‹ Médaillons romantiquesChapitre 27 sur 121 · N'ictor Pavii' : Le Pécheur de Strasbourg (viédil · texte numérisé non relu

N'ictor Pavii' : Le Pécheur de Strasbourg (viédil

82 MEDAILLONS IlOMAXTIQUES

l'honneur du héros de la fête, on lit des sonnets, mais surtout on sable le Champagne, et nul ne trouve plus d'al traits à cette partie du programme que le propre fils du poète, « un fils ' d'une quarantaine d'années environ, d'une nullité prononcée, buvant comme une petite botte, visant au bourgeon et à la trogne avec le plus grand succès ». Sous les yeux des deux Français passent et repassent les Allemandes aux tres>es blondes, Rubens aux vives couleurs, à la taille large et puissante, à l'expression naïve et candide. Et les affinités perçues « entre les causeurs, les danseurs, les buveurs, les fumeurs de la kermesse et les types angevins » connus d'eux, « évocations chimériques à travers la diversité de race, d'âge et de condition », provoquent chez le sculpteur comme chez son compagnon une joie d'enfant.

Mais les émotions chères à Ollo de Gœthe ne sont point celles que nos voyageurs goûtent le plus. Déjà, quelques jours plus tôt, le hasard leur a ménagé une rencontre heureuse.

« Cherche-, dans ma coUeclion de portraits, celui d'un nommé Mickiewicz, poète polonais, dont je n'ai jamais rien lu, mais dont l'expression me plaisait singulièrement, la tète penchée, et le

1. Lolli-e do Victor Pavio à son frère, 3 août 1S20 iitrdile .

2. Lettre de Victor Pavie à son père, "ih août 1829 inédU-c,.

UN VOYAGE A WELMAll EX 18-29 83

menton caché dans son manteau. A dîner, un étranger (tu as deviné déjà, mais c'est égal), assis avec un de ses amis, se mêla à notre conversation, se dit Polonais et répondit à quelques-unes de nos questions sur la littérature polonaise qui végète là-bas avec sève et jeunesse. Je lui parlai vaguement de cet homme dont je ne pus jamais prononcer le nom. Il sortit, et son ami resta, nous dit que ce monsieur était une des gloires poétiques de la Pologne, et finit- par nommer l'original du portrait. Ils logent tous les deux à l'hôtel. Ils se rendent à Rome. Ils attendent ici l'anniversaire de Goethe. M. David a déjà préparé sa cire pour emporter de Weimar un souvenir de plus. »

Ce Polonais exilé, qui de sa vie n'a foulé le sol de la France, leur a dit, « avec une délicatesse d'expression à désespérer un puriste », ses strophes enflammées du Pharis. Avec lui ils ont fait l'ascension de la colline d'Iéna, et sont redescendus, « ivres de cet orgueil dont le i)lus humble Français ne peut surmonter la fumée » pour assister à la première représentation du Fansl sur le théâtre Grand -Ducal.

De tous fûtes cette semaine \ sur tous les théâtres 1. Lettre de Victor Favie à son pore, 3(i août lS-29 inédile].

d'Allemagne, OU a joué Faust, pour la première fois, mercredi à Dresde, jeudi à Francfort, sa ville natale, vendredi à Leipzig, samedi à Weimar. Nous y étions. J'y ai été ému à cause de la solennité de l'époque, parce que nous étions dans la ville de Gœthe, parce que sa famille était présente. Mais, du reste, la pièce était terriblement mutilée et. de toutes manières, l'impression de la Porle-Saint-Martin aurait tué celle-ci. La scène de l'évocation lointaine des bruits du monde et du chant de Pâques, et du son des cloches, et la scène du Dies irœ, qui n'étaient pas représentées à Paris, m'ont produit beaucoup d'effet. .Le costume de Méphistophélès. tout rouge, avec l'ironique ])lume recourbée sur la tête, était d'un très joli goût. Du jeu spirituel, leste et malin de l'acteur, à l'ironie bizarre, insolente, toute fantastique et parfois de mauvais goût de Frederick, il y avait la différence de la finesse à la puissance. Quant à la jolie petite actrice qui remplissait de son mieux le rôle de Marguerite, ce n'est ni elle ni d'autres qui rendront jamais l'expression déchirante d'enivrement et de remords, l'organe inouï, la beauté lugubre et pâle de madame Dorval...

Plus que rinterprétation, assez médiocre semble-t-il, les circonstances de temps et de lieu étaient de nature à émouvoir profondément le sculpteur et son jeune ami. Gœthe, au reste, s'était désintéressé de la mise en scène de son œuvre au point de ne faire aux répétitions que des apparitions très brèves et très rares. Mais l'aspect de la salle offre aux yeux des deux élran-

gers un intérêt au moins aussi grand que les péripéties du drame qui se déroulent sur les planches. « Ils ont tous leur volume à la main ', plus religieux sur leurs bancs que des catéchumènes, ces candides frères cadets de Sand, la terreur des bourgeois, ces pourfendeurs de royaume et d'empire aux trois couleurs noire, rouge et or. L'œil cloué sur leur texte, dont rien ne les distrait, pas même la blonde Marguerite, ils poursuivent le mystère des vérités ardues sous le voile des personnages, doublé du masque des acteurs. Le silence croît ici, en proportion directe du tapage, du tumulte et des convulsions chez nous : plus cela est beau, plus ils se taisent- — Et le moins ému de tous, debout au fond d'une loge, le vieux poète se tenait immobile et silencieux, ourdissant le reste de sa toile, couvant en son recoin le dernier mot de cette œuvre insigne dont l'ironie profonde n'a pas encore donné son secret. »

Le lendemain soir, à l'heure du thé, grand <léfdé chez Gœthe, dans le salon rempli de cadeaux princiers reçus de toutes parts.Mickiewicz y figure avec sa « belle tête rêveuse », et le maître de chapelle de la Cour, Ilummel, « visage expressif,

Page 1