marck, Schmidt, Schradick, Hartog, Iburg, Buziau, Van Eiken, Consolo, Tabarowski, Langenbach, Vivien, Groves, Leenders, professeur à Hasselt, Jehin-Prume, Jokisck, Barwolf, Raymond, professeur au Conservatoire de Genève, Dongrie, professeur au Conservatoire de Mons, Book, Beyer, professeur au Conservatoire de Gand.... Parmi les plus récents, il faut citer celui qui fut son élève préféré, qui sera peut-être un jour le chef de l'école française de violon, Henri Marteau. Il a hérité des grandes qualités de son illustre maître et.... du violon dont ce dernier se servait de préférence dans les grands concerts, un superbe Magini, possédant les sons puissants et veloutés de l'alto.

Léonard, assez éclectique dans ses jugements sur les compositeurs, avait quelquefois des « emballements », dont il revenait du reste assez facilement, lorsqu'il s'apercevait qu'il avait fait fausse route. Parmi les modernes, les maîtres auxquels il resta fidèle jusqu'à la dernière heure furent Schu-

mann et Brahms en Allemagne, Saint-Saéns et Fauré en France.

Le 6 mai i8go, en son domicile de la rue Condorcet, Léonard mourut, enlevé par une bronchite capillaire, dont il n'avait ressenti les premières atteintes que quelques jours avant; il s'éteignit doucement, presque sans souffrances, étiquetant même, quelques heures avant sa fin, tous ses instruments de musique, avec l'indication de leur provenance et de leur valeur.

Ainsi disparut un artiste appartenant à la rare catégorie des virtuoses, dont toute la vie fut un exemple de probité et d'amour profond pour son art.

Nous n'avons pas connu Léonard ; mais le dessin qu'a fait de lui Arry Scheffer et que possède sa très digne et aimable veuve semble éclairer sa figure d'un jour complet; il révèle non seulement les traits extérieurs, mais encore la beauté de son âme, la grandeur de son cœur. Le peintre qui a laissé une image si profondément vraie et puissante de Talleyrand, une des belles toiles desgaleries du château de Chantilly, ne pouvait que nous donner, même par un simple dessin au fusain, la représentation exacte du grand artiste. Du reste, le peintre avait avec le virtuose des relations assez suivies, qui s'étaient nouées chez les Viardot. A une certaine époque, Léonard ne laissait pas s'écouler une journée sans aller frapper à la porte de l'atelier de la rue Chaptal, où Ary Scheffer était heureux de s'entretenir avec lui de l'art musical, qu'il cultivait quelque peu, puisqu'à l'exemple d'Ingres, il jouait du violon.

Le portrait est vivant : tête puissante aux traits accusés, en lesquels se retrouvent les signes distinctifs du type héréditaire de sa race ; regards perçants et en même temps enveloppés de douceur; cheveux longs portés en arrière et laissant le front dégagé; enfin, la barbe en collier encadrant la figure, avec la barbiche et la moustache. Ajoutez à cela la forte carrure, et vous aurez l'aspect assez exact de celui dont nous venons de retracer la vie.

Comme Vieuxtemps, Léonard a incarné en lui, avec une remarquable puissance, le caractère du violoniste de cette école belge qui a fourni et fournira encore tant de sujets remarquables. Ysaye, Remy, Armand Parent, Marsick, Ten Hâve et, nous ajouterons, Henri Marteau, bien que de nationalité française, en sont aujourd'hui les plus nobles représentants. Dignes de leurs aînés, ils possèdent cette belle vertu de la persévérance, qui est un des biens les plus précieux pour celui dont l'ambition consiste à élever son art jusqu'aux cimes les plus élevées.

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