Victor l'avie : Le Pèclieur de Strasbourg inédit
à la physionomie aussi vive que son encolure est épaisse, et sous la chevelure duquel s'insurge un front ample et osseux ». On s'embrasse, on manifeste son enthousiasme avec une exubérance qui est une revanche sur le long recueillement silencieux de la veille. Et David, gardant pour lui les visiteurs préoccupés d'art et de poésie, cède à son compagnon, avec une lueur d'espièglerie visible au coin de son œil bleu, les « questionneurs plus ou moins soporifiques sur les embellissements de Paris ou le commerce de la France ». ,
Quelques jours plus tard, les deux amis prenaient congé de leur hôte. DavitI avait-il réussi, par la puissance de son art, à réconcilier Goethe avec les faiseurs d'images? Je ne sais. Mais, sous l'influence des longues causeries quotidiennes, l'âme du poète et celle du sculpteur s'étaient si bien ouvertes l'une à l'autre, leur union s'était faite si intime, que Gœthe l'impassible, le maître en l'art de commandera ses émotions, ne pouvait retenir une larme, en pressant sur sa poitrine, avant de le quitter, cet ami de l'avant -dernière heure.
Après les obstacles qui s'étaient opjiosés à son
entrée dans la maison du poète, David avait vu surgir les difficultés nées de l'insuffisance des ressources matérielles otïertes par la petite ville.
« Hier soir ' nous nous sommes couchés dans une terrible inquiétude. Comme il n'y avait ici qu'un méchant mouleur auquel on n'osait se fier, David avait écrit avant-hier à un plâtrier d'Erfûrt, qui avait répondu hier soir qu'il manquait en ce moment de plâtre, et qu'il ne pouvait se mettre à l'œuvre avant mercredi au plus tôt. Par bonheur, la personne obligeante qui avait écrit et nous avait rendu réponse vint nous réveiller hier, amenant un autre plâtrier d'Erfûrt, mieux monté, qui a dû partir ce matin, et doit être de retour ce soir avec son plâtre. »
Nos voyageurs sont depuis longtemps rentrés en France. Le buste est achevé, mais ils ne l'ont point ramené avec eux, et son sort n'est pas à l'abri de la mauvaise chance qui semble le poursuivre. Il est impossible pendant deux longs mois de savoir ce qu'il est devenu: «Tant- du bureau de Weimarquedeceluide Paris, point de réponse. S'est-il brisé en route? Les commis de la douane l'ont-ils fracassé comme une boîte frauduleuse
1. Lellix^ de Vi((ni- Pavio à son \n-iv, 7 st'|ileiiibi'0 1829 inédite).
2. LcUre de Victor l'avie à son père, 14 novembre 1829 inédite',.
pour y chercher de la tlentelle? Ce sont mille conjectures qui n'aboutissent à rien. » Le \i décembre seulement, on apprend qu'il est à Sarrebruck, « d'où on pourra l'extraire avec de l'argent ».
Enfin, arraché à des périls si divers, il put prendre place parmi tant de ligures, ses rivales en gloire, plus étonnant qu'aucune autre par ses proportions colossales, par l'impression de suprême grandeur qu'il commande, image grandiose faite pour durer autant que le nom du modèle gravé par l'artiste sur son piédestal.
Tous les grains semés ne lèvent pas et, parmi ceux qui lèvent, tous ne résistent pas aux brûlures du soleil, aux rigueurs du froid, aux atteintes de la pluie ou du vent. La nature se charge d'éclaircir les semis, en tuant les brins trop chétifs, en laissant vivre seulement les plus forts et les plus vigoureux, A cette action de la nature sur les végétaux, on pourrait assimiler Tinfluence du temps sur le renom des œuvres littéraires. Avec les années, l'oubli se fait autour du plus grand nombre ; quelques-unes seulement s'imposent et demeurent. Mais ces arrêts, lentement élaborés et rendus par les générations qui se succèdent, ne vont pas toujours sans quelque injustice. Car, si l'on peut réserver son admiration pleine et entière
pour les productions les plus saillantes d'une époque ou d'un genre, il n'est point défendu d'accorder quelque estime aux ouvrages de second plan, qui, pourêlre inférieurs aux grandes œuvres, n'en ont pas moins eu souvent le mérite de leur frayer la voie.
C'est ainsi que, des premiers essais du romantisme au théâtre, nous avons à peine retenu quelques noms, les plus grands, ou du moins les plus sonores. Le bruit fait autour de la première représentation d'Heruani, son apparition tumultueuse sur la scène, nous porteraient volontiers à considérer ce drame comme la première manifestation du genre nouveau qui devait succéder à la vieille tragédie, avant de céder la place, à son tour, au théâtre moderne. Et nous oublierions presque qu'Herncnii, joué en 1830, avait été précédé par V Henri III d'Alexandre Dumas ; qu'un an avant, le More de Venise avait, suivant le mot de son auteur, « escaladé la citadelle du théâtre français », et que, plus tôt encore, le 13 février 1828, rOdéon avait ouvert le feu avec Am\i liobsart.
Amy Robsart fut donc le premier drame romantique représenté sur une scène française. La pièce échoua lamentablement, et vraiment, à la relire aujourd'hui, on ne peut se dire de bonne toi
qu'elle eût mérité un sort meilleur. Le sujet, tiré du roman de Walter Scott intitulé le Château de Kenilworth, avait tenté, dès 1822, Soumet et Victor Hugo. Les deux poètes avaient essayé d'une collaboration ; mais, ne pouvant s'entendre sur quelques points de détail, chacun avait repris son manuscrit pour achever l'œuvre seuP. En 1828, paraît à l'Odéon, sans nom d'auteur, un drame intitulé .4///^ Robsart. A grand'peine, à la fin de la représentation, on nomme l'auteur, Paul Foucher. Les alTiches posées pour la seconde représentation, qui n'eut point lieu, portent ce même nom. Mais aucun de ceux qu'intéresse encore aujourd'hui l'histoire de ces débuts du théâtre romantique ne veut voir dans cette signature autre chose qu'une signature de complaisance. L'auteur véritable d'Amy Robsartesi, àleursyeux, Victor Hugo, beau-frère de l'auteur malheureux. Au reste, Victor Hugo et Paul Foucher ont affirmé le fait, l'un et l'autre, dans leurs confidences postérieures-. Et Amy Robsart a été publié en JNiM) parmi les œuvres inédites du grand poète.
1. Au moiiuMit même où cette étude paraissait dans la Revue hebdomadaire, riiistoire de la collaboration était très nettement exposée dans la Revue des cours et conférences, numéros de janvier, février, avril et mai 1903 par M. Gustave Allais, professeur à rUniversité de Rennes.
2. Victor Hugo raconte par un témoin de sa vie. Paul Foucher, les Coulisses du passé.
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Cependant, certains passages inédits de la correspondance de Paul Foucher, s'accordant mal avec ses assertions imprimées, permettent de se demander à nouveau si l'on se trouve en présence d'une certitude ou d'une légende.
Ce qu'on affirme aujourd'hui, on le disait déjà lorsque fut jouée la pièce. Mais il y avait doute encore. Les uns prétendaient que Victor Hugo seul était l'auteur, les autres, qu'il n'y était pour rien ; enfin, une opinion moyenne admettait l'hypothèse d'une collaboration.
Le Figaro, dans son numéro du 14 février i82K, parlait d'un auteur unique qui n'était point Victor Hugo :
Le luiimlte a pourtant t'iiipèclié Provost de livrer au public le nom de l'auteur. C'est un très jeune homme qui donne des espérances. M. Victor Hugo n'est pour rien dans la composition de cet ouvrage. Ceci soit dit à l'adresse de ceux qui se réunissaient hier jiour lui iiuputer l'œuvre nouvelle.
Le Globe du :20 février 1828, dans un article non signé, dont le ton paraît être celui d'un critique bien informé, parle des auteurs, et « du principal auteur, qui est, dit-on, fort jeune » :
En retirant leur ouvrajif après la preniière éprruve. les nouveaux ananjicurs du Château de Kenilworth nous ont enlevé le droit d'être sévère, et nous nous retran-
clieriolis dans le silence, si nous ne devions mêler quelques éloges à nos critiques. Si nous avons bien saisi l'idée des auteurs, ils semblent avoir voulu se distinguer de leurs i>âles devanciers en reproduisant avec plus déelat la spirituflli' originalité du dialogue de sir Walter Scott. Cette intention était excellente, mais elle exigeait d'eux Ijeaucoup de tact et de mesure. Ces deux qualités leur ont manqué. Cette pièce est devenue entre leurs mains comme un moyen de faire l'essai d'une nouvelle langue théâtrale. Au lieu d'un retour au naturel et à la vérité, on n'a vu dans l'étrangeté de leur diction qu'un arrogant défi porté à l(nites les habitudes ■ du public. D'ailleurs, la jdupart de ces bizarreries de slyle n'étaient motivées ni par les situations, ni par les caractères. Dès lors la recherche gratuite de ces formes, exclusivement fantastiques et triviales, n'a semblé qu'un caprice de mauvais goût, et non pas une nécessité du drame. Ces métaphores tirées de trop loin, ces locutions prétentieusement bouffonnes, plaquées au hasard, et classées indistinctement dans chaque rôle, ont étonné d'abord, bientôt fatigué, et entin soulevé contre elles la presque totalité de l'auditoire. Mais, cette part faite aux défauts, il est juste de reconnaître qu'il y a. dans plusieui's jjarlies de cet ouvrage, Ijeaucoup d'esprit et d'imagination. L'exposition nous a paru fort ingénieuse. Beaucoup de scènes se jjrésentaieut d'une manière charmante, et n'ont succombé que sur d'interminables longueurs. Enfin, il faut tenir compte aux auteurs d'un rôle entier, plein de hardiesse et de gaieté, celui de Flibnligibbet. (pii aurait amusé jusqu'à la fin, si son langage ne fût devenu [texi à peu celui de tous
les |)ei'S()iiiiages. I^c |»riiicij);il auteur (ÏAmy Hobmrt est. dit-on. fort jeune Nous lui conseillerons d'éviler à la fois, s'il se peut, le découragement et l'obstination. L'arrêt du public, quoique sévère, n'est que juste. Mais une pareille chute, à dix-huit ans, est presque de bon augure, ou du moins ne peut tirer à conséquence. 11 y a de l'avenir dans de telles fautes. Amy Robsart est une pièce mal faite, et péniblement écrite, mais elle supjtose dans son auteur de res])nt. de la hardiesse, surtout une heureuse impuissance à balbutier des phrases communes. ?Sous ne savons guère de drames à grand succès à qui leurs prniieurs (tsassent donner la moitié de cet éloge.
Enfin, Victor Hugo, par une lettre datée du 14 février 1(S28, insérée dans le Journal des Débats, le Figaro et le Moniteur, venait, semble-t-il, mettre un terme aux discussions, en déclarant que « quelques mots, quelques fragments de scènes » étaient de lui.
Les années passent. On oublie et la pièce et le débat qu'elle a soulevé. Les premiers qui recommencent à en parler, après un long silence, sont précisément les deux auteurs présumés, et ils n'en parlent que pour démentir ce qu'ils avaient nettement affirmé autrefois. Dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa rie, le grand poète est désigné comme le seul auteur dWmy Bobsart. Paul Foucher n'aurait fait que signer la pièce sans en
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écrire une seule ligne. Dans les Coulisses da jJcissé, Paul Foucher t'ait la même déclaration :
On sait que le véritable aulciir me lit l'honneur (je sortais à peine du collège) de m'allviijuer ce drame, pour lequel Eugène Delacroix, grand ami des romantiques, avait dessiné de très beaux costumes, et qui fut interprété par MM. Lockroy. Auguste, Provosl. Tliénard, Doligny (qui eut beaucoup de succès en Fliberligibbet), W Char ton (une belle ÉHsabeth), M"« Anaïs Aubert, depuis sociétaire de la Comédie française. Il fut décidé, après la première représentation — je prends l'expression du plus ])oli des journaux classiques et bien ])ensanls d'alors — « que celte boufîonnerie romantique ne salirait plus les planches du théâtre royal ». Si j'ai reparlé de celte chute célèbre, ce n'est pas par amour-propre d'auteur. Je ne fis que la signer, et Victor Hugo, ([ui a toutes les loyautés du courage, y mit son énergi([ue contreseing devant les sifflets. — C'est pour un simple avis au public.
Toutes ces variations, ces déclarations contradictoires sont vraiment bien étranges.
La supercherie, la dissimulation, si elle a eu lieu réellement, suppose, de la part de Victor Hugo, un calcul assez habile, mais peu noble. Le poète, soucieux de sa réputation, de sa gloire naissante, ne veut point risquer de la compromettre par un essai qui pourrait être un échec. H trouve fort commode de se servir d'un prêtenom. Paul Foucher signera la pièce. En cas de
chulo, lui seul sera responsable ; en cas de succès, Victor Hugo se fera connaître comme levt'ritable auteur.
Mais comment admettre cette hypothèse, alors que la conduite du poète a été précisément tout autre ? La pièce tombe à la première représentation, au milieu des éclats de rire et des sifflets. Il faut la retirer de l'afliche. Cachons-nous donc derrière ce complaisant beau-frère, devrait se dire Victor Hugo, et laissons-le subir tout seul le désastre. Au lieu de raisonner ainsi, le poêle s'empresse de déclarer par la voie des journaux qu'il n'est pas « absolument étranger » à l'œuvre, et que ce qui a été le plus silîlé est de lui. H écrit au Journal des Débats, au Figaro, au Moniteur :
Monsieur le Rédacteur,
Puisque la réussite d'Amy Robsart. début d'un jeune poète dont le succès m'est plus cher que les miens, a éprouvé une si vive opposition, je m'empresse de déclarer que je ne suis pas absolument étrang;er à cet ouvrage. Il y a dans ce drame quelques mots, quelques fragments de scènes qui sont de moi. et je dois dire que ce sont peut-être ces passages qui oui été le plus sifllés.
•Je vous prie, monsieur, de publier cette réclamation dans votre numéro de demain, et d'agréer, etc.
Vktou HlGO.
P. -S. — L'auteur retu-e sa pièce.
Vraiment, est-ce la conduite, est-ce le langage • l'un homme prudent qui veut rester dans la coulisse en cas d'échec, et se montrer seulement en cas de succès?
Cependant, au moment même où se préparait la représentation (VAmij MobsaiH, et au lendemain de la chute, que disait Paul Foucher? La correspondance qu'il devait, durant de longues années, entretenir avec Victor Pavie était dès lors amorcée. Leur enthousiasme commun pour les idées du Cénacle, leur admiration pour celui qui en était l'àmeles avaient liés ensemble dès leurs premières rencontres. Et, Victor Pavie aysnit quitté Paris Vonr quelque temps, il n'est point de nouvelle littéraire dont Paul Foucher n'informe son ami angevin. En janvier 1(S28, la représentation d'Amy Robsart se prépare. Paul Foucher avertit son correspondant et le tient au courant des bruits qui circulent déjà :
Dans quelques jours, écril-il '.on donne celle malencontreuse Amy Robsart. qui n'aura d'autre fruit pour moi que de me faire passer pour l'Iiomnie de paille ou le prèle-nom de l'affaire. Il y a des gens qui ont du malheur. Toutefois, j'espère que la médiocrité de l'ouvrage détrompera le public, car je me trouve dans une si agréable situation que le talent que j'aurais (en sup-