Georges Rodenbach, La Jeune France
de brutale énergie qui nous enchante, et nous eussions voulu que même après la Légende des siècles, Coppée continuât de suivre cette voie, où un caprice d'un instant l'avait engagé.
Quand j'aurai dit les titres de quelques pièces de circonstances, la Bataille d'Hernani, la Maison de Molière, Plus de sang, et du recueil des Poésies modernes^ j'aurai nommé à peu près toute l'œuvre poétique du maître, et je pourrai, avant d'aborder son théâtre, parler un peu de sa prose, car il est aussi prosateur, et sinon des plus maniérés, du moins des plus fins et des plus pénétrants. Il a écrit un roman. Une Idylle pendant le siège, et deux volumes de Contes. Sa langue n'a pas les rafQnements étranges que les Goncourt imposent à la leur, la sécheresse et la brutalité de celle de Zola, ou les recherches brillantes des romantiques du second empire, épaves de 1830. Elle est simple, claire, forte; elle évite les épithètes redondantes, les équivoques précieuses, les ellipses bizarres. Moins pimpant que le style de Daudet, préoccupé de charmer les femmes, le style de Goppée a pourtant ce charme délicat, cette harmonie élégante, qui plaisent à tous les jeunes, épris de la forme. Il met ces qualités au service d'idées justes, positives; ses fictions touchent à la réalité, et s'il n'est pas naturaliste, il ne cesse pas d'être naturel. Il aime néanmoins les faits héroïques, les caractères d'exception, et tel de ses contes est d'une observation très profonde, ne serait-ce que cette lamentable aventure d'une fillette éprise du comédien Saint-Amand.
Goppée n'est pas journaliste... heureusement. On lui a reproché avec beaucoup d'aigreur, et malgré
les excellentes raisons qu'il en donnait, d'avoir abandonné, après son élection à l'Académie, le feuilleton dramatique de la Patrie. On n'a pas compris qu'il voulait désormais se consacrer à des œuvres plus littéraires, plus hautes. Le métier de critique n'a rien qui puisse séduire une âme bienveillante ou un esprit sceptique. Il faut être passionné comme Barbey d'Aurevilly, ou curieux d'analyse comme Claretie, ou tout à fait épris de sa fonction comme La Pommeraye et Sarcey, pour exposer cinquante-deux fois par année, et durant des années, son opinion sur les drames qui se succèdent, chaque semaine, sur la scène de nos vingt théâtres. Qu'un poète se condamne à cette besogne, d'ailleurs infiniment honorable et utile, mais qui veut de la conviction, autrement que pour s'initier aux arcanes de l'art dramatique, et pour se trouver dans la mêlée des compagnons d'armes, on ne le comprendrait pas. 11 n'y a eu certes, dans cette retraite de Coppée, aucun dédain, pour ce travail qu'il avait souhaité naguère : il y a eu quelque lassitude^ et aussi la volonté de ne plus juger autrui parce qu'il veut être jugé luimême.
En effet, personne n'ignore que François Coppée a remporté un des plus grands succès dramatiques de ce temps, à l'Odéon, avec Severo Torelli. L'Italie et Florence lui portent bonheur. Le Passant, le Luthier de Crémone, Severo, sont des oeuvres italiennes par le charme de la pensée, parla grâce des personnages, par la sonorité du vers, par Li puissance enfin de la situation dramatique. Assurément, on pourrait hardiment critiquer, et surtout dans Severo, certaines
défaillances, et je ferais ici volontiers quelques réserves. Mais il y a des taches au soleil !
Avec Madame de Maintenon, avec Fais ce que dois, les Deux Douleurs, l'Abandonnée, \e Trésor, avec la Guerre de Cent ans^ qui n'a jamais été jouée et ne le pourrait être, paraît-il, voilà déjà bien des œuvres à la scène. Aucune, mieux que Severo, n'avait montré ce que peut être Goppée, comme auteur dramatique, et je conçois qu'il ait résolu de se vouer entièrement à cet art du théâtre, qui transporte les foules, et paye le succès, argent comptant.
Peut-être même, prépare-t-il dès maintenant, un grand ouvrage, qui consacrera pour jamais son talent, et qui unira, aux péripéties héroïques des actions légendaires, la grâce etla netteté de la langue poétique moderne -. Notre théâtre a bien assez vécu des tragédies creuses, ampoulées, fantastiques, de l'école de 1830. On veut aujourd'hui plus de vérité, ce qu'on appelle, je crois en Italie, le vérisme. La convention a fait son temps, les niaiseries sentimentales sont démodées, les thèses solennelles sont ridicules : nous voulons voir palpiter, sous nos yeux, des passions, des sensations, des joies, des souffrances vraies; etla société actuelle offre assez de sujets complexes, terribles ou comiques, aux investigations d'un observateur, aux railleries d'un Aristophane, aux colères et aux terreurs d'un Sophocle.