IV. — ŒUVRES EN PREPARATION
Prome'tliée, ode lyrique de Ch. Grandmougin, soli, chœur et orchestre .
Les Pauvres Gens, drame lyrique en trois actes, de Henri Cain.
Les Etoiles, opéra-ballet tiré des Contes du lundi d'Alphonse- Daudet.
Madame ROGER-MICLOS
NIGMATIQUE, troublant est ce gracieux buste de femme exposé à l'admiration de I^BSI^a tous dans la salle de Michel-Ange au Musée du Louvre. Marbre de l'école napolitaine du xve siècle! Et c'est tout. Nulle indication sur le personnage représenté, sur le sculpteur génial qui enfanta cette admirable tête. C'était l'époque où s'épanouissait la belle Renaissance italienne, où l'étude de l'antique inspirait aux Donatello, Brunellesco, Ghiberti et tant d'autres les chefsd'œuvre qui couvrent encore le sol italien. Devant la « porte de Crémone », qui lui sert de fond, le buste s'enlève si finement et si fièrement tout à la fois ! Les bandeaux plats des cheveux, dont la mode revient en cette fin du xix^ siècle, se partagent également et sont maintenus dans un délicat réseau qui enveloppe toute la tête. Bien particuliers sont les yeux fendus en amande, que l'on dirait empruntés à une madone bysantine. Voyez la finesse du nez, la petitesse de la bouche à ce point exiguë, qu'il semble à peine possible d'y cueillir un baiser, le menton d'un ovale tellement
pur, la gorge d'un modelé et d'un contour si pudiques !
Belle comme la jeunesse, séduisante comme le mystère ! Fille de la Joconde, elle a en partage cette fleur de beauté, sorte de parfum enivrant, émanant de l'âme italienne d'autrefois.
Avec sa frêle et délicate figure, elle est sœur de cette artiste dont nous avons entrepris d'esquisser la séduisante phj^sionomie, de la Toulousaine Mme Roger- Miclos.
Elle aussi, née au pays du soleil, possède ce charme inquiétant, mystérieux des portraits du divin Léonard. De tous les bustes ou images qu'elle a inspirés (et ils sont nombreux), celui qui donne le mieux la synthèse de l'artiste est le gracieux buste que fit d'elle Antoine Cariez en l'année 1890 et qui fut remarqué à l'exposition du cercle de l'Union artistique. N'est-ce pas là une de ces jolies têtes de la Renaissance italienne, qui arrête le regard et exerce une fascination irrésistible? Mais ce que le marbre ne peut rendre, ce sont la beauté des cheveux noirs, d'un noir d'ébène, couvrant une partie du front, et la flamme qui, par moments, illumine étrangement les yeux mi-clos, « dont on ne sait s'ils vont se moquer ou s'attendrir ».
C'est le Midi qui l'a vu naître, avons-nous dit : le le'' mai 1860, à Toulouse, dans cette ville qui fut le berceau de si belles intelligences artistiques. Si son père, qui était dans les affaires, n'avait aucun goût pour l'art, sa mère était, en revanche, musicienne d'instinct et ne pouvait qu'encourager les dispositions qui se manifestèrent, dès la plus tendre enfance, chez sa fille pour la musique.
En 1869, on confie l'enfant à une institutrice qui lui apprend les premiers éléments du clavier; après •quelques mois, les progrès furent si marqués, que les leçons de ce premier professeur devinrent insuffisantes. Aussi fut-elle placée en 1870 au Conservatoire de Toulouse, alors dirigé par M. Paul Mériel. Dans cet établissement, ses professeurs furent M"e Carol, depuis M^e Vincent-Carol, et Mme Mériel, femme du directeur. Dès la première année, elle pouvait exécuter le Concerto en sol mineur de Mendelssohn. Sa merveilleuse organisation se développait de jour en jour et lui permettait de remporter successivement les prix de solfège, de piano et d'harmonie. On doit noter ici un fait assez particulier : cette enfant, qui dévoilait des aptitudes étonnantes pour l'art musical, ne pouvait entendre une musique quelconque, les orgues à l'église, les sons du cor se répercutant au loin, sans en ressentir une impression de tristesse si profonde, que les larmes coulaient en abondance. Toulouse n'était plus un champ assez vaste pour lui permettre de développer son sentiment artistique et de gravir les derniers échelons du virtuose. Le 23 octobre 1873, la jeune Aimée-Marie Miclos était admise au Conservatoire de Paris dans la classe de Herz, à qui devait succéder bientôt M™e Massart (mai 1874). Ce fut, en réalité, sous la direction de cette dernière qu'elle perfectionna encore son jeu et obtint, en 1875, le deuxième accessit, en 1876, le second prix et, en 1877, le premier prix de piano. Dans l'année 1874 (le 3 décembre), elle était entrée dans la classe d'harmonie et d'accompagnement de M'"<= Dufresne; un deu-
xième accessit lui tut décerné en 1878. Une de ses aptitudes les plus remarquables était la facilité avec laquelle elle déchiffrait et réduisait au piano les partitions d'orchestre. Lorsque le premier prix de piano lui fut décerné en 1877, M. Wolff, un des membres du jury, fut frappé des qualités d'artiste dévoilées par cette pianiste et lui offrit un beau piano à queue des ateliers Pleyel- Wolff. Il n'en resta pas là ; il lui facilita les débuts si difficiles de la carrière.
La première fois qu'on l'entendit dans un concert à orchestre, ce fut à la Société nationale, où< elle exécuta un concerto de B. Godard. Puis les Concerts Pasdeloup, Colonne, Lamoureux lui ouvrirent leurs portes, trop heureux de donner au' public l'occasion déjuger le talent d'une virtuosede valeur. Au théâtre du Chàtelet, Colonne lui permit de se faire apprécier fort souvent; depuis l'année 1879, elle ne donna pas moins de seize auditions, dans lesquelles furent joués les concertos de Mendelssohn {sol mineur), de C. Saint- Saëns (deuxième et quatrième), de Schumann, de- Mozart {rc mineur), de Beethoven {ut et r^' mineur, mi bémolj, de Pierné, de Pfeiffer, de Liszt [Fantaisie)....
Chez Lamoureux, l'accès fut moins facile. Avec son tempérament autoritaire, le chef d'orchestre des Nouveaux Concerts se refusait à admettre les pianos Pleyel, que joue exclusivement M™^ Roger- Miclos; aussi dut-elle attendre un temps assez long avant de voir lever l'ostracisme.
En 1881, M^'^ Miclos épousait M. Roger, inspecteur au chemin de fer du Nord, qui était un fervent
de la musique. Ce fut une heureuse union, malheureusement trop courte, car il mourut dans l'année 1887.
Depuis, M™e Roger-Miclos s'est adonnée au professorat, mettant en pratique l'excellente méthode qu'elle tient de M™^ Massart ; son enseignement n'est pas immuable, absolu, et elle traite chaque élève suivant son tempérament. Cette tâche, à laquelle la majeure partie de sa vie a été vouée, l'a empêchée de se produire en public aussi souvent qu'elle l'aurait désiré; cependant, en dehors de Paris et de la France, la charmante artiste a entrepris plusieurs voyages en Suisse, en Belgique, en Espagne et en Angleterre; l'accueil a été toujours des plus bienveillants.
Sous des apparences un peu froides, elle cache une âme sensible à toutes les beautés, celles de la nature comme celles des beaux-arts. Elle lit beaucoup et est au courant de la littérature moderne. Sa nature repousse tout parti pris et la rend éclectique dans ses goûts, adorant Victor Hugo, Alfred de Musset, Théodore de Banville, Flaubert, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, Paul Bourget.... En peinture, ses admirations vont souvent à des œuvres émanant d'écoles absolument différentes. D'instinct, elle est coloriste, et, cependant, après s'être éprise d'un tableau d'Henner, elle ne sera pas moins enthousiasmée par une des grandes pages du fresquiste Puvis de Chavannes. La poésie qui s'en dégage la subjugue et l'enivre.
Les portraits et bustes qu'elle a inspirés sont assez nombreux. Nous donnons la préférence au
buste d'Antonin Cariez, déjà mentionné, qui occupe la place d'honneur dans son cabinet de travail. Un peintre, M. Peixotto, s'inspirant du portrait de M"e Récamier par David, l'a représentée étendue sur un sopha, recouverte d'une longue tunique blanche laissant voir les épaules, qui sont admirables, la tête avec le regard noyé, les pieds maintenus dans des sandales. L'œuvre est faible ; la ressemblance surtout laisse à désirer, comme, du reste, dans la petite toile signée : Henner, qui orne le salon. Ici, l'impression est triste, d'une tristesse qui donne une impression de l'au-delà. La tête, d'une blancheur exsangue, d'un contour ingrat et d'un pauvre dessin, apparaît au milieu d'une tache noire. C'est toujours le même effet produit par un artiste d'un talent original, mais qui se répète trop.
Le jeu de M™e Roger-Miclos est d'une grande correction; le mécanisme est impeccable. Possédant une volonté de fer. une ardeur que rien ne peut rebuter, elle a su vaincre toutes les difficultés de son art. A la première audition, l'impression qui se dégage serait, à côté d'un brio remarquable, une certaine froideur ; mais elle n'est qu'apparente, comme dans sa physionomie, qui s'anime sous l'impression d'une vive émotion. Ecoutez la exécuter telle ou telle page d'un de ses maîtres favoris, Robert Schumann : le Carnaval, les Fantasiestûcke, Kreisleriana... L'interprétation de ces pièces, où le maître de Zwickau a introduit une si grande variété de modes délicats, un sentiment poétique intense, des rythmes très particuliers et nouveaux, est d'une spiritualité charmante. Le coloris est
merveilleux ; les multiples nuances existant entre le forte et \e piano sont rendues avec une suprême délicatesse, grâce à un emploi intelligent des pédales et surtout à la compréhension parfaite de l'œuvre.
Pour elle, le roi du piano a été Rubinstein, qui a réuni à lui seul toutes les qualités de puissance, de charme, de haute compréhension artistique. (( En l'écoutant, dit-elle, on oubliait que c'était un pianiste. » Mot fort juste, puisque l'instrumentiste doit toujours disparaître pour ne laisser venir en lumière que la beauté de l'œuvre qu'il interprète.