Les Jacobites
Plus heureux que la plupart de ses contemporains, François Goppée n'a jamais eu rien à démêler avec la politique, cette ennemie acharnée et farouche de la littérature. Il n'a point voulu entrer en lice et combattre sous le drapeau d'un parti. Son esprit se refuse aux combinaisons du parlementarisme: il a le bonheur den'être qu'un Français aimant la France, et point soucieux du triomphe de telle ou telle faction. Il estdemeuré fidèle aux principes d'ordre social, de respect aux lois, de patriotisme miUtant qu'il a, dès l'enfance, apprise honorer. Il ne voit pas plus loin, et ne se tourmente guère des luttes stériles, où notre pays s'agite, sans gloire et sans progrès, depuis tant d'années.
Qu'importe, au surplus! La poésie console de toutes les misères publiques. Juvénal et Martial gravaient-ils chaque malin, sur des tables de bronze, les satires qu'ils avaient forgées pendant l'horreur des nuits de la Rome antique? Après eux, ces pages vengeresses ont survécu à travers les siècles. Et peutêtre verra-t-on, quelque jour, surgir une Némésis nouvelle. Ce n'est pas Coppée qui brandira le fouet du satirique. 11 est ironique et railleur, il ne l'est pas assez, pour cingler de ses vers les corruptions qui nous empoisonnent.
Mais il fait école, et parmi tous les disciples qui viennent saluer en lui un maître, et s'en retournent ayant conquis un ami, peut-être se trouvera-t-il le
poète sans pitié, le méprisant assez haut qui flagellera cette fin de siècle si morne, si turpide, si hésitante dans le bien, si féroce dans le mal, qui voit sombrer tant d'espérances, avorter tant de nobles idées, périr tant d'illusions!... Ce vengeur des croyances éternelles, insolemment bafouées par des multitudes stupides, on l'attend 1
François Goppée est le poète des jeunes, qui vont à lui et qu'il encourage, qui l'entourent, qu'il défend, qui le lisent et qu'il enchante, qu'il arrache un moment aux déceptions amères d'une existence sans espoir et sans but. Il leur parle de foi, de patriotisme, d'amour, et ne craint pas de laisser monter à ses lèvres le nom de Dieu, proscrit de la langue officielle. Il leur enseigne le respect des croyances et ne les jette pas dans le vertige des incrédulités niaises ou présomptueuses. Il leur apprend à regarder en haut. Sursum! Telle est sa devise, un mot qui ordonne et qui prie.
Généreux et bon, il accueille tous ceux qui viennent à lui, ne refuse ni un service, ni un conseil : il n'a pourtant pas un seul ennemi. Aussi est-il véritablement le poète et le maître de la jeunesse française, qui salue en lui
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère f
« Estote miséricordes sicut et Pater vester misericors est! »
Si je mets au frontispice de cette étude ce précepte, c'est que le trait distinctif de la physionomie littéraire que je veux esquisser est la miséricorde. De quelque façon que vous regardiez M. Léon Gautier, que ce soit comme savant, comme polémiste, comme lettré, comme écrivain, vous reconnaîtrez que c'est un miséricordieux. On le lui a cruellement reproché : on lui en a fait pour ainsi dire un vice; bien plus : un péché ! On s'est écrié que sa miséricorde est « une certaine miséricorde, qui n'est pas à la mesure surhumaine et splendide de la miséricorde catholique » ; qu'elle est « un peu facile à larmoyer et à se scandaliser », Je ne veux pas me souvenir du nom de celui qui a porté ce jugement ; il est un ami de celui qu'il accuse, un am^ et un compagnon de route, — j'allais dire un com pagnon de bataille. On lui a pardonné cette sévérité
dictée par un désir peut-être exagéré de plaire à une école où l'on se fait de la miséricorde une idée par trop « surhumaine et splendide ».
Un des plus charmants esprits de ce temps, Alphonse Karr, a formulé — est-ce le mot? — la doctrine qui domine le caractère de M. Léon Gautier, dans le joli quatrain que voici :
De leur meilleur côté, tâchons de voir les choses : Vous vous plaignez de voir les rosiei's épineux? Moi, je me réjouis, et je rends grâce aux cieux Que les épines aient des roses t
Est-ce à dire que notre « miséricordieux » soit de ceux qui veulent et qui peuvent tout pardonner? qui refusent le combat ? qui enveloppent amis et ennemis dans une tendresse commune, et perdent leur temps à vouloir concilier l'eau et le feu?... Que non pas! M. Léon Gautier est un polémiste, et s'il joute à armes courtoises, il n'en frappe pas moins rudement; il a désarçonné plus d'un adversaire, et — ce qui est infiniment plus difficile — démoli plus d'un préjugé.
C'est une âme aimante : c'est aussi un esprit courageux. Il a en lui un sentiment qui dépasse tous les autres : l'amour de l'Eglise et l'amour infini de la France. Si vous examinez son œuvre déjà considérable, il n'est pas une page que vous ne trouviez marquée de l'empreinte profonde de ce double amour. Quand on aime à ce point, c'est qu'on a désappris de haïr : alors on plaint ses adversaires, on lulte contre eux, on les combat sans trêve ni repos, mais on ne les écrase pas, et tout en frappant, on se rappelle incessamment la grande parole du Maître: « Il y a plus de joie au ciel
pour un pécheur qui se repent, que pour quatre-vingtdix-neuf justes qui persévèrent. » Et voilà comment et pourquoi mon personnage est miséricordieux.
Il est à peu près impossible de juger un écrivain sans le connaître autrement que par ses écrits. On ne met dans ses livres, si habile soit-on, qu'une bien faible partie de soi-même. On ne traduit jamais sa pensée tout entière; on ne rend pas exactement ce que l'on a conçu. Or ce qui reste ainsi dans l'àme, dans le cœur et dans l'esprit, n'est pas enfoui : on l'épanché par le regard, par le sourire, par la parole, et le peintre devant qui l'écrivain pose sans le savoir, complète par l'examen de l'homme l'analyse de l'œuvre. De telle sorte que si le peintre a du talent, il pourra porter son portrait au modèle, et lui dire, en plagiant Platon : « Reconnais-toi toi-même ».
Je crois donc qu'il est nécessaire, avant d'étudier les nombreux travaux du savant artiste de présenter sa courte et rapide biographie.
M. Léon Gautier est jeune encore : il est né, le 8 août 1832, dans cette ville affairée et commerçante que François I" établit à l'embouchure de la Seine, qu'il appela Ville-Fr'ançoise et que le peuple voulut nommer le Havre de Grâce.
Il fit ses études au lycée de Laval, et fut sans doute un écolier comme tous les écoliers, préférant le jeu au travail, la paume à la plume, la « narration » au thème. Il s'est bien rattrapé depuis. Sa vocation pour l'étude se manifesta de bonne heure, unie à un fougueux enthousiasme pour les choses du passé. 11 vint
à l'Ecole des Chartes, qui n'était pas encore à la mode. Nous l'y trouvons à vingt ans.
L'Ecole des Chartes est une création de la Restauration. Elle fut instituée en 1821, sur la demande du baron de Gerando. On y apprend à connaître les sources de l'histoire, en étudiant avec un soin scrupuleux toutes les sciences qui s'y rapportent et qui en sont les étais et les soutiens : la paléographie, la géographie du moyen âge, le droit coutumier, les langues romanes, la numismatique, le blason, la sigillographie. On s'y imprègne d'un respect sans bornes pour le parchemin et le vieux papier; on y contracte l'habitude de hérisser de notes, d'appendices, de tables, d'errata, le moindre petit opuscule. Ce n'est pas au moins par moquerie que je répète ces menus propos. Je me contente de penser avec le fabuliste que l'excès en tout est un défaut.
Après avoir soutenu sa thèse — c'était une Histoire de la poésie latine au moyen âge, — M. Léon Gautier quitta l'Ecole en 1855 avec le diplôme d'archivTstcpaléographe. Il fut chargé par le ministre de l'instruction publique de deux missions en Suisse et en Italie : l'une avait pour but de recueillir la copie des chansons de geste conservées dans ces deux pays ; l'autre de déchiffrer les tablettes de cire de la dépense de l'hôtel du roi Philippe le Bel; les résultats de cette dernière mission sont consignés dans le tome XXII des Historiens de la France. Mais ces travaux et ces voyages ne faisaient que préparer l'entrée en carrière du jeune érudit. Il fut nommé archiviste du département delà Haute-Marne, et après avoir passé deux ans à Chaumont, il entra comme archiviste aux archives de
l'empire — devenues archives nationales en 1870.
L'hôtel des archives, l'ancienne et somptueuse demeure des princes de Soubise, est trop voisin de l'Ecole des Chartes pour que M. Léon Gautier n'éprouvât pas souvent la tentation de revoir les bancs où il s'était assis, et les petites salles dont l'atmosphère est saturée de ce parfum de vieux papier si cher aux archéologues, et qu'ils osent préférer aux suaves émanations des fleurs de nos jardins. Il y revint en effet : il y remplit cinq suppléances ; il y fit des cours de diplomatique pontificale, de diplomatique française, de poésie latine. Ces cours furent très remarqués, très suivis, parce que la parole de M. Gautier est chaude, imagée, véhémente, qu'elle possède cette éloquence cordiale qui naît de la conviction. Une chaire lui fut offerte, et peu de temps après les terribles événements qui s'étaient déchaînés sur la France, l'Ecole des Chartes comptait M. Léon Gautier, un de ses meilleurs élèves, au nombre de ses meilleurs professeurs. Il enseigne la paléographie, ce qui n'est pas toujours amusant pour un profane, mais qui enchante sans trêve le savant toujours charmé de déchiffrer les hiéroglyphes de nos pères.
Cette année même, il entrait au Comité des travaux historiques.
Dans cette carrière d'un quart de siècle, M. Léon Gautier a eu l'honneur d'être six fois couronné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; il a obtenu trois fois le second prix Gobert , et le grand prix pour son plus important ouvrage: Zes Epopées françaises, le second prix Gobert pour la Chanson de Roland; le prix Guizot pour l'ensemble de ses travaux
sur ce même sujet et récemment enfin le grand prix Gobert de l'Académie française pour La Chevalerie.
Il ne manque donc à son profond savoir, à son aimable talent qu'une seule consécration ; mais il l'aura, sans doute, avant qu'il soit peu, car les membres de l'Institut tiendront à honneur d'admettre parmi eux, le vrai et modeste savant dont l'autorité en matière historique est reconnue même par les adversaires do l'idée religieuse, et qui a déjà sa place marquée sous la coupole du palais Mazarin,
Ce qui est prodigieux, c'est que M Léon Gautier, tout en remplissant les devoirs de sa charge aux archives, en préparant et faisant ses cours à l'Ecole des Chartes, ait trouvé le temps de publier vingt-cinq volumes, d'écrire dans le journal le Monde plus de six cents articles, de collaborer à la Revue du Monde catholique^ dont il fut l'un des fondateurs, à la Revue des Questions historiques, dont il a été le chroniqueur durant plusieurs années, à la Bibliothèque de V Ecole des Chartes, au Croisé, au Foyer, h divers autres recueils littéraires; de s'occuper avec assiduité des œuvres ouvrières, des conférencces, de la propagande, enfin de prendre une part si active au mouvement catholique.
Cette existence représente donc une somme énorme de travail, de ce labeur acharné pour lequel on donne comme type le religieux bénédictin. Seulement le bénédictin vit paisiblement au fond de son cloître, entouré de ses livres, les seuls amis qui ne trahissent pas, n'ayant aucun des soucis que font naître les dures nécessités de la vie parisienne, souffrant pour lui-même quand il souffre, et non de la souf-
france de tous ceux qui lui sont chers. Tandis que l'homme qui vit dans le monde, assujéti aux lois du monde, obligé à des luttes continuelles, entouré d'enTants qu'il faut élever, d'une famille qu'il faut maintenir au rang où Dieu l'a placée, obligé de remplir ses devoirs de chrétien, d'époux, de père, de chef, de citoyen, doit dérober à la nuit ses heures tranquilles et les dépenser on veilles fécondes, se reposant des fatigues d'une pénible journée, par l'écrasante fatigue de la tâche nocturne. Aussi quand vous rencontrerez un de ces ouvriers de la pensée qui ne quittent pas d'un instant l'opiniâtre labeur dont ils vivent, saluezle : il y en a si peu parmi tant d'oisifs !
L'œuvre de M. Léon Gautier est complexe: elle comprend des ouvrages d'érudition, d'histoire proprement dite, de critique littéraire, de littérature, de vulgarisation populaire. C'est donc là tout un édifice, et nous avons à examiner aussi bien l'érudit que le poète, l'historien que l'artiste, le lettré que le polémiste. Essayons-nous hardiment à cette tâche ardue. On nous pardonnera notre insuffisance en faveur de notre bonne volonté.
Le but principal que s'est proposé ^L Léon Gautier a été la défense de l'Eglise, dans le sens apologétique. Cette idée domine son œuvre tout entière; elle y est passionnément exprimée, et le moins clairvoyant des lecteurs l'y trouve à chaque page. Il s'est proposé, en tant qu'érudit, de faire connaître le moyen âge qu'il aime au delà de ce qu'on peut exprimer, et de vulgariser ces deux grandes et belles choses du moyen âge: la poésie, la prière. Pour lapoésie, lia choisi
les deux genres les plus considérables : l'épopée romane et la poésie latine liturgique. llleura consacré ses deux livres les plus importants : Les Epopées françaises^ et un ouvrage qui paraîtra plus tard : Y Histoire de la poésie liturgique.
Les E popées françaises sont une longue et savante étude des origines et de l'histoire de la poésie nationale. Elles comportent trois énormes volumes de grand format et se divisent en trois parties : Origine et histoire; légende et héros ; esprit des épopées françaises. Dans la première partie, l'auteur raconte les destinées de nos chansons de geste, depuis leur origine jusqu'à nos jours. Il cherche de quels pays elles sont sorties, quelle fut leur formation à travers les siècles, quelles vicissitudes elles ont successivement traversées, sous quels aspects divers elles nous apparaissent dans le passé. Les trois grandes périodes de formation, de splendeur et de décadence servent de subdivision à cette première partie et donnent leurs noms à ses trois livres. Le complément est une liste détaillée de tous les travaux auxquels les épopées de la France ont donné lieu depuis le commencement de ce siècle. Dans la seconde partie sont racontés tous nos romans de chevalerie, toutes nos chansons de geste, d'après les meilleures éditions, surtout d'après les manuscrits, et dans l'ordre le plus logique.
Or , pour faire comprendre l'importance de ce travail, il suffirait de donner ici la nomenclature de ces poèmes populaires, qui réunissent un peu plus de DEUX MILLIONS de vcrs.
Tout d'abord, une vingtaine d'épopées, dont l'ensemble est appelé la Geste du Roi, forment un groupe,
une sorte de cycle poétique autour des hauts faits de la famille de Gharlemagne, le héros épique par excellence ; je citerai entre autres .
Berte aux grans pies, Fierabras, Otinel, Gui de Bourgogne, laChanson de Roland, Gaidon, Anséis de Garthage, Acquin ou la Conquête de la petite Bretagne, Jehan de Lanson, Simon de Fouille, le Voyage à Jérusalem^ la Ghanson des Saisnes ou Vitikind de Saxe, Huon de Bordeaux.
Vient ensuite la Geste de Garin de Montglane qui comprend, avec d'autres :
Garin de Montglane, Girart de Viane, Aimeri de Narbonne, la Prise d'Orange, Aliscamps, Foulque de Candie.
Neuf ou dix épopées seulement composent la Geste de Doon de Mayence, et parmi celles-ci :
Doon de Mayence, Gaufrey, Aye d'Avignon, Gui de Nanteuil, Parise la Duchesse, Maugis d'Aigremont, Vivien l'amachour de Alonbranc, les Quatre iils Aimon, ou Renaud de Montauban.
En dehors de cette savante division on pourrait placer :
Le Cycle de la Croisade, la Geste des LorrainSy la Geste du Nord, la Geste bourguignonne, la Geste anglaise et plusieurs autres encore. M. Gautier fait connaître exactement les péripéties principales, toute l'action et tous les héros des épopées françaises. Il indique leurs sources historiques, suit à travers les temps les déformations de la légende primitive, signale enfin tous les rapports qui existent entre la vérité et la poésie.
La troisième partie analyse l'esprit, les idées des
épopées françaises, toutes leurs doctrines religieuses, politiques, morales.
Je suis à peine parvenu à donner une faible esquisse de ce livre admirable qui, à lui seul, suffirait à placer M. Léon Gautier au premier rang de nos érudits, de nos critiques, de nos littérateurs. C'est un monument élevé à nos gloires chevaleresques. Il expose, en un style chaleureux et brillant, l'histoire littéraire de quatre siècles, qui avaient toujours paru, aux ignorants de notre époque, plongés dans les ténèbres épaisses d'une barbare ignorance.
Mais il ne suffisait pas d'apprendre aux Français qu'ils possèdent une poésie nationale contemporaine des premiers temps de leur histoire. Il fallait en donner un modèle, et c'est alors que M. Léon Gautier jinhlm la. Chanson de Roland, qui obtint un si beau succès qu'en outre des éditions de luxe, magnifiquement ornées, on a dû en faire une édition classique, destinée aux étudiants, car le poème de Roland est rapidement devenu classique, au même titre que Ylliade, VOdyssée et VBnéide, quoiqu'il eût été oublié durant trois ou quatre cents ans. Ce poème est le récit de la mort de Roland, quij après avoir donné lieu à des chants lyriques populaires, se condensa, vers la fin du onzième siècle, en un poème épique. En voici le sujet :
, Le 15 août 778, dans un étroit défilé des Pyrénées, non loin du lieu qui est encore aujourd'hui connu sous le nom de Roncevaux, se déroula un drame terrible, dont la chrétienté tout entière devait longtemps garder la mémoire. La roi des Francs, Charles, revenait de cette expédition d'Espagne où il n'avait été qu'à
moitié vainqueur. Dans son arrière-gardo, on voyait toute l'élite de sa cour : le comte du palais, Anselme ; Eginhard, le prévôt de la table royale; Roland, le préfet de la marche de Bretagne; et cent autres.
La grande armée était passée sans encombre.
Mais, au moment où l'arrière-gardc arrivait en cet endroit de la montagne qu'indique la petite chapelle d'Ibagneta, des milliers d'hommes sortirent tout à coup des bois touffus dont cette partie des Pyrénées est couverte, et se jetèrent à l'improviste sur les soldats de Charles. Ces agresseurs inattendus, c'étaient les montagnards gascons, que tentait l'espoir d'un gros butin. Ils précipitèrent les Francs dans le petit vallon qui est là, tout près, afin de se donner la joie de les égorger plus à l'aise, et ils les massacrèrent jusqu'au dernier.
L'histoire ajoute que ce crime demeura impuni, et que Charles en ressentit une longue et cruelle douleur. Mais après l'histoire, vint la légende, qui se mit, tout aussitôt, à travailler sur ce fait profondément épique. Elle commença par en exagérer les proportions, qui étaient déjà considérables. Elle supposa ensuite que les Français avaient été trahis par un des leurs, et inventa un traître auquel fut un jour attaché le nom de Ganelon. Elle établit des rapports de parenté entre Charlemagne et ce Roland, dont elle fit décidément le héros de tout le drame. Puis elle perdit de vue les véritables vainqueurs, qui étaient les Gascons, pour mettre cette victoire sur le compte des Sarrazins, qui étaient peu à peu devenus les plus grands ennemis du nom chrétien. Et, enfin, ne pouvant s'imaginer qu'un tel crime fût resté sans châtiment, la légende raconta
tour à tour les représailles de Charles sur les Sarrazins et sur le traître Ganelon ; car, dans une épopée comme dans un drame, il faut, de toute nécessité, que l'innocence soit récompensée et le crime puni.
La Chanson de Roland est sortie tout entière de ces huit mots d'Eginhard : In qno prxlio Hurolandus , limitis Britanki prsefectus, interficitur. Telle qu'elle nous est parvenue, on peut affirmer qu'elle est postérieure à la conquête de l'Angleterre par les Normands (1066), et antérieure à la première croisade ('1096). Le manuscrit auquel M. Gautier a pris le texte de la Chanson est conservé à la Bibliothèque Bodléienne, à Oxford.
Dans l'édition classique de notre grande épopée, M. Léon Gautier est arrivé à restituer la véritable Chanson de Roland normande, en rétablissant le texte du vieux poème, d'après les lois de la phonétique, de la grammaire et de la versification : il l'a ramenée à l'unité orthographique et a comblé, par d'immenses recherches, les lacunes du manuscrit d'Oxford. Il a mis en regard du texte une traduction française en prose, et au bas de chaque page, a placé un commentaire réservé à toutes les observations historiques, archéologiques et littéraires. Il ajouté à cet énorme travail, quatre éclaircissements qui ont pour but la légendedeCharlemagne; l'histoire poétique de Roland , le costume de guerre, et la géographie ; plus un G/ossa/re et une grammaire. C'est donc là une œuvre complète, parfaitement vulgarisatrice, et qui restera comme le type du bon ouvrage classique.
La publication des Epopées françaises et de la Chanson de Roland a été, pour ainsi dire, une révéla-
lion. Ce siècle, qui sera nommé celui de la révision historique , aura mis au jour les plus précieux documents de notre littérature nationale. Beaucoup de lettrés ne voulaient pas remonter au delà du dixseptième siècle, et ne voyaient nos écrivains que dans ce merveilleux cortège dont Bossuct, Corneille et Racine ont entouré le grand Louis XIV; quelques-uns daignèrent reconnaître la pléiade qui régna avec les Valois ; mais nul ne voulait traverser l'obscurité compacte des siècles de fer, et admirer ces poètes du moyen âge que M. Léon Gautier et l'école dont il fait partie ont tout à coup remis en lumière. C'est un service immense rendu aux lettres, c'est un bel acte de patriotisme que d'avoir, battant les préjugés, ressuscité nos épopées, nos chansons de geste, de les avoir audacieusement comparées aux épopées d'Homère et de Virgile ; d'avoir dit, enfin, combien il est honteux que la France, lasse du poète grec et du poète latin, mais s'obstinant à les célébrer par routine, ignorât des œuvres aussi puissantes, aussi inspirées que les leurs, et dont sa propre histoire avait fourni les éléments. M. Léon Gautier a donc été l'un des chefs de ce mouvement, qui ne fait qu'augmenter ; l'un des précurseurs — le mot est juste — de tout un nouveau système littéraire.
En parallèle de la Chanson de Roland, le plus beau poème épique du moyen âge, M. Léon Gautier a publié les œuvres d'Adam de Saint-Victor, le plus grand poète liturgiste du moyen âge. Avoir trouvé le secret d'enrichir la langue latine d'une nouvelle versification brillante, sonore, originale, et, quand cette langue avait déjà produit une poésie fondée sur
la métrique ou la quantité des syllabes, la forcer pour ainsi dire, en sa forte vieillesse, à en produire une seconde sur le syllabisme et la rime, c'est-à-dire sur des caractères tout opposés à ceux de l'ancienne poésie; avoir ainsi contraint le même arbre à se couvrir tour à tour de deux moissons de fruits qui n'eurent ni la même apparence, ni la même saveur, voilà ce que firent les poètes du douzième siècle, achevant les essais de ceux du onzième ; et comme on peut dire, avec dom Guéranger, qu'Adam de Saint Victor a été le prince de ces poètes, voilà ce qui fait la gloire singulière de celui auquel le savant processeur a consacré deux volumes, qui sont presque l'histoire de la poésie latine au moyen âge.
Dans tous ces ouvrages, qu'il serait téméraire de vouloir analyser, M. Léon Gautier s'est préoccupé infiniment de rendre l'érudition facile et agréable : un de ses rêves est de mettre les femmes et les enfants à même de lire les textes : il est passionné pour la vulgarisation, et s'efforce de rester clair et lisible même au milieu d'une forêt de notes et de commentaires. Chose étonnante! il y réussit. Il a beau être savant, il reste poète; il ne nous fait grâce d'aucune explication, et toujours il est artiste ; sa phrase est limpide, précise, mais élégante et souvent riche. Il rappelle Michelet, qui fit des six premiers volumes de son Histoire de France autant de chefs-d'œuvre.
M. Gautier a consacré une étude intéressante à l'idée religieuse dans la poésie épique du moyen âge. 11 y compare, à ce point de vue, nos épopées à l'épopée grecque et surtout à l'épopée indienne, dont les nôtres se rapprochent le plus. Après avoir par-
ticulièreraent retranché ce que ces différentes poésies avaient pensé de Dieu, avaient pensé de l'homme, il conclut que la comparaison tourne à l'avantage de nos vieilles chansons, le premier essai de poésie populaire qui mérite d'être signalé dans le monde ancien depuis près de deux mille ans, et dans l'Occident latin depuis le triomphe de l'Eglise. Chez les Grecs, on constate un polythéisme révoltant et ridicule, à côté d'un fatalisme dont le bon sens d'Homère n'a pas triomphé complètement. Chez les Indiens, ce sont bien d'autres ténèbres : un polythéisme dégradant, des obscurités laides, et pour couronner tant d'erreurs haïssables, le dogme niais et honteux de la métempsycose. Donc, au point de vue religieux et philosophique, nos épopées ont sur celles de la Grèce et de l'Inde une supériorité incontestable. La raison n'en est pas difficile à trouver: c'est qu'elles sont chrétiennes.
En histoire, M. Léon Gautier a pour double objectif l'Eglise et la France ; il les a étudiées toutes deux, avec amour, dans leurs époques de transition.
Dans ses Etudes historiques pour la dé fense de V Eglise, livre trop court, qui renferme pour ainsi dire la synthèse de l'enseignement historique de notre école, il donne une très belle définition de l'histoire : « Lhistoire, dit-il, est le récit des rapports mutuels de Dieu et de l'homme dans le passé. » Il résulte de cette définition qu'avant le commencer l'étude de cette science, il faut bien connaître ces deux termes nécessaires de toute histoire : Dieu et l'homme. Sans la science de ces rapports surnaturels, les faits se succéderont stupidement devant nous, sans se relier à rien, sans se
relier entre eux. La théologie et la philosophie catholiques sont les prolégomènes nécessaires de tout livre d'histoire. En tête de chacun de ces livres, il en faudrait écrire au moins les principes divins : avec eux nous aurons la lumière, et sans eux le chaos. Après avoir examiné quel est le but de Dieu relativement à l'homme, nous arrivons à cette seconde partie de la définition de l'histoire : « L'histoire est le récit des efforts de Dieu pour sauver tous les hommes et les conduire à Véternelle béatitude. »
M. Léon Gautier a appliqué ces principes dans une biographie de Benoît XI, qui est en même temps et surtout une étude sur la papauté au commencement du quatorzième siècle. Il fait précéder cette étude d'une esquisse du règne de Boniface VIII, dans laquelle il réfute vigoureusement M. Henri Martin, qui n'a pas voulu voir que, suivant le mot de lord Byron : « La vertu reste immobile comme le soleil, et tout ce qui tourne autour d'elle en reçoit la vie, la lumière et l'éclat. »
Attaché à la rédaction du Monde depuis 1860, c'està-dire au moment où le gouvernement impérial frappait d'ostracisme MM. Louis et Eugène Veuillot et supprimait Y Univers, M. Gautier publia successivement : Etudes littéraires pour la défense de l'Eglise; — • Eludes et controverses historiques ; — Portraits littéraires; — Portraits contemporains et questions actuelles ; — Lettres d'un catholique.
Il serait difficile d'analyser tous ces livres, dont l'intérêt est pourtant considérable, puisqu'ils sont absolument l'histoire littéraire de notre temps. Mais nous devons en retenir deux, qui ont un intérêt
spécial, en ce sens qu'ils déterminent précisément les tendances de M. Léon Gautier. En effet, celui-ci, depuis 1866, s'est nettement séparé de plusieurs de ses collègues sur un certain nombre de points, comme par exemple la distinction de la religion et de la politique, l'amour de notre temps, la place faite à l'ordre naturel, la pratique de la science, et la miséricorde à l'égard des personnes. M. Léon Gautier, en restant ce qu'il a toujours été, un ultramontain, un infaillibiliste de la veille et de l'avant-veille, ne manque jamais à exprimer ces idées ; il n'y manque dans aucun de ses articles : c'est son but principal, ardemment désiré, et il poursuit cette lutte avec un courage digne de sa cause.
Mais ces sentiments se trouvent plus fortement accentués dans l'Introduction des Porlrails littéraires^ et surtout dans les Lettres d'un catholique. « Malgré tout, j'aime mon siècle, s'écrie-t-il; j'aime ce qu'il y a de légitime en ses aspirations et en ses désirs; j'aime, par leurs grands côtés, la science, la poésie et l'art contemporains, et je souhaiterais les réconcilier avec la sainte Eglise romaine, ma mère, que j'aime bien plus encore et par dessus toutes choses. Ultramontain de la veille, j'ai toujours mis quelque obstination à rester en dehors de tout parti politique et littéraire. Je n'ai jamais voulu et ne veux être que catholique : catholique très romain, fort vivementépris delacharité, respectant le passé et espérant en l'avenir. »
Le catholique ne doit pas seulement aimer la science, affirme M. Léon Gautier : il doit se passionner pour elle, car il est par excellence « l'homme universel », et ce noble nom de catholique n'a jamais eu d'autre
signification. Aucune question ne saurait être étrangère h notre foi, puisque la science n'est autre chose qu'une participation au Verbe éternel. « Penché sur les chroniques et sur les chartes, le catholique doit toujours avoir l'esprit en éveil et se tenir obstinément au courant des dernières découvertes de la science, et surtout des dernières harmonies qu'on a solidement établies entre la doctrine de l'Eglise et tant de découvertes merveilleuses.
» Assuré que l'EgHse ne peut errer, le catholique pousse de véritables cris de joie quand il lui est donné de constater une fois de plus le parfait accord, souvent caché, toujours réel, qui existe entre la science et la foi. Il vit au milieu du siècle de la critique, il le sait, ne s'en désole point et n'hésiste pas à proclamer très haut que le dernier mot de la critique sera Dieu. Jamais il n'est troublé dans sa foi par le langage des érudits ; s'ils affirment quelque chose de contraire à sa croyance, il lève les yeux au ciel, raffermit son courage, et se dit que tel est en réahté l'état actuel de la science, mais que la science varie et que peut-être elle en viendra demain à adorer ce qu'elle brûle aujourd'hui. Puis il se remet à ses labeurs d'un front absolument tranquille et n'en aime moins vivement ni la science, ni les savants. Il attend, il espère, il est certain ! »
Combien ce langage est éloquent ! Mais à qui en a M. Léon Gautier?
Est-il un seul catholique dont ces idées ne soient les idées ! Assurément, il n'en est aucun qui ne partage des opinions aussi élevées et véritablement dignes d'un esprit chrétien. Je serais peut-être moins facile-
ment de l'avis de M. Léon Gautier, lorsqu'il se déclare partisan d'un nouveau système d'éducation, qui ferait de nos jeunes filles des Mue slocking. Il voudrait les instruire davantage : leur apprendre non pas l'histoire seulement, mais encore la philosophie de l'histoire, les sciences physiques et naturelles, que sais-je? Sans doute l'âme de la femme est devant Dieu l'égale de celle de l'homme, et rien n'est moins démontré que son infériorité intellectuelle. Mais n'est-ce pas incliner vers les fâcheuses tendances d'un siècle qui a voué un culte par trop exclusif à la femme, que de se préoccuper à ce point d'agrandir outre mesure le cercle de l'éducation des filles, alors que nous avons sur ce sujet le plus admirable de tous les traités, celui de Fénelon? L'Ecriture sainte, en nous donnant le sublime portrait de la femme forte, a donné à la fille, à la mère, à l'épouse chrétienne le meilleur modèle dont elles se puissentinspirer. Leur rôle esttracé : elles n'ontbesoin, pour s'y conformer, ni de grec ni de latin (encore que M. Gautier veuille qu'on apprenne le latin aux jeunes filles ;) que leur esprit soit suffisamment cultivé pour qu'elles tiennent convenablementleur place au foyer de la famille, dans le rang oîi Dieu les a placées, c'est assez. Plus loin M. Léon Gautier dit encore : a Certains catholiques montrent je ne sais quelle timidité à entrer dans le riche domaine de l'histoire ; leurs yeux y sont douloureusement frappés par le spectacle de quelques scandales, de quelques abus qu'ils hésitent à publier, dont ils n'osent pas faire un aveu trop public. Je trouve dans leur hésitation l'occasion de signaler la sincérité absolue comme le second caractère du journalisme catholique. Oui, nous devons tout dire. »
La pensée de M. Gautier est enfin complète, ou plutôt résumée par ce programme : « Concilier avec les doctrines romaines les plus pures, avec l'obéissance la plus entière à l'Encyclique et au Syllabus, tout ce qu^il y a de légitime dans les tendances et les aspirations de notre temps. Pourquoin' aimerions-nous pas notre siècle, pourquoi lui préférer soit les périodes les plus ingrates du moyen âge, soit le siècle de Louis XIV. En réalité, quel siècle a désiré, a cherché la vérité avec une ardeur plus douloureuse et souvent plus méritoire? Quel siècle a jeté de plus profonds, de plus beaux soupirs vers cette vérité libératrice que nos contemporains ont eu le malheur de ne pas toujours découvrir, hélas ! et de méconnaître trop souvent? Quoi qu'il en soit, le mauvais rire du siècle dernier a été remplacé dans nos âmes agrandies par une noble anxiété au sujet de la lumière que nous nous obstinons à vouloir conquérir.
» Est-il un siècle où le mouvement religieux ait été plus universel et plus grand? où les missions aient été plus nombreuses, plus utiles, plus satisfaisantespar les résultats? Au point de vue scientifique, est-il admissible qu'on le puisse seulement comparer aux siècles précédents? Les merveilles de la nature sont analysées avec une prodigieuse exactitude; la grandeur, la sagesse et la providence de Dieu éclatent de plus en plus vivement dans les yeux mêmes qui se fermaient le plus obstinément pour ne les point apercevoir. La géologie élève la voix et confirme la Genèse; l'histoire élève la voix et glorifie l'Église... La littérature et l'art étaient jadis une fiction, un passe-temps, un plaisir destiné à faire agréablement passer une heure ou
deux; quelques esprits privilégiés, ceux des princes et des Mécènes, étaient seulement appelés à jouir de ce luxe, de ce superflu. Aujourd'hui l'art et la littérature sont universellement considérés comme l'expression du beau au service du vrai. Le poète n'est plus regardé comme un amuseur: il b, charge d'âmes. « Dire ce que l'on pense, écrire ce que l'on dit », voilà désormais la loi du style. La convention et le séparatisme ont été bannis d'une littérature qu'ils ont trop longtemps déshonorée. Au lieu de dix esprits d'élite qui se plaisaient auxlettres, nous en avons aujourd'hui plus de mille qui s'en occupent et les comprennent. »
Je me suis trop longuement étendu sur l'introduction aux Portraits littéraires pour pouvoir parler longuement des Lettres d'un catholique, qui en sont d'ailleurs le développement, et qui méritent d'être lues et méditées, car elles renferment d'excellentes idées. Il y a là un vrai bouquet de pensées généreuses, d'aspirations vers le bien, de beaux et nobles sentiments, exprimés avec cette verve cordiale qui a dicté à M. Gautier deux de ses livres les plus charmants: Le voyage d'un catholique autour de sa chambre, et l'Amour chrétien dans le mariage.
Celui-ci est une réponse à X Amour, de Michelet. On y sent une âmeépanouie aux rayons de l'éternelle beauté, toute vibrante des sensations intimes, tout émue des délicatesses du cœur. Il y a là une poésie à la fois ardente et gracieuse, qui suit tout dire, et faire aimer tout ce qu'elle aime. Cette partie de ma tâche m'est la plus difficile : je comprends mieux que je ne puis traduire, et je ne vois pas que le critique de pareils livres puisse faire autre chose que les offrir au
lecteur. Ces pages aLLendries, imprégnées de je ne sais quels doux parfums, évoquant des souvenirs heureux, ouvrant le cœur aux tendresses permises, profondément empreintes du sentiment religieux, ne laissent pas que de troubler, de même que l'odeur pénétrante de l'oeillet et du lis finit par étourdir. Ces tableaux pleins de grâces, qui révèlent les joies pures de l'amour chrétien, n'ont de hardi que l'apparence. Mais quels beaux rêves ils font naître, et comme ils reposent des peintures vicieuses auxquelles se complaisent les httérateurs qui ont osé traiter de l'amour !
Il me reste à dire quelques mots des œuvres populaires de M. Gautier. Il s'est occupé beaucoup des Cercles d'ouvriers, des œuvres de charité. Il a fait de nombreuses conférences, dont quelques-unes ont été fort remarquées, entre antres V Appel aux gens de bien: mentionnons aussi des brochures de propagande : l'Histoire de la charité, l'Histoire des corporations ouvrières, ÏÉglise et la misère, V Église et l'Ignorance. Dans chacun de ses opuscules, on rencontre ce vif désir de prosélytisme, cette ardeur à faire connaître et aimer l'Eglise, cette éloquence vive et passionnée, qui sont les caractères distinctifs de son talent.
M. Léon Gautier, comme érudit, est une des gloires de l'Ecole des Chartes ; il est, comme historien, un des meilleurs apologistes du catholicisme ; en tant que poète et critique, il fait honneur à la presse catholique. Une longue et belle carrière s'ouvre devant lui : il est àl'âge où l'on a lapleine possession de soi-même , oîi l'on possède la maturité de jugement, le savoir, l'autorité nécessaire pour concevoir et exécuter de grandes œuvres.
PAUL FEVAL
Loin du bruyant Paris des boulevards, du Paris artiste du parc Monceau, du Paris financier de la Bourse, du Paris savant du Quartier Latin, du Paris aristocratique de ce faubourg Saint-Germain que le baron Haussmann fit éventrer, avec le secret espoir d'éventrer aussi les vieilles fidélités et les antiques souvenirs, — loin du Paris ouvrier, qui travaille, du Paris orphelin et pauvre qui prie, s'élève la montagne des Martyrs, d'où saint Denys aspergea la plaine sillonnée par la Seine, du sang vermeil jaillissant de sa tête fraîchement coupée.
C'est au sommet de cette colline chargée de maisons que Paul Féval a choisi son logis. Un riant pavillon, entre cour et jardin sans ombrage et sans fleurs. On accède à la maisonnette par un perron de quelques marches. Si vous sonnez à la porte, c'est une Bretonne, vêtue de son costume national qui vient entr'ouvrir l'huis.
On VOUS fait traverser un couloir jadis tendu de vieilles tapisseries, puis un salon jadis de style Louis XIV, orné de deux beaux portraits, puis un petit oratoire, tendu de velours cramoisi, tout illuminé de cires et parfumé de fleurs, et l'on vous introduit enfin dans un vaste cabinet de travail.
Cette pièce révèle aussitôt les goûts et le caractère de celui qui l'habite. Les rideaux et les portières en velours cramoisi sont bordés de larges bandes sur lesquelles une main patiente a brodé, en laines de couleurs vives, et sans faillir aux règles de l'art héraldique, les écussons de toutes les familles nobles de cette illustre et vénérée terre de Bretagne qui tient si fort au cœur du maître de céans. De toutes? Non. Il faudrait avoir à soi les salles des Croisades de Versailles. Mais vous y reconnaîtrez les neuf mâcles de Rohan, les chevrons d'argent de Machecoul,lelion de Clisson, les écus d'Avaugour, de Malestroit, de Goazvenon, de Beaumanoir, de Laval, de Goulaine, de Guébriant, de Kerven, de cette foule enfin de gentilshommes aussi nobles que Bretagne, et comme chacun sait, Bretagne valait Bourbon ! Les sièges offrent les mêmes écussons brodés sur un velours rouge qu'encadre richement le vieux chêne sculpté. Dans des vases de faïence bleue et blanche, s'entassent des touffes de genêt.
C'est donc un patriote qui habite là.
Mais des livres nombreux garnissent les rayons de deux beaux meubles sculptés ; une table énorme chargée de papiers et de livres, et ^d'épreuves, et de cartons, et de journaux, occupe le centre de la pièce.
Le patriote est donc un travailleur.
Aux murs sont suspendus des tableaux, des statuettes, des faïences; des objets d'art se montrent partout : le travailleur est un artiste.
A la place la plus apparente, on voit un crucifix de bois, modeste, une relique de famille, sans doute; une branche de buis béni, à demi desséchée, s'entrelace au bois sacré ; l'artiste est un catholique.
Go patriote, ce travailleur, cet artiste, ce catholique, c'est Paul Féval.
A l'époque où le feuilleton régnait sur le journalisme, Paul Féval partageait avec Alexandre Dumas les faveurs du public et jouissait d'une immense popularité. L'abondance de ses productions, l'originalité de son talent lui donnaient la première place. Tel de ses romans mettait Paris en émoi. Livres, drames, conférences, il abordait tout avec un égal succès. Le Bossu menait aussi grand tapage que Y Assommoir, et la fameuse querelle avec Victorien Sardou passionnait la foule au même degré que les célèbres volées de bois vert distribuées si libéralement par Louis Veuillot,
C'est que Paul Féval possède les dons séducteurs : l'invention qui enfante : l'imagination, reine des facultés artistiques, qui revêt l'idée de la vie et de la couleur. Il voit juste et bien, il est varié, il a de l'entrain, de la verve. Il sait tour à tour épouvanter, émouvoir, charmer. Il a le don du rire et le don des larmes. Franc, gai, amusant, il est le sarcasme et l'ironie incarnés.
Il n'a pas écrit une seule ligne hostile à l'idée religieuse ; tout au contraire, il respectait autrefois le sentiment religieux qu'il Dossède pleinement aujour-
fi^SUOTHECA
d'hui. Jamais il n'a perdu la foi... « Etes-vous heureux d'avoir la toi! «me disait un jour M. Octave Feuillet, avec un accent de regret et d'indicible amertume.
L'évêque de Alaurienne, feu Mgr François-Marie Vibert, un des cœurs les plus tendres et des esprits les plus délicats que J'aie connus, auquel je faisais lire un jour, quelques pages sur le prêtre et son rôle social, prises dans un des récits du romancier s'écria :
« Paul Féval est des nôtres : il agonise du désir de croire! »
Le romancier, encore préoccupé qu'il fût de ne point pervertir, sacrifiait pourtant aux exigences de la mode. Il fit comme ces voyageurs qui, traversant une forêt, au lieu de suivre la route battue, s'engagent dans les sentiers ombreux où les fleurs sont plus odorantes, le gazon plus velouté, mais oùl'on s'égare, en s'attardant à y cueillir des bouquets. Puis au soir de sa vie, après des luttes désespérées, il revint au grand chemin de la vérité et de la justice. L'heure sonne toujours, où l'esprit et le cœur veulent une consolation et un réconfort que rien d'humain ne peut donner. Cette heure vint, pour l'éminent écrivain : il l'attendait, et depuis longtemps déjà. 11 lui advint un grand malheur, un malheur à peu près irréparable, et quand il l'annonça à la vaillante compagne de sa vie laborieuse, cette noble femme ne lui fit pas d'autre réponse que celle-ci :
« Tant mieux! car désormais rien ne vous sépare de Dieu!... >;
Alors une douce fillette, Madeleine, la plus jeune des huit enfants de Paul Féval, se jeta à son cou,
l'embrassa; les prières de la mère, les larmes du bébé consolèrent ce pauvre grand cœur tout gonflé de douleur, et la pensée du Dieu qui guérit tous les maux entra en lui, ce soir-là, pour y rester toujours.
Le lendemain, il exprimait à un ami, qu'il estimait — parce que la franchise du Savoyard s'allie volontiers à la franchise du Breton — il exprimait en termes chaleureux son regret amer d'avoir trop longtemps vécu loin de TEglise, et son désir ardent d'y rentrer, non plus seulement fidèle , mais soldat militant. Il voulait dire à Dieu ce qu'un poète de mon pays rappelé de l'exil, ^disait au roi Charles-Albert :
Sire, voici ma plume, elle vaut une épée I
Un jour donc, — il y a déjà quelques années, — • nous nous dirigions vers la demeure hospitalière du romancier. Nous sonnions à sa porte, et la servante bretonne, après nous avoir ouvert, nous conduisit à ce nid charmant où sont écloses tant d'œuvres originales. Le maître était là, le visage entre ses deux mains, pâle, fatigué, plongé dans une méditation douloureuse. Ce n'est pas 'trahir le secret d'un hôte que de révéler les généreuses pensées dont il nous fait le confident. A notre inquiétude, à notre sollicitude, il répondit avec un accent que nous ne saurions oublier jamais :
— « Qu'est-ce que le travail ? Qu'est-ce que les livres? Qu'est-ce que l'intelligence? Tout n'est rien, quand on fouille sa vie, qu'on revoit le passé, qu'on
revient sur ses pas. Il ne s'agit plus de croire, mais de pratiquer; la loi ne suffit pas, il faut les œuvres. J'ai été honnête : ai-je été chrétien? j'ai beaucoup ■écrit, ai-je consolé, soutenu, encouragé quelqu'un? Ah! Religion, c'est toi que l'on abandonne toujours, et c'est toujours à toi qu'il faut revenir! »
Et c''était, je vous l'assure, un spectacle touchant que l'émotion de cet homme, si profondément attendri par les souvenirs de son enfance, dévoilant avec la rude franchise des gens de son pays, l'amer regret de n'avoir pas toujours vécu selon sa foi, prêtant à cette foi le plus sublime langage, et s'humiliant, dans sa grandeur, devant ce Dieu qu'il avait toujours adoré, et que peut-être il n'avait pas toujours servi !
C'est que ce retour, espéré et prévu chez celui dont nous parlons est plus rare qu'on ne pense parmi ceux qui ont pu sonder la profondeur des abîmes du cœur humain, qui ont connu toutes les misères, analysé toutes les passions, disséqué bien des cousciences et rencontré sous leurs pas le mal plus souvent que le bien.
A ce métier de peintre des folies humaines, on devient parfois sceptique; l'esprit satirique étouffe la sensibilité, le froid examen anéantit l'enthousiasme ; l'observation, sans cesse prolongée, engendre l'habitude du mépris. Il n'y a que la foi qui sauve, et combien la perdent, à vivre loin d'elle, ne connaissant des hommes que leurs vices, leurs travers et leurs fautes, ne connaissant, hélas ! du Créateur, que la créature, admirée pour elle, et non pour lui.
Peu de temps après cette entrevue, on le vit parmi les pèlerins du Sacré-Cœur; il communia avec eux, il
chanta l'hymne d'actions de grâces avec eux, et quelques jours plus tard, entraîné par cet amour de la vérité dont il garda le culte toute sa vie, il écrivait sur sa conversion une page éloquente, vrai chef-d'œuvre inspiré par les plus nobles sentiments. 11 y disait simplement qu'il venait de se convertir.
« Mes yeux et mes oreilles se sont ouverts... J'éprouve, en approchant de Dieu, une angoisse et une joie qui m'empêchent de rien voir, hormis Dieu luimême, à travers l'immense bonheur de mes larmes. » Et il terminait par cet élan superbe : « Au moment où je sortais, Paris, malgré le grand soleil, disparaissait derrière une brume; image frappante du combat qui, incessamment, se livre en ce lieu illustre et fatal, entre les ténèbres- et la lumière. Une seule lueur perçait le linceul du brouillard, c'était l'étincelle arrachée parle baiser du jour, à, une croix d'or au sommet d'une église. 0 crux, ave! ô lueur, salut! Spes unicaf rayon sans pareil 1 il suffira de toi, symbole de l'humilité qui éblouit et de la victoire dans la mort, phare allumé par Dieu même pour guider notre France aveuglée vers les clartés de l'avenir.
)) Gela est. J'y crois. — Pendant qae je regardais à mes pieds Paris, le géant vautré dans son ombre, j'entendais au-dessus de ma tête votre voix inspirée, mon Père, qui implorait comme on ordonne, répétant au souverain cœur de l'Homme-Dieu: Ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié ! — Ayez pitié de la France ! »
Lorsque ce manifeste, — on eut l'ironie de l'appeler ainsi, — parut dans un modeste journal et fut ensuite reproduit par tous les autres, il y eut quelque émoi dans le monde littéraire où Paul Févaltenait une si
grande place, que du reste il n'a point perdue, tant s'en faut! — Et M. Francisque Sarcey disait à un journaliste, avec une indignation bien divertissante:
« J'ai beaucoup aimé Féval, il est mon ami, mais le voici pe7'verti,il a mal fowrne ; jamais plus je ne parlerai de lui. »
Le pauvre homme ! Il a gagné Dieu, mais il a perdu M. Sarcey!
Au dire des Marseillais, — et c'est peut-être vrai, — Paris, s'il avait la Cannebière, serait un petit Marseille. Si la Bretagne n'existait pas, mon pays serait le plus beau du monde. Mais la Bretagne existe, ou du moins il en survit les glorieux souvenirs et les héroïques légendes, qui consolent un peu des misérables défaillances de rheui;e présente.
La Bretagne des nobles ducs et des bonnes duchesseSj la Bretagne des Rohan, des du Guesclin, des Beaumanoir et du chêne de Mi-Voie, la Bretagne des Alain, des Yaume et des Barbaïc, des pierres de Garnac, des Korrigans et des fées!...
D'aucuns y croient encore, à cette Bretagne rugueuse de poésie celtique. Mais les Bretons, civilisés au souffle de nos modernités, n'ont plus peur des lavandières qui tordent la nuit, au bord des mares, le suaire des trépassés, de la brouette de la Mort, des lutins, farfadets et gnomes qui peuplaient naguère les vastes landes désertes.
Le fusil de l'aïeul chouan se rouille au clou de la cheminée, et nul ne se souvient des ménagères du temps jadis, qui filaient assez de lin pour emplir d'or une tonne, afin de racheter à l'Anglais le bon connétable, capturé par ces malandrins I
PAUL FÉVAL lOS
De la vieille Armorique, il reste une belle histoire, à nous hébéter de mélancolie ; il reste la mélodie aigre du biniou, la bouillie de sarrazin, — et, de plus, le bataillon des vicomtesses lettrées qui empoisonnent le feuilleton contemporain de romans à, dormir debout.
On avait autrefois le respect de ces vicomtesses, maintenant dédaignées. Aux jours troublés de la quinzième année, quelles émotions délicieuses on cherchait dans ces récits de Bretagne, tout pleins de fantômes, de guerriers, de gentes châtelaines, de pages espiègles qui faisaient fortune, de pastourelles qui devenaient baronnes pour le moins, ou même vicomtesses, — et sans littérature.
Le maître sur maître, le maître sur tous de ce valeureux peuple de héros et d'héroïnes était — il est encore — Paul Féval, à qui je dus les plus pures illusions, les plus doux enchantements d'une jeunesse enfouie dans le rêve et les chimères, — que les tempêtes de la réalité ont vite repoussées hors de la porte d'ivoire !
Un jour, un enfant de dix-huit ans vint voir le romancier célèbre qui habitait au fond d'un quartier populeux d'ouvriers, l'ancienne Folie d'un financier de l'autre siècle, un pavillon coquet, dans un jardin ombreux, derrière un rempart de masures.
L'enfant tremblait d'une émotion inexprimable. Il s'imaginait comparaître devant un dieu : il s'inclina devant un homme, très bon homme et très malin, point tendre à autrui, mais qui fut indulgent aux poétiques fictions dont s'était repu le naïf garçonnet.
Ce fut la première entrevue. Elle date de loin. Les
années ont passé, lentes à s'écouler, rapides quand il n'en reste que la mémoire. Le petit disciple n'a pas fait grand honneur à son maître, mais l'amitié est venue, de l'un à l'autre, et n'a jamais été dérangée, pas même par l'acharnement des vicomtesses littéraires qui soufflent du biniou, grattent le papier, et font de leurs jupes tachées d'encre les aimables couvertures de leurs]contesplus bre tonnants quejamais...
Paul Féval est né à Rennes, le 28 novembre 1817. Sa haute taille est à peine courbée; sa barbe grise encadre les traits accentués, un peu durs, du type celte^ puissant et robuste. Le regard est tantôt vague, profond, allant par-delà, — un regard en dedans, — tantôt pétillant de malice. La bouche est sarcastique; l'accent est joyeux, vibrant, moqueur. L'homme est un railleur, éternel et féroce. Il se défend volontiers d'être artiste parce qu'il a horreur de la bohème.
M. de BufFon^ qui se mettait en habit de cour pour ciseler ses phrases merveilleuses, assure que le style c'est r homme, aphorisme d'une vérité parfaite pour un grand nombre de bas-bleus. L'écriture, c'est le caractère: le vice dominant, la passion maîtresse, l'incertitude, la force de volonté, la faiblesse ou la grandeur s'y retrouvent. Car, enfin, les êtres intelligents n'écrivent pas sottement à l'instar du vulgum pecus. Ils ont leurs manies. A tout cerveau qui produit et crée, il faut un excitant. Paul Féval, dit la légende, se déguisait en paysan breton, perruque sur
PAUL FEVAL 107
le chef, sabots aux pieds, quand il écrivait ses jolis récits de la Bretagne bretonnante. Son écriture menue, menue, nette, pointue, trahit la malice, la raillerie, ce joyeux sarcasme, si amer, que prodiguait un peu le maître, avant que la Foi l'eût mis en relations avec la Charité.
Mais c'est toujours la même verve, soit qu'il narre ses aventures, soit qu'il raille « les preux de l'écritoire » caracolant sur leurs biques blanches dans le désert, » et qui, lorsque le roi parle français, trinquent en » bas breton et croient qu'il suffit de boire beaucoup » d'esprit pour en avoir un peu. »
Et ce finale d'une lettre àundésabusé:«'AUons, Beau- » manoir, bois ton sang, mais avec la confiance que » c'est un cordial souverain, et que Dieu regarde les » pochards du cette liqueur-là. Les audaces quos for- » tuna j'uvat sont ceux qui sourient à Dieu : une » risette! »
Paul Féval appartient à une ancienne famille de robe ; M. Lebaron de Létang, son grand-père, avait été procurenr général à la Cour de Rennes ; son père, savant jurisconsulte, mourut en 1827, conseiller à la même cour. M. Féval nous en a laissé un admirable portrait dans le Drame de la Jeunesse, le livre dont il est le plus fier et qu'il regarde comme la meilleure de ses œuvres, sans doute — qu'il nous pardonne cette indiscrétion -- parce qu'elle est, dans beaucoup de ses parties, une autobiographie. « Mon père me paraissait être un homme doux et froid, pressé toujours de quitter les bruits du foyer pour se réfugier dans le travail. Les jeudis, quand je sortais du collège, où l'on m'avait obtenu une demi-bourse, il me donnait
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une tape sur la joue en me promettant une longue promenade pour le jeudi suivant. Le vrai jeudi de la promenade n'arriva jamais. Je n'ai pas connu mon père de son vivant. Quand je m'agenouille devant son souvenir, c'est que je le vois au travers des récits de ma mère. — Un soir, pourtant, il me ramena luimême au collège. Gomment exprimer cela ?11 prononça seulement quelques paroles, et il me semble que c'est maintenant une longue et mélancolique histoire. II me dit: « Fernand, ne vous endormez pas sur votre examen de bachelier. Cela coûte de l'argent, et nous ne sommes pas à l'aise, » Les choses modérément exprimées me frappent à l'excès. Si mon père avait parlé de pauvreté, j'aurais eu le cœur moins gros. Nous ne sommes pas à l'aise! Cette larme furtive qui s'échappe d'un œil fier ne touche-t-elle pas bien plus que le torrent banal. Toujours prêt à s'échapper de certaines paupières? »
Dans les trop courts chapitres de ce roman « vécu », l'auteur parle de la famille comme un chrétien seul en peut parler; c'est de son cœur que se sont échappées ces pages brûlantes, oii il décrit tour à tour les joies calmes du foyer, ses espiègleries d'enfant, les tristesses de la médiocrité, pire que la misère, noblement supportée néanmoins, tout ce qui encadra enfin son enfance austère, studieuse, un peu mélancolique. On voit défiler toute cette galerie de famille, la mère, humble, sainte et candide: « Je n'aime pas parler longuement de ma mère, peut-êt7'e parce que je pense à elle toujours! » Les sœurs, qui ne veulent point « se marier dans le commerce », un peu fières de la noblesse de leur parenté; les frères, simples et bons.
Au moment de la révolution de 1830, Paul Féval était au collège ; il y manifesta hautement des croyances royalistes. Sa mèreTemmena dans un vieux château du Morbihan; là, il entendait narrer chaque jour les chroniques et les légendes de la terre natale. On lui parlait de ces guerres héroïques soutenues contre la Révolution française par cette poignée d'hommes que Napoléon appelait, non sans quelque jalousie, un peuple de géants ; on lui parlait des siècles passés, de ces grands ducs bretons, si indépendants et si bons princes ; on lui contait leur histoire tragique, et il voyait passer tour à tour, dans ses rêves d'enfant, le petit Arthur de Bretagne, égorgé par son oncle Jean Sans-Terre, le terrible du Guesclin, batailleur intrépide, le maréchal de Raiz, l'homme à la Barbe-Bleue, — tous ces héros, tous ces soldats, ces meurtriers, ces fantômes qui se succèdent dans les pages brûlantes des annales armoricaines.
Lorsque notre collégien de treize ans, conte M. de Mirecourt, quittait la veillée pour monter à sa chambre, il avait la tête remplie de terreurs et se couchait avec la fièvre. Si la servante emportait la lumière, Paul sentait un frisson courir par tout son corps ; ses dents claquaient; il lui semblait voir son ht entouré de spectres, et des voix lamentables récitaient à son chevet les versets funèbres du De Profundis. Chose bizarre, une de ses cousines, qui occupait avant lui cette même chambre avait eu des visions analogues. A minuit sonnant, elle apercevait sept chandelles disposées en croix au point central du parquet. De profonds soupirs s'échappaient des murs. Elle croyait entendre un commandement de l'autre
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monde. Jeune, belle, riche, aimée, elle se fît religieuse.
Récemment encore, la famille a eu le bonheur de donner à Dieu deux servantes, car les deux filles aînées du romancier sont entrées au couvent.
Quoi qu'il en ait été de ces visions, que le biographe a peut-être inventées, il est certain que Paul Féval n'a pu se soustraire à cet attrait, à cette curiosité mêlée d'effroi que le monde surnaturel inspire aux imaginations un peu ardentes. On trouve dans tous ses livres la trace de ses frayeurs d'enfant et comme un reflet de l'esprit superstitieux de sa terre natale. 11 aime les fantômes, les fées, les lutins, . les êtres innommés, qui, la nuit, peuplent les landes désertes, les forêts pleines de ténèbres.
Dans le Drame de la Jeunesse, le héros, qui s'appelle Fernand, fait un aveu bien candide : il confesse l'amour immodéré qu'il a de la pose, la vanité sotte et puérile qui lui dicte toutes ses actions; il jouait, ditil, un rôle de comédien, ramenant tout à son thème. Les jeunes gens ne sont-ils pas tous ainsi, un peu plus, un peu moins? Paul Féval n'a pas eu assez de compassion pour Fernand Leprieur: il l'a trop sévèrement jugé. Combien est touchante la scène où l'on voit ce jeune homme quitter sa famille pour aller à Paris 1 11 n'est personne qui ne verse des larmes sincères, en lisant ces quelques pages qui rappellent à tous un souvenir. Féval, comme Fernand, vint aussi à Paris. On le voulait avocat, et quel avocat il eût fait, demandez-le à ceux qui ont subi, deux heures durant, le charme de sa parole éloquente, imagée, vive, un peu railleuse, bonhomme en apparence et si fine, si spirituelle, si polie!
PAUL FÉVAL m
Mais il perdit la première cause qu'il plaida. Il jeta l'épitoge aux orties.
Paris le tentait.
« Paris, mon Paris I autel splendide oîi je voulais m'agenouiller devant toutes les gloires! Patrie de ma jeune passion! Argos dont je me souvenais sans l'avoir vu! Paris, mon pays, mon paradis! Ecoutez! Toutes ces poétiques paroles rendent bien la poésie de mes désirs, mais elles ne disent pas tout, et il faut un dernier trait qui est peut-être de la prose. Dans ce lointain où je cherchais Paris, à cet horizon poudroyant et lumineux, je voyais quelque chose comme un gigantesque mât de cocagne, autour duquel se rangeait la multitude des combattants de la vie. Les forts montaient, les faibles tombaient. Au couronnement de l'arbre mystique, il y avait tout ce que l'homme adore sur la terre. »
Mais pour première étape dans la voie des honneurs et de la gloire, notre héros dut se contenter d'une maigre place chez un banquier; il ne tarda pas à être congédié.
« On lui saisit un jour entre les mains un livre de Balzac, ouvert à un chapitre abominable. Notre grand peintre de mœurs osait y donner une analyse très exacte, très vive et surtout très satirique des commissions et des comptes de retour. Chez un banquier, jugez de l'esclandre ! A la vue de ces pages sacrilèges, le chef de correspondance pâlit, le teneur de livres se voile la face, le caissier fait un geste d'épouvante, et les expéditionnaires croient à la fin du monde *. »