‹ Médaillons et caméesChapitre 21 sur 24 · MAURICE ROLLINAT · texte numérisé non relu

MAURICE ROLLINAT

Ce nom, presque inconnu, mériterait d'être célèbre depuis bien longtemps. Le poète-musicien qui le porte a eu la mauvaise chance d'être édité par un éditeur fort endormi, chez lequel il a laissé s'engouffrer ses valses et six mélodies de Baudelaire^ d'un art infini, absolument étrange et saisissant *.

Beaucoup de Parisiens^ des plus raffinés, l'avaient déjà applaudi, soit chez Victor Hugo, soit chez Théodore de Banville, soit chez son ami Charles Buet, où il se retrouve, le mercredi, avec Barbey d'Aurevilly, François Goppée, Ernest Hello, Frédéric Godefroy.

Maurice RoUinatest Berrichon, tout ainsique George Sand, qui fut la grande amie de son père, et qui lui

1. Cet article paru dans Le Gaulois, sous la signature Tout Paris ce fut le premier (à part une curieuse étude de Léon Bloy que je publiai dans mon journal Le Foyer), qui parut sur Rollinat au lendemain de I4 fameuse soirée où il conquit une célébrité dont une chronique d'Albert Wolf fut deux jours plus tard le porte-voix. Je tenais à constater ce petit fait.

prédit, à lui, sa vio tourmentée, indiciblement mélancolique, toute pleine do regrets et de souvenirs.

C'est une légende du quartier Latin, propagée par certain roman à sensation de M. Félicien Ghampsaur, qui a montré Rollinat comme un bohème, le bohème macabre do la lassitude et de la mort. Bohême! Il ne l'est non plus que le premier bourgeois venu. Il vit, paisible et laborieux, dans son modeste logis du quartier des Invalides, loin des bruits, des tapages et de la réclame. Il possède la médiocrité dorée qu'enviait le poète latin: il vit de peu, et content, avec son chat Tigroteau et son chien Pluton. Son intérieur est celui d'un homme de famille : il est entouré de souvenirs, et, près du portrait de George Sand, on voit chez lui celui de son père François Rollinat; représentant du peuple en 1848.

Maurice Rollinat, que parfois l'on a comparé h Edgar Poë, à Baudelaire, à Hoffmann et à Chopin, n'est ni l'un ni l'autre de ces poètes et de ces musiciens, avec lesquels il n'a que de lointaines affinités. Il est lui, et c'est assez.

D'unepuissante originalité, d'un espritprofondément imbu des plus hautes pensées, il chante les désenchantements de la vie, les horreurs de la mort, la paix du sépulcre, les espérances futures, les déchirements du remords. La musique avec laquelle il interprète la Mort des pauvres, la Cloche féléc, le Flambeau vivant, V Idéal, de ce grand Baudelaire que je vis mourir, n'appartient assurément à aucune école « conservatoiresque, » dit-il lui-même en son langage singulièrement imagé. •

C'est le cri de l'âme, c'est l'envolée de la conscience j

MAUKIGI-; UOLLINAT 2'7

c'est une mélodie exlra-liumainn, toute de sensation, de raflinement, qui parle aux cœurs ensevelis dans le scepticisme égoïste du siècle, et qui fait, sous sa voix aiguë, jaillir la douleur. Comme poète, il est moins étrange peut-être, maisnonmoinspuissant.il a publié le premier recueil do tout nourrisson des Muses : Dans les brandes. Mais il a chez Charpentier, un beau volume sous presse, les Néorosesr^, qui devrait être dédié à monseigneur Satan.

Il a traduit le Corbeau, le Palais hanté, le Ver conquérant, et qui ne lui a pas entendu dire ces trois poèmes ne sait rien du pouvoir delà parole.

Maurice Rollinat est condamné, paraît-il, à être son propre rapsode. 11 dit avec un art qui s'ignore, tout naturellement, des choses surnaturelles. 11 a le geste en spirale des diaboliques ; il a le regard fulgurant des hantés. Nul mieux que lui ne comprend la nature; nul ne la décrit d'un pinceau plus net, plus rapide. Il a le mot juste, Vépilhèle picturale, et je crois, ma foi ! que, pour expliquer ce diable d'homme, — qui est peut-être l'homme du diable, — il faudrait lui emprunter son langage pittoresquement fantastique, bourré d'images inouïes, et qui est, à proprement dire, la langue des sensili'fs.

Sensitifs, ils étaient ses auditeurs d'hier soir! C'était chez Sarah Bernhardt, si fraîchement jeune, dans une admirable robe bleu pâle et rose, lamée d'argent. Je me garderai bien de décrire l'atelier tant de fois décrit delà grande artiste où se pressaient Albert Wolff, le peintre Alfred Stevens, Hector Grémieux^

1. Publié peu de temps après avec un iiiimeuse succès, d'ailleurs mérité.

l'auteur cVOrpfiée aux Enfers, Julien Turgan, M. et madame Jean Richepin, Catulle Mondes, mademoiselle Louise Abbéma, mademoiselle Arnaud, l'auteur de Jane Greij, ce chef-d'œuvre qu'on applaudira l'an prochain au Théâtre-Moderne ; M. Peyronnet et sa charmante femme, en toilette blanche; M. Gheramy; enfin l'inimitable Goquelin cadet, escorté de plusieurs monologues.

Poètes, dramaturges, peintres, journalistes, tous applaudissaient le Soliloque de Troppmann, dit par Rollinat, avec une verve enragée, et c'était, en vérité, un contraste délicieux, que cette poésie funèbre et grandiose, régnant en souveraine fantomatique dans ce rare salon.

Tout Paris est en révolution. Mais ne croyez pas, que ce soit pour des raisons politiques. On n'a vraiment plus le temps ni le goût de s'occuper des affaires de l'Etat. Nous avons tant de gens qui mènent la barque ! Et tout galériens que nous soyons, il nous déplaît de manier la rame. Cette révolution est simplement littéraire, et le tumulte est au camp d'Agramant.

Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler de Léon Bloy? C'est lui qui fait tout ce tapage. Lui, dénommé par Goppée Bloy le Noir, et par Aurélien Scholl, Bloy le Diable, et par nous, ses vieux amis, dom Bloy, parce qu'il calligraphie à l'instar d'un bénédictin, et qu'il a, naguère, travaillé plus que de raison, ce pourquoi il est désormais soumis au joug de dame Paresse.

Or cettuy Bloy dont tout le monde parle, personne, ou à peu près, ne le connaît. Il a pourtant un domicile, mais peu de gens en ont franchi le seuil : on y voit un lit tel quel, un gigantesque crucifix, une madone en

faïence, et beaucoup de livres. Il mange et boit quelquefois. Où? A l'auberge de la Belle-Etoile, et des nourritures très vagues.

On le rencontre au cabaret du Chat Noir, oîi se rédige un journal appelé aussi le Chat Noir; il y joue les « premiers rôles. » Go cabaret est glorieux. C'est un gentilhomme, peintre de goût, antiquaire de savoir, anti-philistin enragé, qui vend des bocks, plus modernes que des brocs. Ce cabarelier, du nom de Sahs, et de la très célèbre famille helvétique des Salis-Samade, exerce une influence notable sur la littérature contemporaine; il est très fin, très habile, très spirituel, et c'est un artiste pratique.

Donc on voit Bloy chez lui, ce qui ne veut pas dire qu'il l'exhibe. Et puisque vous ne pouvez Fy voir, je vais esquisser son portrait.

Imaginez un moine de Zurbarau, un corsaire de Goya, descendus de leur toile : un corsaire de forte stature, farouche et sombre ; un de ces terribles moines à cheveux gris, à noire moustache, comme l'Inquisition en réunissait autour de feu Torquemada. Voyez ce visage basané, creusé par mainte souffrance, portant l'empreinte d'une suprême énergie vaincue, d'un violent orgueil foudroyé. Le frontest celui d'un tenace, d'un entêté; le menton, court et rond, trahit la force de volonté; le sourire voudrait être amer et n'est que douloureux, quand il n'est pas bienveillant; le regard ferme, presque dur, prolongé, scrutateur, décèle parfois une tendresse inquiète, et qui se dissimule; les yeux sont noirs, sous un double buisson de sourcils très arqués; la voix est grave, nette, mordante.

G'est là un Espagnol qui a dans ses veines du sang

de Sarrasin, peut-être le descendant de quelque marana proscrit par Isabelle. Mais il est aussi de race paysanne, fort et brutal comme les laboureurs qui aiguillonnent leurs bœufs durant douze heures d'horloge. C'est un sauvage civilisé, un rustre affiné, un solitaire par vocation, enfin un de ces hommes redoutables qui devraient être tout en haut de la montagne sociale, et que la Providence, dont nous ignorons les desseins, empêche d'escalader les hauteurs et fait retomber, désarmés, à chaque effort.

Venu du Midi, comme tout le monde, et poussé par un incessant besoin de migration, Léon Bloy gagnaParis à l'âge où l'on y vient tout pimpant d'illusions et d'espérances. Un de ses frères allait en même temps explorer la Gochinchine et peut-être régner sur les Moï ; un autre encore voyageait, faisant des routes pour les fouler aux pieds : tous ces frères sont des nomades. Léon erra dans Paris, il y erre encore, perpétuellement: de même que l'oiseau, il n'a qu'une branche, pour s'y poser de temps à autre. Il aime mieux marcher.

Or, Léon Bloy, après mainte péripétie, rencontra celui qui devait le mater : Barbey d'Aurevilly, le maître qu'il idolâtre, un des plus beaux caractères qu'offre la littérature contemporaine, et certainement l'un des plus grands écrivains d'une époque où ils sont peu nombreux L'influence de M. d'Aurevilly sur Léon Bloy fut et demeure considérable. Pour celui-là, Bloy est une intelligence d'élite ; pour celui-ci, le maître est un ami dans le sens absolu du mot. Ils s'estiment et ils s'aiment, ce qui ne les empêche pas de se combattre, Bloy a donc été mêlé aux jeunes hommes du

mouvement littéraire actuel: il a connu Richcpin, Bourget, RoUinat,Goppée,Huysmans, etmêmeleraté Nicolardot, assez méprisable imitateur du cynique Diogène.

Avec le talent profond que ses ennemis doivent lui reconnaître, Bloy restait dans l'ombre. Il publia quelques articles dansri^^nitws.Ilneput s'y maintenir, trop indépendantqu'ilétaitpour qu'on supportât longtemps ses libres allures. Il écrivit ensuite quelques articles pour le Foyer. Mais ce fut le Chat Noir qui révéla à la presse parisienne ce talent extraordinaire, qu'on ne sait à quoi comparer, et qui s'estenfin affirmé d'une façon éclatante dans le Figaro.

Ijà encore, il a été difficile à Léon Bloy de se soumettre aux disciplines du journalisme. On a pourtant admiré son éloquente apostrophe aux libres-penseurs qui renouvellent le massacre des Innocents par la corruption systématique de l'enfance, et la vigoureuse critique d'un « Savonarole de Nuremberg, » nom d'acre ironie et de blâme indigné, infligé par le satirique au Père Didon.

Entre temps, Léon Bloy publiait un livre, le Révélateur du globe, où se révèlent de solides études d'exégèse, de théologie, de philosophie historique. Telle page de ce livre est un chef-d'œuvre de pensée : les idées y foisonnent et le mépris accablant des petitesses humaines s'y décèle à chaque ligne. C'est que Bloy, en effet, est un méprisant: le monde fait de préjugés, de mensonges, de bassesses, de compromissions lâches, d'opinions surmenées, de convictions affaiblies, de goûts morbides, d'exigences malsaines, ce monde contemporain où tout semble factice, où le convenu

et le médiocre, et le sentimentalisme bête, prédominent, il l'a en horreur. Est-ce nous qui lui en ferons un crime ?

Aussi de quelle raillerie impitoyable, de quel scepticisme social effréné, de quelle virulence d'expression, de quelle noire, profonde et mélancolique ironie, son dernier livre n'est-il pas empreint! Le titre même est un défi, une moquerie, presque une injure adressée à cette société qui vilipende ses anciennes idoles et se crée de nouveaux faux dieux : Propos d'un entrepreneur de démolitions !

Kélas ! si robuste que soit sa main, et si aiguës, ses griffes, Léon Bloy ne démolit rien, du moins visiblement. Peut-être l'avenir lui donnera-t-il sa revanche ; peut-être ce cri lamentable d'un désespéré du siècle, d'un désabusé des erreurs communes, sera-t-il, plus tard, entendu, ou reviendra- t-il poussé par l'écho qui le garde! Mais ce livre ne serait-il qu'une protestation stérile, le satirique aurait encore mérité d'être applaudi pour son audace. 11 y a du courage à remonter le courant d'un fleuve débordé : il y a de la hardiesse à jeter un démenti catégorique à la face de toute une société qui s'engloutit dans l'océan de poussière de ses propres ossements. Attaquer de front les plus fameux et les mieux famés, heurter les préjugés acquis, renverser d'un coup de pied les statues volées, chasser à coups d'étrivières les forbans du blasphème, delà luxure, du mensonge, c'est un dur métier, parce temps de complaisances veules, de bienveillance universelle, de tolérances ridicules.

C'est l'œuvre de Léon Bloy qui, avec plus de raison que Louis Veuillot, aurait pu signer Sylvain Laspre4

C'est un âpre Sylvain, en effet, l'homme des solitudes austères, des grands déserts, des forêts où il voudrait vivre seul, sous le regard des étoiles. Je vais néanmoins surprendre bien des gens, en leur avouant que ce contempteur de l'humanité, que ce farouche ennemi du xix*^ siècle, cet implacable polémiste à ladent cruelle, qui mord, déchire, lacère, ne trouvantjamais de termes assez véhéments, d'épithètes assez vitupérantes, d'adjectifs assez expressifs pour traduire les indignations qui bouillonnent en lui, est, au fond, un naïf et un tendre.

Gela est. Je connais Léon Bloy depuis tantôt douze ans, et je ne connais personne qui ait un plus immense besoin d'affection, qui soitplus fermé àladélianceetau soupçon. Il n'a pas la bonté vulgaire, qui sait excuser tout, pallier les fautes, déguiser les vices : mais il a cette bonté secourable et cachée, qui livre un coeur à un cœur sympathique. Tiraille, mais il pleure. Il attaque, mais il défend. Et ses colères, outrées par un besoin d'expansion toujours réprimé, ne sont que l'irrésistible éclat d'une sincère générosité. Qui est-ce qui a dit que la haine est de l'amour tourné à l'aigre ?

Il y a, en Bloy, un chrétien affolé d'amour, affamé de justice, et son âme qu'aucune rosée bienfaisante ne désaltère, crie vers le Seigneur l'injustice inexprimable du siècle. Cet athlète prêt à tous les combats est écarté du champ de bataille; cette force est inutilisée; ce talent est dédaigné. Gomment voulez-vous que la victime d'une indifférence qui la tue, ne pousse pas la violente clameur du désespoir ? Et c'est pourquoi cet homme veut démolir.

Vous parlerai-je maintenant de son style, de son

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procédé littéraire, de sa forme tourmentée, de ses exagérations de langage, de l'intempérance de ses épithètes, de la recherche d'archaïsmes et de néologismes qui donne à sa phrase une certaine obscurité? A quoi bon ? Sachez seulement qu'un très grand écrivain nous est né, et que nous ne devons pas le laisser mourir. On lui marchande une renommée, si libéralement distribuée aux charlatans de la presse? Soit! Mais qu'il vive pour nous, les sensitifs et les artistes amoureux du Vrai et du Bien, et qu'il ait parmi nous la place qu'il devrait avoir, au-dessus des illustres médiocres et des impuissants rageurs.

A Monsieur Ernest Hello.

L'heure présente est solennelle et triste : aux fléaux intellectuels provoqués par nos dissensions, s'ajoutent les fléaux matériels, amenés par nos imprudences. Le trouble est dans les esprits, la décadence s'introduit dans les mœurs, le désarroi des intérêts terrestres grandit. Nous soufl'rons à la fois des maladies de l'âme et des maladies du corps : il semble que des malédictions mystérieuses pèsent sur nous. Pas un homme qui ne se plaigne !

Aussi prononce-t-on, Monsieur^ — à tout propos, — le mot superbe et terrible de charité, que beaucoup disent sans savoir ce qu'ils disent, et qui a pour quelques-uns une signification presque méprisable. Ce mot est une menace pour un grand nombre, car la misère épouvante, non parce qu'elle est la misère, — mais parce qu'elle conseille et qu'elle pervertit.

Si Paris demeurait quelques semaines encore enseveli sous les neiges, si quelques rayons de soleil n'a-

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doucissent pas les rigueurs de l'hiver, si les travaux restent suspendus, si la misère publique augmente, n'aurait-on pas à craindre les conséquences d'une si douloureuse situation, et la grande ville ne deviendra-t-elle pas la proie des malheureux qui ont faim, à qui l'on ne donne pas, et qui prennent alors ce qu'on leur refuse?

On verse une prime d'assurance en faisant l'aumône; on veut éteindre sa propre responsabilité; on veut n'être pas ce mauvais riche qui chassait Lazare, — parce que, plus tard, on pourrait devenir ce mauvais riche implorant de Lazare une goutte d'eau, impitoyablement refusée !

Mais est-ce là cette charité sublime, ce sentiment immense, divin, — le plus divin, puisque Dieu est charité ! — qui est la base de toute loi sociale, le but suprême de notre existence, et pour ainsi dire notre fin dernière, qui se résume dans ce prétexte :

« Aimez Dieu par-dessus toute chose, et votre prochain comme vous-même, pour l'amour de Dieu ! »

Je le croyais, Monsieur, et j'avais toujours, comme tout le monde, confondu l'Aumône et la Charité. Un livre m'est tombé sous la main, récemment : un livre singulier, que je lus d'abord sans le comprendre, que je relus ensuite pour en pénétrer le sens mystérieux, et qui m'a laissé une impression mêlée d'admiration et de terreur.

Ce sont vos Contes extraordinaires.

De prime abord, j'avais cru y retrouver un pastiche d'Edgar Poë : la recherche des sensations les plus aiguës et des sentiments les plus subtils de l'âme humaine. Et je me demandais si vraiment Ernest Hello, conteur, poète etphysiologue,étaitErnestHelIo, le philosophe catholique , l'auteur de V Homme, du Style, cet observateur tenace, ce moraliste profond, qui a exploré les replis secrets de la conscience, pénétrant dans cet antre sombre, pour ensuite s'élever dans les régions sereines et pures de la philosophie mystique. Et c'est bien le même, dans une incarnation nouvelle. Je ne sais, Monsieur, si, à l'imitation de notre ami Paul FévEil, vous prétendez au titre de « candidat à l'humilité. » Je ne le crois pas. Vous devez aimer la gloire. Vous êtes une intelligence assez haute pour l'avouer : vous avez la passion de cette gloire, qui concède le droit de faire tant de choses, et qui guérit le plus abominable mal dont l'homme soit attaqué : le mépris de l'homme !

Seulement, ne vous y méprenez pas. Le génie vit loin des foules, et les foules ne vous connaissent pas. Pas plus qu'elles ne connaissent Blanc Saint-Bonnet, dont Joseph de Maistre eût été jaloux. Vous écrivez pour ceux que tente l'analyse minutieuse des passions, et des vertus, — qui ne sont que d3s passions sanctiliées.

Les Contes extraordinaires ont une portée qui ne sera pas comprise. Ils sont la synthèse de votre œuvre, la concrétion puissante de votre pensée. Vous y montrez la créature à la recherche du nom de Dieu. C'est Ludovic, l'avare, auprès duquel Harpagon n'est qu'un pleutre prodigue; c'est le monarque asiatique,

idolâtre de lui-même, avare en esprit; c'est le baron millionnaire, qui repousse le génie en détresse, et pèche par omission.

Trois mauvais riches, qui repoussent Lazare, meurtri et supphant.

Pour l'avoir chassé, ou même simplement oublié, l'un perd son or, l'autre, sa majesté, le iroisième, sa raison.

Il semble que vous êtes inexorable, en montrant l'absence de charité comme un crime irrémissible. Vous ne consolez pas, vous frappez brutalement. Vous ne laissez rien au repentir, comme si la faute était sans remède; vous croyez au remords, qui arrache la paix, tandis que le repentir l'accorde. Le zèle de l'apostolat vous cmporle, et vous n'êtes plus le chrétien milis corde, mais le juge sans pitié, qui condamne toujours!

Ce que vous dites. Monsieur, sous une forme si admirable qu'elle saisit votre lecteur, et le terrifie, — il faudrait qu'aujourd'hui tous les journalistes le dissent, en un langage moins imagé et sans fictions. La plaie immuable de notre société n'est-elle pas, en effet, l'absence de charité? Oh! je n'entends pas cette charité vulgaire, qui consiste à distribuer libéralement une part de son superflu à qui n'a pas même le nécessaire.

Notre siècle est celui des bienfaisants. Il y a beaucoup d'associations et d'œuvres charitables; — beaucoup trop, parce qu'on s'en repose du soin d'assister

les malheureux sur ces associations et ces œuvres, et la chanté individuelle, personnelle, fait défaut. Ce n'est pas seulement notre argent que nous devons au pauvre : c'est notre sourire, notre regard, notre parole, notre conseil, émanation apparente et visible de la bonté ! Le pauvre veut savoir que nous songeons à lui; que notre luxe, nos fêtes, notre grandeur ne nous éloignent pas de lui; que nous nous regardons, riche, comme le dépositaire, l'usufruitier des dons de Dieu, et que ce dépôt appartient au pauvre et à ses frères comme à nous-même.

Est-ce là prêcher le socialisme ? Je ne le voudrais pas .

LiG pauvre, a dit David, est celui qui est abandonné de Dieu! Dans la vie, dans l'histoire, dans la religion, dans la Bible, partout, — vous-même Taffirmez, — le nom du pauvre est rapproché mystérieusement du nom de Dieu. Et Dieu est son vengeur !

Or, il ne s'agit pas seulement, ici, de l'indigent qui a faim, qui a soif, qui a froid. H y a tant de besoins ! Et je répéterai avec vous :

« Quiconque sent quelque part, au fond de lui, un vide quelconque, est le pauvre dont je parle ! »

Ces besoins, notre charité les prévoit-elle? Ce vide, qui est parfois dans le cœur, parfois dans l'intelligence, parfois dans la conscience, pensons-nous à le combler ?

Nul homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine! Cette formidable sentence de l'Ecriture, vous la rapprochez d'une faute qu'on oublie ou qu'on excuse, et qui, constituée par une absence d'acte, est plus criminelle souvent que l'acte criminel : le péché d'omission. Vous en donnez un saisissant exemple dans ce conte étrange : Caïn,qu'as-tu fait de ton frèrel

Les luttes actuelles auxquelles nous assistons, — avec la rage de ne rien pouvoir pour les terminer, — ont établi deux camps dans la société, deux armées, inégalement puissantes, inégalement courageuses; désormais la bataille est engagée entre celui qui possède et celui qui ne possède pas. Cet antagonisme, vieux comme le monde, durera autant que le monde. Mais il est, dans l'histoire, plus ou moins apparent. De nos jours, les convoitises sont cyniques : elles ne se cachent point, elles se dévoilent, et bientôt Tune des deux phalanges aura vaincu l'autre.

La postérité d'Abel n'a d'autre arme, d'autre bouclier que la Charité. La postérité de Gain a pour allié l'Egoïsme, le vice monstrueux de la société moderne. Et qu'est-ce donc que la postérité de Gain? Ge n'est pas, Monsieur, l'innombrable multitude dos vicieux, des méchants, des voleurs et des meurtriers. Non, ce n'est pas la redoutable engeance qui trame et commet le crime, n'ayant que la terreur de l'échafaud; et ne voyant entre elle et le mal d*autre barrière que le code.

Les fils de Gain sont les hommes qui pèchent par omission, qui oublient le pauvre, tous les pauvres : ceux qui ont faim de pain et ceux qui ont faim de vérité; ceux qui ont soif de tendresse et soif de gloire; ceux que de nobles ambitions, d'ardentes espérances, de vastes idées, de grands sentiments, auraient faits des maîtres, et que la misère, et la jalousie, et la haine.

et l'oubli, et cet énorme vice : l'indifférence, — ont condamnés à l'esclavage.

Les fils de Cnin sont ceux qui envient la beauté et la richesse des fils d'Abel, et ceux encore qui ne veulent point admirer cette beauté ou subir cette richesse, et ceux même qui ne voient ni la beauté ni la richesse, et passent, dans l'insouciance de leur superbe, trop au-dessus de l'humanité par leur orgueil, pour condescendre à soulager les misères, soutenir les défaillances. Les fils de Caïn sont ceux qui crient à Dieu : « Vous ne m'avez pas donné mon frère à garder ! » Il leur sera demandé compte de cette parole. Ils ont passé auprès de cette fleur flétrie : un peu d'eau eût rendu la fraîcheur à sa corolle ; ils ont dédaigné de puiser un peu d'eau dans le creux de leur main, pour raviver cette pourpre fanée. C'en est assez, le crime est commis.

Oui, Dieu leur avait donné cette fleur à guérir, ce génie à glorifier, cet artiste à honorer, cet artisan à employer, ce père de famille à nourrir, ces enfants h recueillir, ces orphelins à élever, cette jeune fille à sauver, cette douleur à consoler, ces vertus à mettre en lumière !

Ils se de\Siieni tout h tous ; leuv mission est d'aimer, d'honorer, de servir. Mais enfermés dans la stupide et vainc adoration d'eux-mêmes, rejetant dans l'oubli ce qui ne les touche pas, indifférents h ce qui n'est pas leurs intérêts, satisfaits de distraire quelques poignées d'argent des trésors dont ils ont la jouissance, pour les jeter à l'infortune comme un impôt volontairement consenti, ils n'ont pas pensé aux petits, aux inconnus, aux incompris, aux méprisés.

Ils se sont crus quittes du devoir de charité, parce qu'ils ont répandu l'aumône... Et c'est le crime de Gain, sinon dans la matérialité du fait, du moins dans sa conception et dans ses conséquences.

Vous avez écrit, Monsieur, une apologie sublime de la Charité, en rappelant qu'elle doit être non seulement active mais incessamment active, — et en toutes choses, — dans l'ordre moral, — dans l'ordre matériel. Et quel meilleur moment aurais-je choisi pour offrir ce livre, magnitiquement pensé, à tous ceux qui, péchant par omission, sans le vouloir, sans le savoir, ou le voulant et le sachant, essaieront, après vous avoir lu et médité, de se rapprocher davantage du Créateur, en assistant sa créature, dans tous les besoins de son corps, de son âme, de son cœur et de son intelligence?

LE PERE MOXSAP.RÉ, FRERE PRECHEUR

N'avGz-vous jamais évoqué, dans votre esprit, aux heures sombres du découragement, après quelque triste causerie sur les misères du temps présent, la figure austère ou joviale de l'un de ces grands moines du moyen âge qui prêchaient la Parole sur les places publiques, et dont la voix puissante entraînait les multitudes? C'est en nos jours de lamentable incroyance qu'il faudrait recommencer l'apostolat de la borne, et c'est quand on verra les moines semant au grand jour de la rue les vérités qu'on ne va plus entendre sous les voûtes des églises, que le salut social sera proche.

Les moines sont la milice du Christ, les soldats et les guerriers de l'Eglise. Ils n'ont jamais cessé d'occuper une large place dans cette institution incomparable où tous les besoins, toutes les nécessités de l'homme sont prévus; où le mal trouve le remède, la souffrance le réconfort, la joie un frein salutaire, l'âme

un soutien perpétuel, le cœur des tendresses infinies, l'esprit les plus hautes satisfactions, et la conscience le guide infaillible. Et la place qu'ils occupent dans la société n'est pas moindre, comme le rôle qu'ils y jouent est important. Il y a beaucoup d'Ordres : chacun d'eux a sa raison d'être et correspond à une force humaine: le Jésuite enseigne, le Bénédictin étudie, le Capucin est le pacifique missionnaire du peuple, le Dominicain prêche, le Trappiste s'use aux labeurs matériels, et le Chartreux, au fond de son cloître, dans le désert alpestre, prie pour ceux qui ne savent plus, ne peuvent plus, ou ne veulent plus prier.

« Il faut bien que les bons, les innocents et les justes, payent pour le pécheur dans cette vie, s'écrie Barbey d'Aurevilly avec sa farouche éloquence; car, s'ils ne payaient pas, qui donc, le jour des comptes, acquitterait la rançon des coupables devant le Seigneur? » Les moines prient pour nous, et nous le savons bien, car sitôt que l'un d'eux sort du silence du monastère et paraît, fantôme blanc d'un passé trop méconnu dans notre vie et dans nos luttes, tous les regards se tournent vers lui, et la chaire, qui était le piédestal de son humilité, devient presque le trône de sa gloire.

Il suffît qu'il parle. Et que dira-t-il? Ce que les autres ont dit avant lui. Le Père Monsabré répète ce que proclamèrent avant lui les Félix, les Lacordaire et les Ravignan; ce que chaque dimanche, dans les quarante mille paroisses de France, quarante mille curés proclament librement. La doctrine est immuable: elle n'a point changé depuis dix-neuf siècles bientôt ; elle est intacte, complète, armée de toutes

pièces. Il faut l'accepter absolument, ou la repousser absolument : c'est un cube parfait: enlevez un éclat de ce marbre, il tomberait en miettes. Mais ce marbre est dur, et dix-neuf siècles n'ont pu forger un marteau assez robuste pour le fendre!

A cette époque oîi l'on affecte une indifférence religieuse qui pour les deux tiers de ses sectaires est une fatuité, un intérêt étrange s'attache à ces hommes vêtus de bure, inconnus la veille, tout à coup célèbres le lendemain, et dont la voix retentit, avec une portée prodigieuse, lançant un défi plein d'audace aux rébellions de l'esprit moderne, railleur des choses saintes, que néanmoins il redoute, et qu'il ne peut anéantir, malgré tant d'efforts et tant d'alliés.

Un de ces hommes est le Père Monsabré. C'est un dominicain, un Frère-Prêcheur. 11 appartient donc à l'ordre, fondé par saint Dominique pour combattre les hérésies, et qui donna à l'Eglise tant d'illustres personnages: Thomas d'Aquin, Savonarole, et en France, Lacordaire, encore vivant dans nos mémoires.

11 est jeune encore : cinquante et quelques années peut-être. iV/enssana in corpore sano: un corps vigoureux et robuste, une âme forte, une intelligence puissante. Grâce à la vie monastique, la lame n'a pas usé le fourreau. Le visage est gai, souriant, illuminé de cette sérénité parfaite des purs, qui ne regrettent rien du passé et ne tremblent pas pour l'avenir. C'est la bonne humeur de l'homme qui vit de peu et qui méprise Isibête ; c'est le calme et l'énergie du lion au repos. Un autre a dit longtemps avant moi : Le père Monsabré a la face léonine. Son geste trahit une vigueur

mâle. Sa voix est sonore, vibrante, martelée : chaque mot résonne et porte.

Qu'ajouter de plus? A ceux qui n'ont jamais approché un moine d'admirer la robe blanche et le manteau noir aux plis « sculpturaux ; de décrire les murs nus de la cellule, et le crucifix, et le reliquaire, et la couchette où dort ce mortifié d'un sommeil que ne troublent point les rêves. Pour nous, ce sont là choses familières et qui n'étonnent plus. Ce doux silence du cloître, cette propreté minutieuse, luxe des pauvres, ces images sur les murailles, ce tranquille repos, que de fois les avons-nous cherchés? Le couvent est partout le même. Pour le cœur, c'est un refuge ; pour l'inteUigence, un laboratoire. Tous les bruits du monde expirent au seuil. Une fois entré, on voudrait ne plus s'en aller. Quand on est venu une fois, on revient.

Le Père Monsabré est un Français de la vieille France. Il n'a pas d'histoire. Ayantla vocation, il prit l'habit, et s'il devint orateur, c'est qu'il voulait prêcher. De renommée il n'avait point soif. Il ne prévoyait nullement qu'un jour sa voix emplirait les vastes nefs de la métropole parisienne. Et cependant il y aspirait. Voici comment et pourquoi.

Peu de temps avant la guerre, le Père Monsabré avait commencé une série de conférences dans la chapelle de l'Ecole des Carmes, rue de Vaugirard. 11 partit de l'explication du premier mot du symbole: Credo. Il voulait ne faire qu'une seule conférence, il en fit quarante, dans lesquelles il traita toutes les questions de l'accord de la raison et de la foi.

Son désir le plus ardent était de faire une exposi-

lion du dogme catholique. En 1871, il devait prêcher à Notre-Dame et commencer. Paris chassait les moines, en cotte année-là, et traquait les prêtres. La Commune survint. Le Père Monsabré se rendit à Metz. On se rappelle encore l'émotion qu'il y produisit. 11 parla haut, ferme, et son langage où saignait le patriotisme blessé, déplut au vainqueur. On se souvient peut-être en Prusse de certain sermon du dominicain: à Metz on ne l'oubliera jamais.

Pendant ce temps-là, on fusillait à Paris l'archevêque Darboy, les jésuites, les dominicains d'Arcueil.

Le Père Monsabré revint. Il prêcha le carême de 1872: Radicalisme contre radicalisme. Il obtint un succès immense. Des applaudissements éclatèrent dans le temple, et l'orateur dut réclamer qu'on l'écoutât sans l'applaudir. L'année suivante, il commença cette exposition du dogme catholique, qui seral'œuvre capitale de sa vie, et qui demande, pour être développée, quinze années de prédication.

Ce cours de doctrine est divisé en deux parties parallèles :

— Existence de Dieu.

— Etre, perfection, vie de Dieu. OEuvre de Dieu. Gouvernement de Dieu.

— Préparation de l'Incarnation. Existence et personne de Jésus-Christ. Sa vie. Son œuvre. Son gouvernement. Sa grâce. Vie éternelle.

Toute l'histoire du monde, toute l'organisation sociale tiennent là. Et c'est en somme le catéchisme, enseigné par un des plus merveilleux orateurs qui aient paru dans la chaire de Notre-Dame. Lacordaire,

disent ceux qui l'ont entendu, parlait au cœur: il arrachait des larmes. Le Père Félix raisonnait froidement, discutait. Le Père Monsabré est un logicien : il affirme et il prouve. Sa démonstration est claire, simple, ardente; il l'émeut, mais il convainc. Il impose Il l'esprit, il dompte les intelligences. Avec lui, il faut croire, ou avouer la mauvaise foi. Ceux qu'ils n'a pas ramenés encore chancellent; ils attendent l'heure de Dieu, lui aussi. Il faudra bien qu'ils capitulent, ces grands intelligents assoiffés de vérité, mais qui ont peur de la vérité, et qui hésitent, — parce que l'humaine faiblesse les enlace.

Lorsque son exorde est terminé, quand il prend corps à corps l'objection possible, l'orateur se transforme. Son accent est chaud, sa voix passionnée profère les mots avec une force étonnante, ses mains semblent broyer un obstacle matériel, et quelqu'un disait un jour: « .Il vous enfonce la vérité dans le crâne à coups de marteau ! » C'est un peu cela. On dirait d'un forgeron laminant un bloc de métal.

On conçoit ce que peuvent être dans la bouche d'un tel éloquent l'exposé et la discussion des questions les plus élevées que puisse traiter la science humaine. Le théologien, dans le Père Monsabré, s'inspire aux sources les plus pures. Le dominicain est thomiste. Il a pour maître et pour guide saint Thomas d'Aquin, le docteur Angélique, l'Ange de l'Ecole, celui qu'on appelait le bœuf, et duquel Albert le Grand disait : « C'est un bœuf dont les rugissements étonneront le monde. »

Léon XIII partage cette ferveur pour La Somme. On sait que ce pape a remis en honneur la doctrine

et l'étude de saint Thomas. Le père Monsabré. longtemps avant l'élection du successeur de Pie IX, cherchait dans cet admirable livre la moelle de son enseignement.

Il faudrait avoir l'espace nécessaire pour analyser ici les nombreux volumes qui renferment les conférences de Notre-Dame depuis 1872. Mais comment résumer de pareils discours, où tout se tient, où tout s'enchaîne ? Et comment surtout présenter au public frivole qui lit dédaigneusement tout ce qui ne se rapporte pas aux passions et aux intérêts du moment, une étude d'une exceptionnelle gravité, que nos légèretés ne savent plus comprendre ?

Cette année *, le Père Monsabré compte faire la vie apologétique de Jésus-Christ, en réponse aux trop nombreux livres publiés par l'école rationaliste. Il la divise en six chapitres. La première conférence, qui a eu lieu dimanche dernier à Notre-Dame, traite de l'enfance de Jésus. On la connaît peu cette enfance. Les Evangélistes, en rappellent simplement quelques faits. Cependant la mission de Jésus date des premiers jours de sa vie, et dans cette vie rien n'est inutile.

Dans la prochaine conférence, c'est Jésus Ouvrier. Là, sans doute, l'orateur chrétien effleurera ce qu'on appelle la question sociale. Il répétera certainement que le Rédempteur est venu parmi nous réhabiliter le travail, que les païens regardaient comme vil et méprisable.

Les autres conférences examineront successive-

ment, dans le Fils de Dieu, le Docteur, le Thaumaturge et le Prophète, le Martyr, le Triomphateur.

Le Thaumaturge, en Jésus, est admirable. Il n'accompUt de miracles que par bienfaisance, et tandis que les autres thaumaturges opèrent au nom de Dieu, il n'invoque. Lui, que sa propre puissance et n'agit qu'en son nom. Comme prophète, tout ce qu'il a prédit a été confirmé, et tous les événements annoncés par Lui se sont accomplis d'âge en âge et jusqu'à nos jours. Il est donc impossible, entend démontrer le théologien, qu'on puisse présenter dans l'histoire de l'humanité un homme réunissant toutes les perfections que réunissait Jésus.

Strauss, Renan, Salvador, et même ce pauvre M. Soury qui voit en Jésus un névropathe, affligé de démence héréditaire, ont épuisé leur science positiviste à vouloir montrer dans Jésus, l'Homme, l'homme à placer sur le même rang que les législateurs et les philosophes. Moïse, Socrate, Mahomet. Ces géants aux pieds d'argile se sont cassé les ongles sur ce granit : ils n'ont perverti que les imbéciles. Il serait plus facile de soutenir que Jésus n'a pas existé !

Les conférences de Notre-Dame seront donc une joute oratoire. Un moine entre en lice contre les fiers champions du rationalisme: le nuageux Allemand, le sacrilège douceâtre et patelin, le juif plaidant la cause de ses pères, et le chrétien apostat qui, rétrécissant son intellect étroitement borné, fait un misérable malade,|un fou de Celui qui, tout à coup, en trois années de vie errante, transforma soudain le monde et substitua la religion des humbles, des pauvres, des souf-

frants et des persécutés, à celle des orgueilleux, des riches et des heureux.

Certes la tâche est ardue. Non pas qu'il soit difficile d'anéantir les arguments de MM. Ernest Renan et consorts. Une vieille bonne femme ou un tout petit enfant y suflQraient. Mais il s'agit moins de mettre en déroute l'escadron des houzards-Renan, que de peindre, sous les aspects les plus divers, cette Divine Figure, suivie de modeste logis de Nazareth et de l'atelier du charpentier Joseph, au Tîmple, dans les rues de Jérusalem, sur les bords du lac de Génésareth, dans le désert, le long de la Voie douloureuse, et enfin sur ce mont Golgotha qu'ensanglanta l'agonie de Dieu.

Le plan de l'orateur est bien complet. Chaque chose est à sa place. La parole ardente du moine fera de nouvelles conquêtes ; ce sont lésâmes qu'il veut ravir, plus que charmer les intelligences.

Le succès qu'il recherche est purement évangélique. Il ne s'adresse pas — comme d'autres — aux passions surexcitées de la foule ; il n'est point enivré du bruit, des acclamations, du tapage : il ne s'inquiète ni de la mode, ni de l'actualité mondaine. Que lui importeraient les compliments de M. Naquet, et les éloges de M. Scholl?

Le triomphe qu'il souhaite, qu'il appelle, qu'il espère, ce n'est pas que son nom retentisse dans nos journaux, dans les salons; ce n'est pas qu'on l'admire et qu'on l'applaudisse ; ce n'est pas que huit mille auditeurs viennent se presser autour de la chaire, huit mille hommes représentant l'élite de la société la plus lettrée, la plus spirituelle de l'univers. Non, son

triomphe sera de voir quelque désabusé venir h lui, s'agenouiller et dire: « Mon Père, bénissez-moi parce que j'ai beaucoup péché. »

Les larmes de cet homme le paieront de toutes ses peines. Et quand, après Pâques, il rentrera dans son lointain ermitage pour y reprendre son labeur obstiné, solitaire, bien loin de nos tumultes et de nos folies, il pensera à cette âme sauvée, et son cœur s'épanouira d'une joie que ne connaissent point les triomphateurs de ce monde !

DU BAS-BLEUISME

Habent sua fata....

C'est dans le Nain jaune d'antan que M. Barbey d'Aurevilly publia ses Quarante médaillons de l'Acadé' mie française, médaillons burinés avec une telle vigueur que ni vous ni moi no verrons jamais le plus fameux dandy littéraire de ce temps revêtu de cet habit bleu il palmes vertes que le génie du peintre David inventa — et qui n'est pas beau — et que tout porte-plume espère endosser un jour ou l'autre.

C'est un rude jouteur que M, Barbey d'Aurevilly: au lieu donc de prendre pour devise ces deux mots anglais, un peu présomptueux: Never More; — ou ces deux mots français un peu ambitieux: Plus tardX — il devrait faire graver sur une belle cornaline le chardon des rois d'Ecosse, avec cettelégende en exergue: Qui s'y frotte s'y pique. Il a saccagé bien des

gloires, cet audacieux! détrôné bien des réputations surfaites, analysé les romanciers, démoli les philosophes, combattu les historiens, pourfendu les poètes, et — somme toute — il a eu presque toujours le dernier mot, laissant l'adversaire sur le carreau — et le volume au casier du libraire. Si bien que cet homme d'esprit, qui sera l'une des figures les plus originales de notre siècle et restera comme un type de force, de puissance, d'insouciance de la gloire, de courage et d'énergie — a ramassé autour de lui assez de haines pour ne pas désespérer de la vraie gloire.

Les fureurs masculines ne suffisaient plus à ce u mâle» , enragé de bataille, qui vit de polémique ardente, et que l'on croit un peu matamore et mettant flamberge au vent — tandis que ce descendant des corsaires dieppois, en les veines duquel circulent quelques gouttes de sang royal (m'a-t-on dit) — est un charmant gentilhomme de haute mine et de grand cœur, trop fort pour n'être pas très doux.

Il lui fallait encore des colères féminines, colères implacables, haines qui ne s'éteignent jamais. On dit: « rancune de prêtre ». Hélas! « rancune de femme » est pire mille fois, et M. Barbey d'Aurevilly, qui ne croit pas à celles-là, croit ;\ celles-ci, les suscite, en rit; — je souhaite qu'il n'en meure pas: la plume est un petit instrument qui égratigne — mais sa pointe est aussi dangereuse que le dard venimeux du cobra capello.

M. Barbey d'Aurevilly exècre les femmes qui font métier de leur esprit: c'est pourquoi, sitôt qu'un livre de femme paraît, il y court, le happe, le dévore et

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met en pièces l'auteur en jupons. Voici trente portraits de femmes. — A part quelques-unes c'est une galerie de Bas-Bleus.

Bas-Bleu, madame de Staël; bas-bleu, madame Sophie Gay; George Sand, Daniel Stern, madame Quinet, Louise Golet, bas-bleus; et la princesse de Belgiqjoso, et la comtesse Guiccioli — de grandes dames! de très grandes dames ! ! — bas-bleus quand mémo, et des plus azurés.

Et c'est, ma foi! la vérité... Toutes ces femmes ont fait marchandise de leur plume, se vendant au public pour un peu d'argent ou pour un peu de gloire, et mettant à nu devant la foule leurs sentiments, leurs passions, leurs vices, leurs pensées, leurs rages, leurs amours, leur passé. — Et je redirais ce que disait Junius: Elles n'ont donc ni père, ni frère, ni mari, ni fils, ni amant, qui les empêche de se galvauder dans cotte encre?

L'influence des bas bleus wa. sans cesse grandissant: le bas-bleu nous enveloppe, nous assiège, nous étouffe, nous submerge : toute pensionnaire écrit son « journal ».travaillantainsi à la profanation del'intime; toute comtesse veut écrire son roman — après l'avoir vécu ; les femmes se mettent à l'histoire, à la philosophie, à l'économie politique... ma parole! Il y a même des théologiennes enjupons... ce qu'on appelait des « Ma" triarches » aux entours du dernier concile !

Est-ce donc quenous avons toujours été et que nous sommes toujours « un peuple à femmes » comme le dit M. Barbey d'.\urevilly?

Arrivons-nous à cet état d'hermaphrodisme social, où l'homme s'efTémine, où la femme s'hommasse?

Je n'en sais rien, M. Barbey d'Aurevilly non plus, et vous, lecteur, pas davantage. Mais, en vérité, on le croirait, à nous voir nous baigner dans cette mer toujours montante des livres muliébriles, de ces livres féminins — dont quelques-uns sont écrits par des hommes — et qui cherchent h prendre en nous, non la tête, non le cœur, mais... devinez quoi! Livres maladifs d'une société en décadence, codes de luxure, catéchismes d'adultère, Parfaits Secrétaires du libertinage, où l'on trouve tout fait, tout mâché, tout empâté, prêt à servir, ce que vous appelez du nom d'amour — ô moralistes qui n'aimez pas et ne savez que souiller — et qui a pour nous un nom, comme la chose, ignoble et ridicule.

Que si l'on prétend prouver que la femme est l'égale de l'homme, je m'empresse avec M. Barbey d'Aurevilly, de m'inscrire en faux. Elle n'est pas égale puisqu'elle est soumise. Elle n'est paslibrc, puisqu'elle ades devoirs, et qu'elle est asservie à des fonctions que son sexe même lui impose... Si ces femmes se mettent à philosopher, qai élèvera les enfants? Vérité banale, lieu commun, rabâché, et qui est toujours vrai. Prendriez-vpus pour cuisinière une bonne femme qui lirait Locke et Spinosa?

Le bas-bleuisme nous envahit. Quelle étrange épopée l'on composerait avec les « vertus privées » de ces dames, qui eussent fait se pâmer le fameux Brantôme, et qui manquent à la collection de grotesques du joyeux Rabelais! M.Barbey d'Aurevilly ne nous en donne aujourd'hui que quelques-unes, mais il promet que, plus tard, elles y seront toutes! Toutes? Oui, les plus fa-

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mcuses, les plus mal famées, celles qui dînent de la sacristie et soupent du boudoir; celles qui dictent leurs rapsodies à leurs amants^ ou leurs mémoires à leurs femmes de chambre; celles qui font des expériences in anima vili ; celles qui règlent les destinées des empires, et celles qui débatichent les ouvriers des rues. Toutes! et ce sera leur châtiment d'être mises ensemble, comme des galériennes accouplées, et se jetant l'une à l'autre leurs livres à la tête.

Encore le fier critique a-t-il dédaigné les menues pécores: il a choisi « la fleur du panier, en supposant qu'un pareil panier ait une fleur! » .... Et même — que je le dise — il a été parfois injuste: il est jusqu'à deux noms que, si j'avais été lui, j'aurais effaces de ma liste : celui d'une noble gentilfemme, héritière d'un nom illustré sur les champs de bataille, et celui d'une modeste et studieuse personne, en qui l'Institut a couronné le travail, la persévérance, l'étude obstinée. La marquise de Blocqueville et mademoiselle Clarisse Bader, si le critique ne les voulait point louer, avaient, du moins, droit au silence.

Quant aux autres, je les abandonne, et c'est tant pis si madame Augustus Graven figure auprès de la citoyenne André Léo, si madame Claire de Chandeneux côtoie madame de Saman, si madame Gustave Haller est la voisine de l'auteur des Souvenirs d'une Cosaque : ces promiscuités désagréables sont un premier châtiment. Quand une femme entre dans un cabaret, c'est qu'elle est résignée à subir tous les contacts et tous les voisinages. C'est ce qui explique et justifie la lettre qu'on va lire.

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