Lettre iucdite
2. Il s'agit (lu peiiilre Eugène Delacroix (]ui venait de mourir.
au Sénat l'auteur des Lundis, vengeant ainsi l'injure faite au professeur du Collège de France, Victor Pavie applaudit de loin à ce nouvel honneur. 11 reçut en échange ce simple mot, sur une carte. Xul autre ne saurait mieux clore cette correspondance entamée en des jours lointains, mais dont le souvenir — on le sent bien — est encore singulièrement vivant.
Merci, cher ami. Oui. la vie a des perspectives l)izarres. des points de contraste qui jailHssent et s'enti'echoquent comme des étincelles. Pour moi, je ferme les yeux, et je ne vois que le jour de votre premier bonheur, et cette table de noces radieuse et calme où j'étais assis. Respects à M'"^ Pavie.
Des Consoldiious aux derniers articles du Constitutionnel et aux discours du Sénat, que de chemin parcouru 1 Et que de contrastes, en eft'et ! Le nouveau dignitaire de l'Empire prévoyait-il déjà jusqu'oi^i l'entraînerait la recherche d'une popularité qui ne valait pas sa gloire? Était-ce cette prévision qui lui faisait fermer les yeux, pour retrouver, dans ses souvenirs d'autrefois, des images plus riantes? « Pauvre ami! Dieu lui avait donné l'àme d'un saint, et le voilà qui meurt comme un réprouvé! » Le témoin du passé pressentait-il, de son côté, la triste fin qui devait arracher ce cri
douloureux à son amitié, trop clairvoyante pour avoir pu se bercer d'une charitable illusion? Je ne sais. Mais quand un homme en possession des honneurs et de la renommée, que lui a valus tout une vie de labeur fertilisée par le talent, afTirme ainsi ses préférences pour les jours envolés, à chaque ligne de ces lettres adressées à Fami qui a gardé « dans la vie ce qui soutient, ce qui console, et ce qu'on a droit d'appeler le bonheur », on devine une tristesse d'autant plus amère que celui qui l'éprouve avait au dedans de lui-même les ressources nécessaires pour y échapper, et que, volontairement, il a laissé trop de « couches d'airain et de plomb » recouvrir son « âme de l'âge d'or y enfouie au fond du passé.
Il en est des richesses morales comme des biens matériels : on souffre d'autant plus d'en être privé que, les ayant tenus dans ses mains, on les a perdus par sa faute. S'il n'est « pire corruption que celle des mystiques », il n'est peut-être pire tristesse que celle d'
Un mystique mort jeune à qui riionime sur\it.
SAIXTE-BEUVE
ET
JOAGHIM DU BELLAY
Dès son début dans les lettres, Sainte-Beuve fut attiré par Joachim du Bellay. Il est de ces affinités intellectuelles qui rapprochent les esprits à la distance de plusieurs siècles. On les explique parfois moins facilement qu'on ne les constate. Mais si le critique moderne voulut accorder une place à part au doux Angevin dans son Tableau de la littérature française au x\V' siècle, en parler avec un enthousiasme quelque peu combatif aux heures du « brillant matin, » y revenir plus tard, dans « l'après-midi de ses pensées » sur un ton plus radouci et plus mesuré, il y a d'autres causes à cette prédilection qu'un attrait purement fortuit.
La tentative faite, en son temps, par la Pléiade
176 MKDAILLOXS ROMANTIQUKS
pour rajeunir la liltérature nationale, aussi bien
dans sa forme que dans ses sources d inspiration,
n'était point sans analogie avec l'effort de l'école
romantique. Il y avait plus d'une ressemblance
entrela guerre entreprise contre les « rhéloriqueurs »
au xvi*" siècle, et la campagne soutenue au xix*
contre les classiques. Et parmi ces novateurs que
les romantiques saluaient volontiers comme des
ancêtres, Du Bellay avait, plus que tout autre, des
droits aux sympathies de Sainte-Beuve. Avant
l'apparition de roike, on comptait à peine en
France une douzaine de sonnets. Le sonnet était
une rareté, et, à qui en publiait d'un seul coup
tout un recueil, Vauquelin de la Fresnaie pouvait
dire :
Ce fut toi, Du Bellay, qui le premier en France D'Italie attiras les sonnets amoureux.
Depuis, } séjournant, d'un ijoùt plus sa\oureu.\. Le premier tu les as mis hors de leur enfance.
Or, Sainte-Beuve était poète à son « brillant matin»; il l'était encore en son midi; il le fut toujours. Et les « douces amusettes de poète » auxquelles sa muse revenait le plus volontiers, c'étaient précisément les sonnets. N'avait-il pas comme une obligation, comme une sorte de dette contractée envers celui qu'on pourrait appeler le parrain, sinon le père du sonnet français?
SAINTE-BEL' Vt: ET JOACIIIM Dl BELLAY 177
Si le poète de r Olive avait des titres à la reconnaissance de Joseph Delorme, l'auteur de la Défense et illi(s(i-(i(iuii de la Langue française n'avait pas moins de droits à la déférence du critique des Lundis.
Les liens créés par l'atavisme sont souvent plus vigoureux que ceux qui naissent de l'hérédité et Sainte-Beuve pouvait, sans ingratitude pour la langue de Voltaire ou celle de Bossuet, saluer comme la véritable aïeule de la sienne celte prose du xv!*" siècle, faite d'un métal tout à la fois si malléable et si ferme.
A ces raisons, qui sont celles de toujours, qui eussent motivé en tous temps, et indépendamment de toute circonstance, l'attrait de Sainte- Beuve pour Du Bellay, d'autres vinrent s'ajouter, qui tiennent moins au penchant littéraire qu'à des sentiments d'ordre plus intime.
Sainte-Beuve éciiviiil, le 3 septembre 1831', à Victor Pavie :
... Oh vieil! df réiirij)iiiiier à Paris, chez Tecliener. le Discours sur ta langue de Joachim Dubcllay : Oh! lâchez de faire votix* ou plutôt notre Dubellay et darracher les documents à ce vieux grimaud. J'en ai parlé à votre père : parlez-lui en à son retour, il saura découla
vrii* le moyeu darriver à ce savant avare. Je serai à vos ordres pour préface et tout. Dubcllay, après Rome vue a plus de sens et de charme j»onr moi...
Yictor Pavie, très épris de sa patrie angevine et de ses gloires, avait songé à publier une édition choisie des œuvres du poète de Lire.
Sainte-Beuve poussait l'attachement à une amitié déjà vieille de douze ans, jusqu'à partager sur plus d'un point ses amours de terroir, et Du Bellay devenait ainsi doublement pour lui « notre Dubella}' ».
Et puis il avait vu Rome, il en avait goûté la grandeur, en y mêlant « à tout moment des regrets ». Il s'était « détourné sèchement de la Rome pontificale » comme s'il sentait « pour le moment » que « cela ne lui irait pas ». Mais il avait « lu Raphaël à toutes ses grandes pages », parcouru toutes « les petites églises et les couvents détournés, les basiliques oîi Ton n'entre qu'en sonnant, en passant par le cloître, et oîi l'on respire dès l'abord l'odeur du christianisme primitif, parmi des colonnes de jaspe encore et de vert antique, et avec des fenêtres ouvertes sur le grand ciel tout éclairé »'. Cette impression moitié décevante, moitié séductrice, le rapprochait encore de