‹ Médaillons romantiquesChapitre 64 sur 121 · Victor Pavie : Les lierenants · texte numérisé non relu

Victor Pavie : Les lierenants

2. J'empruiitP ce fratîmcnt à une letlre de Bertriiml lui-même qui le cite. La lettre de Bertrand était adressée au Sjïeiialeiir de la Côle-d'Or, et parut dans le numéro du 6 août 1832 du l'ulriole dp- ta Côte-d'Or. Elle contient d'intéressants délails autobiograpliiques.

d'armes bardés de fer, tout ce qu'il était de mode alors de chanter. Le Maçon était le titre d'une de ces fantaisies : le « maçon » fut bientôt le seul nom sous lequel Sainte-Beuve atl'ectât de connaître le poète dijonnais.

Une nouvelle forme d'art se révélait dans cette prose fragmentée en courts versets presque aussi cadencés et rythmés que des strophes, où chaque mot n'était mis en place qu'après avoir subi l'épreuve d'une sorte de blutage, ayant pour effet de ne laisser passer que les seuls sonores et les seuls expressifs; où nul vocable ne prenait que le rang auquel lui donnaient droit ses relations avec les voisins, sa parenté ou son ascendance.

A quels abus, après d'incontestables triomphes, devait conduire, érigée en système, puis en théorie littéraire, cette importance attribuée au prestige du mot, à la magie du verbe, nous le savons aujourd'hui. La prose de Bertrand contenait en germe le virus de « l'écriture artiste ». Mais qui donc l'aurait su découvrir alors? On se laissait prendre au charme de la ciselure, fasciner par l'éclat des gemmes finement serties. Et l'orfèvre, lui, s'usait à ce travail sans cesse repris, duquel il ne pouvait songer à retirer aucun profit matériel sérieux, comme un ouvrier pourvu de son brevet de maîtrise, qui se serait oi)stiné à

refaire éternellement son chef-d'oeuvre, en vue d'un chimérique concours.

La première apparition de Bertrand à Paris coïncide avec la date de la mort du Provincial. Pendant trois ans, ce sont des allées et venues perpétuelles entre Dijon et Paris, jusqu'à ce que la terre natale le reprenne pour un temps. Un nouveau journal se fonde à Dijon, en 18.31, le Patriote de la Cote-d'Or. Durant plusieurs mois, il lui fournit une collaboration politique qui n'est guère son fait, il lui donne quelques articles de critique. Puis, en 1832. il débarque à Paris, pour s'y installer d'une façon définitive, avec sa mère et sa sœur. A Dijon, c'était la misère ; à Paris, c'est la misère encore. Sa santé s'altère, de maigres collaborations à quelques petits journaux obscurs, un éphémère stage, en qualité de secrétaire, chez le baron Rœderer, ne peuvent lui procurer les ressources nécessaires pour assurer sa propre existence et celle des deux êtres aimés qui l'ont suivi. Il a recours aux amitiés fidèles qui l'entourent, il implore leur aide, et ce lui est une nouvelle souffrance, ajoutée à tant d'autres, que de se voir réduit à ce rôle de solliciteur et de

suppliant '. Un rayon de soleil vient pourtant, dans cette détresse, caresser une des plus chères espérances du pauvre poète. Par une chance inexplicable, le manuscrit qu'il a en poche depuis longtemps, et dont déjà, en 1828, il annonçait aux lecteurs du Provincial l'apparition prochaine, a trouvé un éditeur ^ Renduel doit imprimer le livre à l'automne de 1837. Cinq cents exemplaires paraîtront sous le titre de : Gaspard de la Nuit, fantaisies à la manière de Rembrandt et de C(dlot, trois cents autres sous le titre de Keepsake fantastique. Un traité^ a été signé. L'auteur a touché, pour le prix de ^on.md.ï\\i^(iT\\,, cent cinquante francs. Mais Renduel tarde à exécuter ses engagements. Bertrand est malade: sa misère augmente. Sainte- Beuve et David songent à négocier avec Renduel pour reprendre le manuscrit et en confier l'impression à Victor Pavie, d'Angers, qui accepte d'avance de l'éditer à ses frais. Théodore Pavie

1. Voir les lettres de Bertrand à Antoine de Latour et à Da\id d'An^ei-s dans le Mercure de France du 15 mai 1905 ; les Derniers Jours d'Aloysius Berlrand, par M. Léon Séché.

2. A la suite de trois fantaisies de Bertrand, publiées dans le Proviiu-ial du 12 septembre 1828, un lit : « Ces trois pièces font partie dun recueil de compositions du même genre, que Tauteur se propose de publier très prochainement sous le titre de Bnmhochades romnnti(iups ».

:5. Voir ce traité dans larticle déjà cité de .M. Léon Séché, auquel j'emprunte ces détails.

qui fut, dans la circonstance, l'intermédiaire entre Paris et Angers,' écrit ', le 4 janvier 1838 :

... Le poète pauvre et honteux est retrouvé. Bertrand est reparu, mais pour demander un secours à M. David, qui lui a vile envoyé de l'argent. J'ai offert de ta part l'impression de son livre, dont tu paraissais disposé à lui faire lavanee. Là-dessus. M. David m'a donné son adresse. Réponds-moi vite, et j'irai le trouver, non pas de la part de .M. David, à cause du récent bienfait, qui ferait rougir le pauvre poète, mais de la part de Sainte-Beuve, comme ayant entendu dire, ce qui est vrai, que Renduel n'avait pas voulu se charger de son livre. Ainsi j'attenrls la réponse, et je vais, dans sa pauvre mansarde, le liouver entre sa mèn* et sa sœur, et lui dire qu'il y a uu moyen de faire paraître ses œuvres. C'est une aumône qui te ferait grand honneur. A tout prendre, la vente rembourserait, et ce n'est qu'une avance... (Je crains de m'ètre mal expliqué; c'est à M. David que j'ai parlé de l'offre d'imprimer, et non à Bertrand, que je n'ai pas vu)...

Un an se passe. Les négociations n'ont point encore abouti, car Théodore Pavie écrit- à nouveau le 10 janvier 1839 :

... Le Bertrand est. itour quinze jours encore, à la canqiagne. Pendant qu'une mère mal vêtue lavait quelques assiettes, au milieu d'une forte odeur de choux.

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