LE BOSQUET DES POÉTESSES
Tout récemment les femmes eurent, elles aussi, leur congrès. Elles y ont beaucoup parlé et ont fait plus encore parler d'elles. Elles ont même été raillées selon l'usage, et fort spirituellement, par les malins de l'autre sexe. Quant à moi, avec ma candeur ordinaire, j'ai suivi tout ce qui s'est fait et dit en ces réunions « féministes » et môme il m'a semblé qu'en dépit de certaines exagérations ou étraa getés, l'esprit de ce congres était louable et équitable. Dans le «féminisme» comme en tout, il faut non pas approuver ou rejeter en bloc, mais tacher de faire la part du possible et de l'irréalisable. Vouloir réaliser l'égalité absolue entre l'homme et la femme, c'est de l'utopie, et une malfaisante utopie ; mais tendre à l'égalité dans l'échange, à Téquivalence dans la différence, c'est de la justice, outre que c'est du christianisme. Que la femme le sache bien : tout ce qui sera fait contre le mariage, contre la famille, contre la perpétuité de lamour, sera fait contre elle ; mais tout ce qui sera fait pour améliorer la condition matérielle de la femme et
pour l'élever dans la hiérarchie intellectuelle, sera fait non seulement pour la Femme mais aussi pour l'homme. Le pédantisme et la sécheresse ne tiennent pas du tout à la culture d'esprit, mais à des^ défauts et préjug-és natifs qu'enracine parfois une demi-instruction, mais que peut seule étouffer la vraie floraison de l'âme et de l'intelligence, car, ainsi que le disait si hien M"'^ de Staël : « Le mal des lumières ne peut se corriger qu'en acquérant plus de lumières encore». Délicieux être de chair et d'àme^ la femme ne remplit complètement sa destinée et ne donne tout son fruit (|ue si elle fait vivre et s'épanouir à la fois sa personne morale et sa personne physique. Entre ces deux épanouissements il n'y a nullement antithèse, mais au contraire harmonie. Donc, au nom même de l'amour et de la famille, afin de pouvoir un jour mieux comprendre les idées de son mari et mieux présider à l'éducation de ses enfants, et, dans le cas où elle ne se marierait pas, mieux accomplir pourtant sa niission et sa fin, la femme aussi hien que Thomme a droit au savoir, à l'art, à la poésie.
La poésie ! Qui lui interdit de la goûter ou même — j'arrive à mon vrai sujet — de la créer en vers ? Vainement on répétera avec moins de courtoisie ^ que d'exclusivisme le mot traditionnel : « La femnie inspire des vers, elle n'eii fait pas ». Gomme à peu près tous les apUorismes, celui-ci a sa part de vé-
rite et sa part d'exagération. Trop souvent, il est vrai, la femme s'adonne on s'abandonne à des vers d'une facilite déplorable ; elle cultive l'impropriété et la cheville plus encore que l'image et la rime, tellement que si les poètes en ce cas sont du sexe féminin, les poésies sont du genre neutre, et que Lamartine lui-même, si indulgent cependant pour ses admiratrices et imitatrices, mais inondé de leurs élu<nibrations intarissables, encombré de leurs manuscrits aux faveurs roses, aux rêves bleus, mais aux comparaisons ternes et au style incolore, s'écriait malgré lui : « Le féminin est terrible en poésie ». Terrible en effet, mais seulement parce que tant de femmes veulent faire œuvre de poètes avant d'avoir appris leur métier poétique. Mais celles qui prennent la peine de connaître et de posséder la technique du vers, en pratiquent bientôt le maniement avec autant de dextérité et de fermeté que l'homme. Sans doule^ certains genres semblent moins leur convenir que certains autres. Mais si la trame de l'épopée, par exemple, aura toujours je ne sais quoi de trop continu pour ces Pénélopesqui ne sont pas tenaces même en étant fidèles, le tissu de l'idylle ou de l'élégie, sous leurs mains souples et délicates, peut fleurir tour à tour en lis neigeux, en verveines odorantes, en roses sanglantes et éclatantes. Et ce travail subtil de fleuristes idéales n'est pas contrai i-e à leurs travaux
obligatoireSj puisqu'il peut se faire au foyer. Oui, sans sortir du foyer, sa vraie place, la femme peut entrer dans l'atelier des Muses, et pour elle la poésie semble être un dérivatif sans être une désertion de son rôle.
Aussi, dans cette revue des poétesses contem* poraines, je commencerai par celles qui ontdit surtout les pures et profondes tendresses du foyer. Mais ici, de peur d'être indiscret ou trop imparfait, — on sait que rien n'est plus difficile que de faire vm portrait de femme — je ne me permettrai pas des médaillons séparés et comme étiquetés, mais je me bornerai à l'esquisse légère et pour ainsi dire au pastel voilé et ombré. Dans le bosquet des poétesses, je ne pénétrerai qu'avec timidité et réserve, ne trouant qu'à demi l'obscurité du feuillage, ou, si elle exista, la pénombre de l'anonymat, , Ainsi, la jeune fille qui a signé un volume de vers du nom de Rosemonde Gérard porte^ maintenant qu'elle est femme, un nom glorieux et triomphant dans les lettres. Mais toutes les apothéoses de Cyrario ou de Y Aiglon ne me font pas oublier les grâces, les fraîcheurs et surtout les sincérités touchantes des Pipeaux (i). N'était-elle pas digne
(1) Lemerre, éditeur.
d'épouser l'existence d'iui grand poète, celle qui était déjà à ce point l'épouse de son àme ?
Toi, dont la robuste tendresse Me soutient, ô doux compagnon Des jours de joie et de tristesse, Je viens te demander pardon.
Ami, les femmes sont frivoles Et parlent sans savoir pourquoi...
Pardon de toutes les paioles Qui ne s'adressent pas à toi.
Les femmes, pauvres insensées, Ont Tesprit toujours en émoi...
Pardon de toutes les pensées Qui ne s'envolent pas vers toi.
Les femmes devraient être nées Rien que pour aimer ici-bas...
Pardon de toutes les années Où je ne te connaissais pas.
Jolis vers où^ dans la dentelle des strophes, court le ruban d'amour et de fidélité : et dites si dans la corbeille nuptiale on mit jamais plus suave et plus précieuse mousseline.
Elle sut y mettre aussi deux exquises offrandes la poétesse qui a écrit Le livrée de la fiancée^ puis Le livrée de l'épousée (i). Marie de Valandré y sait dire les chastes et secrets frissonnements de
(1) Lemerre, éd.
la jeune fille à la veille d'un redoutable et adorable inconnu, de la jeune femme aux premiers mois de la solution trouvée, de l'union rêvée. Et c'est là sans doute une chanson bien connue, et je dois noter même que l'auteur ne la rajeunit pas suffisamment parla nouveauté de l'expression, la personnalité du style. Ce qui, du moins, est personnel, c'est la voix à défaut des paroles, c'est l'âme dis > ting'uée qu'on devine sous la banale romance. Du reste, la femme aime autrement que l'homme; et^ par suite, les vers tendres écrits par elle, traduisant moins la passion que la communion, paraissent neufs, même après les vers éloquents de nos vibrants élégiaques :
Il me semble parfois que nous n'avons qu'une âme, Une âme pour nous deux. Ta vie est un flambeau, Et moi, fidèlement, je réfléchis ta flamme... Car je ne suis vraiment qu'un reflet de ton âme.
Si ramour-refietest celui delà femme lorsqu'elle songe à son mari, lamour-dévouement lui est non moins naturel lorsqu'elle songe à ses enfants. Le dévouement maternel, je le trouve à chaque page dans Chrysanthèmes (i) de Marthe Stiévenard. Tous les pétales en sont faits de renoncement et d'abnégation.
(1) Leinerre, éd.
Et je soufflai sur la chimère Dont j'avais si longtemps vécu.
Celte Marthe sans doute voulait être Marie. L'adoration, la contemplai ion, l'extase, tel était son rêve. Mais la réalité lit d'elle une ménagère, une nnère. Elle avait le regard fixé sur une auréole, sur une étoile, et voilà que cette étoile est devenue l'humble veilleuse sans cesse alimentée sur le sommeil d'un fils et d'une fille.
L'un après Tautre dans ma vie, Vous êtes venus. J'ai compris...
Vous deux, vous seuls! Et ma raison, Mon cœur, mon esprit ne connurent Qu'une pensée unique, et n'eurent Que vos berceaux pour horizon.
Mais ces berceaux môme sont visités par la poésie. On la croyait exilée, elle reparaît tout à coup ; et c'est quand on l'a, par immolation, désertée, qu'elle revient et se livre à nous. D'ailleurs, ainsi que le disait Georges Eliot, celte autre plume féminine qui était une plume de génie : « On ne peut pas toujours devenir une étoile au ciel, mais on peut toujours être unelan)pe dans la maison. »
Cette lampe d'amour et de sacrifice est la seule allumée pour l'auteur d'un volume de vers trop justement intitulé : Dans ma iiuitW. La femme qui
(1) Lemerre, éd.
l'a composé est, en effet, aveugle, complètement aveugle et aux trois quarts sourde. Mais la perte des sens est souvent un gain pour Tàme. Cette aveugle voit en dedans, cette sourde entend de mystérieuses mélodies. Plus la vie du monde lui est fermée, plus chez elle la vie du cœur ouvre sur des infinis de tendresse. Ecoutez les vers que cette mère adresse aux yeux de son enfant, car, sans avoir vu ces yeux, elle en devine la beauté et la douceur:
Tes yeux, tes grands yeux, Dieu me les envoie Pour me consoler de ceux qu'il m'a pris, Si beaux! que mon rêve en reste surpris, Et que mon orgueil a peur de sa joie...
Tes yeux, tes grands yeux couleur de pervenche Qui même en ma nuit mettent leur clarté, De mon cœur de mère ils sont la fierté, De mes yeux d'aveugle ils sont la revanche.
Ce sont là de fort beaux vers, et que la situation decelh) qui les écrit rend encore plus touchants, plus poignants. Le même volume en contient beaucoup d'autres, d'une inspiration pareille et d'un égal mérite; et parmi les chantres du foyer, il faudra désormais nommer Bertha Galeron de Galonné, cette poétesse aveugle, celle mère lumineuse.
Le foyer, pour l'institutrice, s'étend au village
entier. N'est-elle pas la seconde mère de ces fillettes dont elle façonne les bouches à Talpliabet et les âmes à la vie ? Ne s'interesse-t-elle pas aux misères de toutes ces familles indigentes d'oi^i sortent chaque matin les petites robes de bure en route vers l'école ? Educatrice des enfants, elle est souvent la confidente, la consolatrice, et parfois la garde-malade des parents. Elle connaît leur pauvreté, leurs soucis et leurs labeurs. Elle assiste au travail de l'humanité comme au travail de la nature. Les bruits de la chaumière autant que ceux du coteau trouvent un écho dans son cœur — et, si elle a le don poétique. — dans ses vers.
Je sais une source cachée; Des arbres, la tête penchée, Couronnent son gai réservoir ; C'est là que je vais au lavoir.
Ce coin rêveur plaît à mon ame, Et son onde emperle mes bras Mon battoir, épargnons la trame :
Frappe, ô douleur! ne brise pas.
Dans la solitude et le rêve, En végétant, simple des bois.
J'ai reconnu des maux sans trêve, Dans les sanglots de chaque voix.
J'ai mal au cœur de la grande àme Que je sens frémir ici-bas.
Mon battoir, épargnons la trame :
Frappe, ô douleur ! ne brise pas.
N'est-ce pas que ce chant du battoir, que je voudrais pouvoir citer en entier et dont le refrain est si expressif, semble tout (( emperlé » de l'eau claire et bonne des vaillances et des pitiés ? Cette poésie est extraite des Pierres d' Auvergne}) de Vénarie Morlet, poétesse plas robuste que châtiée, souvent rude et rocailleuse comme la province qui l'inspire, mais, par là même, sincère, spontanée et d'une énergique personnalité, la mieux douée peut-être parmi ces institutrices de campagne qui font rarement de la poésie en vers, mais qui en font souvent dans leur vie, qui, dans le cadre étroit de leur existence, mettent un large rêve, un large effort de justice, et dans Tàme des petites paysannes versent un peu de « la grande âme » universelle.
Celte âme universelle est le sujet môme cher aux poétesses dont il me reste à parler. Les précédentes s'en tenaient de préférence au foyer, au village, aux nids et aux cadres d'intimité. D'autres ont un vol, sinon plus élevé, du moins plus étendu. Hirondelles de la douleur humaine et de la pensée humaine, elles font le tour des sentiments et des
^1) Sauvaitre, éditeur.
idées et descendent avec leur siècle le fleuve des saisons et des jours.
Au fil de reau(^),'lo\ est précisément le titre d'un volume de vers qui nous arrive de Lyon. Riveraine de la Saône e\ spectatrice des coteaux de Fourvière et de Saint-Rambert , Antonîa Bossu a su redire les mystiques et poétiques voix qui chantent sur cette rivière et sur ces collines, et qui montent de la terre au ciel. Très féminin, son livre rencontre même, en passant, la question du féminisme.
Eve, n'es-tu donc plus la compagne de riiçmme, L'ombre douce qui va par le rude chemin, Faisant de la clarté d'un geste de ta main? Eve, comment faut-il qu'aujourd'hui l'on te nomme ?
Elle ne doit pas rester la puérile et frivole poupée Avec ses seuls hochets de soi-même occupée,
ni devenir la haineuse ennemie qui rêve la lutte perpétuelle
Face à face avec l'homme en un âpre duel.
Son vrai rôle c'est d'être la compagne, d'être encore la sœur tout en étant l'épouse et d'offrir la tendresse sous Tamour et le dévouement sous la passion :
<1) Clerget, éditeur.
Eve, de tous les temps, tes plus vives délices, Cest, dans le goût d'aimer, la douceur de chérir. C'est le don de pleurer et celui de souffrir ; Et c'est la volupté des amers sacrifices.
Sous le masque enfantin se réveille la femme ; Pour l'homme, à qui tu n'avais su qu'appartenir. Non plus pour Fenchanter, mais pour le soutenir. Tu répands les trésors enfouis en ton âme.
Je retoucherais volontiers dans cette strophe le troisième vers, car, même en étant le soutien, la femme doit rester Tenchanteresse ; mais généralement Antonia Bossu sait unir la justesse de ridée à la délicatesse de l'expression.
De la même cité lyonnaise — toujours chère, semble-t-il, aux poétesses, patrie de Louise Labé au xvi^ siècle et de Louise Coletau xix% — partait récemment un autre livre de vers, digne d'attention, VAme et la Mort (0. Triste le titre, plus triste encore l'inspiration. L'auteur, Marguerite Comert, souffre de son mal et du mal de tous. Du spectacle de son cœur, elle passe au spectacle de l'univers, et l'univers, comme son cœur, lui semble porter un crêpe. Pourquoi? Elle n'a que vingt ans ^ paraît-il , et c'est déjà une automnale , dont les illusions tombent fanées et flétries ; elle a du talent, du succès, l'avenir devant elle, et c'est une
(1) Lemerre, éditeur.
pessimiste, une découragée ; elle habile au pied de Fourviére, la colline pieuse par excellence, et c'est une incroyante, une positiviste. Pourquoi? Mystérieux désaccord, «cruelle énigme». Cruelle en effet, car la tristesse de l'œuvre vient surtout de l'oppo-^ sition qui existe entre une doctrine sceptique et un cœur aimant, je dirais môme un cœur religieux, car la poésie finale de Y Ame et la Mort, ce livre incrédule, est encore un credo :
Je crois à la Beauté : je crois que la lumière
A pour elle jailli du noir chaos des cieux,
Et que sa forme auguste est la raison première
Qui fit éclore une ame au paradis des yeux.
Ses lignes sont des lois, et je crois que sans elles
Rien n'aurait palpité, ni les cœurs ni les ailes ;
L'infini dormirait vide et silencieux.
Je crois à la Vertu. Sérénité de l'âme Qui fait douce la vie au long des mauvais jours ; Elle est le phare où veille une suprême flamme Sur le flot ravisseur des dieux et des amours. J'aime un noble devoir comme une haute cime, Je crois qu'ils ont tous deux un horizon sublime, Et que la paix du cœur vaut la paix des contours...
Je crois qu'aux noirs tombeaux qui font pleurer les La nature sereine, ayant cueilli nos âmes, [femmes, En poèmes de fleurs épanouit nos fronts.
Ces vers de femme ont de la virilité, delà robustesse^ comme aussi du nombre et de l'éclat.
La douleur reste, en effet, la véritable inspiratrice. C'est elle qui, non seulement enrichit le îîœur, mais mûrit le style. C'est elle qui fait jaillir du fond de l'être des sources cachées d'émotion, et qui ouvre à la pensée des horizons inexplorés de philosophie et de miséricorde. Tantôt elle se transforme en douce mélancolie, tantôt elle se transfigure en bienfaisante sérénité.
Méhincolie : telle est bien la Muse qui inspire la baronne de Baye dans Grisailles et Pastels , un livre exquis, et dans les Heures aimées ^'^^ un beau livre.
Oh ! je pleure en songeant à ce soir de décembre Où ghssait le bonheur en nos doigts enlacés !
Dans le parc, là-bas, Pleure une fontaine Qui chante un air las De sa voix lointaine. . .
Mélancolie dans les gracieux Rondels (-) de L. de ' Montgomery :
O ma jeunesse, adieu ! ta main quitte la mienne ! O suave jeunesse au sourire divin !
Tu t'en vas à regret, moi je t'appelle en vain : Ah! que de notre amour ton ame se souvienne, O ma jeunesse, adieu! ta main quitte la mienne.
(1) Lenierre, éditeur.
(2) Lemerre. éditeur.
Mélancolie moins charmante, et moins résignée, plus saignante et plus tragique, soit dans le Voile de Flamme^^)^ de Madeleine Lépine :
Et je traîne un manteau d'un rouge magnifique De la couleur du feu qui poursuit les damnés. .
Une coupe à la main, pâle sur le rivage, J'appelle à moi tous ceux dont la voix a gémi;
soit dans le Livre d'une Femme et dans Messe Bleue ('-l, de Noël Bazan :
Automne, triste automne, automne douloureux, Prends mes rêves, prends-les, et descends avec eux Au tombeau grave où vont les calmes et les fièvres,
Les sourires, les voix, les pleurs et les chansons : Mon âme ne sait plus l'amour et ses frissons, Et nul baiser ne peut ressusciter mes lèvres.
Oui! le domaine de la poésie sera toujours le « champ des larmes ». Dans le « bosquet ))^ les plus inspirées sont encore celles qui habitent sous les myrtes de lamour elles cyprès du deuil. Mais voici que, dans ce groupe prédestiné, j'en aperçois une qui rayonne parmi ses compagnes, ayant jeté sur sa robe de douleur un manteau de sérénité. Son recueil de poèmes est, en effet, intitulé IMme
(1) Clerget, éditeur.
(2j Leinerre, éditeur.
Sereine iV et son nom est Hélène Vacaresco ; et bien qu'elle ne soit pas née en France, c'est elle, semble-t-il, qui, dans ce chœur de poétesses, s'exprime en lang-ue française avec le plus d'harmonie et de beauté.
Sur les bords duDanube <( bleu » rêvait une jeune , suivante de reine ; passa un jeune fils de roi. Lui s'éprit d'elle, tandis qu'elle s'éprenait de lui. Mais la politique trouva qu'il n'y aurait pas là un mariage de convenance : Titus dut obéir au Sénat ; et Bérénice, pour obéira son cœur, résuma le doux roman sans conclusion, en ces quatre strophes, mélancolique épitaphe pour la lombe d'un mélancolique amour :
Il passa : j'aurais dû sans doute Ne point paraître en son chemin ; Mais ma maison est sur la route, Et j'avais des fleurs dans la main.
Il parla : j'aurais du peut-être Ne point m'enivrer de sa voix ; Mais Faube emplissait ma fenêtre, Il faisait avril dans les bois.
Il m'aima : j'aurais dû sans doute N'avoir pas l'amour aussi prompt ; Mais, hélas! quand le cœur écoute, C'est toujours le cœur qui répond.
{!) Lemerre, éditeur.
Il partit ; je devrais peut-être Ne plus l'altcudrc, et le vouloir; Mais (Icuiaiu 1 avril va paraître, Et, sauslui, le ciel sera uoir.
Le cœur a des raisons que la raison — d'Etat — ne connaît pas. Tel est le sens de ces quatrains très expressifs, encore que voiles. Ils sont, en effet, dans la demi-lumière voulue : ils indiquent tout, sans rien préciser; ils exposent le fait psychologique et non le « fait divers ». Celui qui passait est le prince de Roumanie, mais c'est aussi le prince Charmant ; celle qui les a écrits est Hélène Vacaresco, mais toute jeune fille les^a pensés, au lendemain d'un grand sentiment meurtri, d'un grand rêve évanoui.
C'est ainsi que la victime ou l'héroïne d'une déception particulière traduit des regrets d'ordre universel. Elle fait de tout son volume une transposition humaine d un mal personnel, et demande à sa douleur de redevenir de l'amour, de l'amour pour tous :
Afin que ni mes jours heureux, ni mon supplice Ne soient ravis au bien de Tœuvre universel, Et que, sans le savoir, riiumanité bénisse Mt)n rêve d'un instant dans son rêve éternel.
Àprèsles mélodies douloureuses elles mélodies apaisées, Hélène Vacaresco achève l'œuvre et
nous donnant des mélodies populaires, publie le Rhapsode de la Dambovita^ qui est en quelque sorte le romaneero de la Roumanie. L'auteur y redit la chauson de tout un peuple, de tout un pays, de toute une race.
« Ces chants ont ete recueillis dans les villapfes qui eutourent notre demeure et les plaines où les paysans travaillent. Avant de m'être révélés, ils ont plané sur la vie de générations sans nombre. Ils appartiennent à l'innombrable deuil et à l'innombrable joie que, dans le cours des siècles, les âmes leur ont .enseigné. Ils ont parlé à ces âmes le langage épars de la nature. Ils ont flotté comme des mythes de bouche en bouche et dans l'espace. Les jeunes filles se les redisent le soir autour des foyers, tandis que les quenouilles appuyées au creux de leurs poitrines sentent s'émouvoir leurs cœurs. Et selpn une vjeille coutume, quand l'une d'elles s'arrête à bout de mémoire ou d'inspiralion, elle jette son fuseau à la compagne assise en face d'elle et la chanson renaît. »
A son tour, Hélène Vacaresco a pris le fuseau... ou la lyre; el. la chanson lointaine a passé dans notre langue avec sa candeur et soli originaHté; et c'est ainsi que l'aède de Roumanie prend sa place à bon droit dans le cortège des poétesses île France.
Ce cortège, ouvert à l'époque romantique par les Marceline Desbordes-Yalmore, les Delpliine Gaj 5 et à Tepoque parnassienne par les Louise Ackermann et Jes Anaïs Segalas, aujoiird'liui encore, on a pu le voir^ a ses harmonieuses corypliees, harmonieuses et môme nombreuses, car aux noms mentionnes plus haut, j'aurais pu ajouter les suivants : Judith Gautier, Simone Arnaud, Jean Bertheroy, Daniel Lesueur, célèbres surtout par leurs drames ou leurs romans, mais aussi par leurs vers, et puis la comtesse de Noailles, la comtesse de Goulaine, François Casale, Aimée Fabrègue, Marie Kryzinska, Frédéric Berthold, Jean Bach-Sisley, et d'autres que je m'excuse d'oublier dans une énumération forcément incomplète. Et, certes, toutes n'ont pas du génie et presque toutes — accueillons-les, écoutons-les, mais sans les flatter — ont la réminiscence trop fréquente et l'imitation trop naturelle. Mais aussi toutes avec émotion, et quelques-unes avec éclat, ont fait de leurs poésies un écho des sentiments les plus intimes et les plus profonds, et môme des plus graves questions religieuses et sociales, car ces femmes du monde ou ces femmes du peuple, sans prétendre sortir du foyer, s'intéressent pourtant à la cité, à la société, à l'humanité, et^ pour mieux être les collaboratrices de l'homme, veulent devenir les épouses de ridéal.