LES VIVANTS
Lamartine a caractérisé d'un mot l'écrivain dont nous inscrivons le nom glorieux en tête de cette étude : il a appelé M. Jules Barbey d'Aurevilly le duc de Guise de la littérature.
C'est en effet un jouteur et un lutteur. C'est un soldat de la plume, ayant flamberge au vent et feutre sur l'oreille. C'est une des intelligences les plus profondes, les plus complètes et les plus complexes de ce temps-ci, que cet homme qui aurait pu être à son gré un condottiere comme Carmagnola, unpolitique comme César Borgia, un rêveur à la Machiavel, un corsaire comme Lara, et qui s'est contenté d'être un solitaire, écrivant des histoires pour lui-même et pour ses amis, faisant bon marché de l'argent et de la gloire
et, prodigue éperdu, semant à tous les vents assez de génie pour laisser croire qu'il en a le mépris.
Cet homme est un Protéc qui revêt cent formes et apparaît toujours beau, toujours herculéen comme le géant auquel je le compare, mais avec des physionomies si diverses, qu'il faudrait pour le peindre tour à tour Zurbaran et Vanloo, Largillière et Goya, ou mieux encore les admirables primitifs do l'école florentine, dont les figures conservent la grandeur farouche des héros du xv° siècle.
« 11 y a du Normand dans M. d'Aurevilly, a dit Paul Bourgct, du pirate épris du combat. Catholique intransigeant jusqu'il soutenir qu'il aurait fallu brûler Luther, il a dans les veines du sang d'une famille qui a chouanné. A Valognes, sa ville, oii il passe tous les ans les quatre à cinq mois d'automne, après les vignes, il n'a qu'à regarder les pierres des vieux hôtels pour se rappeler le souvenir des vieilles figures de soldats des landes, qu'il a connues durant son enfance. Il erre le long des rues pour ramasser ses souvenirs, et de temps à autre il coule ces impressions d'une histoire qui fut héroïque dans le moule do quelque roman, beau comme une épopée, qui s'appelle VEnsor celée ou le Chevalier des Touches.
» A Paris, le maître loge en plein faubourg Saint- Germain, rue Bousselct. 11 cause, racontant des anecdotes avec une tournure de style qui vaut ses articles, chargeant la lâcheté contemporaine avec une furie de vieux ligueur, et, au demeurant, aussi finement et doucement aimable à ceux qu'il aime, — « il n'y a pas de foule, », comme disait Stendhal, — qu'il est âprcment et cruellement sévère à ceux qu'il hait.
JULES B\RBEY D'AUREVILLY
» Là sont venus tour à tour, attirés par le prestigieux feu d'artifice de mots de ce diable d'homme, Charles Baudelaire, qui l'appelait le « mauvais sujet » dans ses jours d'amitié, et le « vieux mauvais sujet », dans ses jours de mauvaise humeur; Théophile Silvestre, qui le surnommait « le laird », et lui amenait un jeune avocat du nom de Gambetta ; Amédée Pommier et Hector de Saint-Maur, César Daly et le comte de Gobineau, François Goppée et Paul de Saint-Victor, Maurice Bouchor et Housses de Fourcaud ; combien d'autres encore! »
Les autres étaient et sont encore Armand Hayem, Zacharie Astruc, Emile Levy, Maurice Rollinat, Léon Bloy, Georges Landry et celui qui signe ces pages.
Je ne parle pas d'un immonde bohème, qui publia naguère un livre effrayant de perversité contre la plupart des contemporains célèbres, et qui triture sans doute, dans l'ombre où il végète, — champignon sur son fumier, — quelque venimeux libelle contre celui qui le fît vivre quinze ans du pain de l'aumône. Ce Thersite, bien connu des gens de lettres, qui le reçoivent à l'antichambre, aura sa place dans une autre galerie, non pas celle des «artistes mystérieux», mais celle des « affamés ». Ce stipendié de la littérature n'a produit qu'une seule chose dans sa vie : la légende de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire un chapitre plagié des mémoires de Casanova, et mis au point avec une certaine habileté. La calomnie, disait M. Viennel, est un charbon qui noircit tout ce qu'il ne brûle pas. Le triste hère que je ne prends pas la peine de nommer a débité beaucoup de charbon.
La biographie de M. Barbey d'Aurevilly ne sera
point faite de son vivant. Il est né, quelque part, à Saint-Sauvûur-lc-VicomLc ou à Valognes, au fond de cette belle Normandie qu'il aime tant, et peu importe en quelle année. Il débuta, m'a-t-on dit, mais je ne saurais l'alûrmcr, en 1825, par une brochure intitulée: Aux héros des Thermopyles, qui est du reste introuvable.
Il publiait en 1843 son premier roman: l'Ajnour impossible. Doux ans plus lard il donnait son fameux livre du Dandysme et de Georges Brummel, qui lui valait une lettre d'Alfred de Vigny, que voici:
« Je ne veux pas attendre que jo vous revoie pour vous remercier de celte visite que j'ai reçue par vous de ce vieux fat de Brummel, que vous avez enterré dans son Dandysme, qui lui sert de linceul. Vous vous moquez de tous les deux avec un esprit charmant, et vous faites leur éloge à peu près comme Ilamilton quand il louait les vo'lus des filles d'honneur de la reine d'Angleterre et surtout celles de mademoiselle Hyde, duchesse d'York, immédiatement après la confession de ses jeux innocents avec les jeunes lords ses amis.
» Vous connaissez l'Angleterre, ce me semble, aussi bien qu'Hamilton connaissait la France, et ni sa langue ni ses mœurs n'ont de mystère pour vous. Vous venez de vous amuser à donner une sorte d'importance à cet homme qui, j'en suis sûr, ne fut guère à vos yeux qu'un laquais pour accompagner le violon du prince de Galles avec le sien, et l'aider h dessiner la forme de l'habit du lendemain et des grosses cravates du soir, une sorte de poupée de cire, comme j'en ai vu beaucoup à Londres, se posant pour aller
à Hyde Park (comme se pose le portrait d'Alfred d'Orsay, fait par lui-même), la canne sur le genou et n'osant pas plus se déranger qu'un horse-guard en vedette ne dérange sa carabine et la direction de son regard ; — du reste, muet dans le monde et dans l'intimité, faute d'idées et de sentiments.
» En vérité, je crois que vous aimez encore mieuxle maussade cant, qui du moins ressemble, d'un peu loin, aune idée religieuse et sérieuse; — haineuse, il est vrai par-dessus tout, mais enfin pouvant animer un être humain de quelque chose et d'autre chose que la froide manie déposer, enpivotant sur soi-même, comme un Curlius de cire, sous les glaces d'une boutique de coiffeur.
» Cet éloge moqueur que vous faites du Dandysme est le plus heureux persiflage du monde contre cette froide vanité de l'attitude, ce rôle de princes dédaigneux et de millionnaires blasés joué par des sots, qui n'ont ni naissance, ni richesse, ni talent, ni esprit, ni cœur. » Cette nuit j'aime à causer ainsi d'avance, un peu, avec vous.
» Le vautour est parti ou endormi et n'a fait que m'éveiller à quatre heures, par une morsure comme à l'ordinaire.
» Puisque vous ne cessez d'être bon et d'envoyer, à un ami connu de vous, ce que vous écrivez aux amis inconnus, voyez s'il ne vous est pas possible de venir le voir mardi i^21 mai à 2 heures aprèsmidi).
» Si je cache mal quelque crise que je ne puis prévoir, vous me pardonnerez pour Vamour du grec qui a produit ce joli nom de gastralgie et qui m'a fait bien
du mal dans ces quinze jours, et surtout quinze nuits, il faut que je l'avoue.
» Je désigne mardi, afin que vous ayez le temps d'en choisir un autre, si celui-là vous est pris pour quelque affaire ou quelque plaisir.
» Avec les plus véritables sentiments do sympathie et d'amitié, croyez-moi bien » Tout h vous,
» Alfred de Vigny. »
Quelques années plus tard, M. Barbey d'Aurevilly publiait, dans le IS'ain jaune, une série de portraits à la plume, sous ce titre: les Quarante médaillons de l'Académie française. Quand on en aura lu quelques-uns, on ne sera point étonné qu'il n'ait pas franchi le seuil du palais Mazarin. 11 n'est pas de ceux qui sacrifient leur indépendance à leurs ambitions.
Voici quelques-unes de ces esquisses burinées à r eau-forte :
M. Cousin. — Marionnette effrénée.
M. Sainte-Beuve, dont la conversation est le contraire de ses livres, flatte dans ses livres M. Cousin, qu'il abîme dans sa conversation.
M. Sainte-Beuve attend la mort de M. Cousin pour aller, selon son usage, lever la jambe contre son tombeau et faire ainsi la seule oraison funèbre qui convienne à cet homme.
M. Saint-Marc Girardin. — Il fait son cours le chapeau sur la tôte. Est-ce que, par hasard, il se croirait grand d'Espagne en littérature?
M. DE Rémusat. — En France, maintenant, quand un esprit est sur le point de ne pas être, on dit qu'il est fin.
M. de Rémusat a vu jouer le billard chez madame de Staël et il s'est pris pour son coup de queue.
M. de Rémusat est un des ministres sans emploi internés à l'Académie, cette Salpêtrière de ministres tombés.
M. DuPiN. — La petite vérole est la seule ressemblance qu'il ait avec Mirabeau.
M. Thiers. — A fait son Histoire de la Révolution et une révolution qui n'aura jamais d'histoire. Niché sur les faits colossaux de ce temps, le petit homme a paru aussi grand que les faits aux bourgeois qui ne sont pas forts en perspective.
M. Ampère. — Il n'a qu'un moyen d'être Tacite, c'est de se taire.
M. Viennet. — A fait un poème de douze mille vers; il faudrait vingt-quatre mille hommes pour l'avaler.
M. Empis. — On voit jouer une pièce qui est de tout le monde ; eh bien ! elle est de M. Empis.
M. E. AuGiER. — Un peu plus de gaieté en aurait fait un vaudevilliste.
M. Lebrun. — Comme Ponsard il a fait sa Lucrèce. Seulement, il l'a intitulée : Marie Stuart,
M. Patin. — On lit ses œuvres par le dos.
M. Ernest Legouvé :
Tombe aux pieds de ce sexe...
a dit son père. Le fils a obéi : il y est tombé.
La Vieille Maîtresse fut publiée en 1851 ; l'Ensorcelée en 1854; le Chevalier des Touches et le Prêtre marié en 1864.
M. Joséphin Peladan a excollomment apprécié l'auteur de ces merveilleux romans, qui se délassait des œuvres d'imagination par les œuvres plus stériles du journalisme.
« Ses débuts de polémiste littéraire, dit-il, furent d'un fracas incroyable; sa plume avait des éclairs d'épée. Homme d'action, né pour combattre à la Massoure, il écrit parce qu'il est dans un siècle de papier, oîi il n'y a plus rien do grand à faire que l'impossible enrayement de l'évolution moderne. Sa plume est tout, hors une plume : colichemarde embrochant les quarante médaillons de l'Académie, lourde épée à deux, mains fauchant gallicans et libres penseurs; masse d'arme rebondissant sur la dure tête des hégéliens; stylet creusant férocement le cœur humain et y cherchant les fibres encore inconnues; cravache comme dans Goethe et Diderot^ où les phrases courtes et cinglantes se succèdent avec des sifflements de lanières. Paladin réduit à la plume, il arrache des étincelles au papier, il guerroie toujours sans regarder si l'adversaire vaut le combat. Théodore de Banville me disait : (' Barbey foudroie indifféremment un mauvais acteur ou un hérétique. » Gela est vrai, sa main ne peut se faire au manche court de l'ironie bienveillante, cette fine dague de la polémique dédaigneuse et calme; il
frappe formidablement par nature, par besoin d'héroïsme. Quoique le rapprochement doive paraître étrange, certains éreintements me font penser 5, co passage du Petit Roi de Galice, où Roland frappe comme la fatalité même, avec la majesté d'un devoir à accomplir. 11 a eu des cris de Juvénal furieux, tels que le fameux : Silence à l'orgie! Dernier nabi catholique, il était bien l'écrivain des Prophètes du passé, où rintolérance dogmatique a une allure à la Bossuet, et la foi, un accent papal de parole urbi et orbi. C'est du de Maistre avec autant de logique et une fougue de Bridaine. Le terrible Old Noll des Quarante médaillons de l'Académie, l'anonyme du Musée des antiques et des Vieilles actrices se retrouve dans les cinq volumes de Les Hommes et les Œuvres. Avec beaucoup de style endiablé et le caractère d'un Saint- Simon, il fait défiler romanciers, historiens, poètes, bas-bleus; et comme en ces danses macabres, que le moyen âge peignait aux murs des cimetières, où un moine dans une chaire dit à tous ceux qui passent devant lui, au pape et au mendiant, ses péchés et ses crimes, Barbey, avec le ton d'un justicier, fait une critique où passe le vent d'une chevauchée guerrière. Sur sa toge est écrite cette devise, à laquelle il n'a jamais failli : « A outrance ! »
Mais que pense de M. Barbey d'Aurevilly, M. Barbey d'Aurevilly lui-même? Je ne crois pas me tromper en disant que le portrait qu'il a tracé de Rollon Langrune, dans l'introduction d'Un Prêtre marié, n'est autre que le sien.En tout cas, il me paraît ressemblant, et le voici :
« Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos
rêveries peuvent supposer au pirale-duc qu'on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère passait presque pour la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue de la beauté vraie n'existe pas plus qu'à la Chine 1 D'ailleurs il n'était plus jeune. Mais la force do la jeunesse avait comme de la peine à le quitter. Le soleil couchant d'une vie puissante jetait la dernière flamme fauve à cette roche noire.
» Dispensez-moi de vous décrire minutieusement un homme chez qui le grandiose de Tensemble tuait l'infiniment petit des détails, et dressez devant vous, par la pensée, le majestueux portrait du Poussin, le Nicolas normand, vous aurez une idée assez juste de ce Rollon Langrune. Seulement l'expression de son regard et celle de son attitude étaient moins sereines... Et qui eût pu s'en étonner? Quand le peintre des Andelys se peignait, il se regardait dans le clair miroir de sa gloire, étincclante devant lui, tandis que Rollon ne se voyait encore que dans le sombre miroir d'ébène de son obscurité. De rares connaisseurs auxquels il s'était révélé, disaient qu'il y avait en lui un robuste génie de conteur et de poète, un de ces grands talents genuine qui renouvellent, d'une source inespérée, les littératures défaillantes, — mais il ne l'avait pas a ttesté, au moins au regard de la foule, dans une de ces œuvres qui font taire les doutes menteurs ou les incrédulités de l'envie.
» Positif comme la forte race à laquelle il appartenait, ce rêveur, qui avait brassé les hommes, les méprisait, et le mépris l'avait dégoûté de la gloire. Il ne s'agenouillait point devant cette hostie qui n'est
pas toujours consacrée, et que rompent ou distribuent tant de sots qui en sont les prêtres I
» D'un autre côté, en vivant à Paris quelque temps, il avait appris bien vite ce que vaut cette autre parlotte qu'on y intitule la Renommée, et il n'avait jamais quémandé la moindre obole de cette fausse monnaie à ceux qui la font. A le juger par l'air qu'il avait, ce n'était rien moins que le Madallo du poème de Shelley, c'est-à-dire la plus superbe indifférence des hommes, appuyée à la certitude du génie autochtone, le génie du pays où il était né, et qui, jusqu'à lui, avait été à peu près incommunicable.
» Quelque jour Rollon Langrune devait être, disaient les jugeurs, le Walter Scott ou le Robert Burns de la Normandie, — d'un pays non moins poétique à sa façon et non moins pittoresque que l'Ecosse. »
Il l'est devenu, le Walter Scott de sa Normandie, et même il est quelque chose de plus, car il est luimême. C'est un paroxyste, et des plus raffinés qui soient parmi les ciseleurs et les joailliers de notre littérature.
« Doué d'une puissance dramatique extraordinaire, il a poussé l'intensité de l'anxiété et de l'épouvante plus loin peut-être que Balzac. Il y a du Dante dans sa descente aux enfers passionnels ; il y a du mage dans son intuition des lois psychiques, dit encore M. Peladan. « Loin d'être un esprit paradoxal, c'est un logicien qui déduit simplement, mais en partant des principes absolus qui étonnent notre époque sans principe ; son style magnétise et produit une sorte d'hypnotisme. Sa phrase, ou se tord en un escalier à vis qui essouffle et fait anxieuse l'attention du lecteur, ou, commeun boa ses
anneaux, enroule ses incidentes autour de voire esprit. C'est de la fascination. Saint- Victor, qui se connaissait en écrivains, lui trouvait le paroxysme le plus fier, tour à tour brutal et exquis, violent et délicat, amer et raffiné ». Cola ressemble, concluait-il, « ?i ces breuvages de la sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel. Le nom de J. Barbey d'Aurevilly, qui est écrit sur le tombeau de Guillaume le Conquérant, Test aussi sur le livre d'or du génie français ».
Cet écrivain si fécond, si laborieux et si admirable dans ses écrits est en môme temps un des causeurs les plus spirituels de ce temps, qui en compte si pou. Sa conversation étincelante, semée à profusion de mots charmants, d'une finesse pénétrante, ou d'une rudesse à la Rivarol, qui emporte la pièce, est de celles dont on ne se lasse jamais. Il ne se répète point, et il parle volontiers.
Il est assurément la bienveillance même, car on trouve auprès de lui l'accueil le plus cordial, et ses amis savent qu'il n'a point l'amitié banale. Mais quand il cause, l'esprit de charité lui dicte rarement ses jugements, qui sont brefs, rapides et sans appel.
On ferait un volume des mots de Barbey d'Aurevilly. Le plus beau est celui qu'il dit chez moi, un soir qu'on devisait au coin du feu d'une androgyne presque fameuse, déjà célèbre par ses démêlés avec la police correctionnelle : « Ne me parlez pas de cette femme, s'écria tout à coup M. d'Aurevilly : elle déshonore l'impudcur ! » — Une autre fois un journaliste fort connu lui disait h souper : « Je n'ai connu dans la littérature que deux hommes d'esprit... — Et quel est l'autre »?
interrompit M. d'Aurevilly en se caressant la moustache par un geste familier.
Il se trouvait un jour, dans un dîner, le voisin de table d'un jeune astronome d'une taille exiguë, qu^ s'avise, au dessert, de vouloir lui expliquer, le crayon en main, le secret de la science céleste.
D'Aurevilly qui l'écoutait patiemment depuis deux heures, l'interrompit tout à coup et, de cette voix calme et majestueuse qu'on lui connaît :
M Je ne vous dissimulerai pas, cher monsieur, que vous m'ennuyez con-si-dé-ra-ble-ment.
— Monsieur... fil le petit homme furieux, en jetant là son crayon et se disposant à sortir.
— Dites-donc, cher monsieur, reprit d'Aurevilly en désignant le porte-mine, vous oubliez votre canne !
Un fantaisiste, — racontait un jour M. Albert Delpit, — avait voulu un jour faire se toucher les deux pôles : réunir dans un dîner un légitimiste-ultrà et un ancien membre de la Commune ! C'est une idée qui pouvait seulement venir à un détraqué. Donc, Barbey d'Aurevilly et M. Jules Vallès s'assoient un beau soir à la même table. Celui-ci veut étonner le preux royaliste. 11 s'écrie tout à coup :
<' Il me faut quatre-vingt mille têtes de bourgeois ! » Et Barbey d'Aurevilly répond froidement : « Moi, monsieur... celle de Sarcey me suffirait! » Causeur de premier ordre, M. d'Aurevilly est un épistolierdes plus originaux. Alais il n'aime point que l'on publie ses lettres, aussi me contenterai-je d'en citer deux qui ont été rendues publiques. Dans la première, il se défend de répondre à M. Zola, qui l'avait
très violemment attaqué, et qui lui infligeait, comme Flaubert, la ridicule épithète do bourgeois.
« Je vous remercie de mettre votre Triboulet à ma disposition, pour le cas où je voudrais répondre à l'article de M. Zola publié hier dans le Figaro, écrivait M. d'Aurevilly,
» Mais je ne profiterai pas de votre ofTre obligeante : je ne répondrai point à M. Zola. J'ai pour cela des raisons plus hautes que lui. Pourquoi lui répondraisje ? Il ne discute pas mes idées sur Goethe. Ce n'est plus Gœthe qui l'intéresse : c'est sa personne à lui, M. Zola, et la mienne ; la sienne pour la surfaire, la mienne pour la blesser. Seulement, il ne l'a pas blessée. Je suis de bonne humeur après l'avoir lu, et aussi calme que Frédéric de Prusse, qui disait d'un placard imbécile contre lui : « Mettez-le donc plus bas, on le lira mieux ».
« Je n'ai pas à me défendre des ridicules que M. Zola me trouve. Etre ridicule aux yeux de M. Zola c'est mon honneur, à moi ! Je ne suis pas dégoûté !... Parbleu ! je ne suis pas du tonneau qu'il aime ! je sens autre chose que ce qu'il brasse. Gul-deplomb qui a de bonnes raisons pour haïr la souplesse, il me reproche d'être une espèce de clown en littérature, et il ne sait pas combien il me fait plaisir, en me comparant à un clown !
» Les clowns, il ne sait pas combien je les aime, moi habitué des samedis du Cirque, et qui trouve le Cirque beaucoup plus spirituel que le Théâtre-Français. Il ne sait pas combien je les admire ces gaillardslà, qui écrivent avec leurs corps des choses charmantes de tournure, d'expression, de précision etde grâce,
que M. Zola avec son gros esprit ne décrirait jamais.
» Je refuse donc la passe d'armes dont vous m'offrez le terrain. Je ne veux pas renouveler la scène de Vadius et de Trissotin chez Philaminte, que refait toujours plus ou moins un auteur, quand il défend son amour-propre. Il n'y a que le public qui gagne à ces spectacles, parce qu'il se moque des acteurs. Ces combats de coqs des amours-propres, je les ai toujours haïs etméprisés. L'honneur,la dignité des duels, c'est le silence dont on les enveloppe. La galerie n'y vaut rien, et elle diminue toujours un peu ceux qui se sont battus pour elle. »
La seconde lettre met à la raison un critique assurément fort honorable, mais qui, vivant très loin de Paris, n'apprécie plus avec exactitude les hommes et les choses. La lettre que lui attira son feuilleton sur VHistoire sans nom est trop curieuse pour n'être point citée dans ces pages.
Un journal avait publié un article signé VFnsorcelé. M. d'Aurevilly le remercia en ces termes :
« C'est une flatterie ; mais l'article signé ainsi n'en était pas une... Il répondait à un article de la Gazette de France, signé Pontmartin, qui a paru je ne sais quel jour. D'habitude, je lis peu M. de Pontmarlin, mais je n'ai été nullement étonné de l'attaque d'un homme qui, quand il s^agit de littérature, se met à •parler politique, — comme il se mettrait à parler politique s'il s'agissait de littérature ! — Tout ce que je sais, c'est que, hors de propos d'un article, lointain déjà, publié par le Gil-Blas sur Mgr de Ghambord, et dans lequel mon royalisme, absolument désespéré, exprimait le plus respectueux des regrets sur la po-
litiquc qui a, depuis trente ans, cloué au fourreau une épéc qu'une autre politique aurait pu en tirer, M. rie Pontmartin ait eu la logique de me reprocher de n'avoir pas été zouave pontifical ou franc-tireur dans la guerre de 1870, comme si, littérairement, c'était là la question ! M. de Pontmartin n'est pas plus logicien qu'il n'est diable... Seulement, puisrju'il tient à savoir ce que J'ai fait en 1870, faites-lui dire par un de vos garçons do bureau, qu'alors j'étais à Paris, le fusil sur l'épaule : faisant mon service de garde national volontaire, sous les obus, qui ne manquaient pas dans mon quartier.
V On ne se vante pas de ces choses-là. C'est par trop simple. Je ne demande pas, moi, à M. de Pontmartin ce qu'il a fait en 1870. Cela ne m'importe pas, ni à la France non plus !
» Quant à la littérature de M. de Pontmartin, je n'en ai, jusqu'ici, parlé nulle part encore. J'ai pourtant publié déjà six volumes de critique intitulés /es Œuvres et les Hommes, et dans lesquels, en attendant les autres qui vont suivre, j'ai relevé les hommes et les œuvres du xix" siècle... M. de Pontmartin n'y est pas. Pour l'y mettre, je lui ai donné le temps de croître, mais il n'a pas profité de la patience que j'y mettais. Aujourd'hui, les gens qui l'emploient lui trouvent du talent. Nous verrons, un jour, ce que c'est... Et, ma foi, puisque nous ne sommes jeunes, ni l'un ni l'autre, et que la mort peut interrompre tous les comptes, je lui promets de ne pas le faire attendre bien longtemps... »
Ces anecdotes, ces mots, ces lettres, les citations que j'ai voulu faire, pour laisser à chacun la respon-
sabilitédeses appréciations, peignentrhomme extraordinaire que le bohème Thcrsite s'amusera quelque jour à diffamer, au risque d'éprouver par lui-même ce que dit Victor Fournel dans un livre plein de verve du rôle des coups de bâton dans les relations sociales.
Depuis des années et des années qu'il est sur la brèche, M. Barbey d'Aurevilly n'a pas une mauvaise action à se reprocher. Rude aux forts, doux aux faibles, il a toujours offert aux yewnes l'appui de son expérience et de sa vigoureuse critique. Il n'est pas tendre, la plume à la main. Il est paternel quand il conseille, et s'il juge d'un trait un peu vif, il a souvent plus de patience qu'on n'en demanderait à un saint.
Que faudrait-il ajouter encore qui n'ait été dit ? Et à qui importe-t-il d'en savoir davantage ? L^écrivain se juge par ses œuvres, et ce sont les œuvres que nous allons maintenant feuilleter de concert, en nous rappelant, pour conclure, cette belle parole de Tertullien : « Une heure viendra où l'encre des écrivains sera payée le même prix que le sang des martyrs. »
Chacun des livres peu nombreux publiés par M. Jules Barbey d'Aurevilly a été un événement littéraire ; la force, ou plutôt la violence de ce talent a soulevé des scandales .
Gomment, dès lors, s'expliquer que M. Barbey d'Aurevilly, catholique ardent et l'un des critiques les plus hardis et les plus francs de notre époque, soit si peu connu et si peu aimé, surtout des catholiques ? Il y
est parmi les oublies ; ses admirateurs s'écartent do son chemin, et son école, si exclusive, mais si zélée aussi, ne compte qu'un petit nombre de fidèles. Il est parmi les dédaignés, car les journaux, qui ont de si beaux éloges pour tant de platitudes, parlent peu de ses livres audacieux.
Les œuvres capitales de M. Barbey d'Aurevilly sont l'Ensorcelée, le Chevalier des Touches, Un Prêtre marie, la Vieille maîtresse, t Histoire sans nom et les Diaboliques.
L'Ensorcelée est la première en date. Ce roman est précédé d'une préface dans laquelle l'auteur voulant excuser certaines hardiesses, déclare que pour décrire les effets de la passion, il en a quelquefois gardé le langage. « 11 a usé, dit-il, do cette grande largeur catholique, qui ne craint pas de toucher aux passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leurs suites. Romancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il l'a fait sans embarras et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, c'est-à-dire le roman et le drame, la moitié pour le moins de l'âme humaine, fussent interdits aux catholiques, sous 1 î prétexte que le catholicisme est trop sévère pours'occuper de ces sortes de sujets. A ce compte-là un Shakespeare catholique ne serait pas possible, et Danto même aurait des passages qu'il faudrait supprimer. »
M. Armand de Pontmartin réfuta avec une extrême vivacité la préface de V Ensorcelée.
Mais on a bien le droit de ne pas admettre les théories jansénistes et gallicanes de cette école catholi-
que soi-disant libérale, à laquelle appartient M. de Pontmartin. Les ravages des passions, l'étude psychologique profondément fouillée de leur influence sur l'âme et sur l'intelligence, sont un thème qui n'est pas interdit aux catholiques.
Il ne s'agit nullement de montrer la religion en accommodement avec la passion. La religion est le frein unique et nécessaire de la passion.
Est-il défendu de retracer les émotions d'un cœur que la conscience et la passion se disputent? Est-ce que les catholiques n'ont pas, pour lire jusqu'au fond de l'âme humaine, la lumière supérieure qui, seule, éclaire ses mystérieuses ténèbres : la foi? « Le catholicisme étant un système complet de répression des tendtmces dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social, » a dit Balzac dans la préface générale de la Comédie humaine. Donc le catholicisme peut servir de base à une étude complète et parfaite de la société, et de même que le prêtre pour combattre le mal est obligé de le connaître, de même pour dompter le vice, il faut dévoiler ses tristes conséquences. Je crois que cette répulsion des catholiques pour ces œuvres puissantes où certains problèmes psychologiques sont exphqués et résolus, tient à un défaut d'optique.
V Ensorcelée est un récit historique. En l'an VI de la République, le jour où le combat de la Force ruinait sans retour les espérancesdes Chouans, l'abbé Jehoël de la Groix-Jugan, ancien moine de l'abbaye de Blanchelande, qui se battait dans les rangs des royalistes se tire un coup de fusil dans le visage. Il est défiguré, mais il ne meurt pas. Une vieille pay-
sanno le recueille, le soigne, panse ses affreuses plaies.
Quand on rouvrit les églises, l'abbé de la Croix- Jugan, absolument défiguré, mais guéri, revint à Blanchelande ; il reprit sa stalle dans le chœur de l'église paroissiale. Il avait versé le sang, violé la loi de la charité, il était interdit. « Sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. » Le premier jour où il vint à l'église, il excita la curiosité de tous les fidèles. Une femme, Jeanne le Hardouey, issue de l'illustre maison de Feuardent et qui avait épousé un paysan parvenu, pour ne pas traîner aux portes sa misère, reçut une effroyable commotion à la vue de ce prêtre qui n'était désormais qu'un étranger dans la maison du Seigneur. Elle eut peur en voyant la terrible tête encadrée dans son capuchon noir, elle eut un frisson, un vertige, « un étonnement cruel qui lui fit mal comme la marqucderacicr. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom. » Ce fut une possession instantanée, une possession dans le sens théologique, et dont son auteur n'eut pas conscience. Elle devint ensorcelée ; d'horribles perturbations physiques accompagnèrent le trouble et le désordre moral qui envahirent soname: son visage s'empourpra, et les paysans qui la virent si subitement changée dirent qu'elle avait « le sang tourné ».
L'abbc de la Croix-Jugan n'aperçut rien, ne parla même pas à cette malheureuse et demeura impassible, morne, vivant dans la retraite la plus austère. Jeanne
le Hardouey se mourait, broyée par une passion insensée ; elle cherchait des philtres, elle oubliait Dieu, et un jour, folle, épuisée par la souffrance, elle se réfugie dans la mort, elle se noie dans une mare. Ce suicide n'émeut pas le prêtre, qui garde la sérénité de sa conscience, et qui, fort de ses aveux, fort de la grâce, n'a pas daigné abaisser les yeux sur cette créature fascinée.
Quelques années plus tard , l'abbé de la Croix- Jugan , relevé de l'interdit, se prépare à célébrer la messe, pour la première fois, depuis bien longtemps. « Avec sa grande taille, la blancheur flamboyante de sa chasuble lamée d'or, que le soleil, tombait par une fenêtre du chœur, semble tout à coup embraser, il ne paraissait plus un homme, mais la colonne de flammes qui marchait en avant d'Israël et qui le guidait au désert. » Au moment où il élevait l'Hostie sans tache, de ses deux mains tendues vers Dieu, un coup de feu retentit: l'abbé de la Groix-Jugan tomba mort sur l'autel. L'assassin était le mari de Jeanne, Thomas le Hardouey.
Telle est, dépouillée de tous ses brillants accessoires, la fiction de ce livre : d'un côté, un prêtre chaste, pur, austère, repentant, pénitent ; de l'autre, une femme qui, mésalliée, n'aimant pas son mari, privée des joies de la maternité, pervertie par les pires influences, devient la proie d'une horrible maladie de l'âme.
Rien ne saurait rendre l'intensité dramatique du récit, l'épouvante qu'il produit, l'horreur qu'il inspire, Tous les personnages sont vivants, et tous sculptés dans le marbre, fouillés avec la patience du ciseleur,
complets, absolus, logiques. On ne peut même analyser les diverses parties qui composent le récit, parler de chacune des scènes émouvantes et terribles qui se succèdent sans que le lecteur ait un instant do répit. Tout so tient, tout s'enchaîne avec une inexorable logique. On est séduit, invinciblement attéré, ensorcelé, — c'est le mot, — par ces pages ardentes, consacrées h des sentiments exceptionnels, à des situations anormales. Rien qu'au style de M. d'Aurevilly, — et abstraction faite des idées, — rien qu'au tour de sa phrase, à son emploi du mot, on le reconnaît tout de suite autoritaire : il prodigue les expressions hautaines, les comparaisons impitoyables ; — les substantifs, sous cette pliîmc, prennent des airs souverains de commandement, et parfois de bravade. Quoique littéraire jusqu'au raffinement et ne versant jamais dans la banalité, il a l'emportement, le torrentiel de la parole oratoire. Il est vrai que le torrent se brise parfois contre des incidentes et des parenthèses qui le ralentissent mal à propos: cela vient de ce que l'auteur veut tout dire, fixer toutes les nuances. — Et à cela il est encouragé par la richesse d'analogies et de métaphores que lui fournit son imagination abondante. Mais il reste quand même un écrivain hors de pair pour ceux qui préfèrent le fier style de Saint-Simon, malgré ses rugosités, ses heurts et ses soubresauts, à la correction élégante et toujours égale de Buffon.
Ces défauts et ces qualités ne se retrouvent nulle part plus en vue que dans le Chevalier des Touches, œuvre moins tourmentée, moins passionnée que la précédente. « Le chevalier des Touches, gentilhomme d'une hardiesse, d'un sang-froid et d'un poignet in-
croyables, une des têtes, un des bras de la chouannerie, est tombé par trahison aux mains des républicains. Enfoui au plus profond de la prison d'Avranches, il n'en sortira que pour monter à la guillotine. Or la chouannerie tient au chevalier comme à sa tête: elle sent bien qu'elle serait guillotinée avec lui! Donc il faut sauver des Touches, l'enlever, l'escamoter au nez des Bleus. Douze héros du parti se dévouent à cette besogne impossible. Une première tentative sur la prison de Goutances, où le chevalier vient d'être transféré, réussit. — Comment? comme réussissent les coups de folie! Ces deux expéditions, voilà tout le roman ou plutôt le poème de M. Barbey d'Aurevilly. De quelle plume emportée il a tracé cette petite épopée, avec quelle rapidité vertigineuse il a fait défiler devant nous les épisodes où les hercules royahstes accomplissent ces tours de force, cela ne se peut dire. Il est réellement grisé par son sujet. »
Un Prêtre marié est l'œuvre la plus discutée, la plus sombre et la plus difficile à bien comprendre et à bien juger, qu'ait produite cet apologiste de l'autorité et delà force, qui va devenir le juge inflexible d'une conscience. En voici l'analyse succincte. Jean Gourgue dit Sombreval, est le fils d'un paysan normand qui a eu l'ambition de faire de lui un monsieur : élevé dans un séminaire, Sombreval devint prêtre, et il donna de grandes espérances: il devait servir l'Eglise plus par le cerveau que par le cœur, un docteur plutôt qu'un apôtre. En 1789, il partit pour Paris; il n'en revint pas. Le gouffre de la corruption, de la science, de l'athéisme le dévora. Il s'affola de chimie ; il épousa la fille d'un chimiste qui ne savait pas que cet homme était
un prêtre apostat Le père de Sombrcval mourut de celle nouvelle. Lorsque lafemmode Sombroval apprit que celui qu'elle croyait son mari appartenait h Dieu, elle mourut, « n'osant plus regarder l'homme qui l'avait si scélératemcnt trompée ; » elle mourut « dans une honte immense et le plus amer désespoir ». Elle lui laissait une enfant, chétive et mal venue, qui devait être l'expiation et le châlimcnt : sur son front s'était marquée une croix, « la croix méprisée, trahie, renversée par le prêtre impie et qui, s'élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l'idée de Dieu ».
Galixtc fui élevée par ce père, en qui survivait un seul sentiment, l'amour paternel. Il eut pour sa fille et dans son corps, et dans son âme, et dans son esprit, tous les genres de sollicitudes... hors une seule, hors un point fatal (ju'il n'eutjamais le courage de dépasser. 11 n'osait lui parler de Dieu.
Mais le jour où Dieu fut révélé à celle Jeune fille, le jour 011 les premiers rayons de la religion de sa mère tombèrent soudainement dans son cœur, elle eut, comme les apôtres, la divine ébriété de cette langue de feu qui descendit sur elle : elle devint chrétienne avec emportement.
Le démon de la perversité, l'orgueil poussent Sombrcval à revenir dans le pays où on le connut minisire du Dieu qu'il a renié. Il achète, lui, paysan enrichi, un château délabré, où il passera désormais sa vie qu'il occupe à chercher des remèdes dans les ressources de la chimie pour guérir sa fille, atteinte d'un mal inexplicable, afi'reux, qui ne pardonne point. Calixlc, qui porte un bandeau rouge sur le front, pour cacher
la croix dont son front est stigmatisé, a voué sa vie à racheter rârac de son père : elle suit les règles du Garmel, elle a prononcé les vœux, elle a fait tous les sacrifices.
Unjeune gentilhomme du voisinage, Néel de Nehou, nature passionnée, fougueuse, intrépide jusqu'à la démence, voit Calixte et ne tarde pas à l'aimer éperdument. Calixte lui accorde une affection fraternelle: elle n'est plus de ce monde, la céleste créature. Le drame s'engage donc entre ces trois personnages : Sombreval sait que sa conversion peut sauver sa fille en lui rendant la paix du cœur; Calixte est résolue au sacrifice absolu de sa vie; Néel, âme de feu, se brise contre l'obstacle insurmontable. Puis un jour que la fille est si gravement malade que la science de son père désespère du salut, l'athée muré dans son athéisme criminel jusqu'au bout et sans rémission, part pour Coutances oii il va se soumettre à l'évêque ; il joue de parti pris, froidement, comme un histrion sur la scène, une comédie sacrilège ; il feint de retourner à Dieu, conversion si ardemment désirée de la fille de son péché. Mais cet homme, aveuglé par l'endurcissement et l'impénitence, a révélé ses desseins à Néel, et Néel se tait, parce qu'il sait bien que si Calixte soupçonnait l'étrange tromperie dont son père est coupable, elle mourrait, foudroyée par la honte et la douleur. Un prêtre saint et vénérable qui s'est cru l'agent de cette conversion miraculeuse, l'abbé Méautis est choisi par la Providence pour empêcher une seconde profanation, une seconde et plus scélérate apostasie.
Ici, M. Barbey d'Aurevilly n'a pas craint de faire
intervenir directement l'action surnaturelle. Galixte, prosternée devant son crucifix, en voit jaillir du sang. L'abbé Méautis, qui assiste à cette vision, comprend tout, et, après un long et terrible combat, il révèle à Galixte l'épouvantable vérité.
L'enfant éperdue, aveuglée, embrasée, a la force d'écrire à Sombreval de revenir, puis elle s'affaisse, entre en agonie et meurt, ifombreval revient... il arrive le jour même où Galixte a été enterrée. Il croit à une léthargie... il viole la tombe de sa fille, saisit ce cadavre, reconnaît la mort, s'enfuit, fou de rage et do désespoir, et se précipite dans l'étang du Qucsnay, où jamais son corps ne fut retrouvé.
Telle est la faible analyse de ce roman extraordinaire, qui arrache des larmes aux plus incrédules et qui laisse un souvenir ineffaçable d'angoisse et d'épouvante. Sombreval meurt dans l'impénitence finale, dans l'athéisme, dans sa rage contre Dieu. Il est conséquent avec son caractère. G'est une âme éperdue : ce n'est ni un fanfaron ni un lâche. Toute la contrée le méprise, le hait et l'outrage; il se rend compte de l'effet de son infamie, du dégoût qu'il inspire, et qu'il est venu volontairement chercher ; il est formidable par la science et par la volonté; il a épuisé la vie et les idées, et il est devenu un de ces indifférents de la terre dont parle Shakespeare; il est l'orgueil incarné, l'orgueil jaloux et envieux; mais il ressent toutes les douleurs de son apostasie. « Ge rocher de Golgotha qui pèse sur le monde, dit-il, et que je croyais avoir rejeté de ma vie comme un jonc brisé, y retombe, — etc'cstlamain de mon enfant qui le fait rouler sur mon cœur. » Gette figure farouche et sauvage, grandiose
autant que celle d'un ange déchu, statue de bronze coulée tout d'une pièce; cette âme noire, cette intelligence vaste, ce bourbier oti rien ne surnage si ce n'est le sentiment physique de l'amour paternel ; ce caractère étrangement complexe et simple tout à la fois, ne se dément pas un instant.
Dans les œuvres de M. Barbey d'Aurevilly, les Diaboliques et l'Histoire sans nom ont été les plus contestées; elles sont, en effet, dictées par une conception du mal excessive. Sans être janséniste, on peut souffrir de la violence des peintures que renferment ces deux livres, dont les beautés littéraires sont de premier ordre. Je ne connais rien, assurément, de plus terrible que Le plus bel amour de don Juan et le Bonheur dans le crime, qui renversent toute idée reçue, mais qui rappellent, malheureusement, des faits trop véridiques de la vie réelle.
On a reproché à M. d'Aurevilly d'avoir choisi pour héros principal de l'Histoire sans nom un capucin: le père Riculf, un de ces moines comme la fin du siècle dernier en vit naître, fatal et mystérieux personnage qui ne fait qu'apparaître, pour commettre le plus abominable et le plus inexplicable des crimes. On a dit que l'auteur commettait un outrage aux persécutés, et s'attaquait aux ordres religieux. C'est là une de ces bêtises comme il en échappe aux hommes de mauvaise foi.
M. Barbey d'Aurevilly n'aime point les femmes qui écrivent, il les traite avec un dédain fort cavalier. Ge-
pendant l'une d'elles, qu'on a souvent comparée pour l'esprit, la grâce et la vivacité du stylo, h ce spirituel vicomte de Launay qui s'appelait madame Emile de Girardin, l'une d'elles que je ne puis désif^ner que par son pseudonyme de Thilda, a écrit sur le maître une page que je veux citer tout entière.
«Voilà un homme à qui je dois beaucoup; il m'a ouvert l'âme et il m'a appris k penser; est-ce un grand écrivain? Je l'ignore. J'ai toujours eu pour lui une admiration troublée, un sentiment fait de nerfs et quelquefois de larmes.
» On dit que ses romans sont faux; c'est possible, seulement ils entraînent dans des tourbillons d'émotions si violentes, qu'on reste comme brûlé après les avoir lus!
» Son récit enflé est grandiose et superbe, un aigle qui, d'un vol lent, s'élève vers la lumière. Le mysticisme chrétien dont son âme est un tabernacle sincère, donne une saveur délicieuse à toutes ses héroïnes charmantes imbibées d'amour et marquées du fer rouge de la fatalité. Cœurs de vierges ou cœurs de filles, ce sont les mêmes désespérances, les mêmes flammes d'enfer. Qu'elles se tordent aux pieds du Christ ou aux pieds du diable, elles offrent leurs plaies saignantes, holocauste qui n'apitoie pas le romancier, pressé de les pousser dans l'abîme malgré le crucifix qu'il leur met sur les lèvres.
» Les femmes, les voilà ! elles passent avecleurs yeux qui flambent, elles ne pleurent pas, elles n'ont plus de larmes, la passion a tout desséché, tout tordu.
«C'est Jeanne, éprise de cette tête de prêtre labourée par les cicatrices ; le désir qui l'étoufl'e lui monte à la
face comme un flot furieux; elle en est à jamais tachée ! Le suicide seul éteindra cette rougeur brûlante et rompra l'exorcisme.
» La touchante Hcrmangarde, ce lis au calice d'or, voit sa jeunesse fanée par la trahison de l'époux aimé trop religieusement; elle meurt tous les jours, et moins heureuse que Martyre de Mendoze, ne peut se consumer jusqu'à perdre l'âme.
» La rivale, c'est-à-dire le chef-d'œuvre, le type vrai, Vellini! cette créature de chair portant au cou un collier comme une vassale d'Orient, c'est la succube antique, la magicienne dont les philtres donnent l'ivresse sans fin. L'inpudique est hardie, sûre d'elle: son entêtement d'amour est adhérent à sa race bohème, au breuvage bu dans la même coupe; pas de larmes, des coups de tonnerre, des éclairs qui montrent la passion entêtée, foudroyante.
» Je n'aime pas la fille du farouche Sombreval. Cette carmélite agonisante de névrose nous apparaît comme sainte Thérèse, pâmée d'amour divin; la croix sanglante qu'elle porte au front m'épouvante; l'amour enragé, quand même, du jeune gentilhomme mourant de sa mort, lait comprendre, après les possédés du démon, les possédés du paradis ».
AL Barbey d'Aurevilly est un maître en étrangetés, ses romans appartiennent presque tous aux sentiments violents et torrides. La brutalité dans la tendresse, la force nerveuse au service des sentiments et des caractères, un pittoresque barbare un peu cherché, mais d'une originalité que l'art a marqué d'un sceau inaltérable. Cette appréciation d'une femme d'esprit, est une sorte de transition pour arriver aux bas-bleus
que le maître pourchasse d'une haine féroce, que je me garderai de lui reprocher.
Gathos et Madelon sont de bien insupportables pécores I
Molière avait deviné le bas-bleu, cl Tincarnanldans les filles du bonhomme Gorgibus, il le livra à la risée de son public de marquis, lesquels marquis riaient à se tordre des péronnelles et d'eux-mêmes, mal déguisés sous les figures de leurs laquais.
« L'histoire ne fait pas toujours aux hommes, dit M. d'Aurevilly, l'honneur d'être sévère... Il est des décadences qui ne méritent que le rire de son mépris. Tomber n'est pas toujours tragique. Il y a pour les nations comme pour les hommes des chutes grotesques . Toutes n'ont pas la grandeur du vice, la poésie de la monstrurosité. 11 y a des petites décadences, disait Galiani. Mais je ne crois pas que, dans l'histoire, il y en ait une plus petite que celle qui nous menace. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus honteuse que celle d'un peuple qui fut mâle, et qui va mourir en proie aux femelles de son espèce... Rome mourut on proie aux gladiateurs ; la Grèce, aux sophistes ; Byzance, aux eunuques; mais les eunuques sont encore des débris d'hommes : il peut rester à ces mutilés une tête virile, comme celle do Narsès, tandis que nous, nous mourons en proie aux femmes, et émasculés par elles, pour être mieux en égalité avec elles.
» Beaucoup de peuples sont morts pourris par des courtisanes, mais les courtisanes sont dans la nature et les bas-bleus n'y sont pas! Ils sont dans une civilisation dépravée, dégradée, qui meurt de l'être, et telle que dans l'histoire on n'en avait pas vu encore. Jus-
JULES B\RBEY D'AUREVILLY 33
qu'ici les sociétés les plus avancées comme les plus sauvages avaient accepté ou subi les hiérarchies sans lesquelles les sociétés ne sauraient vivre, et maintenant on n'en supporte plus... C'est la gloire du progrès! L'orgueil, ce \'ice des hommes, est descendu jusque dans le cœur de la femme, qui s'est mise debout pour montrer qu'elle nous atteignait, et nous ne l'avons pas rassise à sa place comme un enfant révolté qui mérite le fouet I Alors, impunies, elles ont débordé... C'a été une invasion de pédantes au lieu d'une invasion de barbares. Du moins, les barbares apportaient un sang neuf et pur au sang corrompu du vieux monde ; mais les pédantes qui, dans la décrépitude de ce monde ont remplacé les barbares, ne sont pas capables, ces bréhaignes! de le féconder.»
Et voilà pourquoi votre fille... n'est pas muette!
M. Barbey d'Aurevilly est terriblement dur aux malheureuses qui font argent de leur plume et vaniteux hochet de leur esprit. Cathos et Madelon n'étaient que bêtes et ridicules. Nos bas-bleus sont dangereuses, cyniques, flétries de vanité : elles débordent de fiel, de colère et d'envie. Mais toutes les femmes qui écrivent ne sont pas des bas-bleus, — heureusement, — et M. d'Aurevilly épargne du moins cette angélique Eu génie de Guérin, qui peut n'être pas du goût de tout le monde, mais qui, du moins, n'a pas de tache d'encre aux doigts.
Le bas-bleu, c'est madame George Sand, s'inspirant de Pierre Leroux, d'Agricol Perdiguier, dWlfred de Musset, de beaucoup d'autres, hélas! et se noyant, la triste déclassée, dans les flots de savie, qui découlèrent de ces lamentables romans ; Elle et Lui, Lui et Elle.
Qucd'Flle, que de Lui se seraient reconnus clans ces pages effrayantes, où sont remu(5s tant d'infâmes souvenirs, tant de douleurs honteuses, tant d'hypocrites repentirs et tant do larmes viles! Voilà où le bas-bleu est odieux; c'est quand il salit une grande gloire, en montrant celui qui mérita cette gloire abaissé auniveau des pécheurs. Madame George Sand vilipendant Musset, madame de Saman diffamant l'auteur des , Martyrs^ n'est-ce pas assez pour faire prendre ea dégoût ces livres de femmes, qui ne sont que des confessions cyniques, d'où la sincérité est bannie, où l'on se montre fanfaron de vice et de honte, comme l'on se targuerait d'être un phénomène de vertus!
Le poète moderne préféré de M. Barbey d'Aurevilly est Charles Baudelaire, ce profond sensitif, ce philosophe presque mathématicien, qui paraît s'incarner en Edgard Poë de telle sorte que l'un ne se comprend plus sans l'autre, tant ils se complètent, et peut-être sans s'être connus.
Charles Baudelaire, génie méconnu de son vivant, mais dont l'influence est actuellement toute-puissante sur la jeunesse, énervée par Tabus du paradoxe littéraire, intellectuellement, comme elle l'est, physiquement, par la précocité des jouissances et des sensations, Charles Baudelaire plaisait à M. Barbey d'Aurevilly parles raffinements exquis ou brutaux de ses conceptions, par la pureté de sa forme et « l'expressivité de son style, par ses tendances vers un spiri-
tualisme presque sensuel, — étrange alliance de mots, mais plus étrange encore association d'idées ! — et vers un mysticisme violent
Charles Baudelaire avait plu à Louis Veuillot, qui vint le voir à son lit de mort, comme il avait plu à Barbey d'Aurevilly, et ces hommes si différents d'aspect et qui cheminaient tous les trois dans des voies si diverses, avaient de singulières affinités. Un jour peut-être les mettra-t-on en parallèle et les montrerat-on tous profondément énamourés de l'art, séparés par des abîmes, et cependant réunis dans les mêmes admirations, si ce n'est dans les mêmes aspirations vers l'idéal.
En M. Barbey d'Aurevilly on ne connaît guère le poète, qui cependant est éblouissant. Le volume de vers, qu'il défend avec un soin jaloux contre les tentatives des éditeurs, et qui s'appellera Poussière! — titre digne de ce hautain indifférent et méprisant, — ce volume, dis-je, étonnera bien des lettrés, qui n'ont jamais lu les premières poésies publiées à Gaen, chez Hardel, par les soins de G. S. Trébutien, l'ami intime du poète, qui lui écrivit, — le croira-t-on? — dix-sept volumes de lettres ! Une fortune pour celui qui pubhera cette correspondance.
La dédicace, datée du 15 août 1823, « A mon très cher ami et éditeur Trébutien, » est charmante de fière modestie.
« A qui dédier ces vers qui devraient être inédits ?. . . En vous les offrant je ne vous les donne pas: je vous les restitue. — Voiis qui savez éditer comme Benvenuto GeUini ciselait, vous avez taillé des diamants et parla vous avez fait vôtres et presque précieuses
ces pierres brutes, noires et couleur de sarg, dans lesquelles, sans vous, la lumière n'aurait jamais joué. »
La pièce capitale du volume, la Maîtresse liousse, est aussi célèbre que peu connue. En effet, sauf dans l'édition originale on ne la trouve nulle part.
« Cette Maîtresse Housse, dit M. Jules de Martbold dans un feuilleton de la Réforme, celle Maîtresse Housse, nullement une femme, mais bel et bien l'eau-de-vie, l'eau-de-vic qui tue Sberidan, Moreau, Edgard Pou et tant d'autres, est suivie d'une note pour ainsi dire aussi belle que le poème, page de ressouvenir où, fantômes entrevus, passent l'ennui, le désespoir, un isolement de cœur que les huit mille bras des quatre mille femmes du prince de Conti n'auraient pu empêcher, et. les sombres heures brûlées à l'ivresse, cet inépuisable panorama de rêves qui tient dans les quelques gouttes d'un fluide.
» Entre les liqueurs et les pierres précieuses, dit le poète penseur, il y a une singulière intimité de rapports. Les liqueurs, selon la couleur qu'elles jettent, ressemblent à des dissolutions d'émeraudes, de rubis, de topazes. Rien qui fascine davantage et fasse plus longuement rêver.
» La voici en sa cruelle beauté, âpre, stridente, passionnée et désespérante, si un rayon d'amour consolateur ne la venait éclairer et purifier:
Je pris pour maître un jour une rude maîtresse. Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion f Je l'aimais ardemment, — âpremcnt, — saus tendresse, Avec possession plus qu'adoration I
C'était ma rage, à moi , la dernière folie Qui saisit, — quand, touché par l'âge et le malheur, On sent au fond de soi la jeunesse finie... Car le soleil des jours monte encore dans la vie. Qu'il s'en va baissant dans le cœur.
Je l'aimais! et jamais je n'avais assez d'elle! Je lui disais : ». Démon des dernières amours. Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle, Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours 1 Verse-moi, dans tes feux, les feux que je regrette, Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard 1 Rajeunis le rêveur, réchaufîe le poète, Et puisqu'il faut mourir, que je meure, ô fillette ! Sous tes morsures de jaguar. »
Alors, je la prenais dans son corset de verre, Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor, J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère, Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or ! Et c'étaient des baisers!... Jamais, jamais vampire Ne suça d'un enfant le cou charmant et frais. Gomme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre, La lèvre de cristal où buvait mon délire, Et sur laquelle tu brûlais !
Et je sentais alors ta foudroyante haleine Qui passait dans la mienne, et tombant dans mon cœur Y redoublait la vie, en effaçait la peine, Et pour quelques instants en ravivait l'ardeur. Alors, fille de feu, maîtresse sans rivale, J'aimais à me sentir incendié par toi, Sur un bûcher brillant comme Sardanapale, Et voulais m'endormir l'air joyeux, le front pâle, Et le bûcher était en moi 1
« Ah I du moins celle-là sait nous rester fidèle, Me disais-je, — et lu main la rolrouve toujours, Toujours prôto à qui l'aime et vit altéré d'elle. Et veut, dans sou amour, perdre tous ses amours ! » Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses; Par elle, de l'oubli nous buvons le poison, Tandis que celle Rousse, indomptable aux caresses. Peut nous tuer aussi, mais à force d'ivresse, Et non pas par la trahison !
Et je la préférais féroce, mais sincère, A ces douces beautés, au sourire trompeur, Payant les cœurs loyaux d'un amour de faussaire!. Je savais sur quel cœur je dormais ^-ur son co'ur I L'or qu'elle me versait et qui dorait ma vie, Soleillaul dans ma coupe, était un vrai trésor I Aussi, ce n'était pas pour le temps d'une orgie, Mais pour l'éternité que je l'avais choisie Ma compagne jusqu'à la mort I
Et toujours agrafée à moi comme une esclave, Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter, Je l'emportais partout dans son flacon de lave, Ma topaze de feu, toujours près d'éclater I Je ressentais pour elle un amour de corsaire, Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent I Cet amour qu'Hégésippe avait dans sa misère, Qui vous tient lieu de tout quand la vie est amère, Et qui fit mourir Sheridau !
Et c'était un amour toujours plus implacable. Toujours plus dévorant, toujours plus insensé I C'était comme la soif, la soif inexorable, Qu'allumait autrefois le philtre de Gircé I
Je te reconnaissais, voluptueux supplice I Quand l'homme cherche, hélas I dans ses maux oubliés, De l'abrutissement le monstrueux délice... Et n'est, — Giixé I — jamais assez, à ton caprice, La bête qui lèche tes pieds I
Pauvre amour, — le dernier, — que les heureux du monde Dans leur dégoût hautain s'amusent à flétrir. Mais que doit excuser toute âme un peu profonde. Et qu'un Dieu de bonté ne voudra pas punir I Pour bien apprécier sa douceur mensongère, Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet, Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre, Et pleuré dans cette ombre,— et bu la larme amère Qui tombait et qui s'y fondait.
Un soir je la buvais, cette larme, en silence... En replongeant mes lèvres entre ses lèvres d'or, Je venais de reprendre, ô ma sombre démence ! L'ironie, et l'ivresse, et du courage encor I L'esprit, — l'aigle vengeur qui plane sur la vie. Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir. J'allais recommencer mes accès de folie, Et rire de nouveau du rire qui défie I . . . Quand une femme en corset noir....
Une femme?... Je crus que c'était une femme. Mais depuis... ah I j'ai vu combien je me trompais Et que c'était un ange, et que c'était une âme De rafraîchissement, de lumière et de paix f Au milieu de nous tous, charmante solitaire. Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés; Elle prit ses gants blancs, et les mit dans mon verre, Et me dit en riant, de sa voix douce et claire : « Je ne veux pas que vous buviez t »
4(1 MEDAILLONS ET CAMëBS
Et ce simple mot-lii décida de ma vie, Et fut le coup de Dieu, qui changea mon destin ! Et comme elle parlait, sûre d'ôtre ohéie, Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main ! Et depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse Ailleurs que dans la coupe où bouillait Ion poison, Sorcière abandonnée! ô ma rousse maîtresse!!! Bel exemple de plus, que Dieu , dans sa sagesse. Mit l'ange au-dessus du démon I
Tel est le poète contenu en M. d'Aurevilly ou du moins tout ce que son dandysme nous en a voulu montrer, « trop discrètement indiscrcL)).
Mais il est une autre poésie, inédite celle-là, et que Sainte-Beuve aurait déclarée, comme il le dit de la Maîtresse Rousse, digne de figurer au premier rang dans l'Anthologie poétique du xix* siècle, et que j'ai bien souvent entendu dire, en présence du Maître, par une artiste à la voix magnifique, vibrante et chaude, au geste puissant, très digne interprète de cette poésie âprement passionnée. Cette pièce est le Vieux Soleil.
Hier j'étais debout derrière ma fenêtre, Contre la vitre en feu j'avais mon front songeur, Et je voyais là-bas, lentement, disparaître Un soleil embrumé qui mourait sans splendeur. C'était un vieux soleil des derniers soirs d'automne, Globe d'un rou^'e épais, de chaleur épuisé. Qui ne faisait baisser le regard à personne Et qu'un aigle aurait méprisé!...
Alors je me disais, en une joie amère : Et toi, soleil, aussi, j'aime à te voir sombrer! Astre découronné, comme un roi de la terre. Tète de roi tondu que la nuit va cloîtrer I
JULES BARREY D AUREVILLY 41
Demain, je le sais bien, tu sortiras des ombres ! Tes cheveux d'or auront tout à coup repoussé. Qu'importe 1 j'aurai cru que tu meurs, quand tu sombres: Un instant, je l'aurai pensé.
Un moment j'aurai dit : « C'en est fait!... il succombe Le monstre lumineux qu'ils disaient éternel ! Il pâlit comme nous, il se meurt, et sa tombe N'est qu'un brouillard sanglant dans quelque coin du ciel I Grimace de mourir ! Grimace funéraire Qu'en un ciel ennuité chaque jour il fait voir. Eh bien ! cela m'est doux de la trouver vulgaire Sa façon de mourir, ce soiri »
Car je te hais, soleil, oh ! oui, je te hais, comme L'impassible témoin des douleurs d'ici-bas... Chose de feu, sans cœur, je te hais comme un homme; Celle que nous aimons change, et tu ne meurs pas I L'œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté, Et tu réclaireras de ta lumière impie, Insultant d'immortalité I...
Et voilà, vieux soleil , pourquoi mon cœur t'abhorre ! Voilà pourquoi je t'ai toujours haï, soleil! Pourquoi je dis, le soir, quand le jour s'évapore : « Oh ! si c'était sa mort et non pas son sommeil ! » Voilà pourquoi je dis , quand il fuit d'un ciel sombre : « Bravo ! ses six mille ans l'ont enfin achevé ! L'œil du cyclope a donc enfin trouvé dans l'ombre La poutre qui l'aura crevé ! »
Et que le sang en pleuve, et sur nos fronts ruisselle A la place où tombaient ses insolents rayons... Et que la plaie aussi nous paraisse immortelle, Et mette six mille ans à saigner sur nos fronts !
Nous n'aurons plus alors que la nuit et ses yoiles. Plus de jour lumineux dans un ciel de saphyr ! Mais n'est-ce pas assez que le feu des étoiles Pour voir ce qu'on aime mourir f
Pour voir la bouche en feu par nos lèvres usée Nous dire froidement : « C'est fini ! laidse-moi ! » Et s'éteindre l'amour qui dans notre pensée, Allumait un soleil plus éclatant que toi I Pour voir errer parmi les spectres de la terre Le spectre aimé qui semble et vivant et joyeux, La nuit, la sombre nuit est encore trop claire!... Et je l'arracherais des cieux.
La poésie contemporaine, à coup sûr, n'offre rien déplus magistral que ces vers superbement frappés, d'un sibeau lyrisme, d'une ampleur cornélienne; mais on ne saurait en comprendre les ténébreuses beautés si on ne les a entendu dire par le poète. Sa voix vibrante sonne comme si elle retentissait sur les champs de bataille où les preux chevaliers, ses ancêtres, maniaient l'énorme et lourde framée des Francs, martèle et burine ces vers majestueux, aux images hardies, et leur prête des accents d'une singulière puissance. Le poète est vraiment, alors, le barde inspiré des grandes épopées françaises, et la martiale éloquence de son verbe émeut et transporte tout ainsi que les anciens cris de guerre ou les mélancoliques strophes de nos antiques chansons de geste.
Le livre qui s'appellera Poussière est un recueil de chefs-d'œuvre, feuilleté par de rares confidents, mais que porsonne n'a lu en entier et qui produira une profonde sensation quand ilserapublié, s'il l'estjamais, car il faut s'attendre à tout avec un homme du carac-
tère de M. Barbey d'Aurevilly. Et l'on comprendra que ce poète ait été si sévère pour les poètes, lorsqu'on lira l'admirable légende du C'id, — un poème épique en quelques vers, — et cette élégie, si ardente et si triste, où reviennent tant de fois ces mots:
Voilà pourquoi je veux partir.
C'est donc un poète que M. Barbey d'Aurevilly, et un poète d'une très large envergure, qui possède bien sa langue et sa forme, et qu'on ne pouiTait pas plus comparer à Victor Hugo qu'à François Coppée, à Charles Baudelaire qu'à Théodore de Banville. Il n'est d'aucune école, si ce n'est de la sienne, dont il est seul. Il ne procède pas, il devance. Il n'imite point, il crée. Il aime ce qui est beau, il le dit, et personne ne le dit comme lui.
C'est une façon d'être poète qui en vaut bien une autre, et nul n'expliquerait plus noblement et plus « hautement » les douleurs de l'amour méprisé que le chantre de Clara,
M. Jules Barbey d'Aurevilly, qui ne compte que bien peu d'amis dans notre monde littéraire, n'en sera pas moins une des physionomies les plus originales de cette époque, où il en est tant d'effacées. Il est, dans la plus belle acception du mot, le gentilhomme de lettres, dédaigneux de la popularité, indifférent à la gloire, et professant un mépris souverain de l'argent. 11 aime les lettres pour le plaisir qu'elles
lui donnent, cl les lettrés parce qu'ils représentent h ses yeux toutes les merveilles et toutes les conquêtes de l'esprit humain. Jamais une œuvre ne lui est apparue comme un but de lucre ou de spéculation. Jl n^a môme point recherché les stériles honneurs do l'Académie. Indépendant en politique, en littérature, en art, il n'a servi que ses propres idées et ses propres inspirations. Il n'a donc point cessé d'être son maître, et c'est quelque chose dans un temps où tout le monde ambitionne do se mettre au cou le carcan des esclaves.
Romancier du plus puissant génie, M. Barbey| d'Aurevilly ne s'est occupé des passions que pour les analysera l'aide du flambeau de la foi, et pour les flétrir. Il n'a pas excité au vice, en le peignant sous les brillantes couleurs qui le rendent agréable et désirable. Il l'a disséqué, en philosophe à qui rien de ce qui est humain n'est étranger, et qui ne s'épouvante d'aucune de nos misères ; en anatomiste qui fouille un cadavre, dût chaque coup do bistouri en faire jaillir des légions de vers; en poète qui n'ignore pas que le Beau, c'est rinterprétation, et non la copie du Vrai.
M. Barbey d'Aurevilly ne peut être comparé ni à Waltcr Scott ni h Balzac. Il est plus compliqué et, en même temps, plus simple. Il voit autrement et traduit aussi autrement. 11 a d'autres calculs et d'autres prévisions, seulement parce qu'il est un peu théologien et peut-être un peu casuiste. Cet aristocrate excelle à peindre les mœurs des paysans, à portraicturer les vieilles servantes, à dépeindre les âmes tendres, les esprits sans détours, sinon sans flnessc des « naturels » de sa Normandie. Go héros des autres âges, qui conçoit des épopées, se joue aux pastorales.
Cependant il a en portefeuille deux'ouvrages qui appartiennent aux drames deThisloire: Un Gentilhomme de grands chemins, épisode de ces guerres de la chouannerie dont les récits bercèrent son enfance, et l'An m?'/, qui est la chronique sanglante et savante de cet âge de fer, oïl il tombait des pluies de sang, où les crucifix parlaient, où les morts effondraient le couvercle de leur cercueil, où le monde, éperdu, affolé d'effroi, attendait en frémissant l'immense cataclysme qui devait l'engloutir dans l'éternité.
S'il est romancier, c'est-à-dire historien des mœurs de son temps, Barbey d'Aurevilly est aussi critique, c'est-à-dire historien de la littérature de son temps. Et critique, il l'est à la façon de Don Quichotte, non pas du Don Quichotte espadonnant contre des moulins à vent, mais de ce hardi chevalier qui ouvrait les cages des lions et les défiait en champ clos. Vaillant à outrance, il a lulté pendant tout à l'heure un demi siècle, en faveur de causes qui n'ont plus de partisans, et contre des idées que le monde courtise, parce qu'elles favorisent les convoitises du monde.
Dans celte lutte toujours inégale, s'il n'a pas toujours vaincu, il a tenu haut et ferme son drapeau, tandis que tant de ses voisins le mettaient dans leur poche. 11 a clamé la vérité, comme ses ancêtres normands lançaient la clameur de haro, et c'est tant pis pour ceux qui n'ont pas voulu l'entendre. Fièrement seul, entre des coreligionnaires qui le reniaient et des ennemis acharnés qui se faisaient de tout arme contre lui, il a parlé son discours et dit ce qu'il avait à dire. Il l'a dit envers et contre tous, et sans nul souci de ses intérêts, ce qu'il faut louer aujourd'hui quelepré-
cepke latin pj-vyia caritas sibi est la règle de conduite des plus audacieux.
Poète exquis, d'une sensibilité féline, et d'une grandeur chevaleresque, il est en môme temps érudit, héraldiste, chroniqueur, portraitiste, critique de théâtre et l'un des plus fins journalistes du siècle qui a connu Emile de Girardin, H. de Villemessant et Louis Vcuillot, les trois grands maîtres de la prose au jour le jour, du mémoire secret, du pamphlet, de l'article et delà phrase. Je sais bien qu'il n'a pas ambitionné cette renommée, et qu'il s'en soucie fort peu... Mais il l'a.
Un portrait de lui, une eau-forte d'après une miniature, le montre, à seize ans, sous les traits de Byron, mais d'un Byron mâle d'avant les exploits de Missolonghi. Il avait alors la beauté des héros de roman : il m'a rappelé ce trop beau Lucien de Ruberapré arrivant à Paris sous la terrible protection du roi du bagne. Aujourd'hui, ce n'est plus Byron, c'est Lara ou Manfred, un magnifique corsaire à la taille des œuvres qu'il a rêvées, et qui, avant de s'incliner comme les chênes gigantesque de nos vieilles forêts, sculptera de nouvelles statues, vivantes, admirables, indestructibles.
FRANÇOIS GOPPEE
Il y a bien des années déjà que, pour la première fois, par un beau matin d'hiver où le soleil luisait sur la neige, l'auteur de celte étude franchit le seuil du logis, où le poète des Humbles vit dans la paix sereine du foyer familial.
Il ne me connaissait pas. Je venais à lui, poussé par une invincible sympathie, ne lui apportant même pas un sonnet. J'étais à peine son cadet, je ne savais que lui dire. Il se trouva néanmoins que des affinités nous unissaient: les idées de présent et d'avenir, des goûts pareils, le « on ne sait quoi », qui, soudainement, lie des hommes jusqu'alors inconnus les uns aux autres.
François Goppée m'accueillit avec une aimable bienveillance, avec une affabilité un peu inquiète. Son fin sourire, bon et franc, me délassa de la morgue vaniteuse des grands pachas de la littérature et du journalisme, toujours enclins à la méfiance, toujours sou^ mis à la nécessité de poser.
J'y suis retourné bien des fois depuis lors, et sans que rien n'ait Jamais effacé l'agréable impression première, dans ce logis modeste et charmant, vrai nid de poète parisien, tout entouré d'arbres où piaillent des moineaux, tout adorné do nids d'hirondelles, sous les guirlandes de la vigne vierge et les spirales vertes de le clématite. La salle à manger, avec sa vaste armoire normande et son horloge en cercueil, est égayée par les ébats d'une multitude de chats, roulés en boule sur des sièges, ou perchés surlafenêtre, luttant àcoups de griffes, le poil hérissé, ou bien allongés avec nonchalance, l'œil mi-clos, devant le feu brillant sous la cendre.
Le salon n'est pas encombré de tentures en peluche, de bibelots hétérogènes, de draperies et d'astragales. On y voit un portrait de Coppée, jeune garçon, à mine éveillée, peint par sa sœur; de vieux pastels dans leurs cadres ovales : c'est l'aïeul et l'aïeule ; des esquisses de Jules Breton et de Lefebvre; sur des meubles sculptés, quelques bronzes, des éléphants en faïence, en laque, en métal : l'éléphant est l'animal prédiiigé du poète, qui professe pour lui un culte superstitieux; et, comme pour mieux rappeler les solitudes voisines du Gange, les forêts immenses de Gcylan, oti l'énorme pachyderme erre d'un pas pesant, des dieux bouddhiques, dorés ou peints, s'alignent sur les tablettes de velours.
La bibliothèque de Coppée est une de celles où il y a des livres; il y en a beaucoup, habillés de cartonnages aux couleurs étranges, purée do pois, bleu 4)aon, orange; le buste du maître est là, un très beau bronze de Delaplanchc, sur un socle d'ébène. Des
fusains, une belle ébauche de Valadon ; le bronze de la Jeunesse, de Ghapu ; des bols chinois pleins de tabac ; tout ce qu'il faut pour écrire, encombrent la table et les meubles; en déblayant les sièges des journaux et des revues qui les chargent, on peut quelquefois s'asseoir. Ce joli réduit, aux rideaux d'étoffes anciennes, est bien le a retrait » d'un homme de travail, qui aime h. s'enfermer avec les livres, les meilleurs des amis, puisqu'ils ne parlent pas. Cette maison, très moderne, élégante, sans faste, simple, jolie, austère et gaie, est la demeure d'un artiste laborieux, sage, tranquille, et qui eut toute sa vie l'horreur de la bohème. Il a même sacrifié au goût bourgeois, lui qui prétend que la musique est un bruit coûteux, . jusqu'à posséder un piano, soigneusement voilé, d'ailleurs, d'un châle noir en crêpe de Chine, brodé de fleurs magnifiques.
Les fenêtres ouvrent sur un jardinet, que le poète a décrit avec un charme infini: « La maison est exposée au nord, en plein nord, et, même en été à midi, son ombre s'étend sur ce petit carré de fleurs. Celles qui sont au fond du jardin, en plein soleil, s'épanouissent et embaument dans l'air attiédi; mais les autres, les plus proches du mur, que jamais n'atteint un rayon, s'ouvrent à peine et ne donnent qu'un faible parfum.
» Souventen me promenant dans l'étroite allée circulaire de mon petitjardin, je jette un regard de compassion sur ces œillets étiolés et sur ces roses maladives, car celles-là sont mes préférées, et un moment les bruits des maisons prochaines, en parvenant jusqu'à moi, me font songer, par une iBystérieuse correspon-
dance d'esprit, à certaines existences comparables à ces tristes fleurs. C'est la chanson monotone de l'ouvrière qui tire l'aiguille dans sa chambre haute; c'est le hoquet de la machine à vapeur voisine, oîi s'agite, dans l'enfer d'une forge, le peuple des artisans; c'est la cloche du couvent, où des femmes innocentes offrent à Dieu leurs souffrances et leurs prières pour ceux qui, comme beaucoup d'entre nous, ne savent ni souffrir ni prier; c'est enfin le clairon de la caserne, où de pauvres paysans, exilés de leurs champs et de leurs vignes, subissent les rigueurs d'une dure discipline, en attendant que la guerre éclate, qui les forcera de payer à la patrie le terrible impôt du sang. J'écoute cesbruits mélancoliques, je regarde ces roses languissantes, et ma rêverie unit dans une même pitié ces âmes et ces fleurs, à qui la destinée n'a pas accordé ce qu'elle semblerait devoir à tous, une place au soleil. »
La personne trahit les mêmes habitudes de régularité et de correction que le mobilier. Coppée, que rien au dehors, dans sa mise, ne fait remarquer, ne se permet chez lui qu'une seule fantaisie de costume: le veston rouge, sans revers, ni soie, ni soutaches. Il est assez grand, svelte, leste d'allures, toujours en mouvement. Ses traits sont bien connus. Que de fois l'a-t-on comparé à une médaille antique! Ses cheveux noirs, rejetés en arrière, découvrent un front largo, bien modelé; ses yeux, vert de mer, ont un regard doux et fier, très limpide, très profond, qui illumine le teint d'une chaude nuance de bronze florentin, très clair ; le nez est droit, signe de force et de ténacité ; la bouche, aux lèvres un peu minces, est railleuse,
ironique, mais le sourire décèle une bonté sincère ; le menton, fort accusé, donne de l'énergie à cette figure que l'on a souvent comparée à tort, selon moi, aux portraits du Bonaparte de 1800.
Coppée n'a pas, en effet, l'expression violente, fatale et dure du PremierConsul, maisplutôtune expression de mélancolie rêveuse, parfois distraite, souvent animée par une gaieté d'adolescent espiègle. Sourire, vif, nerveux ne sonne jamais faux. Il aime la plaisanterie, le sarcasme familier, et même la « blague» d'atelier. Sa voix est fortement timbrée, avec je ne sais quel éclat métallique. Il dit admirablement les vers, surtout ceux de Victor Hugo, — l'ancien ! le poète d'avant les folies politiques. Un soir, chez moi, en famille, combien il nous émut avec la Tristesse (TOlympio, cette cantilène suavement amère du ressouvenir et des illusions perdues!
Quiconque n'a pas entendu causer François Coppée, dans l'intimité des soirées d'été, sous les arbres du Luxembourg, ou l'hiver au coin du feu, ne sait rien de l'esprit moderne et parisien. C'est un feu d'artifices de mots charmants, d'idées singulières, d'axiomes étonnants, de sentences imagées, de métaphores absurdes, de saillies inattendues. Et tandis que la voix volubile ne s'arrête point, gouailleuse, rapide, coupée de rires sonores, les doigts, sans cesse occupés, roulent une étemelle cigarette, hâtivement allumée, puis éteinte en deux bouiîées.
La gloire est venue couronner ce poète, dans ce logis modeste, où je l'ai revu, après son élection à l'Académie française, aussi calme, aussi joyeux qu'auparavant. La gloire l'émeut, sans le troubler. Il
o2 MÉDAILLONS ET CAMÉES
demeure affable et souriant, avec la même douce ironie. Si sa mère était là !... Si cUevoyait son Francis, maintenant arrivé aux plus hauts sommets de l'âpre montagne 1...
A défaut de la mère, il a l'amie, la sœur. Mademoiselle Annette Goppée jouit du triomphe de son frère : elle a été à la peine, elle est à Thonneur. Sa tendresse dévouée, durant des ans et des ans, a environné le poète d'une sollicitude presque maternelle et lui a conservé ce foyer de famille, qui est, pour les âmes déUcates, le plus précieux des biens. Qu'il me soit permis de saluer cette vaillante et courageuse confidente des joies et des douleurs du poète.
Cette élection de Goppée à l'Académie n'a pas été sans orages. On a remarqué que Victor Hugo n'a pas voté pour lui, et personne n'a ignoré que M. Alexandre Dumas fils menait vigoureusement la campagne contre ce candidat qui, paraît-il, avait critiqué /a Princesse de Bagdad, dans son feuilleton de la Pairie et qui passait pour un réactionnaire farouche et pour un clérical, parce qu'il n'a jamais insulté la religion. Une première fois, on avait combiné l'élection de M. Edmond About. Une seconde fois, Goppée obtint vingt-quatre voix.
L'Académie française s'est honorée en appelant à elle un véritable poète, qui est en même temps un homme de bonne compagnie, ayant une parfaite dignité dans sa vie modeste, point orateur de carrefour, point journaliste de pacotille, rebelle aux bruyantes réclames, indemne de tripotages financiers, auquel on ne reprochera jamais - de mettre sa gloire en actions, de monnoyer son génie, voire de plaider la
cause de l'islam contre le christianisme pour complaire aux successeurs des pharaons. Goppée n'a été, et ne sera toute sa vie, qu'un homme de lettres, dans la plus large et la plus pure acception du mot. C'est beaucoup en un temps où les avocats font la guerre, où les généraux discutent les cas théologiques, où les ingénieurs sont appelés à régénérer les lettres françaises.
Un ami ayant demandé à Coppée sa biographie, le poète lui répondit par cette lettre : « Mon père était un modeste employé du ministère de la guerre; la famille était nombreuse, on n'élait pas riche : mais on s'aime mieux, à vivre à l'étroit, les uns serrés près des autres. Mon père avait une nature de rêveur, adorait les lettres, il m'apprit à les aimer; et dès les premières années du collège, j'ai aligné des lignes inégales, avec des rimes au bout. C'était au lycée Saint-Louis, où Je n'étais qu'externe. Le soir, je faisais mon thème, près de la lampe unique, sur la table, qui réunissait toute la famille autour d'elle.
» Je fis, d'ailleurs, des études médiocres et incomplètes. J'étais un enfant débile, un écolier paresseux, mais il y avait déjà des vers en marge de mes cahiers. Plus tard, j'ai été pris d'une fringale de lecture, et j'ai complété, tant bien que mal, mon instruction.
» J'étais encore bien jeune, quand une de mes sœurs se maria; puis une autre mourut; le père s'en alla à
son tour, et je restai seul, avec ma mère et ma sœur aînée. Chef de famille à vingt ans I C'était dur et doux à la fois. A mon tour, j'étais devenu commis de la guerre, et, comme mon père, .j'apportais mes appointements à la fin du mois, pour faire aller le ménage. J'écrivais toujours, et toutes sortes de choses; des nouvelles, du théâtre, des vers surtout. J'ai plus tard condamné tout cela. Il existe une petite revue, le Causeur, où l'on m'imprima quelques contes en prose. Qu'est devenue la comédie en trois actes que j'ai faite avec Charles Yriarte, que j'avais connu chez des peintres! En somme, une vie en famille, très calme, très retirée, aucune bohème...
» Quant à ma vie privée, elle est sans intérêt; il ne se passe rien dans l'existence du poète, que des rêves et des feuilles de papier noirci. Je ne me suis pas marié et je vis avec ma sœur aînée, ma chère Annette, qui est restée fille et qui a remplacé ma mère, morte il y a quelques années.
» J'habite au fond du faubourg Saint-Germain, dans une maison paisible, avec des livres et des fleurs. Gomme j'ai continué à n'être pas riche, je sors de chez moi pour remplir les fonctions de bibliothécaire du Théâtre-Français et assister aux premières représentations, dont je rends compte dans le feuilleton de \dL Patrie. C'est le pain quotidien. »
C'est au numéro 9 de la rue de l' Abbé-Grégoire, que François Coppée naquit, en 1842, déparants parisiens, mais d'origine belge.
Il paraît qu'à Mons et aux environs, tout le monde s'appelle Coppée. C'est « du vieil français, » cela signifie « coupée, » une coupée de bois. N'importe, le
FRANÇOIS COPPÈE ^5
nom est joli, sonne bien, rime richement avec épée, mot sublime. Il y a un Coppée de Mons, le parent du poète, peut-être? qui est fort riche, a une écurie célèbre, fait courir. Il signe F. Coppée, et d'aucuns prennent l'auteur du Passant pour un sportman, quand il n'a dans son écurie d'autre cheval que Pégase, « vieux style. » Du côté paternel, il y a une grand'mère qui a dans le sang de la vieille noblesse lorraine; de ce côté, on trouverait des gendarmes de la maison du roi et des chevaliers de Saint-Louis. Du côté maternel, le contraste est frappant. Le grand-père (Baudril de son nom) est maître serrurier et, pendant la Révolution, forge des pics, pour armer les sections. La maison Baudrit existe encore. Le petit-fils, Auguste Baudrit, cousin germain de Coppée, est un serrurier d'art du plus grand talent. On pourrait conclure, si l'on voulait, d'après ces sources, que l'auteur d'O/wie?est un aristocrate qui aime le peuple *.
L'enfance et la jeunesse de Coppée n'ont pas d'histoire. Mais on peut comprendre ses impressions par cette page délicieuse sur Paris, qu'il lut un jour dans une conférence et qui fut vivement applaudie.
« Le vrai Parisien aime Paris, comme une patrie ; c'est là que l'attachent les invisibles chaînes du cœur, et s'il est forcé de s'éloigner pour un peu de temps, il éprouvera, comme madame de Staël, la nostalgie de son cher ruisseau de la rue du Bac. Celui qui vous parle est un de ces Parisiens-là. Dans cette ville dont, comme s'en plaignait Alfred de Musset, il connaissait tous les pavés, mille souvenirs l'attendent dans ces promo-