LA FEMELLE DE TARTUFE
Après quoi l'on recommence. Car on se fatigue bientôt des élans immatériels, des longues prières, de la contrition et du ferme propos. On fait comme le chien dont parle l'Ecriture, qui revient à son vomissement.
Je ne sais pas si vous connaissez le beau mot de Balzac : « Le repentir périodique est une grande hypocrisie. » Je vous engage à le méditer, quoique vous ne soyez pas encore assez vieille pour vous faire ermite.
Cette vie entrecoupée de débauche et de dévotion a quelque piquant, ce me semble. J. Barbey d'Aurevilly, que vous n'aimez guère (Je sais bien pourquoi) en a conté un épisode dans son terrible livre des Diaboliques. Il y l'ait le portrait d'une madame Henri III, qui porte un chapelet d'ivoire sur une robe de velours bleu, et que les jésuites croient un homme, voire un saint.
Aimez-vous le velours bleu, Madame? Ce n'est pas vous, assurément, que l'on prendra pour un homme, quoique les médisants prétendent que vous jouez ce rôle dans la perfection, l'exagérant même quelque peu, ce qui se conçoit : vous l'avez si souvent fait jouer à vos pieds!
Vous prendra-t-on pour un saint ou pour une sainte? Pourquoi pas? l'Eglise honore sur ses autels une fille du nom d'Afra, qui exerça une profession aujourd'hui patentée, et qui, la pauvre fille, sut néanmoins répandre tout le sang de ses veines pour laver
un corps souillé. Elle se repentit et gagna le ciel, ouvert à beaucoup de pécheresses comme elle. Vous avez certainement tout ce qu'il faut pour marcher sur ses traces.
Il faudrait bien que j'abordasse la critique de vos abondantes productions^ Madame, car enfin vous êtes homme de lettres, et je voudrais parler de vos livres, contre lesquels la critique a l'indignité do faire la conspiration du silence. Mais que je suis donc empêché! Do quels de vos livres vous plairait-il que je parlasse? De ceux que vous signez X, et qui enrichissent l'éditeur Deux-Etoiles, ou de ceux que vous signez Z, et qui font la fortune de l'éditeur Trois- E toiles?
Faut-il, de préférence, recommander ces opuscules pleins d'onction, de componction, de mystiques épanchements, où vous apprenez à vos semblables à prier un Dieu que vous êtes obligée de croire fort patient.
Que préférez-vous, de l'ascétisme ou de la gravelure, du boudoir ou de la chapelle?
Que citerai-je de vous pour vous plaire? Les pieuses élucubrations de vos matinées, les folles spéculations de vos veilles? Me direz-vous franchement: «Faites votre choix? »
C'est là ce qui m'arrête. Il m'est pénible de choisir, et je regrette précisément d'être obligé de laisser le choix à votre goût.
LA FEMELLE DE TARTUFE 3r
Mais ce qui est drôle, avoucz-Ie, Madame ! c'est que votre petit trafic n'est gôné par personne. Votre désinvolture le fait accepter de ceux qui en soupçonnent les mystères. Votre... habileté clôt les yeux à ceux qui no s'en doutent pas. Vous hurlez avec les loups — excusez cette comparaison sauvage. — Vous êtes si... bon garçon avec les joyeux drilles du boulevard, qu'ils vous aiment tout plein... Vous êtes si austère, quand vous avez passé l'eau, qu'on vous coifferait du béguin sans noviciat.
Eh bien! Madame, — par la corbleu! (il me fallait ce dérivatif) — je ne vous en fais pas mon compliment.
Ce n'est pas sans une amère et sombre mélancolie qu'on évoque aujourd'hui le souvenir glorieux des grands guerriers de la France du passé. Non qu'on ait à rougir des événements qui nous ont rendus un peuple malheureux : la défaite noblement supportée vaut mieux qu'une victoire mal acquise, et d'ailleurs on s'en relève. Louis XIV, si grand, ne fut pas invincible! Mais on souffre de voir le mérite méconnu, et la passion aveugle inspirer l'ingratitude officielle, cette ingratitude qui est une injure pour qui la subit, comme elle est une tache ineffaçable pour le pouvoir qui la commet.
Récemment encore, on a pu constater que la République, pour assouvir ses rancunes, satisfaire ses ressentiments et dévoiler ses craintes mesquines, frappe d'ostracisme les citoyens qui, tout en revendiquant leurs droits h la liberté de penser, à la liberté de prier,
servent la France d'abord, sans se préoccuper d'institutions ou de formes nouvelles auxquelles ils ne sont attachés ni par des traditions de famille, ni par des opinions librement délibérées, ni par des intérêts personnels.
Or, c'est au moment oii la nécessité de réorganiser un état social menacé d'anarchie devient apparente aux yeux les moins clairvoyants, que la passion politique jette dans l'armée, de par la volonté même de ses chefs, ou de l'un d'eux, le plus puissant des éléments de discorde. L'avenir justifiera les regrets que de telles persécutions font naître, et les appréhensions que suscite la maladresse d'un gouvernemen qui prend à tâche d'écarter de lui tous les hommes de franchise et d'énergie.
En présence de faits si pénibles pour le patriotisme sincère, on aime ;\ revenir aux temps héroïques, à contempler une de ces grandes figures du passé, tout entourées d'une auréole de grandiose poésie, calomniées parfois, mais jaillissant plus pures et plus belles de cette fange de la calomnie qui, si elle les atteint, ne les souille pas!
Le temps est h l'étude de ces morts illustres, qui furent les héros de l'épopée du siècle, épopée en douze chants, en douze années, dont chaque page est une victoire, un triomphe, et dont le terrible dénouement, encore inexpliqué, amené, disait Napoléon, « par un concours fatal de circonstances inouïes, » reste l'origine et le germe des malheurs qui nous atteignent.
Un des beaux soldats de cette époque étonnante fut le maréchal Davout, dontla fille, madamela marquise de Blocqueville, vient de venger la mémoire, d'une fa-
çon éclatante, — car la pure gloire de Davout n'a pas manqué d'être attaquée par d'injustes imputations, — en publiant les quatre volumes de son livre si curieux et si intéressant : Le maréchal Davout, prince d'Eckmil fil, raconté par les siens et par hd-mème.
Des ouvrages de ce genre sont difficiles à analyser; les faits s'y pressent. La note caractéristique de celuici, c'est la sincérité : il n'y a rien de préparé ou d'artidciel ; ce sont des pages intimes, oîi le cœur se livre avec une effusion ardente, où la pensée s'exprime en traits de feu, sans détours, sans emphase, d'une manière si libre et spontanée que le mensonge en serait déconcerté. Le style peint l'homme; ces vieux papiers exhumés de la poussière révèlent avec ses qualités et ses défauts le gentilhomme, le soldat, l'époux, le père, l'ami, qui les couvrait de son écriture nerveuse, où qu'il se trouvât, — sous la tente, dans un palais, sur un champ de bataille, près d'un bal masqué dont le joyeux orchestre emplissait d'harmonie sa retraite austère.
Le zèle filial de la marquise de Blocqueville n'a rien qui surprenne. C'est une vertu de famille, comme le courage.
La grande dame qui, par son énergie et son dévouement, sauvait le quartier de Tlnstitut, en 1871, des hommes de la Commune, est bien la fille dévouée, respectueuse des nobles souvenirs de sa race, et qui veut couronner, par une œuvre digne du nom qu'elle porte, une vie consacrée tout entière à l'amour du bien, du vrai et du beau.
Quel type d'audace militaire, de loyauté inflexible, de tendresse exquise, que ce maréchal Davout, qu'on nous dépeignait si terrible ! Il est tel que le montre ce mot de sa mère, au lit de mort de laquelle il disait.: « Ma mère, ayez du courage ! » et qui, tournant vers lui ses yeux remplis de larmes, lui répondit en souriant : .( Eh ! mon fils ! vous m'avez pris tout mon courage ! » Il était ce Davout de qui Napoléon disait à Essling : « Voyez ce Davout, comme il manœuvre!... Il va encore me gagner cette bataille-là!... » Jalousie de capitaine h capitaine! Et M. Thiers, qui, après avoir lu la correspondance du prince d'Eckmiihl, s'écriait : « Ah! le maréchal Davout ! Quel homme! Quel cœur ! quel vaillant esprit!... Seul, toujours, il a osé dire la vérité à l'empereur, et la vérité sans détour! « Henri Heine compare Davout et ses compagnons aux héros de V Iliade.
Ce héros d'Homère, ce laborieux qui avait une prodigieuse puissance de travail, n'en était pas moins d'une délicatesse presque féminine dans ses rapports avec sa femme et ses enfants. Son âme semble imprégnée de ce charmant proverbe : Ne frappe point une femme, fût-ce avec une fleur. Et lorsqu'il querellait la sienne sur sa santé, qui l'inquiétait constamment, il le faisait avec une douceur incomparable, trouvant de ces mots d'amoureux qu'il plaît de rencontrer sous la plume d'un si rude compagnon.
Los relations de Napoli'^on avec ses généraux n'é-
taientpas toujours empreintes d'une urbanité cordiale. On sait que l'empereur ne châtiait guère son langage et n'épargnait à personne les traits de satire. Qui ne se souvient du mot que Talleyrand dit au comte de Rambuteau, après une séance orageuse du conseil d'État, où le prince avait été malmené brutalement : « Quel dommage qu'un aussi grand homme soit si mal élevé. »
Le livre de madame la marquise de Blocqueville fait connaître dans les plus petits détails la fameuse affaire de Hambourg, au sujet de laquelle le prince d'Eckmiihl dut adresser, en 1814, un mémoire au roi Louis XVIII, qui l'éloignait de Paris jusqu'à ce qu'il se fût justifié. Ce mémoire est cité intégralement, il est la plus éloquente réponse aux détracteurs du maréchal, qui parle avec respect, mais fièrement et dignement. Il ne renie pas, lui, au souverain qu'il a servi, les titres qu'il lui donnait au temps de sa splendeur. 11 ne l'appelle pas Bonaparte, honteusement, comme s'il voulait flatter le roi légitime en dénigrant l'usurpateur déchu. Napoléon reste à ses yeux l'Empereurl
Cette fidélité d'un soldat qui n'avait pas été apprécié toujours à sa valeur est touchante. Elle dévoile une âme vraiment au-dessus des misères et des faiblesses humaines.
Le soin que madame de Blocqueville prend de la gloire de son illustre père est le plus bel éloge, en luimême, qu'elle puisse désirer. C'est un monument qu'elle élève à la patrie, dont le maréchal fut le défenseur, et qui gardera éternellement le souvenir des hauts faits d'armes accomplis pour elle, en l'honneur de Dieu.
C'est par la correspondance même de l'éraincnt homme de guerre que nous sommes appelés à le connaître, et nous le voyons revivre, en effet, dans ces pages fanilières, où l'esprit et le caractère se dévoilent à chaque ligne, où rien n'est caché ; ces pages sont le tableau fidèle autant qu'intéressant d'une vie qui n'eut pas de faiblesses. GoUigés avec un soin extrême, placés dans un ordre parfait, commentés avec une éloquence vigoureuse, ce3 documents composent un livre des plus curieux, dont l'attrait ne consiste point, comme il arrive trop souvent des Mémoires, dans les indiscrétions et les médisances.
Le maréchal Davout n'était pas un courtisan, et ne s'occupa guère d'intrigues de cour. On ne voit aucune trace dans sa correspondance, de ces bavardages que nos curiosités blasées recherchent si avidement; et qui firent, par exemple, le succès du livre mauvais et méchant de madame de Rémusat. Fidèle à son prince, reconnaissant des faveurs qu'il a reçues^ Davout ne parle jamais qu'avec mesure de l'Empereur, encore qu'il n'ignore pas les sentiments jaloux qui provoqueront sa disgrâce. En revanche, madame la marquise de Blocqueville ne paraît point une admiratrice quand même du grand homme, et ne manque pas l'occasion de faire ressortir ses petitesses, ses mesquineries et surtout son avarice : avarice italienne, qu'il tenait de sa mère, et qui devient, paraît-il, un vice de certaines races royales.
Davout, à en juger par ses lettres, était un esprit
vif quoique réfléchi, d'une extrême délicatesse, bon, dévoué, généreux, très soucieux de sa dignité, et dont l'ambition légitime s'alliait à des goûts simples.
Il aime les fleurs ; il s'en préoccupe beaucoup; il envoie des plantes, des graines à sa femme, pour son jardin de Savigny-sur-Orge. Tout ainsi qu'un propriétaire campagnard, il s'inquiète de ses terres, de ses biens ; il a de l'ordre : il dirigerait volontiers son ménage; c'est l'homme de la famille. Joseph de Maistre, vers la même époque, écrivait souvent à sa fille Constance, qu'il n'avait jamais vue. Davout n'écrit pas à sa fille, mais il en parle dans toutes ses lettres, avec l'accent ému d'un père ; et qu'il sorte fumant de la bataille, ou qu'il vienne de recevoir in fiocchi la visite d'un roi, il écrit à sa femme et veut savoir si « Joséphine a une dent. » Adorable humilité dans tant de grandeur!
Le maréchal, le prince, l'Altesse, oublie titres et gloire, pour ne se souvenir plus que du petit enfant qui sourit dans son berceau et dont toutes ces dignités l'ont éloigné. Il est alors un père, oubliant, dans les joies puériles et charmantes de la paternité, l'étiquette sévère et les devoirs de dignité auxquels il est soumis parla volonté du maître.
Ces héros du premier empire étaient traités par Napoléon comme de petits écoliers par un maître d'école; il ne les faisait si puissants que pour mieux les dominer et se grandir : César ne voulait attacher à son char que des rois, ou des princes devenus presque les égaux des rois. Une les enrichissait que par fantaisie. Davout se plaint, à plus d'une reprise, de ses embarras d'argent. Cependant, en Pologne, il menait grand
train ; un jour même, l'empereur se plaignait au duc de Narbonne de l'attilude royale du maréchal, et lo duc répondit : « Mais alors, pourquoi le comblezvous? Aucun de vos généraux n'a d'aussi immenses dotations,fune telle existence!... « L'empereur haussa les épaules et riposta avec humeur : « Il faut bien lui donner, à celui-là, puisqu'il ne prend rien! »
Le grand patriote vénitien Carlo Zeno eut la gloire de se voir ériger une statue de son vivant. Cet honneur fut aussi décerné à Davout, par le Conseil municipal d'Auxerre, en 1806.
Madame de Blocqueville s'est complu à faire ressortir en son père les vertus de l'homme privé, notamment l'amour passionné qu'il témoignait à la maréchale, dont le caractère nous apparaît fort sensible, mais peut-être un peu fantasque. Ces sentiments très vifs n'empêchaient nullement Davout de ne laisser prendre à sa femme aucune influence sur ses affaires et de lui donner même des leçons assez dures. Un jour, entre autres, qu'étant à sa toilette, elle avait fait attendre des officiers qui sollicitaient l'honneur de lui être présentés, lorsqu'elle parut, brillamment parée, le maréchal s'élança vers elle, la conduisit devant les officiers et lui adressa ces paroles: «Je vous prie devons souvenir, dans l'accueil que vous ferez à ces Messieurs, que si vous êtes maréchale et duchesse, c'est à leur vaillance sur maints champs de bataille que vous le devez. »
La bataille d'Auerstaëdt, gagnée par vingt-six mille Français contre quatre-vingt mille Prussiens, est un fait d'armes appartenant à Davout seul. Ce fut là qu'il fit cette belle harangue à ses soldats : « Le
grand Frédéric a dit que c'étaient les gros bataillons qui remportaient les victoires : il en a menti. Ce sont les plus entêtés, et vous le serez comme votre maréchal. »
Le général de Trobriand, témoin oculaire de la bataille, écrit à madame de Blocqueville que, à Depheun, ayant rencontré le maréchal Ney, qui lui demanda où il allait, il lui répondit : « Je vais annoncer à l'empereur que l'aile gauche des Prussiens est enfoncée par mon maréchal, (Davout). — Votre maréchal, répondit Ney en tournant le dos, enfonce toujours tout. » Le mot était brutal, mais flatteur.
On sait qu'il fut question un moment de faire le maréchal Davout roi de Pologne. On pressait l'empereur de rendre à ce royaume son indépendance, mais il répondit : « César n'a fait de rois qu'après sa mort..., et encore, était-ce prudent?» Le maréchal répondit à cette boutade « qu'une alliée valait mieux qu'une esclave » ; et comme l'empereur l'accusait d'aspirer à la couronne, il lui déclara qne le trône de Pologne revenait de droit au prince Poniatowski, et que, pour lui, ayant eu l'honneur de naître Français, il ne voulait pas cesser d'être Français.
Le cadre forcément restreint de cette étude ne nous permet pas de dire le rôle que Davout joua en Pologne. Il prit en main les intérêts de ce malheureux pays avec une telle fermeté, que Napoléon^s'en plaignit amèrement dans plusieurs lettres. Mais les souvenirs qu'il y laissa, le bien qu'il y fit, lui gagnèrent à ce point les cœurs que, en 1831, il fut question, au sein du gouvernement national polonais, d'offrir la
couronne à la postérité de Davout, et, à défaut de son fils, à une de ses filles.
Madame la marquise de Blocqueville se montre, à juste titre, fort sévère envers les détracteurs de son glorieux père et, en particulier, envers M. de Vaulabelle, l'historien de la Restauration, qui le calomnie odieusement. La seule réponse que la noble authoress ait cru devoir faire à la diatribe de M. de Vaulabelle, est la publication d'une lettre de Tenaille-Vaulabelle, son père, à Davout, lettre qui est une condamnation terrible pour le père et pour le fils.
Gomme le livre de madame de Rémusat, mais à un point de vue plus élevé, plus digne surtout d'une plume féminine, le livre de madame la marquise de Blocqueville nous fait connaître sous un jour tout nouveau l'époque impériale, encore si peu connue, malgré tant d'historiens. Les figures nous y apparaissent plus vraies, plus réelles, dans une sorte d'intimité ; et pour peu qu'on sache lire entre les lignes, bien des petits secrets se découvrent...
Ce livre est composé avec une habileté de politique, avec un tact de grande dame. On y a mis juste ce qu'il y fallait mettre, et le style net du commentateur s'harmonise à merveille avec le style solide, ferme et franc du héros.
De sorte qu'on peut répéter ce mot que disait de sa bienfaitrice une des protégées de la marquise de Blocqueville : a C'est bien sa fille ! >-
A Francis Maratuech.
Ne vous est-il jamais arrivé, mon cher ami, de trouver dans un vieux manoir de votre Quercy, le portrait d'une altière duchesse du temps des Valois, ou l'agréable pastel d'une coquette marquise de la cour de Louis XV, avec les cheveux poudrés à la maréchale, avec des roses, des liserons bleus et des coquelicots en guirlande, attifée de dentelles précieuses, et souriant avec une grâce infinie?
Et si l'une oul'autre de ces images vous est apparue, ne vous est-il pas arrivé d'évoquer le joli modèle, de rêver longtemps, sub tegmine fagi, à la beauté noble de la châtelaine du seizième siècle, à l'aïeule du siècle passé?
Votre rêve, je l'ai fait aussi, mais il s'est réalisé pour moi, merci aux bonnes fées qui m'ont servi de marraines ; et, plus heureux que la plupart de mes contemporains, j'ai l'honneur de connaître une véritable grande dame, comme il n'en n'est plus guère, en ces jours de démocratie, où des duchesses s'habillent de serge carméhte et vont à pied dans les rues d'un faubourg Saint-Germain effrontément haussmannisé.
Or, cette ,grande dame, fille d'un maréchal de l'empire, qui fut prince et duc, fille du glorieux et intègre Davout, est la marquise de Blocqueville, dont le salon,
sans rival, est un des derniers salons littéraires. A ses lundis, vous rencontreriez des écrivains et des artistes, ceux qui sont de l'Académie et ceux qui en seront; des éradits et des grands seigneurs, de brillants généraux et des poètes : E. Garo, Octave Feuillet, François Goppée, Emile Montégut, le comte de la Ferrière, Edouard de Barthélémy, Paul Perret, Louis Diémer, j'en passe, car il faudrait citer le tout Paris des « premières » de l'Opéra et de la Comédie-Française, une bonne partie de l'Armoriai, en un mot l'élite de cette société parisienne, qui a la prétention, fort souvent justifiée, de représenter la quintessence de l'esprit français.
Chacune de ces réunions où règne le plus charmant entrain, car ce n'est ras là le « monde où l'on s'ennuie, » est une fête, non seulement pour les yeux, mais encore pour l'imagination et pour l'intelligence. On y retrouve les façons discrètes et les traditions polies du siècle de Louis XIV, et ce n'est pas ici un vain et inutile compliment : il faut bien dire ces choses en un temps où l'urbanité et l'art du beau langage deviennent des exceptions.
Chaque fois que j'entre dans ce beau salon, plein d'oeuvres d'art magnifiques, ou dans le salon japonais d'un goût si moderne et si raffiné, dont les tentures de satin noir et les broderies d'or font valoir les mille bibelots de l'extrême Orient, il me paraît qu'un enchanteur, cousia de Merlin, m'a transformé, et j'ai peur souvent de ressemblera Sancho Pança chez la duchesse espagnole qui le fit gouverneur de Barataria.
Dans la haute et vaste salle h manger, il me semble
aussi percevoir le profil délicat, l'œil ironique et la bouche malicieuse de Mazarin. Le grand cardinal, rival de Richelieu, vécut en effet dans cet hôtel, et son ombre sans doute, inspira quelque diplomatie à la marquise de Blocqueville, lorsque, en 1871, elle en chassa les communards et les fit reculer à force d'habileté et de courage.
Cette causerie tout aimable et si subtile de la marquise, qui pénètre et fait oublier le temps, on la retrouve dans ses livres, car elle a écrit, beaucoup écrit, et c'est même au sujet de son dernier livre que je vous transmets ces impressions au courant de la plume.
Si, dans les Papiers et correspondance du maréchal Davouf, madame de Blocqueville a élevé un monument à son illustre père, monument moins fragile que le bronze ou le marbre, exposés aux outrages des iconoclastes de la révolution ; si dans les Soirées de la Villa des Jasmins, elle a effleuré, d'une main délicate, tous les systèmes philosophiques, toutes les théories de l'art le plus raffiné, édictant les lois du goût somptuaire, cherchant le trésor intellectuel comme les alchimistes du moyen âge tentaient de dérober aux arcanes de la Kabbale, la transformation de la vile matière en or ou en élixir de vie; si dans Tiome, elle a décrit, avec un charme infini d'expression, la splendeur de la Ville Eternelle, son symbolisme chrétien, le mystique trait d'union qui unit la capitale de la chrétienté à l'impériale cité païenne... la marquise de Blocqueville a dépouillé, pour ses Roses de Noël tout un parterre de pensées...
Fleurs d'hiver, dit-elle. Non. Mais fleurs de Tau-
tomne mélancolique, de couleurs moins chatoyantes, mais plus solides, de parfums moins violents, mais plus suaves que les fleurs du printemps.
Hélas! qui ne préfère, maintenant, à l'éclatante parure de mai, les pampres roussis, les feuillages striés d'or, et les fleurs un peu pâles, mais si belles de septembre?
Ce tout petit volume carré, aux pages encadrées d'un filet vert, est un joli bréviaire féminin : c'est le sélam du mystérieux Orient où chaque fleur a son langage, depuis l'orchidée qui donne le « frisson de l'immensité » jusqu'au grêle et frêle saxifrage qui pousse dans les roches.
La marquise interroge donc, ou plutôt efl'euille un étrange et superbe bouquet, composé de cyclamens et d'épines roses, de noires scabieuses, d'édelweis à la blancheur de neige, d'héliotropes, esclaves du soleil, de jasmins, étoiles de la verdure, de lotus sacrés par les antiques traditions des bords du Nil et des bords du Gange, et de bizarres orchidées qui semblent fabriquées par la fantaisie d'un mage un peu fou.
Chacune de ces fleurs commande à tout un bouquet de pensées^ des plus nobles, des plus subtiles, des plus inattendues. Et quand on ouvre le livre, c'est comme si l'on consultait l'oracle. Voyez plutôt : je viens de tourner une page et je lis :
« Le sentiment hybride que Von nomme amitié, — plénitude et essai du cœur dans la jeunesse, union de forces ou consolation dans l'âge mûr, se fait, pour la vieillesse, une douloureuse occasion d'indulgence. »
Ce livre exquis est fait pour les cœurs blessés, pour
les désabusés et les tristes. Il y règne une douce mélancolie, compatissante et qui ne répudie pas le sourire. C'est l'émanation d'une âme délicate qui, au lieu de se refermer, s'ouvre pour laisser voir sa calme et sereine candeur. C'est une consolation aux souffrances qui ne s'analysent ni ne se définissent, aux intimes douleurs que rien ne guérit et qu'on ne confesse jamais, sinon en cherchant Dieu dans le ciel, aux lueurs des astres, par une de ces magnifiques nuits d'été où il semble que le paradis s'entr'ouvre par delà les espaces d'azur.
Roses de Noël, ce mignon volume qui porte pour épigraphe: '< Au large, mon âme», et l'adage persan: « Tout est dans tout » m'explique un peu l'une des devises de la marquise de Blocqueville, ces deux mots éloquents: altam solitudinem.
Il trahit en même temps, ce goût affiné, cette recherche minutieuse du beau, qui sont l'apanage des intelligences d'élite. Il n'est pas banal d'aimer la couleur orange, de préférer l'argent à l'or, — Diane à Zeus! — et de choisir pour emblème le bleu myosotis ou le jasmin, petite croix immaculée, d'une si pénétrante senteur, que Dieu- jette, comme une broderie d'étoiles, sur le vert sombre de ses feuilles déliées.
Madame la marquise de Blocqueville a écrit l'histoire ou plutôt l'a commentée d'une plume hardie, ferme et presque virile. Elle a touché, sans dédain, avec une hauteur tranquille, aux problèmes philosophiques les plus ardus; elle a traduit, avec une vigueur d'artiste qui sait voir et sait dire, les impressions, point banales, que la grandeur de Rome a laissées dans son âme religieuse.
Il ne manquait à son plaisir que la forme ou la ibrmule poétique. Elle s'en empare dans Roses de Noël, et ce poème en prose, fait uniquement de pensées, écrites sans doute au jour le jour dans un de ces cahiers intimes, où il n'y a presque pas de mensonge, est un bijou de bibliothèque, à garder dans le bon coin où se cachent les livres qu'on veut relire toujours.
Que d'histoires j'écrirais avec chacune de ces pensées pour épigraphe, en tête de chaque histoire, si le temps ne m'était mesuré ! Que d'énigmes à résoudre, que de sentiments à observer, que d'événements à pressentir! Mais la vie est courte, bien trop courte, hélas! et tel qui garde encore les illusions de son printemps, se refroidit déjà aux brises de l'automne, et voit venir, avec terreur, les glaces de décembre qui enfermeront son cœur, son âme et son esprit dans un bloc de cristal, transparent et limpide comme le diamant, il est vrai, mais aussi dur et quasi infrangible.
Il ne restera alors que les fleurettes éparpillées au bon temps du soleil, des claires journées, des joyeux caprices, et que le parfun acre, presque effacé, des lointaines souvenances !
A Mademoiselle Sarah Bernhardt, de la Comédie-Française.
Le matin de la reprise de Ruy-Blas.
Comme je rentrais en mon pauvre logis, Mademoiselle, on me remit hier une lettre toute parfumée, dont un filet gris-perle bordait l'enveloppe, timbrée à votre chiffre avec cette fière devise : Quand mêmel — Je reconnus votre écriture — que je n'avais jamais vue, et j'ouvris le message — qui me désappointa un peu! Jugez! Il ne contenait que cette phrase, passablement difiicile à interpréter:
(. Les yeux de Marie de Xeuùourg regardent dans les vôtres. Ditesl Que pense Sarah Bernhardtl
Daignez-vous me permettre de chercher avec vous le sens de ces mots? M. Barbey d'Aurevilly — votre amical ennemi — ou votre ami quand même, si vous voulez I — m'a donné un de ses livres, orné de sa griffe — à l'encre rouge, — et la dédicace accole à mon nom obscur cette épithète : h'Enigmatigue, avec un grand E ... ! Enigmatique, soit! Je veux l'être: ne l'est pas qui veut, et rien n'est plus amusant que de passer pour ce que l'on n'est pas, si ce n'est d'être le contraire de ce pourquoi l'on passe.
Mais le vrai sphinx. Mademoiselle, c'est vous.
Que pense Sarah Bernhardt ?
Voilà une question presque impossible à résoudre, et je rendrais les armes du premier coup, si je ne m'imaginais que vous pouvez penser beaucoup, longtemps et très bien — ou très mal, selon que le vent souffle au nord ou au sud. Vous ne pensez pas, assurément, que la vie est « une ironie amère » pourun grand nombre de tristes hères, auxquels rien ne sourit et qui^ sur les bancs du parterre, pleurent avec Andromaque, et rêvent à Marie de Neubourg, l'idéale beauté aux yeux plus chatoyants que les perles de son collier.
Vous pensez peut-être aux joies calmes et pures que vous ne connaissez point: aux frais ombrages,
aux vieux chênes dont l'orgueilleuse frondaison couronne les troncs crevassés, aux pâquerettes étoilant l'herbe verte, aux sentiers delà forêt ; aux lacs d'opale, aux torrents écumeux, bondissant en cascades; à toutes ces choses de la nature sur lesquelles — touriste ennuyée — vous avez peut-être jeté en passant un regard fatigué, mais dont vous n'avez compris et senti l'éclatante poésie que par la poésie conventionnelle des versificateurs à la mode.
Vous pensez peut-être qu'il serait bon de courir dans les bois, loin du gaz de la rampe, des coulisses fumeuses, des toiles de fond barbouillées, des planches poussiéreuses, des couloirs empuantis d'huile rance, et d'apprendre enfin qu'il y a des fleurs non maquillées, des vallons incultes, des sites où la nature est vraiment — nature, dirait un de vos confrères d'atelier.
Que pense Sarah Bernhardt?
Peut-être que le tourbillon où elle est entraînée ne suffît pas à occuper un esprit intelligent... Que Paris est une fournaise où tout se réduit en cendres; qu'il serait doux, à certaines heures, d'être loin du bruit, et même de ce bruit importun qu'on appelle — hélas! — la GLOIRE... La gloire, fille qui se donne à tous et n'appartient à personne, et qu'on paye bien cher, et qui ne vaut pas ce qu'on la paye.
Vous êtes. Mademoiselle, de celles — ou de ceux — qui s'ennuient. J'en suis aussi. Et pourtant je ne vous
■ÏMi MÉDAILLONS ET CAMÉES
dirai pas, comme Louis XIII à Bassompierre : £njiui^ons-nous ensemble l Yous fuyez ce dévorant ennui qui nous ronge tous tant que nous sommes; vous le combattez résolument, et vous ne l'avez pas encore vaincu, le terrible fléau, si meurtrier, si insatiable, qui pousse tant de femmes à la rivière, et tant d'hommes à l'hôpital! Votre pinceau le chasse un instant. Lasse de peindre, vous plantez votre ciseau dans un bloc de marbre; vous pétrissez de vos fines mains un morceau de terre glaise — qui valait dix sous tout à l'heure — et qui vaut maintenant 'presque son poids d"or... Lasse de sculpter, vous prenez une plume — une plume de colibri, je suppose?... et vous écrivez... ou mieux encore, vous relisez un de ces chants mélancoliques et tendres que tant de poètes ont refaits. .. en pensant à vous. Art, poésie, souvenirs, soudaines tristesses, joies bruyantes, rien ne vous charme, qu'un fugitif instant, et l'ennui revient, pesant, inexorable.
Que pense Savait Bernhardl?
Qu'elle a passé, unjour ou l'autre, bien près de ce bonheur si follement cherché. Il élait là, tout près d'elle Elle n'avait qu'à baisser ses yeux hautains. Elle n'avait qu'à laisser tomber sa main blanche. Elle n'a point vu : et l'oiseau bleu couleur du temps s'en est Hé à tire-d'ailes, pour ne plus revenir.
Qu'importe le bonheur à qui désire la gloire? Les flatteries, les applaudissements, la renommée, tout
ce qui étourdit, enivre et affole, n'est-ce pas assez? Faire à son gré trembler, palpiter et pâlir deux mille auditeurs; suspendre tant de cœurs h ses lèvres ; exciter des transports d'émotion et de terreur; provoquer des rivalités ardentes et d'incurables jalousies ; être adorée pour le moins autant qu'on est haïe, c'est bien plus qu'il n'en faut pour guérir la plaie de l'âme, cette plaie si petite, si petite! que l'on cache là-bas, tout au fond, qui fait tant souffrir et ne se cicatrise jamais.
Never more! « Jamais plus, mon Dieu 1 » criait une des maîtresses de je ne sais quel roi de France, un jour que grondait le tonnerre, dont elle avait peur. On dit cela, et on l'oublie. Mais la plaie ne se laisse pas oublier. Au milieu d'une fête, au fracas des acclamations, dans les enchantements de l'orgueil satisfait, on sent tout à coup une douleur aiguë, très rapide et très poignante, on est traversée d'un coup de poignard... on est brûlée d'une flamme, aussitôt éteinte.... C'est la toute petite plaie qui se révèle. Elle s'ouvre, elle se ferme. Elle avertit qu'elle est là et qu'elle y est pour toujours!
Que pense Sarah Bernhardt'?
Que le mieux est de n'avoir aucun regret du passé, aucune crainte de l'avenir, et qu'à chaque jour suffit sa peine ? Peut-être! L'éternel a peut-être » vient constamment sous ma plume, car enfin, Mademoiselle, je ne raisonne — ou ne déraisonne, s'il vous plaît ! — que sur des hypothèses.
Une m'est pas venu un instant à l'esprit que vous pussiez penser quoi que ce fût de celui à qui vous faisiez l'honneur d'écrire,, en lui posant celte énigme. Je suis très orgueilleux — comme tous les hommes qui savent valoir quelque chose : je n'ai donc aucune fatuité.
Vous êtes une très grande artiste et je n'entends pas dire par là que vous soyez seulement une très grande comédienne. Vous aimez l'art, je crois, sous toutes ses formes, et vous en avez le culte — pour vous distraire — seul culte que vous pratiquiez , supposé-je. Toutes les manifestations de l'art vous séduisent, de même que toutes les manifestations de la beauté, si j'ose m'exprimer de la sorte. Vous auriez voulu être Phidias et Zeuxis, et d'autres encore, et ne pouvant être Raphaël, vous eussiez été la Fornarina. Présentement, vous êtes Alcibiade — Alcibiade-Femme, car l'Alcibiade du pauvre temps où nous vivons ne peut être que de votre sexe — et je n'en loue pas notre temps...
On parle beaucoup de vous — beaucoup trop ! — En bien quelquefois, en mal souvent. Je crois qu'Use faut tenir à égale distance de l'un et de l'autre. Vous avez trop d'esprit pour ne pas mériter d'être calomniée.
Est-il vrai que vous dormiez dans un cercueil! On n'y est bien que quand on est mort, et vous aurez le
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temps d'y dormir à l'aise quand on vous y aura clouée. En attendant, je préférerais le moindre grabat.
Je ne crois guère d'ailleurs à ces excentricités funèbres, dignes tout au plus d'une Anglaise attaquée de spleen, ou de ces prétendus artistes qui, faute de talent, se donnent les gants de l'étrangeté. On m'a parlé d'un bas-bleu qui achète, pour s'en faire des divans, les matelas des suicidés. Vous n'êtes pas un bas-bleu, et vous avouerez que ces « moyens de réclame » sont du dernier ridicule.
On ne pardonne pvs volontiers à une femme d'être tout ce que vous êtes, et d'accaparer à son profit l'attention publique. On a dû vous dire bien souvent, tout bas en enveloppant ce mauvais compliment de flatteries les plus sucrées :
Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier!
OU encore le fameux.
Ne sutor ultra crepidam.
Je ne traduis pas ce dernier adage, persuadé que vous savez le latin mieux que moi, et le chinois aussi, et même la langue des Sélénites, s'il vous a pris fantaisie de l'étudier. Je crois que cela veut dire : « Jouez la tragédie... et mêlez-vous de vos cothurnes ! »
Conseil impertinent^ que je vous engage à ne point écouter. On se fatiguait d'entendre appeler le juste un certain Aristide. On se fatiguera de vous harceler, de dire que vos tableaux, vos statues et vos livres ne sont vôtres que par la signature ; que vous n'avez ni la beauté de mademoiselle Mars, ni le génie de Rachel;
et mille autres choses désobligeantes qu'il me serait cruel de répéter.
On le dirait encore, que vous importe?
Quand même! Ces deux mots sont la plus éloquente réponse. Une véritable devise de lionne ! hardie au moins, et qui ne craint pas de laisser tout deviner.
La mienne est très courte et très simple, comme la vôtre — excusez la comparaison. La voici .• Et après.
Avez-vous parfois songé à ce terrible après, qui suit le QUAND MÊME? Non pas. La vie est si courte, si pleine, si follement dépensée, et dispersée, que les réflexions philosophiques n'y peuvent tenir aucune place. UAprès est un sombre mystère, très noir, et qui effraye les âmes les mieux trempées... Soit! Eh bien! Quand même! C'est du courage — un courage que je n'aurai pas.
Vous voilà. Mademoiselle, au comble des félicités humaines, distraite de l'ennui, acclamée de la foule, entourée d'ennemis, fêtée de quelques amis, glorieuse, couronnée de ce diadème espagnol sur lequel vous pourrez faire enchâsser la seconde larme de M. Victor Hugo, pour faire pendant à celle qu'il envoya à dona Sol. On viendra chaque suir pleurer à vos hymnes d'amour, gémir sur le sort de cette reine infortunée qui meurt pour un laquais. Les yeux de Marie de Neubourg feront d'atroces ravages, ces yeux profonds comme la mer, et scintillants comme des étoiles !
Puis lasse quand même., vous reviendrez à votre pa-
Ictte et ù votre ébauchoir; puis lasse encore, — et non rassasiée — quand même! ... vous finirez un beau jour par envisager le néant de toutes ces splendeurs au milieu desquelles vous resplendissez... Et alors, vous laisserez peut-être tomber de vos lèvres ces deux mots désespères : Et après?...
Un an plus tard.
Vous rêvez, à cette heure, sur les bords de l'insondable océan aux mugissantes colères, Mademoiselle, et, contemplant les vagues d'opale et d'émeraude qui se creusent en abîmes perfides ou s'élèvent en montagnes cristallines, vous pouvez murmurer de celte voix d'or qui apaisait naguère de si grosses tempêtes et soulevait de si glorieuses acclamations.
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis!
Rome est à vos pieds. C'est une clameur désespérée, et de toutes parts on entend dire ; « Elle s'en val mais les ministres restent ! »
C'est le premier mot qui ait frappé mes oreilles, après qu'un poète m'eut conté votre fuite, qui n'est peut-être qu'une fugue. Oui, l'idole déserte le temple et dédaigne l'encens de ses adorateurs, alors que ceux
qu'on espérait voir prendre la clef des champs se cramponnent à leurs places, et ne veulent entendre ni aux conseils ni aux critiques.
En vérité, vous fûtes bien prompte à vous irriter. On en a fait bien d'autres à M. Jules Ferry, qui est Excellence et sa haute dignité n'en a pas souffert ! Faut-il disparaître, parce qu'on est comparée à la grande Virginie, quand tant de gens ne disparaissent point, que l'on compare à Goupeau, à Lantier, et autres héros de VAssommoi'r?
Une loi des royaumes d'Espagne punit de mort quiconque touche à la reine. Serez-vous si cruelle aux audacieux qui ont porté la main à votre diadème, et le tenez-vous pour si mal assuré qu'un si léger choc le puisse faire tomber de votre front superbe ? Quand même! crie votre devise, impérieuse et vaillante, qu'un caprice et une irritation vous ont fait oublier trop vite !
L'événement est en soi de mince importance. On vous fait jouer une dona Glorinde insuffisamment étudiée, selon votre aveu ; assez préparée au sentiment de l'auteur. Le public vous applaudit; quelques journalistes vous critiquent. Vous vous emportez. Vous fermez portes et fenêtres, vous fuyez, vous jetez la Glorinde par-dessus les moulins. Paris s'émeut. La presse vous attaque, on est fatigué de vous admirer. On saisit l'occasion qui, d'aventure, a pour cette fois une robuste chevelure, et voilà que l'on ne pense
plus aux ministres qui n'ont pas donné leur démission quand ils la devaient, pour ne plus penser qu'à la tragédienne qui la donne quand elle ne la doit pas.
C'est bien votre faute, Mademoiselle, et ne vous en prenez qu'à vous de ce désagrément. Quoi! non contente d'être une incomparable artiste, dont les défauts mêmes sont applaudis, et qui règne en souveraine sur la première scène du monde, vous vous avisez de moissonner des lauriers en d'autres jardins ! Quoi! vous faites le buste du sergent Hoff, vous peignez cette toile étrange et forte : la Jeune fille et la Mort, qui sera une des attractions du prochain Salon ? Quoi! vous triomphez en Hollande? Vous vous surmenez, vous ne refusez à aucune œuvre charitable le concours de votre grâce et de votre talent?
Mais vous abusez, ce me semble, des dons qui ne vous appartiennent plus, et du temps qui vous appartient encore. A quoi bon travailler tant pour les autres? Et pourquoi dépenser une activité folle à poursuivre le succès? Vous de\iez être partout et en tous lieux Y Aventurière : il se trouve que le rôle vous déplaît, s'il le faut jouer hors du théâtre. On ne vous pardonnera point d'avoir conscience de votre valeur, et de rester indépendante, voire quelque peu volontaire. •
On n'aimait point qu'Aristide fût appelé le Juste. On redoute également Alcibiade, quand il coupe trop souvent la queue de son chien, et songez à ce qu'il y a, en France, de chiens que vous avez privés de cet utile ornement.
Mademoiselle Groizetlcne sculpte rien, que je sache, madame FavarL ne monte point en ballon, mesdames Brohan gardent leur esprit dans une boîte, mademoiselle Samary ne montre que ses dents, et beaucoup de dames ne font delà peinture que sur leurs joues et sous leurs yeux.
Que n'imitez-vous ces illustres exemples? On vous pardonnerait peut-être l'éclat de votre gloire, faite de trop de rayons, et M. Emile Augier ne se plaindrait pas de vous voir également supérieure dans des arts différents.
Je voudrais être sévère, comme tout le monde, et juger inflexiblement une équipée qui n'est pas sans dandysme. Je suis contraint à l'indulgence : que méchant ne faudrait-il pas être, ne vous épargnant point, pour ceux qui font leurs équipées à nos dépens?
Vous n'avez pas le droit de dépareiller les couples d'amoureux que Victor Hugo présente à nos admirations. Vous n'avez pas le droit d'abandonner Hernani, Ruy-Blas ou Fabrice, et le pauvre master Clarkson sera bien empêché sans vous !
Mais comme on se passerait bien, place Beauvau et rue de Grenelle, des matamores qui s'y prélassent dans nos meubles, et comme on voudrait que leur comédie fût tôt achevée 1
D'autant que cette comédie, point amusante, et fort sotte, au contraire, tourne au drame. Le tyran s'y
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pavane, le traîlro y rugit, les comiques y abondent, et aussi les confidents, les sous-confidents, et des myriades de comparses. Voilà tous ceux qu'il fallait emmener, mademoiselle, et nous eussions alors applaudi à votre départ... quitte à vous aller quérir in fiocchi aux pays désolés de l'exil !...
Mais vous partez sans tambour ni trompette, etnous laissez tout un lot de politiciens qui eussent figuré si bien dans vos bagages ! Et voilà pourquoi, n'usant d'aucune indulgence, je donne ma note dans ce petit concert qui vous ira éveiller en Normandie.
Vous nous v&\\Qnàvcz quand même \ et vous serez quand même applaudie. Le public n'a pas à s'immiscer dans vos démêlés avec la Comédie-Française; il ne prend que ce qu'il veut des jugements de la critique. Nos oracles, jamais infaillibles, sont rarement écoutés. Le vrai mérite s'impose et votre réputation n'est pas plus de celles qui s'achètent que de celles qui se vendent.
Quitter le théâtre où chaque soir une foule enthousiaste vous acclamait, ce n'est pas faire pièce à M. Perrin, désobliger M. Augier ou mécontenter le feuilletoniste. C'est — excusez ma franchise — offenser le pubUc intelligent et lettré qui vous admire.
Votre intention n'est point telle. Ce public, soumis au charme de votre voix, à la puissance de votre talent, vous l'avez conquiS;, mais il vous possède.
Vous jie devez pas lui manquer. Un contrat vous lie au passé comme à l'avenir, et le rompre, ce serait une ingratitude à coup sûr, et peut-être une imprudence. Vous nous reviendrez donc!
Et puisque vous avez, Mademoiselle, trahi votre fière devise ; puisque vous n'êtes pas restée quand mêmel... souvenez-vous du vieux proverbe gaulois, qui s'applique aussi bien aux reines de tragédie qu'aux ministres de la République : « Bien faire et laisser dire! »