‹ Médaillons romantiquesChapitre 65 sur 121 · Lettre de Th. Pavie à son père (inédite · texte numérisé non relu

Lettre de Th. Pavie à son père (inédite

SAINTE-BEUVE ET ALOYSIUS BERTRAND 20 o

j'étais reçu dans un petit, petit salon, par la sœur du poète, jeune fdle aux grands yeux, aux manières fines, affables et distinguées. Je n'ai rien expliqué de mon objet, étourdi que j'étais de cette absence. Puis il m'est venu une idée : le Bertrand doit être ici, mais se cache peut-être de ses créanciers. La sœur semblait préoccupée de ma visite, et elle avait l'air de soupçonner que sans doute javais au cœur quelque bonne nouvelle, capable d'évoquer son frère du fond de quelque cabinet voisin. Bref, j'y vais retourner, et lever assez le coin du voile pour laisser deviner, et deviner moimême. J'en suis sur, Bertrand se cache, on paraissait dire qu'à la rigueur il se retrouverait...

En octobre 1840, Renduel délient toujours le manuscrit. Le poète a beau le relancer, multiplier les appels, l'avertir, en un pittoresque sonnet, qu'il est temps :

Mon compère, chacun en ce temps-ci \endange;

Nous avons une vigne ! — eh 1 bien vendangeons-nous ?

Renduel reste sourd, et rien ne s'annonce.

La phtisie qui, depuis longtemps, minait Bertrand, s'étant aggravée, il dut entrer, au commencement de mars 1841, à l'hôpital Necker. « Un pied et demi dans la fosse »*, mais « tranquille

1. LeUre à David d'Angers, citée par M. Léon Séclif dans le Mercure de France du 15 mai 1905.

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et résigné, comme un malade en qui va s'éteignant la passion en même temps que la vie », c'est encore à ce livre couvé depuis tant d'années que vont ses dernières pensées. Les négociations entamées avec Renduel ont pris, ou vont prendre fin. Il le sait, il connaît son nouvel éditeur, et, dans une longue lettre adressée à David d'Angers, quelques jours avant sa mort, il règle tout en vue de l'édition future.

Son manuscrit est « un vrai fouillis ». Tout est provisoire et doit être revu, et, s'il vit encore huit jours, il repolira son œuvre une fois de plus. « Si je suis mort à cette époque, dit- il, je la lègue, et le livre tout entier à vous, mon bon ami, et au si bon Sainte-Beuve, qui fera fous les retranchements, modifications qiCil croira convenables. » Il faudra réduire le volume d'un tiers au moins. « M. Victor Pavie exige le retranchement de toute chose qui froisserait ses sentiments religieux. Il y aurait donc quelques pièces et quelques phrases à supprimer. »

Il n'est peut-être pas sans intérêt d'insister sur ces modifications et retranchements prescrits par Bertrand lui-même. Lorsqu'il réédita, en 1869, Gaspard de la Nuit, M. Asselineau, dans la préface de cette édition nouvelle, rendit justice en ces termes aux premiers éditeurs : « Sans la

générosité de M. Victor Pavie, qui a sauvé l'œuvre, sans le zèle de M. Sainte-Beuve, qui l'a consacrée, la littérature française compterait un beau livre de moins. » Et l'exemplaire offert à Victor Pavie, exemplaire que j'ai sous les yeux, porte cette dédicace manuscrite : « A M. Victor Pavie, comme à celui à qui la France doit Louis Bertrand ». Qu'on fasse telles réserves qu'on voudra sur cet enthousiasme sans doute excessif, il n'en est pas moins vrai que le nom de Bertrand méritait de ne point périr, et que, s'il fut sauvé de l'oubli, c'est bien par ceux à qui M. Asselineau en fait honneur. Certains admirateurs de Bertrand n'ont point manifesté à l'égard du poète-imprimeur angevin la même reconnaissance. L'éditeur, dit M. Léon Séché ' — et il entend, par l'éditeur, le seul Victor Pavie — l'éditeur aurait abusé du « blanc-seing laissé par l'auteur ». Et sa conscience timorée lui aurait suggéré des « suppressions ridicules », dont on s'étonne que Sainte-Beuve se soit fait « le complice ».

La complicité, nous verrons plus loin de quel cœur léger Sainte-Beuve l'accepta. Quant au rôle

I. Noir, dans le Mercure de France du lô in;ii l'JOô, raiiicledi'jà cité.

du principal coupable, il était bien tracé d'avance, me semble- t-il, par Bertrand. Au sujet des suppressions à faire, la lettre testament dont on vient de lire quelques extraits ne contient-elle pas les instructions les plus précises? Au reste, Gaspard (le la Nuit n'est qu'un choix, dans lequel l'auteur n"a jamais eu l'idée de faire figurer tout ce qu'il a produit.

Il y a d'ordinaire trois phases dans la destinée d'une réputation littéraire. Dans la première, période de prudence et d'essais, on tâte modestement le public. S'il y a succès, le lecteur, mis en goût par ce qu'on lui a offert, veut tout voii-, tout connaître. Vient la troisième phase, qui est celle où, l'engouement disparu, on revise les jugements trop hâtifs, pour élaguer et choisir. M. Léon Séché n'est pas de ceux qui tiennent pour l'élagage et le choix. Il reste toujours à la seconde phase. Il a lu les vers gothiques, les ballades imitées de Walter Scott, les quelques chroniques ajoutées par M. Asselineau en appendice à Gaspard de la Nuit. Il a feuilleté le Provincial. Mais, surtout, il a lu des vers d'amour, el, là où Sainte-Beuve disait ne pas vouloir « sonder le secret de cette destinée de poète, et mettre la main sur la clef fuyante de son cœur », lui, souhaiterait d'ouvrir la porte toute grande. Si le

poète n'a pas jugé à propos de nous révéler le nom de celle qui l'inspira, pourquoi vouloir la connaître à tout prix ? Qu'elle se soit appelée Gélestine, qu'elle ait habité Paris ou Dijon, qu'elle ait été la première, ou la seconde, ou la seule inspiratrice, que nous importe? Ne nous apparait-elle pas plus charmante, ainsi voilée de mystère, celle qui passait devant ses yeux

Dans des songes éclos à l'heure De l'étoile et du ver luisant.

cette sœur des muses qui parle, à certains moments, au cœur de tous les poètes ?

Quand Bertrand fut mort, le 29 avril 1841, que David d'Angers, après l'avoir enseveli, eut suivi presque seul son convoi, on songea plus que jamais à achever l'entreprise qui n'avait pu être menée à bien du vivant du pauvre poète. Au lendemain de la triste cérémonie, le grand sculpteur écrivit à Sainte-Beuve, à ce sujet, l'une des lettres les plus touchantes qui soient sorties de sa plume '.

1. Cette lettre est citée in extenso par M. H. Jouin clans David d'Angers, t. II, p. /»09-412.

Cependant il négociait toujours avec Renduel, et, le 1" août 1841, il pouvait écrire à Victor Pavie :

J'ai enfin le manuscrit de Bertrand. Renduel s'est mieux conduit que je ne le craignais. Il me l'a rendu pour le prix qu'il en avait donné. Emilie' est actuellement occupée à en faire une copie pour l'imprimeur, et Sainte-Beuve va écrire une notice. Voilà toujours un monument assuré à la mémoire de ce malheureux Bertrand.

Il est convenu que Victor Pavie fera l'édition à ses frais. L'éditeur parisien Labitte recevra peutêtre un dépôt chez lui. Quand les frais seront retirés, le bénéfice qu'on peut espérer sera pour la vieille mère et la sœur, qui ne méritent peutêtre pas tout l'intérêt qu'on leur porte. « Pauvre Bertrand ! écrit David, ses parents n'étaient nullement dignes de lui ; il y a là un drame de famille bien honteux, et sur lequel il faut jeter un voile épais. >■>

C'est en septembre suivant que Sainte-Beuve annonça pour la première fois à Victor Pavie son intention de contribuer activement au succès de l'édition- :

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