‹ Médaillons de poètes, 1800-1900Chapitre 48 sur 52 · LA- BAS · texte numérisé non relu

LA- BAS

Les Bretonnes au cœur tendre Pleurent au bord de la mer; Les Bretons au cœur amer Sont trop loin pour les entendre.

Mais vienne Pâques ou Noël, Les Bretons et les Bretonnes Se retrouvent près des tonnes D'eau-de-vie ou d'hydromel.

La tristesse de la race S'éteint alors dans leurs yeux; Ainsi les plus tristes lieux Ont leur sourire et letir grâce.

Mais ce n'est pas la gaîté Aérienne et sans voiles, Qui chante et danse aux étoiles Dans les belles nuits d'été.

C'est une gaîté farouche, Un rire plein de frissons, Ferment des âpres boissons Qui leur ont brûlé la bouche.

(Amour Breton.)

On voit le genre de cette poésie. Avec un grand fonds de vérité. — le documentateur persiste sous le rêveur, — elle a un arrière-goût d'àcreté et de

mélancolie. Quant à la forme, elle est un peu grêle, un pou pale — Brizeux déjà était si peu éloquent, si peu lyrique ! — mais sûre et savanto. Le Goffic, qui a écrit un excellent Traité de Versification française^ met le premier ses conseils en pratique, <:»t versifie de façon irréprochable, sinon éclatante. Peu d'éclat, mais du sentiment et du symbolisme. Le vers de Le Goffic ressemble à ces « lits clos » de Bretagne qu'il a chantés : il est « profond et discret ».

THEODORE BOTREL (i)

Puisque nous sommes en Bretagne, restons-y. Le pays des grèves est le pays des rêves. Je croirais volontiers que la montagne fait surtout des idéalistes et que la mer fait surtout des rêveurs. Et ces rêves des plages bretonnes, innombrables comme les coquillages roulés par l'océan, qui les a mieuK traduits que le chansonnier breton, Théodore Botrel? Tandis que Le Goffic ou Le Braz les mettaient en élégies, lui, avec Yann Nibor, les mettait en chansons. D'autres ont vanté le vin et Tal-

(1) Les Chansons de chez nous ; Les Contes du LU- Clos. — Georges Ondet, Editeur.

cool. Botrel a chante le bon cidrej qui verse la paix et la santé :

Ecoutons la chanson de la bonne Récolte, Et non pas la chanson qui vient de Teau-de-feu : L'un est un chant d'Amour, l'autre un chant de Révolte^ Qui nous vient de Satan quand l'autre vient de Dieu.

Oui, les rêves de printemps et de renouveau qui fleurissent dans les neigeux pommiers ou sur les ajoncs d'or^ les rêves d'amour qui entrent dans les âmes des Celtes blonds par Je chemin des yeux bleus, les rêves de piété et de mysticisme qui filtrent à travers tous les clochers à jour du Finistère, ainsi nommé parce que la terre y finit et que le ciel y commence, les rêves de fidélité et d'éternité qui poursuivent là-bas jusque dans la brumeuse Islande, le gas de Paimpol, Botrel a tout dit. Et sa Paimpolaise a fait son tour defVance; elle chante sur toutes les lèvres des mendiants, et fait ainsi son œuvre d'amour et de charité ; elle soupire dans toutes les orgues de Barbarie et marche ainsi vers la postérité, car, on aura beau dire, c'est par l'humble orgue de Barbarie qu'on entre dans la gloire.

Mais si la Paimpolaise est célèbre, que d'autres chansons de Botrel mériteraient de l'être ! Est-il rien de plus naïf que le Vant à saint Yves, rien de plus saisissant que la Fanehetle^ rien de plus

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émouvant que la Pi^emière Ecuelle ou que la Légendedu Rouet. ^ rien de plus éloquent que Vor/ue^ 7na Charrue (il que la Chaïuon du lietour ?

La romance au coin des lèvres, Le corps miné par les fièvres, Le cœur malade d'ennui.

Vers ta rieuse campagne, O Bretagne, ma Bretagne, Je m'en reviens aujourd'hui.

O bonne Mère féconde !

Veux-tu me remettre au monde, Dis, une seconde fois ?

Dans mes veines appauvries Mets le sang de tes prairies.

De tes champs et de tes bois.

Infiltre, infiltre en mes veines La sève de tes vieux chênes Et de tes pommiers nouveaux !

Mets sur mes deux lèvres, pâles De la pâleur des opales.

Le sang des coquelicots.

Fais, en mon âme fiévreuse, Eclore la paix heureuse De tes couchants violets !

' Pour qu'en mes yeux morts on voie Resplendir l'ancienne joie, Mets la candeur des bleuets.

(Contes du Lit-Clos)

Et sans doute ces mélodies, où la langue a parfois des impropriétés, et la versification des chevilles, ne prennent toute leur valeur que mises en musique et chantées par le barde lui-même. C'est une vraie joie que de l'entendre : toute la Bretagne est sur sa personne, toute la poésie est dans sa voix. Mais, sans le secours même du chant et du chanteur, ces romances ont de l'originalité et de la beauté, et restent poétiques dans leur rusticité, car, ainsi que l'a dit Anatole Le Braz — qui pouvait mieux juger Botrel que son frère en poésie... et en Bretagne? — « Théodore Botrel a presque toujours su rester simple, sans tomber dans un prosaïsme choquant. Les épisodes de la vie paysanne et de la vie nautique se déroulent à travers son œuvre comme en une fresque naïve... Il n'est pas une de ces chansons qui ne respire, à quelque degré, la fraîcheur des choses primitives. »

C'est ainsi que Théodore Botrel, enseschansons, gardait la poésie, et par cette poésie même sauvait la Chanson, qui menaçait de sombrer dans la platitude et l'obscénité. Les chansonniers mêmes du Chat-Noir risquaient de l'achever sous le flot des « rosseries » salées et perverses, car les remèdes violents tuent souvent au lieu de guérir. Pourtaùt, la Chanson ne pouvait périr dans le clair et sain pays de France. Voici que le Lyonnais Pierre Dupont revit dans le Breton Théodore Botrel, corn-

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me aussi Gustave Nadaud se coiiliiuie et se perpétue dans Ernest Cliebroux, le président de la Lice chansonnière , Cliebroux , autre Tyrtée de la Chanson et du Rêve/ et qui cà ce titre devait tout au moins figurer ici, dans le « Coin des Rêveurs ».

Ce « coin » est très peuplé. Dans le royaume des poètes, la partielaplus habitée est, je crois bien, le canton des Rêveurs. Je pourrais citer encore l'auteur des Deux Rêves, cet Edouard Callon qui lui aussi vient de mourir, comme si décidément cet automne devait être cruel aux poètes ; Léonard Laborde, l'auteur d'Au fil du Réve, et Emile Mariotte, l'auteur de Diwan et des Légendes Evangé- LiQUES, poète qui promène ses rêveries orientales tantôt en Perse, et lors elles sont toutes brûlantes de passion, tantôt dans la Galilée, et lors elles sont toutes parfumées de mysticisme; et puis Eugène Hollande et Henry Bérenger qui nous content leur rêve esthétique ou social dans Beauté, et dans I'Ame moderne ; et puis Maurice Olivaint, Maurice Chassang, Louis Didier , Gaston Varenne, Xavier Brun, Lucien Lambert, Charles- Adolphe Cantacuzène , Fleuriot-Kérinou , Marc Legrand, Adolphe Boschot, Edmond Sautereau, Louis ChoUet, Henri Allorge, Albert Fleury, Louis

Haugmard, enfin d'autres encore, car ils sont nombreux les songeurs, je dirai presque, ils sont trop. Mais à certaines heures, on préfère aux grands les exquis ; et ne pouvant portraicturer tous ces poètes, j'ai voulu, du moins, les saluer au passage.

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