ALOYSIUS BERTRAND
La misère, la faim, la mort sur un lit d'hôpital sont des infortunes qui guettèrent de tous temps les poètes. Ils se trouvent être, dans l'àpre lutte pour l'existence, par l'effet du don fatal qu'ils reçurent en naissant, les plus faibles et les moins armés. Incapables de se défendre eux-mêmes contre les heurts du sort, ils ne sauraient compter davantage sur l'aide de ceux-là mêmes que charment le plus leurs soupirs, leurs rêveries ou leurs badinages. Car qui donc oserait leur confier une besogne sérieuse? Le culte des Muses est exclusif et jaloux. Et se vouer à lui corps et àme, c'est, d'ordinaire, s'interdire de plus profanes mais de plus nourrissants labeurs.
Le pauvre Aloysius Bertrand fut un de ces
poètes qui « aimèrent la poésie jusqu'à en mourir ». Sainte-Beuve l'a dit, dans le touchant article' qu'il consacra, en 1842, à sa personne et à son œuvre, tout en faisant remarquer, du même coup, combien cette brève destinée avait été, plus profondément que d'autres, aussi infortunées en apparence, marquée, jusque dans la mort même, du sceau de toutes les infortunes. Obscur, oublié, depuis des années, des amis qui ont accueilli ses premiers essais, aussi bien qu'ignoré du public, il meurt, en 184-1, alors que s'est éparpillé le groupe de ceux qui auraient pu, quelque dix ans plus tôt, se réunir autour de lui. « La mort même, on peut le dire, la mort, dans sa rigueur tardive, l'a trompé. Galloix, Farcy, Fontaney ont comme prélevé cette fraîcheur d'intérêt qui s'attache aux funérailles précoces ; et, en allant mourir, hélas ! sur le lit de Gilbert, après Hégésippe, Moreau, il a presque Tair d'un plagiaire-. »
Les poètes qui fréquentaient chez Nodier l'aperçurent, certain soir de 1828 ou 1820, dans le coin
1. Cet artiile i>arut dans la Revue tie Paris, en août 1842, et fut inséré ensuite, d'abord sous forme de notice en téfe de l'édition des Etudes iV Aloysius Bertrand publiée par Victor Pavie, à Angers, en 1842, puis au tome II des Portraits littéraires.