‹ Médaillons romantiquesChapitre 67 sur 121 · Lettre de Sainte-Beuve à Victor P-avie du 13 mai · texte numérisé non relu

Lettre de Sainte-Beuve à Victor P-avie du 13 mai

2. Lettre de Sainte-Beuve ù Victor Pavie du "2() juin 1842 inédite} .

Opaques. Offrez mes tendres amitiés à voire irùre. à

votre père, et mes humbles hommages à M'"*" Pavie.

Tout à vous,

Sainte-Beuve.

Le pauvre Toto, fils cadet de Victor Hugo, est bien malade, des suites d'une pleurésie, mais bien malade.

Enfin la notice est prête, et Sainte-Beuve annonce sa naissance. Mais la fatalité, le « guignon », qui poursuit Bertrand jusque dans la tombe, va s'acharner sur le malheureux livre, et retarder son apparition.

Cher Pavie', excuses encore pour ce dernier retard : j'ai mieux aimé vous envoyer la notice imprimée et corrigée, pour qu'il y ait plus de facilité de l'imprimer là-bas. Veuillez me renvoyer l'épreuve pour que je revoie : vous savez que ce sont mes superstitions. Aux endroits des citations, pour éviter les doubles emplois, nous indiquerons, après le titre, les pages du volume, du moins pour les trois derniers morceaux cités. Mais j'ai cru utile de les donner ici en échantillons. La notice passera à la Revue de Paris. Elle attendra im pou. si vous le désirez, sinon ce sera dans une huitaine. Vous remarquerez peut-être, dans les pièces que je cite, deux ou trois petites différences de texte. Je m'y suis arrêté d'après les brouillons d'ici. Adieu, cher ami. offrez à M'"^ Pavie mes hundiles hommages, mes respects

1. Lettre de Sainte-Berne à Victor l'uNic du -Jô juillet 1842 (inédite). '

à votre excellent père, et à votre cher Théodore la

continuation de tous mes vœux.

Sainte-Beuve.

L'entant de Hugo est mieux, dil-on. mais dun mieux toujours bien inquiéta ni.

Ce vendredi '.

Mon cher Pavie, je me hâte de vous écrii-e, parce que j'ai oublié de vous dire d'abord que je quittais Paris le 2 ou le 3 août (ce sont mes vacances). Je vais à Troyes. [tour y examiner des manuscrits, qu'on dit importants, sur Port-Koyal et sur Pascal, et, comme ils sont nombreux, il se peut que je sois forcé d'y demeurer assez longlenq:)S. 11 faudrait donc tâcher que mon épreuve m'arrivàt d'ici là, et il n'y a que juste le temps, et qu'elle m'arrivàt déjà assez relue et corrigée pour (|ue je ])uisse sans trop de scrupules y apposer le bon à tirer.

S'il n'y av.iit pas moyen, d'ici à celle courte date, et qu'il vous fut égal d'attendre, ce pourrait être à mon l'clour de Troyes. Mais je ne suis i)as sur du moment de mon retour, à cause de la quantité de paperasses à feuilleter.

Veuillez, de votre plus belle main, à la place des guignons, écrire méchefs'-. ([ui pare à l'inconvénient. Dans le cas où je ne ]>ouiTais recevoir l'épreuve avant

1. Lettre de Sainte-Beuve à Victor l';i\i.'. lin de juilirt 1842 inédik' .

2. Il s'agit de la plirase suivante de la notice : « Nous venons, ses œuvres en mains, protester enfin contre cette série de méchefs et de contre temps comblés par une terminaison si funeste. »

le 3, veuillez toujours me ladresser à l'aris : pcul-êlre y serai-je encore, ou bien, en partant, je jn-enflrai soin qu'on ine l'adresse là-bas : mais il y aura toujours du retard.

Mille amitiés et toul alentour de vous, avec mes meilleurs hommages pour M""' Pavie.

Sainte-Beuve.

Toto va mieux, et cela se soutient : mais je ne vois pas là encore une vraie convalescence. — Les citations que j'ai données de Bertrand ont ici fort réussi. V'ous faites bien de ne mettre aucune autre pièce de vers ; c'est de Tart.

Cher Pavie S encore moi: je pars aujourdhui sans

avoir eu le temps de rien recevoir. Mon conqiagnon de

voyage m'a enlevé. Il faudrait que vous eussiez la bonté

d'attendre mon retour de Troyes. Si vous ne jjouviez

absolument, veuillez m"écrire à Troyes, posle restante,

afin que je fasse venir de Paris l'épreuve, quand elle

m'arrivera. Mille amitiés et hounnages près de vous.

En toute hâte,

Saime-Belve.

Mon cher ami^. je reçois sommation de David en votre nom, et je vous renvoie les pièces que vous m'avez envoyées manuscrites. Je mettrai dans la notice la pièce Rêveuse et dont la main balance, et le Sonnet à

1. Lettre de Sainte-Beuve à \'H-hn- l'a\ie du 1" aoùl 1x^:2 (médite).

2. Lettre de Sainte-Beuve à Vktor Pavie, septembre 184i (inédite}.

Renduel. Voyez ce que vous ferez des autres. Je ne puis, de si loin, décider ; il faudrait faille cela de moitié. Faites seul. Il me serait plus commode de les avoir eues lors du rejet, pour en insérer peut-être quelques strophes.

Un fatal enchaînement et continent de circonstances fait que je n'ai pas une minute à moi jusqu'à la fin du mois. Personne n'en est plus contrarié que moi-même, mon cher Pavie, croyez-le bien.

En toute hâte, et avec toutes sortes d'hommages et

d'amitiés autour de vous.

Sainte-Beuve.

Ce lundi.

Voici ', mon cher Pavie. J'insiste sur certaines grandes lettres à mettre. On n'en veut plus en typographie. Égalité de tous les mots devant la loi. Ange, Roi, Fée décapités. Un de ces jours on les ôtera à Dieu. A la Revue des Deux Mondes, il m'est impossible de les obtenir. Enfin, en se conformant à tout, il n'y aura pas de faute, du moins aux yeux de Fauteur.

Mille et mille honnnages à M""® Pavie, et à vous de

tout cœur.

Si vous êtes pressé, retournez par la poste, mais je vous prie, pour m'éviter une relecture fatig-ante et complète, de joindre à la seconde éjireuve cette première-ci, qui me guidera pour vérifier. Cela est essentiel .

1. Leltiie de Sainte-Beuve à Victor l'avie, se4Jteaihre 1842 (inédite].

('.<• samedi '.

Mon clier Pavie.

Décidéineiit le guignon nous jMjuisuit jus(jn(' dans les reliques du pauvre Bertrand, et il laudra rétablir le mot pour être juste. Votre envoi me trouve montant en voiture pour quelques jours de camjjagne, et n'ayant pas une minute pour rien lire ni revoir avec l'attention sans laquelle je ne conçois pas ces sortes de détails. Revenu de Troyes depuis près d'un mois, je me demandais ce qui avait pu tout suspendre : je vous croyais quelque part en voyage pendant ces vacances, et, souffrant des yeux (suite de mes lectures de Troyes), j'attendais très patiemment, non sans désirer un mot de vos nouvelles. Il faudra donc absolument, mon cher Pavie, que vous m'accordiez cette brève huitaine que je réclamais à mon départ pour Troyes. Si vous avez besoin de vos caractères, jjassez outre alors, cpioique ce soit la première fois qu'une telle chose m'arrive, et que ce doive être la dernière. Dans tous les cas, la seule inspection de l'épreuve nie montre qu'elle n'est pas fie celles après lesquelles on donne le bon à tirer avec sécurité. Je suis persuadé que toutes les fautes qui peuvent se commettre se commettent (et cela, non pas en imprimerie, mais en toutes choses), et ma méfiance est devenue le triste fond de ma philosophie ihiale, comme de ma typographie.

hidiquez les dates, si vous le voulez en manière de renvoi ; mais, je vous en supplie, n'intercalez ni date

1. Lettre de Sainte-BcuAe à Victor Pa>ie du 17 septembre 1842 {inédile].

ni autre chose, ce serait tout brouiller. Le mieux même serait peut-être de ne rien indiquer du tout.

Ne pourrait-on jias. si vous avez le manuscrit encore, mettre à la fin du volume une* jtage qui n'aurait pas trop l'air d'errata, et où vous diriez tout simplement :

Plusieurs des pièces de Bertrand portaient une date que nous avions d'abord jugée inutile à reproduire. Nous en rétablissons pourtant ici quelques-unes, qui peuvent fixer sur la succession secrète de ses sentiments :

Sur les rochers de Chévremorte . 183. . Encore un printemps 183. .

Veuillez, mon cher Pavie, me dire avec précision de quelle date est votre notice sur Leloyer, insérée dans les Annales de la Société d'Agriculture d'Angers. — Est-ce 1841 ? Est-ce 1840 ? C'est que je la cite dans ma réimpression du xvi® siècle. — N'oubliez pas.

Je ne sais rien de particulier de Toto, sinon qu il me parait difficile qu'il soit hors de question : ce n'est qu'à l'épreuve de l'automne et de l'hiver qu'on le saura.

Adieu, cher Pavie. pardon de tout ce tracas d'affaires, .le serai revenu à Paris jeudi ou vendredi prochain au plus tard. Si vous m'iVrivcz d'ici Ifi qu'il l'st tenq»s. ou même si vous ne m'écrivez pas le contraire, je vous enverrai par la poste l'épreuve corrigée, vous me renveriez une seconde j)ai' la poste également, et le l)(»n à tirer vous arrivera le samedi 24.

Mille et mille amitiés. Hommages surtout Ijien affectueux à M""^ Pavie.

De Sainte-Beuve ou de Victor Pavie, je le demande, maintenant qu'on a lu ces lettres, lequel fut le coupable et lequel fut le complice? A vrai dire, je ne vois rien autre chose, dans leur association à dislance, qu'une entente parfaite pour donner aii livre la forme à la fois la pln.s artistique et la plus capable de satisfaire aux dernières volontés du mort.

Enfin le livre paraît. H porte, jusque dans les moindres détails le cachet d'art qu'a su lui donner un imprimeur qui est, lui aussi, un poète. La tâche de David d'Angers et de Sainte- Beuve n'est point terminée.

Je viens do recevoir ta ieUre. cher Victor, écrit David d'Angers S et je m'empresse de réparer- rouliH que j'avais fait du nom du libraire chez lequel je pensais que nous jKjurrions rlrposer des exemplaires de l'ouvrage de Berlraud. C'est un M. Labitte, qui a son magasin quai Voltaire, qui, connue tu sais, est très passager. On pourrait aussi en dé|)oser chez les libraires du Palais-Royal, et enfin il ftîudrait en envoyer à Dijon, la ville où il a été élevé, où sont encore tous ses amis. Il fîiudrail au uioinsque le convspondaul le fil remettre les fonds provenant de la venle. car il laul avaul tout que tu relires tes frais au moins, et ensuite le i-este pourra être reiuis à la vieille luric (|iii. en vci-ili'. est

1. Lettre de Da\id d'Anjieis ;'i \ icior l'avie du 1" septembre 184Î (inédite).

peu digne d'intérêl. Songe bien à ce que je te dis à cet égard. Il n'y avait vraiment dintéressant que le pauvie poète. Toute sa famille est vraiment indigne...

Cher Pavie, écrit Sainte-Beuve ^ voici une lin. Il me semble que cela ne peut plus tarder. Vous pourriez en adi'esserun ou (pielques-uns, mais au moins un, à M. Boitel. imprimeur à Lyon, et qui dirige la Revue des Lij07iiiais. C'fsl un de mes bons amis, poète ; il ferait faire un article dans sa revue, et on pourrait en placer peut-être quatre ou cinq à Lyon. Il faudrait avoir aussi un petit dépôt à Dijon. Ici. on en vendra quelques-uns, si on fait un nouvel article pour rappel, car il y avait des gens assez affriandés. Je tâcherai qu'on le fasse.

Mille respectueux hommages à M'"^ Pa\ie, amitiés à

tous les vôtres, et à vous de cœur.

Sainte-Beuve.

Mon cher Pavie'',

Je veux pourtant vous dire qu'ayant vu hier Emile Deschamps, et lui ayant parlé de vous et de Bertrand, il m'a dit que vous le lui aviez annoncé, mais qu'il n'avait rien reçu. Ainsi votre commission n'aura pas été faite. Il en est ainsi, dans ce malheureux pays, de toutes les commissions où l'intérêt n'entre pas : le libraire aura voulu épargner sa course. — Si Emile Deschamps avait le livre, il ferait un article dans la Ftyince litléraire, il en parlerait. — En un mot. il fau-

1. Lettre de Sainte-Beuve à Victor Pavie du l*"" novembre 18't2 ^inédite!.

2. Lettre de Sainte-Beuve à Victor Pavie du 13 février \8h'.\ (inédite) .

220 MÉDAILLOxNS ROMANTIQUES

(Ira ('11 (Idiiiicr av(.^c (Jiscenicinonl iiu ciilaiii iKiiiibndexemplaires, ou se résigner à ce que le livre pourrisse en magasin, si tant est encore que le libraire consente à fournir une place qui ne lui rapporte rien.

J'aurais bien voulu aussi que Théophile Gautier en eût un exemplaire; il me semble que cela (ioit lui aller. — Enfin c'est une question de vie ou de mort pour ce ])auvre B(^r(rand. car il n'est aucune raison pour qu'il s'en vende jamais un second e\pin|tl;iiiv(laiis les ternies actuels.

Pardon de ces ennuis, à vous (pii avez déjà tout fait. mais vous ne vous doutez pas à quel point on pousse ici l'incurie et l'insouciance pour tout ce qui ne va pas vous chercher et se présenter de soi-même. — Nous avons fait, en douze ans. de tristes progrès à cet égard.

Avez-vous lu. dans la Revue indépemiante. les fragments du nouvel ouvrage de Lamennais ?

Mille hommages à M"'^ Pavie. mes respects à votre

excellent père, et à vous et aux viMies. cher Pavie. de

tout mon cœur.

Sainte-Belve.

Emile Deschamps reçut l'exemplaire qu'on lui destinait, car il remerciait en ces .termes, quelques mois plus tard :

Mon cher nutiisieur Pavie*.

C'est moi qui ai tout l'air d'un ingrat cl d'un oublieux, et Dieu sait si cela est vrai. Mais j'ai été. et je

1. Lettrt-' d"Kiiiile Desiiiamps à Victor Tavie ilu 25 juillet ISh'i (inédite^ .

suis encore fort souffrant. Mille tracas m'ont absorbé, et les journaux où j'ai le plus d'accès sont frappés de mutisme.

Gaspard de la Xuit, dont je vous remercie du fond du cœur, m"a rapporté de ces fraîches brises de 1828, avec aussi, hélas! un vent de mort. Pauvre Louis Bertrand, qu'il y a donc de chaleur, de poésie, de nouveauté dans tout cela! J'ai pleuré et tressailli.

Enfin, la France littéraire a inséré une page de moi sur ce livre, dans son numéro du 20 courant. Si elle vous tombe sous la main, vous y verrez que votre nom m'est venu sous la plume comme il doit venir, avec estime grande et grand charme. La notice de Sainte- Beuve est excellente: elle est de Sainte-Beuve!

L'article que vous m"avez envoyé est très bon. très scintillant, et d'un style élégant et original. Il est à la France littéraire depuis longtemps. 11 attend son tour.

Merci encore de cet article et de ce beau volume, que je garde comme un monument d'art et d'amitié. C'est Louis Bertrand, c'est Sainte-Beuve, c'est Victor Pavie...

Adieu, à vous de cœur et de toutes mes sympathies.

Emile Deschamps.

Malgré tant d'efforts et tant de soins, on ne lut pas plus Bertrand mort qu'on ne l'avait lu vivant. Ce fut, suivant le mot de Victor Pavie, « l'un des plus beaux désastres de la librairie contemporaine ». Bien des années après, seulement, lorsqu'on entreprit de ressusciter, en une édition nouvelle, l'œuvre mort-née, l'attention fut rame-

née sur le pauvre poète. Un peu d'engouement se mêlant à la curiosité, on rechercha les exemplaires de 1842. Passés à l'état de raretés, ils atteignirent presque le prix que Renduel avait versé pour devenir maître du manuscrit. Ce fut le dernier sarcasme jeté par le sort à la face du poète mort à l'hôpital.

L'xVTELIER DE DAVID D'ANGERS

Il est toujours louable, pour un peuple, d'honorer la mémoire d'un artiste né sur son sol. Et les sculpteurs ont peut-être plus de droits que tous les autres à cet hommage. Ne serait-ce ])oint se montrer, en effet, particulièrement ingrat, que de laisser tomber dans l'oubli le nom de ceux qui ont, le plus souvent, consacré euxmêmes le meilleur de leurs elTorls à faire vivre pour des siècles, coulées dans le bronze ou taillé(\s dans le marbre, les grandes figures de leur temps ou du passé?

Angers a, depuis longtemps, élevé sur l'une de ses places, la statue du sculpteur qui, du jour où son nom devint glorieux, s'honora plus que

jamais d'y joindre celui de sa ville natale. En l'année du cinquantième anniversaire de sa mort, on a pensé pieusement qu'il conviendrait de marquer à Paris, par un monument plus modeste, mais durable, l'emplacement de la maison que l'artiste occupa longtemps, rue d'Assas.

Et ce monument ne serait-il pas un symbole de l'éternelle et sereine puissance de Tart? Les murs de la demeure sont tombés ; sur le sol où elle s'élevait, les indifférents passent, tlànant ou affairés ; à ceux qui lèveront vers elle leurs regards, la plaque de marbre dira qu'il faut se recueillir, parce que, là, un artiste a goûté les joies et les douleurs humaines, et ces joies et ces douleurs bien autrement poignantes de la pensée en travail.

Le nombre est prodigieux des grandes figures qui furent taillées ou modelées dans cet atelier de la rue d'Assas. Si la fécondité est, comme le voulait Gœthe, un des caractères essentiels du génie, ce caractère n"a pcis manqué au sculpteur angevin. Encore faudrait-il noter, pour avoir une idée exacte de celte infatigable activité d'esprit, à côté de tant d'œuvres achevées, une foule d'autres restées à l'état (le projet, d'ébauche ou d'esquisse. J'en sais de charmanles, ou de sublimes, simples crayons qui ne s'échappèrent de^^ mains de l'artiste que pour glisser dans les cartons d'un ami :

une vierge frêle écoutant la voix de l'ange se manifestant sous la forme d'une colombe posée sur son épaule; un Christ au visage enflammé d'amour, écrivant avec son sang sur le globe du monde : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Parfois encore, sans tracer le moindre trait, l'artiste note, en quelques mots de cette prose dont il raille luimême la « rusticité gauloise », une idée qui, plus tard, pourra — ou pourrait — se transformer en quelque grandiose création.

Ce fut, sans doute, une des souffrances de cette àme ardente, faite pour concevoir sans relâche, que de disposer de moyens trop restreints à son gré. « Qui n'a pas vu David aux prises avec l'argile d'où son idéal va sortir, disait Victor Pavie, n'a pas eu de sa furia d'exécution une idée complète. » On a beau pétrir l'argile ou tailler le marbre avec une rapidité capable de faire croire qu'ils bouillent sous vos doigts, une statue est plus lente à se dégager de sa gangue de pierre qu'un livre à passer du cerveau de l'écrivain sur le marbre de l'imprimeur ; il faut moins de temps pour ciseler une strophe que pour modeler un médaillon de cire. Et les deux œuvres une fois achevées, celle qui est née du ciseau sollicite, immuable, l'admiration de ceux-là seuls qui viennent la saluer, tandis que celle qui naquit de la

plume, agile et fluide, suit sa route, semant à tous les vents, sans souci d'aucun obstacle, l'idée qui l'inspira. Aussi le sculpteur enviait-il souvent ses frères en art, les écrivains, les musiciens, les poètes. Il les enviait, pourrait-on dire, si le mot envie ne traduisait mal un sentiment complexe où ralïection, à coup sûr, dominait.

David d'Angers aurait voulu pouvoir, à chacune des gloires de l'humanité — tout en gardant à certaines ses préférences — élever de ses mains un monument durable. Des grandes figures du passé, il interrogeait les portraits, il épiait la trace imprimée dans une œuvre, le souvenir livré par la légende ou l'histoire. Quant aux contemporains, ils lui appartenaient par droit de conquête. Soit qu'il allât relancer dans leur retraite érigée en sanctuaire, AValter Scott à Londres, Gœthe à Weimar ; soit qu'il les saisît, compatriotes dans leur résidence, étrangers dans leur halte parisienne, tous devaient défiler devant lui. Et la plupart s'exécutaient de bonne grâce, tant il avait de persuasion dans l'cril bleu, méditatif et doux du sculpteur.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt l'impression ressentie de quelques-unes de ces séances de pose notée au jour le jour ])ar un très jeune lémoin du labeur de Tartisle :

l'atelier de DAVID D ANGERS 229

Paris, 13, juillet 1827 '.

Je me dirii;eai en soilanL chez .M. David. Un monsieur dont il lerminail le busle posait devant lui. « Vous dîniez lundi chez Huyo. me dit-il. — Oui, je m'y trouvais avec un iVMlacIrur du Globe très distinoué. — Ce n'est point, reprit .M. David, celui qui a faitdernit'Mcment un article sur .M. (^ou|)er. que voilà? » Puis il me montra l'homme extiaordinaire qui posait avec une impassibilité si étonnante qu'on ei\l pu faire en entrant cette question : savoir lequel des deux respirait, de la chair ou de l'argile. Tu n'a pas oublié, ma chère bonne maman, le fameux roman des Pionniei's que tu us pai-courii comme à ton ordinaire. Eh bien ! j'étais devant l'auteur. Je commenrais à me confondre en enthousiasme devant lui. et (pioi(]u'il jiarût me comprendre en inclinant respectueusement la tète, je ne tardai pas à me repentir quelques minutes après de l'extrême volubilité avec laquelle je lui avais débité mon compliment, car il parle juste aussi bien français que je parle an-

fijlais Cooper peut avoir quarante-sept ou huit ans.

Son front est dans le genre d(^ celui de Bona|)arte et coilFé denièinc Rien de plus profond i\\\v la itartic supérieure de sa tète éclairée par deux grands yeux verts qui se fixent siu- vous avec une élonnaiite ténacité. L'observation srinblc s'i'cliapper entre ses deux lèvres décou|)ées et resserr.M's entre elles. Sa femme éfaillà. Il |>arla beaucoup, se servant, poiu' s"ex[)riiner, du secours des assistants, el je trouvais v\\\ singulier [ilaisir à souf-

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