‹ Médaillons contemporainsChapitre 23 sur 35 · LÉONARD (HUBERT · texte numérisé non relu

LÉONARD (HUBERT

I A petite maison, presque enfouie sous le feuillage des grands arbres, se trouve à quelques pas de la forêt de Saint-Germain, avenue de Poissy, à Maisons-Laftitte. Nous poussons la porte à claire-voie servant de clôture au jardinet précédant la modeste villa; quelques larges feuilles aux teintes dorées par l'automne tombent autour de nous, le sable crie sous nos pas. Au haut du perron apparaît une figure encadrée de beaux cheveux blancs, que l'on dirait détachée d'une toile du xviiP siècle : un portrait de marquise avec un bon regard franc et joyeux, dont les ans n'ont pas éteint l'acuité. Telle est la silhouette aimable de M™^ Léonard, la veuve du regretté et célèbre violoniste, qui fut elle-même une cantatrice de talent et se fit apprécier dans les grands concerts sous son nom de famille, Antonia Sitches (i) de Mendi. Ce petit coin est pour elle, après les nombreuses tournées et les triomphes d'antan, le domaine du repos et de la tranquillité, auquel nous

(i) C'est par erreur que la plupart des biographes ont écrit Sitcher au lieu de Sitches.

aspirons presque tous sur le tard de la vie, lorsque l'irrésistible envie nous prend de fuir la vaine et amoindrissante activité des grandes villes. Une amie commune, à qui nous avions exprimé le désir •de faire revivre le profil si noble de Léonard, avait ménagé l'entrevue.

Aussitôt que nous avons pénétré dans la petite demeure {paj'va domus, magna guies), nous nous sommes mis en contact avec des souvenirs de la grande famille des Garcia, à laquelle M™^ Léonard est apparentée. Elle est, en effet, la propre nièce de M™^ Garcia, née Sitches de Mendi, femme du célèbre ténor et mère de Manuel Garcia, qui fut professeur au Conservatoire de Paris, de la Malibran et de M™^ Pauline Viardot, Voici les effigies très caractéristiques, reproduites photographiquement, du ténor Garcia et de sa femme, puis celle de la charmante Malibran en costume de Desdémone, d'après le portrait esquissé par Bouchot. Ces yeux de gazelle, cet oval pur et gracieux, ces longs cheveux flottants évoquent le souvenir -des belles stances d'Alfred de Musset :

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive. Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets; Quelqu'autre étudiera cet art que tu créais ; C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve. C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive. Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.

La mémoire de M™'' Léonard est des meilleures. Aussi, sur toutes ces familles Garcia et Viardot, aurions-nous pu récolter nombre de souvenirs

intéressants. Mais le but de notre pèlerinage à la :gentille villa de Maisons- Laffite était de recueillir sur le regretté Léonard des renseignements qui nous permissent de retracer rapidement sa vie. Les voici tels qu'ils nous furent livrés par sa très affable veuve. Nous ne sommes ici que son secrétaire, et nous devrions écrire, à la fin de cette biographie : « Pour copie conforme ».

Hubert Léonard, né à Bellaire, près Liège (Belgique), le 7 avril 1819, était fils d'un brave paysan, qui, à son métier de cordonnier, joignait les professions de ménétrier d'abord, puis d'organiste à l'église de Bellaire. La mère avait fort à faire en s'occupant du ménage; elle n'avait pas moins de onze enfants. Un seul, parmi eux, fut un véritable artiste, Hubert Léonard. Dès l'âge de huit ans, son père commença à lui donner des leçons de violon; mais, s'apercevant bientôt que ses conseils n'étaient plus suffisants, il le confia à un excellent artiste de Liège, Auguste Kouma, attaché à l'orchestre du Grand-Théâtre. De ]3ellaire à Liège, il n'y avait pas moins de trois lieues, ■que le père entreprenait à pied, trois fois par semaine, pour y conduire son enfant ; souvent, il le portait dans ses bras, afin de lui épargner la fatigue ; car la route était longue à l'aller et au retour. Ce petit épisode nous remet en mémoire les jeunes années de Théodore Dubois, qui, pédestrement, se rendait de Rosnay, son pays natal, à Reims, pour y recevoir des leçons d'harmonie de M. Louis Fanart, ancien élève de Lesueur. Mais l'enfant grandissait ; il avait neuf ans. On devait éviter la lassitude du voyage, une grande perte de

temps. Le père se décida à le placer en pension chez un cousin, boulanger à Liège. Celui-ci le prit moyennant le prix modique de 25 centimes par jour; il se rattrapait en lui faisant porter, dès l'aube, le pain à ses clients. C'était un esclavage qu'il subissait avec peine, mais il savait que c'était le seul moyen de rester à Liège pour faire ses études primaires à l'Athénée et, surtout, pour continuer à prendre les leçons fructueuses de Kouma. Ce fut au Grand-Théâtre de Liège, où M. Duvinage, le beau-père de Théodore Dubois, conduisait l'orchestre, que le jeune Hubert donna son premier concert. M. Duvinage l'avait pris en affection et ne l'appelait jamais que son fils. Le succès obtenu dans ce premier concert et les suivants mirent son nom en vedette. Aussi ne se souciait-il plus de porter les petits pains à la pratique !

Une occasion favorable se présenta pour lui de quitter Liège et de s'engager dans une meilleure voie pour son avenir. Les familles Orban et Francotte l'adressèrent, en l'appuyant très particulièrement, à un M, Osmonde, qui habitait Paris et était l'ami d'Habeneck. Le célèbre professeur du Conservatoire, qui avait contribué à la formation définitive de la Société des Concerts en 1.828, l'admit dans sa classe le 7 juillet i836, aussitôt après lui avoir entendu exécuter sa Grande Polonaise pour violon et orchestre. Comme il fallait vivre, Léonard entra d'abord à l'orchestre des Variétés, passa de là à l'Opéra-Comique et enfin fut reçu à l'Académie royale de musique avec la protection d'Habeneck, qui avait été frappé de

l'habileté avec laquelle son jeune élève déchiffrait. Les appointements étaient maigres — neuf cents irancs par an! — mais c'était le pied à l'étrier. Léonard arriva à l'Opéra à l'époque où brillaient Falcon, Damoreau, Dorus, Nourrit, Levasseur et, plus tard, Duprez. Il dut quitter le Conservatoire en juin iSSg, sans y avoir remporté les succès qui auraient pu faire présager son talent futur. A quelle disposition d'esprit faut-il attribuer l'indifférence avec laquelle un artiste, qui devait prendre plus tard une des premières places parmi les virtuoses de son temps, suivit les cours d'une école qui est la première étape de la route menant à la victoire? Peut-être à l'indépendance de son caractère, qui le portait à suivre inexactement les classes. Le plus souvent, au lieu de prendre le chemin du Conservatoire, il battait les buissons et allait sur les quais fourrager les boîtes des libraires étalagistes.

Un jour, il trouva mieux que l'Opéra et fut engagé par le directeur des Concerts de la rue Vivienne comme violon-solo aux appointements fixes de trois mille francs, — une petite fortune ! Dans ces concerts fut exécuté par lui le beau Concerto de Beethoven, qu'on entendait pour la première fois, croyons-nous, à Paris.

Son séjour sur les rives de la Seine se prolongea jusqu'en l'année 1844. ^^ passait son temps à donner des leçons et à exécuter des œuvres de musique de chambre avec divers artistes, notamment avec Onslow, qui lui dédia un de ses quatuors. Le violoniste Artot, âgé seulement de quelques années de plus que Léonard, brillait

alors dans tout son éclat (i). Après l'avoir entenda jouer dans un grand concert, le jeune enthousiaste s'écria : « Moi aussi, je me produirai en public en France et à l'étranger ! )i II partit, en effet, en cette année 1844 pour se rendre à Liège d'abord, puis à Leipzig, où il exécuta au Théâtre des Variations de sa composition sur un thème d'Haydn. Si l'on consulte les journaux de l'époque, on apprend quelles étaient les qualités mises à l'actif de Léonard : une grande ampleur de son, le brillant du staccato, la distinction du style. Peu de temps après, on le présenta à Félix Mendelssohn, qui l'accueillit avec une rare bienveillance. Mais ce fut surtout à Soden, petite ville de bainssituée sur les contreforts des belles montagnes du Taunus, près de Francfort, que sa liaison avec Mendelssohn s'accentua et se changea bientôt en véritable amitié. L'auteur du Songe d'une nuit d'été' lui fit travailler la composition, et, comme repos, les deux amis faisaient d'interminables parties d'échecs. A Francfort, Léonard joua le beau Concerto de violon de Mendelssohn ; le maître lui remit, comme marque de son contentement, un des premiers exemplaires imprimés, avec dédicace, que possède aujourd'hui M. Gustave Fridrich.

Infatigablement, le virtuose poursuit ses pérégrinations artistiques, qui lui rapportent belle renommée. De Bonn, où il assista aux fêtes musi-

(i) Artot (Alexandre-Joseph Montagney), né à Bruxelles le 25 janvier i8i5, mourut, ayant atteint sa trentième année, le 20 juillet 1845, à Ville-d'Avraj', prés Paris, Artot était le grandpère de la célèbre cantatrice Mme Artot de Padilla.

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