‹ Médaillons et caméesChapitre 20 sur 24 · Pseudonyme de M. Poupart-Davyl · texte numérisé non relu

Pseudonyme de M. Poupart-Davyl

2oG MliDAlLLOiNS liT CAMÉES

adorait en sa présence le dieu Hugo, ou le sous-dieu Mendôs!...

Minuit sonne : le cap des tempêtes est franchi. Les dames ont fait cercle au salon; robes de soie et traînes de satin ondoient sur les tapis; une lumière crue illumine les murailles blanc et or. Ici l'aimable et spirituelle hôtesse a traité du divorce de façon à ravir M. Dumas et à charmer M. Naquet. Paradoxes de jolie femme qu'on réfute en souriant.

Le thé, mesdames ! Très confortable ce thé à l'anglaise, et servi comme chez une marquise. On dirait d'un ambigu de la Régence. On regarde les dents mignonnes croquer sandwichs et gâteaux. Mais le parler altère et dessèche le gosier, afflrme Rabelais, grand apôtre du naturalisme. Et tous les causeurs de boire : les nerveux prennent du café ; les lymphatiques, de la bière : les ardents, des boissons glacées ; chacun va à son goût.

Cher Petit Chose, aviez-vous naguère, dans la mansarde de la rue Childebert la vision de toutes ces pompes? Mais que dirait le père Méraut de ne point voir, dans un ces vases de faïence à panse rebondie, quelque touffe odorante de ces lis magnifiques qui, selon la devise de France, ne cousent ni ne travaillent? Beaucoup de souvenirs, peu de regrets. Que la gloire coûte cher I

Au romancier Léon Cladel.

Parmi nos maîlres en l'art d'i^crire, un des premiers qui saluèrent vos débuts, Monsieur, ce fut Louis Veuillot, qui vous décocha un maître article dans lequel il rendait hommage à votre talent, mais en signalant vos tendances, que vous jugeâtes nécessaire d'accentuer davantage en répondant, par une assez longue thèse, à cette page superbe.

Je vous croyais le champion des foules, et particulièrement l'ami du paysan. Je me suis trompé, ce qui arrive à tout le monde, même à M. Paul Bert, voire à ses chefs de file. Gomme Balzac, vous méprisez le paysan. Mais Balzac, en le méprisant, le détestait. Vous l'aimez, vous, et lui en voulez de ne point correspondre à votre idéal.

Le paysan répugne aux instincts démocratiques, acharnés à lui opposer l'ouvrier : les démocrates n'admettent pas que le paysan soit du peuple, parce qu'il est résigné à son sort et soumis à une loi d'héré-

dite rarement violée. Ce qu'on nomme le peuple, c'est \e peuple ouvrier : on en veut exclure le paysan, qui travaille trop pour se préoccuper des théories politiques. L'insurrection n'est pour le paysan le plus saint des devoirs que lorsqu'elle est la Jacquerie. Il se bat pour ses intérêts, jamais en vue de satisfactions platoniques.

C'est pourquoi la démocratie le dédaigne et lui fait son procès. Votre préface de la Fête de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, — qui est un fort beau morceau d'éloquente littérature, — est aussi le plus violent des réquisitoires. Vous assurez que le paysan est «avide, envieux, hypocrite, fourbe et cynique, couard et brutal, » lâche et superstitieux, et par-dessus tout honteusement soumis au despotisme des gouvernements, quels qu'ils soient. A votre insu, vous rendezhommage à une vérité que vous avez toujours méconnue : le paysan n'est pas tel que vous le dépeignez; mais vous le maltraitez si fort, simplement parce que le paysan français a toujours eu horreur de la République — du mot et de la chose ; parce que le radicalisme n'a jamais pu l'asservir entièrement; parce qu'enfin les ruraux, — ces ruraux auxquels on reprocha, en 1871, avec tant de virulence, d'être des... ruraux, — ont fait échec, sans relâche et sans cesse, à l'influence néfaste de vos tourbes des grandes villes, oîi les électeurs sont enrégimentés, soumis à la tyrannie des sociétés secrètes, compagnonnages ou franc-maçonnerie, internationale ou charbonnerie. Et cela vous pèse, que l'homme des champs — dirait Berquin — échappe à votre influence, et redoute les pouvoirs occultes, plus dangereux que les jésuites, allez! qui

dirigent maintenant, du fond de leurs cavernes où vont danser les filles do l'Opéra, une société qui a cru bien faire en se débarrassant de son Dieu, de ses traditions, de ses souvenirs, de son passé.

Voilà, Monsieur, le motif — le sincère, le vrai, le seul, — qui ameute contre le paysan, les révolutionnaires de la presse. En 1871, un journal radical reprochait au paysan de n'aimer que les écus. C'est peut-être son vice, mais vous savez bien ce qu'un écu représente de labeur, et votre père le savait aussi, Thumble et modeste artisan, qui voulut être enterré avec votre premier livre sur son cadavre, et vous rendit ainsi — lai qui n'avait pas compris jusqu'alors votre vocation, ni deviné votre talent, — le plus magnifique hommage qu'il nous soit donné de recevoir, à nous les ouvriers de la pensée, toujours las et jamais contents.

L'idée révolutionnaire qui fermente et bouillonne dans votre œuvre ne vous aveugle pas au point de vous faire appliquer, dans vos récits merveilleusement colorés, les faux jugements que vous portez dans cette lettre singulière à Louis Veuillot, qui sert de portevoix à vos haines. Vous nous donnez des tableaux charmants, grandioses ou terribles, de votre Quercy. Paysages splendides, décrits avec la fougue et la maestria d'un impressionniste qui saurait peindre et qui aurait du goût. Votre réalisme est d'une poésie sauvage et superbe ; vos villages, vos champs, vos forêts, sont la copie exacte de la nature et n'ont rien d'informe ni de repoussant. Vos types, d'une étrangeté un peu cherchée, étiquetes de noms d'une extraordinaire bizarrerie, sont, pour la plupart, originaux, curieux, sympathiques. EnQn, vous aimez les scènes violentes,

les péripéties dramatiques, et vous excellez à faire mouvoir les foules, à donner une vie bruyante à vos créations. Vous êtes vraiment un écrivain de mérite, point vulgaire, tenant sa bonne place au grand soleil de la publicité, et si la jalousie était un défaut des gens de lettres, — ce qui n'est pas, à les en croire, — M. Zola lui-même serait jaloux de vous, car vous êtes plus naturaliste que lui, et surtout plus naturel.

Mais ce qui vous distingue, c'est une âpreté violente dans l'étude des caractères. Vos paysans ne sont pas les campagnards futés, à visées sombres, conspirateurs de villages, politiques à la Machiavel, comme ceux de Balzac, — ou simplement astucieux et méchants comme les villageois de Sardou. Vous ne peignez pas les fougues méridionales de la même façon que Jules de la Madelène, ce conteur exquis et charmant, dont je viens de lire avec un plaisir inflni l'œuvre unique, rééditée par le Mécène des poètes contemporains, Lemerre I". Le marquis des Saffras, où vibrent toutes les délicatesses du cœur, est à vos peintures crues, à vos couleurs chargées, ce qu'une modeste violette est, en parfum et en nuance, à l'odorant, à l'éclatant œillet. On est sous l'impression d'un contentement reposé et calme, après l'avoir lu. Vous, dans Saint-Bartholomée Porte-Glaive, et dans Y Homme de la Croix-aux-Bœufs, vous enivrez le lecteur de luttes, de batailles, d'expansions virulentes, et vous laissez en son âme un regain de colère, une puissante folie de la force brutale.

C'est là que vous êtes l'intempérant, dont les moindres mouvements du cœur ou de l'esprit sont des amoncellements de passions, d'une ardeur, d'une

exubérance à faire pâlir des auteurs d'épopées. Rien n'est petit dans vos héros. Tous sont énormes dans le vice aussi bien que dans la vertu : ces paysans sont d'immortels génies, découpés à l'emporte-pièce : Claude Anzelayr etXoïotix rappellent les personnages épiques de ce bon vieil Homère : on les voit amples et vastes, à l'instar de demi-dieux. C'est fort beau : mais c'est trop beau. Ce qui est certain, c'est que vous n'avez aucune idée du paysan chrétien. j\Ioi qui ai vécu la moitié de ma vie au miUeu des rudes montagnards alpestres, durs comme leurs rochers, francs et purs comme les torrents de leurs glaciers, je ne reconnais personne parmi les vôtres. Je ne vois chez vous aucun homme qui tremble au nom de Dieu, qui prie et se résigne, qui sache aimer, et qui veuille être aimé.

Des appétits, des convoitises, des sensations, pas de sentiments : voilà, dans vos livres, vos hommes du Quercy. Ils se battent bien, boivent à miracle, mangent superbement, etfontl'amour, — ce quineveutpas dire qu'ils connaissent l'amour. Mâles admirables, c'est possible ! Hommes? Fort peu, et chrétiens, pas du tout. Ils sont des païens, des Celtibériens ramenés à nos proportions minuscules. Vous avez rêvé des ancêtres, et copié les descendants, — bien descendus.

Le paganisme inconscient qui vous tourmente, — car vous faites partie des « païens innocents >> d'Hippolyte Babou, — est votre guide unique dans votre recherche de la question sociale.

C'est ici, en effet, le côté grave de vos tendances. Etes-vous socialiste? Je ne sais. Mais vous estimez que la société est mal faite, et l'avez en grand mépris

telle qu'elle est, — en quoi peut-être n'auriez-vous pas tort, si vous n'aviez le malheur d'être de ceux qui l'ont faite ainsi et la feront pire, si on le leur permet, — et on le leur permettra ! .. . Question sociale, c'est un gros mot! Je la définirais mal : au fond, c'est toujours l'histoire des gros poissons qui mangent les petits, ce dont les petits enragent. Puis, les petits à leur tour voudraient manger les gros, mais n'avouer à aucun prix que, devenus dévorants au lieu d'être dévorés, ils deviendraient à leur tour haïssables. Au fond encore, car il faut aller aux extrémités, c'est la fâcheuse aventure de Gaïn et d'Abel.

Vous avez écrit tout un volume de nouvelles, lesFanu-Pieds, à la gloire des petits, qui veulent happer les gros; le nommé Quouel est un des meilleurs types de ce genre de récits. Il s'agit d'un vulgaire assassin, qui mérite la toute bienveillance de la société, parce qu'on ne sait ni d'où il vient, ni où il va, qu'il adore une fille noble, la violente et se tue. Evidemment la société est dans son tort : Pourquoi le ravissant Quouel, au lieu d'être bâtard, abandonné, ignorant et paresseux, n'est-il pas un de ces beaux messieurs qui épousent les Estelle? Il eût épousé la sienne, et nargué cette acariâtre : la société. Mais il est bâtard, et prend son bien où il le trouve. On s'apitoie donc sur son malheureux sort, et, sans l'approuver, on ne le condamne pas; c'est un misérable, il a droit à tous les égards.

Je déplore que vous dépensiez un talent très vrai, très remarquable, et surtout parfaitement original, à défendre des opprimés de cette sorte, qui méritent la pitiéj je vous l'accorde, mais non point la tendresseï

Ils sont déshérités, je les plains. Mais faut-il, parce qu'ils sont déshérités, qu'on accuse la société entière, et parce qu'on aura lâché un Quouel h. travers le monde, cst-il nécessaire de refaire les codes et de bouleverser tout pour le sauvegarder?

Votre paganisme se fait jour plus particulièrement dans le dernier livre que vous avez publié sous ce titre fantaisiste : Ompdraïlles, le Tombeau des Lutteurs. Je l'avais lu naguère dans un recueil littéraire, curieux à plus d'un titre, que dirigeait M. Catulle Mendès, qui vient de publier aussi la Demoiselle en or, comme M. de Goncourt les Frères Zemganno : trois livres qui sont tous les trois l'hymne délirant de la force physique, l'apothéose de la matière.

Ompdraïlles est un bien singulier récit. Je n'en dégagerais pas volontiers la synthèse. En somme, c'est la vertu aux prises avec le vice, et le vice vainqueur de la vertu, ce qui arrive souvent dans la réalité des choses. Je n'y veux voir que cette adoration de la forme, ce culte du beau plastique, cet amour de la force corporelle, qui se manifestent assez ouvertement, aujourd'hui que les spectacles du cirque — moins fatigants pour l'esprit que les spectacles littéraires, sont remis en honneur. Serait-ce qu'on en veut revenir aux combats de gladiateurs? Il ne faut jurer de rien. On est sur la voie qui mène aux grands excès. Blasés que nous sommes, le sang répandu pourra seul exciter notre curiosité à une heure prochaine. Et c'est là un des signes patents de ce retour au paganisme, que nous préparent la littérature naturalisme et la République athée, qui se greffent l'une sur l'autre.

Puisque aussi bien j'ai eu le caprice de parler de

votre œuvre, trop peu connue, je le déclare, même des lettrés qui veulent connaître tout, permettez-moi. Monsieur, de vous dire que vous gagneriez à châtier mieux votre langage. Boileau appelait un chat un chat, et Rollet un fripon. Mais vous excédez la mesure : l'expressivité est un don appréciable. Seulement il ne suffit pas d'employer le mot propre : il importe aussi d'employer des mots propres et vous y manquez. Ce qui est sale est toujours laid, et la vidange sent toujours mauvais. Je n'insiste pas. Je ne parle même pas de la moralité des situations que vous décrivez : ce serait de l'outrecuidance. De vos livres, il est acquis que la mère en défendra la lecture à sa fille, voire à son fils. Vous n'avez pas la prétention, d'ailleurs, d'exalter la vertu de chasteté.

En résumé votre littérature est absolument dans la note chère à l'Ecole Zola ; c'est du naturalisme poétisé par des tableaux, sinon par des sentiments. C'est du matérialisme en action. C'est l'art païen, c'est la renaissance d'un Olympe où Vulcain serait roi des Dieux et messire Hercule président de la Répubhque. Il m'a paru intéressant de signaler cet aspect inexploré de la littérature actuelle, et je n'ai plus, Monsieur, qu'à vous demander pardon de la liberté grande de l'avoir fait à vos dépens.

A Louis Teste.

Où raconte, mon cher ami, qu'il y a présentement, dans une des prisons de Paris, — où les prisons, comme les églises, ne sont point assez nombreuses, — un misérable, coupable d'assassinat, selon ses propres aveux: un triste hère, puant le vice, couvert de péchés, indigne de miséricorde, au jugement des hommes, qui sont toujours plus sévères que Dieu, et plongé dans une telle ignominie qu'il a mérité le mépris des êtres les plus vils ^ On ajoute que ce malheureux, d'un cynisme redoutable, et qui se pare de ses crimes avec autant de vanité qu'une « demoiselle » de ses diamants, ne se laisse attendrir qu'à la seule pensée de sa mère, et qu'alors des larmes vraies jaillissent de ses yeux et coulentsur ses joues, flétries des stigmates honteux que vous savez.

Cette bête fauve qui poignarde les femmes, cet in-

1. Il s'agissait d'un criminel fameux nommé Abadie et que le chef de l'Etat n'a point voulu envoyer à la guillotine.

dividu sans sexe, presque sans âme, a gardé dans un repli de son cœur, abondamment souillé, un reste de tendresse^ un atome de sensibilité: quand on lui parle de sa mère, Abadic se met à pleurer.

Dans toute cette pourriture infâme, il y a encore une place nette où Jésus pourrait poser ses lèvres afin do racheter par le baiser divin cette créature damnée dès ce monde !

Ce fait n'est point extraordinaire, d'ailleurs, si l'on en croit les marchands de philosophie. Les criminels les plus endurcis conservent, dit-on, cet amour de la mère qui est si naturel que Dieu, en dictant le Décalogue, ne recommanda point à l'homme d'aimer sa mère, mais de l'honorer. Aimer est si facile et si doux!...

Ce temps-ci, fécond en surprises, nous réservait une révélation: un fils, toute honte bue, — non content de renouveler le crime de Cham, qui ne se moquait, après tout, que de la nudité de son père, — un fils, non pas né au coin d'une borne, et jeté là dans la boue, condamné à la faim et au froid, mais élevé au foyer familial — a cette audace inouïe d'insulter et de vilipender sa mère trois cents pages durant... aux acclamations de la galerie, et pour le plus grand bénéfice de son éditeur, — qui a ramassé ces ordures, au lieu de les balayer, — comme son père l'eût fait.

L'auteur signe Jean la Rue. Son nom véritable n'est un mystère pour personne. Le livre s'appelle Jacques Vingtras: les lettres initiales et les lettres finales révèlent que l'écrivain a compté qu'on le reconnaîtrait sous ce masque: J...S V...S. Et ce ne sont pas les misères, les défaillances, les colères, les révoltes de Jacques Vingtras décrites par Jean la Rue : ce sont les misères les défaillances, les colères, les révoltes de J...S V... s, décrites avec acharnement par J... s V...S.

Et c'est ignoble!

La grande querelle de l'école naturaliste l'ut quelque temps l'amusette littéraire des Parisiens. Désormais, il n'est plus permis d'en rire. AL Emile Zola n'est que l'humble précurseur de Jean La Rue : Jacques Vingtras est le livre naturaliste par excellence, puisqu'il paraphrase et confirme cette définition malpropre, inventée par quelque mauvais plaisant : « La mère est une prison obscure et humide où l'on est enfermé pendant neuf mois. »

Jacques Vingtras est une œuvre de patiente et minutieuse observation : les moindres détails, les plus

infimes, de l'existence d'un enfant, y sont notés avec un luxe de réalisme qui exciterait la jalousie du clan Zola. Tout n'est pas vrai: tout semble l'être. Un art perfide, guidé par une haine monstrueuse, a su rassembler dans ces pages les éléments disparates de caractères typiques, et les présenter si bien qu'on se prend à gémir sur l'infortuné polisson, victime du fouet, et qu'on s'intéresse aux déclamations vulgaires de ce méchant garnement. Le récit excite quelque curiosité dépravée, et certainement il est de ceux qui font du mal.

Jean La Rue — laissons-lui ce masque, puisque le libraire a eu la pudeur de ne pas le soulever ^ — a fouillé dans les débris de son cœur pour faire son livre, qui est, disent les critiques, dans leur jargon antilittéraire, « une œuvre vécue. » Il a interrogé ses souvenirs, déjà bien vieux. Il a pris sa mère, il l'a dépouillée, mise toute nue, écorchée par lambeaux, déchiquetée du bout de son scalpel : il a fait l'autopsie de ce corps, étudiant les moindres fibres, ne laissant pas une seule place inexplorée... Pas une seule! Puis il a montré cette sanglante guenille à la foule des curieux^ et il a dit :

« Je suis sorti de là! »

Ce qu'il a vu dans sa mère, ah! Ce ne sont pas les vertus, ni les souffrances.

l . L'ouvrage en question, complété par deux autres volumes, a depuis lors reparu sous le nom de l'auteur Jules]Vallès, mort cette année. Je ne connaissais pas Jules Vallès, en ce tempslà. Je le vis depuis, et point si terrible, ni si méchant que je l'avais jugé. Il fut une victime de cette Révolution dont il voulait être l'apôtre. Plus tard, loin de nos passions et de nos troubles, peut-être le jugera-t-on moins sévèrement.

Epiant ses gestes, ses paroles, ses regards, il a cherché les imperfections, les délauts, les travers, les ridicules de cette pauvre femme, coupable d'ôtre une paysanne vulgaire, un peu vaniteuse, maladroite, parcimonieuse, et qui pratiquait le précepte indiqué par ce verset de la Bible : Qui parcet virgam filio suo, odit fili'um suum. Il la livre aux moqueries, aux injures... et peut-être eût-il mieux fait de la calomnier: on aurait alors le droit de la venger : on n'a que celui de la plaindre !

Cet homme vous dit :

a Ma mère!... Eh! ma mère était laide, grossière, mal vêtue, désagréable, acariâtre, avare, vindicative^ orgueilleuse — paysanne, enfin! Et moi, je la juge, et pour la punir du fouet qu'elle m'a donné quand j'étais tout petit, je fais sa caricature dans un roman qui fera du tapage et qui me rapportera de l'argent. »

Le père était plus sympathique à Jean la Rue, bien que ce père, — pion de collège, rapetassé et de mœurs suspectes, — fût, par surcroît, mari adultère, fort brutal et d'intelligence médiocre. Malgré quelque secret penchant pour ce Vingtras qui séduit les veuves Brignolin, Jean La Rue ne lui épargne point ses déshonorantes injures, et voilà un couple bien assorti, dans un milieu où ne se rencontrent que des personnages grotesques ou odieux...

Au surplus, ce livre est sans doute un plaidoyer!

« Que vouliez-vous que je devinsse, — a l'air de dire le citoyen J...sV...s, — élevé que je fus parde tels

parents avec de tels exemples, et dans une société de pervers et d'imbéciles? »

Ce n'est pas une excuse : honte à l'oiseau qui souille son nid!

En revanche, si la mère de Jacques est une abominable mégère, et son père un cuistre plat, un pleutre galantin, Jacques lui-même se juge-t-il de meilleure façon? Certes, il n'est pas si naïf que de se malmener: il confesse qu'il est gauche, rustique, peu enclin au travail intellectuel; — à part ce, il est généreux, vaillant, laborieux, sensible, dévoué, soumis: bref! une perfection, cette petite peste!... Et les défauts qu'il possède, il les doit à sa mauvaise éducation. Sa mère n'a pas su le prendre parle bon côté: elle fouette!

Il veut être ouvrier, luil II veut être paysan!

De quel droitle tyrannise-t-on pour le forcer à s'instruire? De quel droit l'exile-t-on, parce qu'il a pris de madame Devinol ces leçons que l'adolescent Daphnis demandait à Lycenion pour les rendre à Chloé? De quel droit lui enseigne-t-on l'économie? De quel droit, enfin, le hasard l'a-t-il jeté dans la mansarde de ces gens pauvres, au lieu de le procréer dans un palais ducal! Il souffre, il envie. Vous le lui reprochez? Attendez qu'il soit de taille ! Il fera la guerre à votre société mal organisée, où les pions de collège n'ont pas cent mille livres de rentes; où les fils despiojis de collège portent les vieilles redingotes de papa!...

Ouvrier, Jean la Rue? Pourquoi ne l'a-t-il pas été? Ce qu'on veut, on le peut... toujours! Mais ce n'est

LA BOHÊME SANGLANTE 27i

pas en déclamant au fond des brasseries, ce n'est pas en donnant satisfaction à ses appétits, à ses convoitises; ce n'est pas en se rongeant les poings d'envie, qu'on arrive à gagner le pain quotidien: et Jacques Vingtrus voulait être paysan pour vivre au grand air, ouvrier pour fuir l'école. Quant à travailler, jamais !

Vous pensez bien, cher ami, que ce n'est pas la critique d'un livre que j'ai voulu faire. J'ai seulement vu ceci: un Gis outrageant sa mère, froidement, délibérément, dans l'unique but de conquérir une place au grand soleil de la littérature naturaliste. Et c'est un signe des temps comme on disait naguère! Cette école a tenté de peindre les mœurs crapuleuses de la populace; la vie étrange des saltimbanques et des clowns, celle des malheureuses qui vont en journée la nuit ; les Assommoir, les Zemganno, les Fille Elisa, les Sœurs Vatard, ont blasé le goût du public, avide maintenant de ces nourritures pimentées et qui veut bâfrer à même le cloaque.

Dans quelles ordures le traîner, et que lui servir, après cela? Par quel ragoût de Locuste raviver des sensations émoussées? L'horrible physique ne suffît plus: les Quasimodo et les Coupeau, les Papioletles Elisa, les Nana et les « Monsieur de Lolotte », nous ont mis en rage d'immondices. L'adultère et ses dérivés n'ont plus rien d'affriolant, et Mademoiselle Giraud elle-même n'est plus un morceau de haut goût!... Il semble que la littérature contemporaine ait

épuisé tout ce que la Luxure a pu lui fournir de flamboyantes infamies. Alors on fait comme Jean la Rue: on donne sa more en pâture aux affolés qui cherchent des émotions nouvelles : on « dépiote maman », et, pour une minute, on tient la corde dans cetle course au clocher du « plus en plus fort de chez Nicolet! » Que ce soit immoral, nul n'en a souci. Nos maîtres onL décrété que l'immoralilé n'est qu'un vain mot... Demain, Jean la Rue contera les amours lamentables de sa sœur, s'il en a une.

Il est un révolté, comme il fut naguère unréfractaire, et il s'en vante, ce réprouvé delà Bohême sanglante qui voulut, un jour, attraper d'une seule rafle toutes les jouissances dont il était assoiffé, qui ne se refusa même pas le plaisir de faire couler le sang, et qui làbas d'où il dédie ses libelles anti-sociaux aux déclassés qu'il veut faire ses complices, doit entendre encore l'écho des fusillades de la rue Haxo !...

J'ai donc voulu, en signalant cette œuvre de mensonge et de haine, où de méprisables rancunes s'aftirment à chaque page, où se trahissent la rage amère, la colère impuissante, montrer à quels excès on en peut venir quand on s'engage dans cette voie du naturalisme matérialiste, ouverte par M. Emile Zola, qui prétend en être le pionnier.

Qu'il se trouve un homme capable de diffamer sa mère par un semblable livre, cela ne saurait étonner: il y a bien des parricides!... Mais qu'un tel homme

ait des flatteurs, et que son livre ait des lecteurs, et qu'on admire son talent, c'est assurément une marque de décadence; bien plus, c'est une aliénation du sens moral.

On s'en est pris, en France, à toutes les institutions qui faisaient notre gloire. On touche à la famille : défendons nos foyers ! nous qui ne sommes pas des révoltés, — et ne permettons pas à ces réprouvés, qui bavent sur leur berceau, de souiller notre arche sainte. Ah! mon ami, que diraient de nos aberrations ces braves et dignes femmes, nos mères dont le portrait veille à, notre chevet. De leur temps, il y avait peut-être des fils qui faisaient argent du déshonneur de leur mère, mais il n'y avait pour les applaudir que les coquins; — et les imbéciles, du moins, se taisaient!...

Page 1