II AVANT-PROPOS
lation efficace, et sur les souvenirs ensevelis dans le passé, le présent, même le plus enchanteur, est impuissant à verser l'oubli.
Les honmies qui contribuèrent à la floraison artistique et littéraire éclose, au cours du siècle écoulé, pendant les années qui suivirent la chute du premier Empire, ont tous éprouvé ce regret. « 0 cénacle, cénacle, que de ruines! », s'écrie Sainte-Beuve dans une de ses lettres. Et, tantôt sous cette forme, tantôt sous une autre plus atténuée, le même soupir s'échappe invariablement de l'âme des témoins du même temps. Les uns pleurent la « dispersion profonde » d'amitiés nouées par tant de liens qu'on les aurait pu croire immortelles, d'autres la déviation en un courant malsain de la source qu'ils avaient vu jaillir, tous, la disparition d'une forme d'art créée par eux ou sous leurs yeux : car, pour aucun d'eux, il ne peut y avoir doute à cet égard, le romantisme, l'art romantique est mort.
A mesurer la force et le nombre des coups qui lui ont été portés depuis quelques années, il semblerait que ce mort fût de l'espèce de ceux qu'il faut qu'on tue. Souffrons- nous donc encore du « mal romantique » au |)oint d'avoir besoin do
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soins violents pour nous soustraire à son action? Que, sous couleur d'échapper à des règles jugées tyranniques, d'élargir le champ de l'inspiration, le romantisme ait fait trop bon marché des enseignements du passé, bouleversé la hiérarchie des sentiments, accordé à la sensibilité — et souvent dans ses manifestations les moins nobles — une prédominance injustifiée sur la raison, il est trop vrai. Mais faut-il pour cela lui attribuer, comme étant son œuvre unique et propre, tout ce qu'il y a de malsain dans la littérature française au dixneuvième siècle, en faire le virus délétère qui intoxiqua plusieurs générations d'hommes et se concentra de la façon la plus funeste en un certain nombre d'âmes féminines? On a montré toutes ces choses avec bien du talent. Oui, certes, le romantisme de Chateaubriand, de Sénancour, de M"^ de Staël et de Benjamin Constant est en germe déjà dans Jean-Jacques Rousseau, et plus d'une inspiration lui est venue de celte source impure. Les thèses favorites du philosophe de Genève, méchanceté de la civilisation, antinomie radicale entre la société et l'individu, absurdité des lois et des mœurs, légitimité et divinité de la passion, droit au bonheur, toutes ont été reprises par le drame,