‹ Médaillons et caméesChapitre 23 sur 24 · LA FEMELLE DE TARTUFE 3H · texte numérisé non relu

LA FEMELLE DE TARTUFE 3H

née, Madame — il y a du temps, car les dahlias pourprés de voire cinquantième été ont déjà fleuri sur votre visage, — vous êtes née avec de brillants instincts , des penchants exquis , des qualités de grande dame.... Et vous fûtes si bien douée, que vous eûtes même — un instant — des vertus. Sans doute vos exemples édifièrent de bonnes sœurs ursuUnes, clarisses ou dominicaines, je ne sais plus au juste. Le couvent tout entier, — un couvent plus sérieux que celui du Domino Noir, — admira votre candeur, votre pur sourire, dont vous vous souvenez encore — vaguement!— avec un charme secret.

Je gagerais que vous eûtes l'idée d'être rehgieuse et de cacher sous le saint habit, ces diablesses de passions qui, plus tard, vous firent si séduisante, alors que vous ne pensiez plus du tout à cet habit monacal par vous dédaigné — et qui n'en est point plus humilié pour cela.

Je pense donc que, désespérant d'embrasser l'état de sainteté pour lequel vous n'aviez pas la moindre vocation, vous résolûtes de lier votre destinée à celle d'un honnête homme qui deviendrait votre esclave.

Mon Dieu! ce calcul n'a rien qui me choque. En ce monde on est dupé ou dupeur : il n'y a pas de milieu. Ce rôle de dupe est toujours sot : j'en ai su quelque chose. On tergiverse un moment — pour garder les apparences vis-à-vis de dame conscience — puis on se bouche les oreilles, et l'on prend — bien vite — l'autre rôle.

En somme vous aviez. Madame, assez d'esprit pour rendre votre mari... battu et content. Le battiez-vous? Je n'en sais rien. Fut-il content? Nul ne le sait, carie

pauvre homme eut à son tour assez d'esprit pour disparaître. 11 vécut heureux, quelque part, vous ne savez pas où, ni moi non plus, et quand il mourut, vous eûtss encore l'esprit de n'en point prendre le deuil.

Vous aimiez les voyages, ce qui est assez le goût des femmes indépendantes. On ne voyage pas seule : on risquerait de s'embarrasser de bagages désagréables à transporter : on cherche un ami , un de ces amis complaisants , qui sacrifient volontiers leurs loisirs à la culture des lettres, personnifiées en une jolie Muse, et l'on s'embarque pour le Monomotapa, ou pour la Russie.

Ainsi avez-vous fait.

On revient. On a vu beaucoup de choses; on a perdu... ses illusions. Le compagnon de route devient ennuyeux. Non pas qu'il s'oublie jusqu'à rouer de coups son aimable compagne, comme fit certain grand poète à certain bas-bleu, dans une auberge de Naples! Mais il n'a qu'une somme d'esprit déterminée à l'avance à dépenser ; et quand sa bourse intellectuelle tire à sa fin, il cherche un moyen honorable de faire banqueroute. Un geste ! il est parti, et la veuve inconsolable vient demander à Paris des consolations que Paris ne refuse jamais.

N'est-ce pas un peu votre histoire, Madame? sur quel détail me trompé-je? On m'en a tant conté que je m'y embrouille, et j'ai peur de m' aventurer trop loin sur ce terrain semé d'embûches.

Quoi qu'il en soit, vous voilà Parisienne, et lancée

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dans le meilleur monde — du demi-monde. Vous enchaînez à votre char de nombreux adorateurs ; vous faites brûler, en votre honneur, toutes les cassolettes de la galanterie. Vous encouragez les arts — dans la personne des artistes, allant du peintre au sculpteur, du médecin au maçon, du poète... Ah! mais non. Je franchis trop lestement le mur que ce bon M. de Guilloutct a bàli entre votre vie privée et la mienne.

Qu'il me suffise de rappeler que si madame Emile de Girardin a pu dire de George Sand que le style, pour elle, c'est l'homme, — on peut dire de vous que le talent, c'est les hommes !

Vous en avez hanté un si grand nombre et de si charmants, que si, d'aventure, un, deux ou trois se sont fait sauter la cervelle pour vos beaux yeux, vous n'en avez eu cure. A quoi bon vous donner ce souci? D'ailleurs, les hommes finissent par obséder. On se lasse si vite! On a si tôt dégoût de ce dont on est rassasié! Voici l'heure d'appeler à soi son génie inventif et de fouiller, de creuser, pour trouver une sensation nouvelle.

Gomme l'on s'amuse dans Paris ! n'est-ce pas, Madame? On a le droit de varier ses plaisirs. On va au bal, au spectacle, au concert, au Bois; on joue, on soupe; on cause avec de gais convives, en cabinet particuher ou chez soi, en tête à tête. Un jour on feuillette saint Augustin ; le lendemain on lit Pétrone. Demandez à Jean-Jacques Rousseau de quelle façon on déguste le latin de ce Romain sans préjugés.

Il va sans dire que la solitude étant fort pesante, on a une âme en qui décharger le trop-plein de son âme. On pleure dans le gilet qui habille le corps de cette âme... Bref! on se divertit de toute façon, en vraie reine Bacchanal qui a jeté des quantités de bonnets par-dessus une infinité de moulins.

Quand on a mené pendant quelque temps cette existence qu'on pourrait comparer à celle de Polichinelle — révérence parler ! — on se paye d'autres joies. De grâce, Madame, veuillez me reprendre si je me trompe !

On est saisie un beau matin d'un furieux accès de dévotion. — Oh ! — crie-t-on à sa camériste, — Laurence, donnez ma haire avec ma discipline ! Et de s'emprisonner le torse dans un cilice ! et d'agrafer des bracelets à pointes de fer autour de son bras mignon! et de revêtir la bure ! et de se meurtrir les épaules — ces épaules blanches et rondes qu'on montrait la veille, émergeant d'un châle broché d'or — avec les lanières tranchantes d'un fouet très catholique...

On court à l'église, on pleure, on sanglote, on fond en larmes; on se confesse au premier bonhomme de prêtre venu; on se frappe la poitrine, on embrasse la croix avec les étreintes désespérées de Madeleine, et l'on crie au bon Dieu, — qui ne prend pas tout cela au sérieux, croyez-le, Madame! — on lui crie :

Mon Dieu ! plus jamais ! plus jamais !

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