‹ Médaillons et caméesChapitre 5 sur 24 · JcLBS Glarktib, Célébrités contemporaines · texte numérisé non relu

JcLBS Glarktib, Célébrités contemporaines

nades au coin de tous les carrefours. Une paisible rue du faubourg Saint-Germain, dont le silence est rarement troublé par le fracas d'un landau ou d'un coupé de maître, lui rappelle toute son enfance; il ne peut passer devant une certaine maison de celte rue, sans regarder là-haut ce balcon du cinquième, sans se revoir tout petit, sur sa chaise haute, à cette table de famille, dont les places, hélas 1 se sont peu à peu espacées, et où il n'y a plus aujourd'hui d'autres convives que lui et sa sœur aînée, qui l'aime pour tous les morts et tous les absents. Il ne s'arrête jamais devant les librairies en plein vent des galeries de l'Odéon, sans se souvenir de l'époque, oii, ses cahiers de lycéen sous le bras, il faisait là de longues stations, il lisait gratis les livres des poètes qu'il aimait déjà. Enfin, il y a quelque part, il ne dira pas où, une petite fenêtre qu'il aperçoit en se promenant dans un certain jardin public et qu'il ne peut regarder en automne, vers cinq heures du soir, quand le coucher du soleil y jette comme un reflet d'incendie, sans que son cœur se mettte à palpiter, comme il le sentait battre, il y a longtemps, il y a bien longtemps, mais dans la même saison et à la même heure, alors qu'il accourait vers ce logis, avec l'ivresse de la vingtième année, et que la petite fenêtre, alors encadrée de capucines, s'ouvrait tout à coup et laissait voir, parmi la verdure et les fleurs, une tête blonde qui souriait de loin. »

Goppée, à cette époque, sortait du collège, qui n'avait pu faire de lui un bachelier : une de ses sœurs épousait le peintre-verrier Lafaye; le père mourait, le jeune homme, tout radieux d'illusions dorées, versait bien des larmes aux heures du découragement. Et,

comme pour tenter la fortune qui n'aime pas les poètes, mais qui chérit celui-ci, il publia à ses frais son premier volume de vers : le Reliquaire. Le public ne fit pas grande fête à ce début. En ce temps-là, il était de bon ton de railler la poésie : on encensait Victor Hugo et Musset; on parlait de Leconte de l'Isle, comme d'un vieux druide excentrique et ennuyeux; on feuilletait en riant les Odes funambulesques de Banville ; on ^chQidMles Fleurs du mal, de Baudelaire, décapitées par la police. Mais Coppée? qui est-ce qui l'eût connu, hors du cercle de Parnassiens que tympanisaient, comme dit Balzac, les petits journaux?

Il fallut, pour le tirer de cette obscurité, où il souffrait si durement, que le dieu Hasard, qui se plaît parfois à ces générosités, le conduisît chez une tragédienne d'un grand talent, mademoiselle Agar, au bénéfice de laquelle le théâtre impénal de l'Odéon allait donner une représentation, et qui demanda au poète une saynète à deux personnages. Coppée écrivit pour elle et pour une jeune actrice encore inconnue, mademoiselle Sarah Bernhardt, ce délicieux Passant, que toute la génération d'avant la guerre applaudit avec enthousiasme, et qui fut le point de départ d'une célébrité désormais consacrée par les suffrages des Quarante immortels.

Nul ne se doutait, pas même le directeur de l'Odéon, M. de Ghilly, que cette œuVre charmante obtiendrait un des succès les plus éclatants du théâtre contemporain. La salle, on me pardonnera ce cliché solennel I faillit crouler sous les applaudissements. Ce fut une victoire. Mais elle faillit être une victoire à la Pyrrhus, car dès lors François Coppée fut désigné partout

comme Yauteur du Passant. 11 accumulait poème sur poème, pièce sur pièce, et toujours il était poursuivi par cette malencontreuse périphrase, qui lui faisait presque regretter le triomphe, qui l'avait un moment dédommagé de tant de misères, si vaillamment supportées.

« Pauvre petit Passant, a-t-il écrit depuis, douce inspiration d'une heure radieuse de mes vingt-cinq ans, pardonne-moi les minutes d'impatience et de mauvaise humeur que m'a causé bien des fois ton nom, malignement prononcé pour déprécier mes créations nouvelles. Tu n'en es pas moins resté l'enfant bienaimé de ma jeunesse, le rêve d'idéal, d'avenir, qu'on ne fait qu'une fois dans sa vie, et jamais je n'ai oublié, gentil chanteur de Clair de lune, que je te devais cette première récompense du poète, ce premier rameau de laurier qui fait pleurer de joie, et qui m'a donné pour toujours le courage et l'espérance. »

Oh î oui, le courage et l'espérance, qu'il faut aux vieux comme aux jeunes, aux disciples comme aux maîtres, pour courir à travers les âpres sentiers, jonchés d'épines, parsemés de cailloux, de cette carrière effroyable, dont les satisfactions sont toujours solitaires, dont les douleurs sont toujours incomprises, et qui ne laisse, comme le miel de l'Hymette, qu'un avant-goût de fade et nauséabonde amertume 1

« Goppée est un des maîtres de la forme poétique à notre époque ; il possède les vers les plus savants, le ^

plus souples, les plus modernes qui existent; dès lors, un poème n'est plus qu'un thème sur lequel il brode d'adorables variations. On n'étudie pas assez ces vers de Coppée, qui ont mis le frisson humain, dans la manière si parfaite et si sonore de notre jeune Parnasse. A la suite de Victor Hugo, à la suite de Leconte de l'Isle, le vrai chef, les poètes qu'on a nommés les Parnassiens ont poussé la perfection de la forme à un degré extraordinaire... Coppée, un des lidèles de la première heure, a donc mis des sanglots et des sourires dans cette poésie parfaite. De là son grand succès, ce succès soudain du Passant qui passionne. On fut pris par cette humanité, au sortir du bruit des cymbales qui sonnaient à nos oreilles les rimes richement accouplées du Parnasse. Enfin, on entendait une voix humaine ; ce n'était plus seulement un beau bruit : c'était une langue.

» Le vers de Coppée est toute sa force, car j'ai déjà regretté de ne pas lui voir employer cet outil merveilleux à de grandes œuvres. Ce vers, si personnel, a gardé la science parnassienne; je veux dire qu'il est d'un fini précieux, d'une facture irréprochable, seulement il semble avoir profité de sa souplesse pour introduire dans la poésie toutes sortes d'idées et d'images, devant lesquelles Victor Hugo lui-même avait reculé. Étudiez un morceau de Coppée, et vous serez surpris des choses banales et courantes qu'il a trouvé le moyen d"y mettre en un langage poétique d'une simplicité parfaite pourtant. C'est là son triomphe : tout dire, un peu mollement quelquefois, et tout dire de façon à tout faire passer. Je ne juge pas, je constate. Il y a certainement là une transition très heureuse

entre les effarements romantiques, le grandiose conlinu de nos poètes de 1830, et l'accent profond de vérité, la simplicité saisissante, que je me plais à rêver pour les poètes du vingtième siècle. »

C'est M. Emile Zola, qui juge ainsi, en François Coppée, le poète, et ce jugement de l'auteur de VAssommoir et de Pot-Bouille ne laisse pas que d'être curieux. C'est bien là un document humain; il serait aisé do lire entre les lignes. M. Zola ne parle pas de la prose de Coppée. Gela me rappelle ce que l'on disait naguère de Maurice Rollinat. « Un poète remarquable! » clamaient les musiciens; «un musicien incomparable! » ripostaient les poètes. Et les uns, les autres avaient raison. Ce doit être pour Coppée, qu'on a inventé ces mots de« modernisme ;> et de « modernité». C'est par lui, le premier, que je les ai entendu prononcer. Il aime son siècle tel qu'il est, dans ses plus modestes manifestations : il en aime l'industrie, les tableaux un peu vulgaires, le langage précis et brutal, les mœurs libres et démocratiques, les tendances égalitaires, et par-dessus tout, sinon le scepticisme railleur, au moins l'indifférentisme égoïste, qui, dans une société où tout semble pousser à la collectivité, à l'association, individualise, au contraire et rejette les hommes dans l'isolement. Voilà de bien grands mots pour un très humble critique, et cette phrase que je viens d'écrire n'est pas sans m'épouvanter . Mais pourvu que je me sois fait comprendre, je me déclare satisfait.

C'est à cette manie de « modernisme » que nous devons le fameux Petit épicier de Montrouge, que l'on a tant reproché à Coppée, et ces ébauches d'intérieur, à la flamande, que Charles Gros a parodiés en de

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véritables caricatures poétiques aussi amusantes que spirituelles.

L'œuvre complète de Goppée comporte déjà plus de vingt mille vers, et ce serait faire acte de présomption que de vouloir analyser cette oeuvre immense, qui suffirait h la gloire de tant déjeunes « nourrissons des Muses». Les Humbles, les Intimités, Promenades et Intérieurs, sont l'expression la plus frappante de cette « modernité » qui est l'originalité du poète. Il aime les pauvres et les laborieux, ceux dont la vie s'écoule, inconnue des puissants delà terre, au fond des boutiques obscures, dans les mansardes délabrées. 11 a erré dans les populeux fîiubourgs de ce Paris énorme, où l'observateur, à chaque pas découvre un tableau et recueille un souvenir^ il a vu déjà ces familles réunies autour de la table frugale, ces fillettes, seules dans le grenier, où, quoi qu'en dise Béranger, on est fort mal, même à vingt ans. D'un trait de plume, il peint ces physionomies caracLérisliques de notre temps, et sa prévoyance devine l'atome de poésie qui flotte audessus de ces existences, à Tinsu même de ces épopées bourgeoises, LEnfant, par exemple, est un chefd'œuvre d'un sentiment exquis, et laisse une impression d'amère douleur : c'est l'expérience du savant d'autrefois: in anima vili.

François Goppée a été soldat pendant le siège. Delà la Lettre d'un mobile breton et des autres pièces du Cahier rouge, où vibre l'amour de la patrie. Peut-être faudrait-il ne pas être obligé de célébrer le patriotisme d'un poète :oùlapoésie trouverait-elle desinspirations, si ce n'est dans cet invincible attachement au sol, dans le respect du drapeau, qui sont attachés au

cœur de tout être qui pense, qui sent, par d'infrangibles chaînes? EL pourtant, de nos jours, il faut consigner qu'un homme aime sa patrie, car il en est tant qui sont indifférents à cette idée grandiose, intimement unie à la religion, et qui satisfait l'intelligence, comme celle-ci satisfait l'âme.

Parmi les poèmes de Goppée qui sont devenus populaires, épopées familières ou drames rapides, tels que la Veillée, la Grève des forgerons, le Naufragé, VEpave^ la. Marchande de journaux, il faudrait tout citer. Mais nous nous contenterons de deux pièces qui seront certainement appréciées par nos lecteurs, et montreront à quel point le sentiment religieux le plus pur est resté vivant dans Pâme du poète.

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