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pesante, chaude ou lumineuse. Non-seulement l’ignorance, mais l’impossibilité de savoir, sont les mêmes des deux côtés. M. Magendie ne connaît pas d’intermédiaire entre les faits particuliers qu’il observe et ces propriétés dernières qui sont irréductibles; sortir des uns serait pour lui entrer dans les autres. Mais c’est justement entre ces faits particuliers et ces propriétés dernières que gît la science. Les propriétés dernières, irréductibles, tont qu’une science est celle-ci et non pas celle-là, et qu’elle a un domaine déterminé; les faits particuliers lui fournissent les matériaux de ses théories. Refuser d’entrer dans les explications chimériques des propriétés dernières est certainement sage; mais croire qu’on ne peut sortir des faits particuliers sans entrer dans les chimères est un renoncement mortel à toute véritable spéculationâ M. Magendie, quand, quittant les phénomènes vitaux, il passe à ceux qui, dans les corps vivants, sont soumis aux lois générales de la physique, dit que ceuxci deviennent accessibles à nos explications. On sent que sur ce terrain il respire plus librement; il était mal à l’aise au milieu d'actes qu’il ne pouvait pas expliquer (car ils sont irréductibles à d’autres), qu’il ne voulait pas non plus expliquer (car il savait fort bien et sans nulle hésitation que ce serait la tentative d’une fausse science), mais qui, dans cette alternative, ne lui laissaient aucune issue. Sans embrasser l’ensenoble de la physiologie et en se bornant au champ affectionné par M. Magendie, on peut dire qu’il n’a jamais eu une idée nette, une notion précise du rapport entre les phénomènes d’ordre physique ou chimique et les phénomènes d’ordre vital. Sans doute la vie est pleinement dépendante des lois qui régissent la matière inorganique, puisque les corps vivants sont constitués
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par cette matière avec toutes ses conditions propres de nombre, de forme, de pesanteur, de chaleur, d’élasticité, d’électricité, de lumière; mais, à leur tour, les phénomènes physiques et chimiques qui s’y passent sont dépendants de la ?ie. Je prends pour exemple la respiration. Par l’inspiration le vide se fait dans la poitrine, et l’air pénètre jusqu’au contact du sang qui est poussé dans le poumon à chaque contraction du ventricule droit. A ce contact, il se produit aussitôt une composition et une décomposition par lesquelles de l’oxygène est incorporé au sang, des gaz se dégagent du sang, et le sang lui-même, de rouge noir, devient rouge brillant. Ceci est un phénomène véritablement chimique, et, toutes les fois que du sang et de l’air seront en présence, cette composition et cette décomposition auront lieu. Mais c’est aussi un phénomène vital, car il n’y a qu’une substance organisée, comme le sang, qui puisse produire cette série d’opérations. En un mot, une substance qui n’a pas d’analogue hors des corps vivants détermine une action chimique, il est vrai, mais une action qu’on ne peut pas reproduire ailleurs. En vain la chimie essayerait de créer du sang; en vain elle voudrait produire une combinaison qui, mise en contact avec l’air atmosphérique, eût avec ce gaz un perpétuel va-et-vient, elle échouerait toujours, incapable qu’elle est d’introduire par aucun artifice qui lui soit propre la force qui agit ici et qui est nommée la vie. La vie est dépendante de toutes les forces chimiques et physiques, puisqu’elle ne peut exister qu’à l’aide de la matière où se déploie leur empire; cela est vrai, mais en même temps elle leur est supérieure ; car elle les contraint à se modifier suivant les conditions qui lui sont propres, et, par cette considération aussi, on retrouve la hiérarchie méthodique
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des sciences, qui veut que la doctrine de la vie succède à celle du monde inorganique, hiérarchie dont la notion est si nécessaire à toute vraie et puissante philosophie.
11 y a donc en dehors et dans un lieu supérieur toute une série de propriétés correspondant à toute une série de textures. Il est indispensable, cela est certain, de connaître avec la dernière exactitude ce qui se passe de physique et de chimique; mais il est indispensable aussi, cela n’est pas moins certain, de considérer tout cela du point de vue des textures et des propriétés qui ont la vertu prépondérante d’en déterminer le caractère et la marche. Là est une part essentielle du domaine de la physiologie; là n’est jamais arrivé M. Magendie; et entre un fait vital qu’il constatait et un fait physique et chimique, il n’a jamais entrevu un système d’idées qui, sans se perdre en vaines hypothèses sur la cause primordiale de la vie, ne se perdît pas non plus en recherches d’un ordre inférieur, sous prétexte d’être positives.
Il semblera sans doute que, parlant ainsi, je mets la méthode reconnue pour bonne maintenant, dans une espèce de milieu entre deux extrêmes, et que, signalant deux écueils, je dise : In medio tutissimus ibis. Il n’en est rien, la voie où l’on s’aheurte à pénétrer la cause de la vie n’est pas un extrême, non plus que la voie où l’on s’efforce de rabaisser les phénomènes vitaux à la physique ou à la chimie. Toutes deux sont initiales, rudimentaires, et appartiennent aux premiers pas de la science. L’une, plus ancienne que l’autre, date de ces temps où l’esprit de science et de philosophie croyait ne rien savoir s’il ne savait la nature intime des choses, et, ne pouvant y arriver par aucun procédé légitime, prétendait du moins y atteindre par
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des hypothèses ingénieuses et hardies, dont il n’était pas assez mûr alors pour voir l’illusion. L’autre, plus moderne, marche d’un pas boiteux sur la trace des sciences physiques et chimiques, qui, étant moins compliquées et plus faciles, et des lors prenant les devants des brillantes découvertes, paraissent fournir une explication savante des phénomènes d’un autre ordre. La vraie méthode laisse derrière soi comme surannés cea deux ordres de conceptions, et envisage d’un œil ferme la vie ou organisation dans son ensemble; la vie, qui n’est ni l’électricité ni la chaleur, qui n’est pas plus explicable en soi que ces propriétés de la matière, et qui, soit dans les modilications qu’elle imprime aux conditions physiques et chimiques, soit dans les actes qui lui sont spéciaux, est devenue l’ample et complexe sujet d’une théorie indépendante et supérieure. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles, a dit dans un vers magnifique le vieux Corneille. C’est en effet une obscure clarté qui, au début des investigations, tombe du ciel de la science; mais peu à peu la lumière croît, et le jour grandit, comme le jour naturel, avec cette différence pourtant que le soleil du inonde qui se lève pour un système de planètes et de satellites est indépendant de nous, tandis que le soleil de la science, destiné à éclairer l’humanité dans son progrès séculaire, ne se dévoile et ne s’élève sur l’horizon que grâce aux plus puissants efforts des plus puissantes intelligences.
M. Magendie a bien plutôt combattu que continué Bichal, tandis que le vrai travail de la physiologie a été de rectifier Bichat et de le continuer. Il était facile de faire voir par exemple contre Bichat que la propriéhi organique qu’il supposait aux tissus d’absorber ou d’exhaler était une vraie qualité occulte et digne d’être
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bannie. Tout était plein de qualités occultes, dans Vantiquité, dans le moyen âge et longtemps après; il faut en blâmer non la conception qui est évidemment nécessaire, mais l’application. Pourquoi battent les artères? se demandait-on jadis. Par une vertu pulsative, répondait-on. Pas le moins du monde, car c’est le choc delà contraction du cœur qui en est la cause. Pourquoi l’eau ne s’élève-t-elle pas au-dessus de trente-deux pieds dans une pompe? se demandait-on. Par l’horreur du vide, répondait-on. Pas le moins du monde encore, car c’est qu’une colonne d’eau de trente-deux pieds pèse autant que la colonne atmosphérique tout entière. Mais en revanche, pourquoi toute substance vivante est-elle en un flux continuel de matière? pourquoi tout muscle est-il capable de se contracter? pourquoi toute partie nerveuse l’est-elle de sentir ? A cela on ne peut, on ne doit répondre que par la nutribilité du tissu vivant, par la contractilité du muscle, par la sensibilité du nerf, c’est-à-dire par la chose même, comme on répond en physique, qu'une substance est chaude en raison du calorique qu’elle contient. Tout cela est qualités occultes, ou, pour mieux dire, qualités irréductibles; car il faut réserver le nom d’occultes à celles qui ne sont que des explications vides et provisoires, et le nom d’irréductibles à celles qui désignent une propriété immanente, un thème à la science. C’est ce grand partage qu’a fait Bichat. Avant lui, en physiologie, il y avait des qualités occultes; depuis lui, du moins depuis qu’on l’a rectifié suivant sa propre direction, depuis lui il n’y a plusi que des qualités irréductibles ; et ces qualités sont leLî thème de la science, soit qu’on les considère en elles-' mêmes, soit qu’on examine comment elles modifient les phénomènes physiques et chimiques, soit qu’on re-
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cherche de quelle façon les phénomènes physiques et chimiques les modifient à leur tour.
Dans l’antiquité, les temples étaient continuellement arrosés du sang des bêtes. On immolait les victimes pour acquitter un vœu ou pour se rendre les dieux propices; on interrogeait leurs entrailles et on cher- * chait d’un œil curieux à y lire les choses prochaines. L’homme sacrifiait ainsi des milliers de vies pour conjurer ses terreurs ou aviver ses espérances. La physiologie aussi est une divinité à laquelle bien des vies sont constamment sacrifiées; et dans les laboratoires on interroge les entrailles non pour y lire les choses prochaines, mais afin de savoir et de prévoir. 11 ne faut pas qu’intervienne ici une pitié excessive et incompatible avec l’ordre naturel. La loi de la destruction est partout. Les animaux se dévorent entre eux et ne peuvent pas ne pas se dévorer. La férocité de la nature éclate de toute part dans ce cercle de meurtres et de carnage, et elle a aussi habilement disposé les dents du tigre à l’effet de déchirer la douce et V innocente proie que l’œil à l’effet de voir. Pour le plaisir de la chasse, on poursuit à outrance un cerf tout pantelant; pour le plaisir de la table, on inflige des tortures à des animaux comestibles. Pourquoi s’étonner si, poursuivant les secrets de l’organisation, le physiologiste soumet des êtres organisés à ses expériences destructives? Mais entre une cruauté qui se jouerait de la souffrance de ces fibres sensibles et une pitié qui voudrait qu'aucune main violente ne se posât sur une créature vivante, il y a un milieu à suivre. La raison humaine doit s’interposer pour réduire dans les limites les plus étroites cette destruction inévitable et fatale. Une science qui exige le sacrifice expérimental des animaux est surtout obligée à ne pas verser capricieusement le sang, à ne
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pas prodiguer la douleur. Il est bon, je dirai même il est beau, pendant que l’esprit embrasse la rigoureuse fatalité qui détruit les existences, que le cœur maintienne ses droits. La physiologie expérimente sur les animaux, se sert des maladies de l’homme pour s’éclairer, et transmet sa lumière à la médecine. On le voit, nous sommes là en plein dans le domaine de la vie et de la mort, du plaisir et de la soulfrance; et celui qui en interprète les mystères doit avoir l’esprit élevé, l’âme miséricordieuse et les mains innocentes.
Naturellement M. Magendie était étranger, hostile même à toute histoire. Les systèmes du passé, le mode de raisonner, le mode d’expérimenter, les tendances, tout lui semblait indigne de l’attention d’un homme sérieux. Pour lui la science n’avait pas de racines dans les âges antérieurs. C’est un travers commun aux esprits enserrés étroitement dans des études spéciales, de ne se soucier que du moment actuel, du point de l’utilité présente, de leur petite journée^ little day, comme dit Shakespeare, sans soupçonner jamais les liaisons de chaque science avec l’ensemble de la connaissance, avec le passé, et, je dirai sans hésiter, avec l’avenir. M. Magendie ne pouvait pas y échapper; aussi, quand il fut nommé à la chaire de médecine ancienne du Collège de France, il la transforma aussitôt en une chaire de physiologie expérimentale : avec raison sans doute ; car, très-capable d’expérimenter, il était absolument incapable d’exposer aucune théorie historique. Depuis, étant redevenue vacante, elle n’est pas retournée à sa première destination; elle est échue à un homme célèbre par des découvertes admirables et qui, d’une manière bien supérieure à ce que fut jamais M. Magendie, allie le physiologiste au physicien et au chimiste. Je ne regrette donc pas qu’elle appartienne à M. Cl. Bernard;
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mais ce que je regrette 'profondément, c’est que nulle part dans le haut enseignement il n’y ait une chaire d’histoire de la science, et que le Collège de France ait laissé périr en son sein toute tradition de ce genre. On est en droit de s’en plaindre non-seulement au nom de chaque science particulière, mais au nom de la science générale et des études supérieures. Car, tandis que dans l’histoire politique on voit moins clairement et l’on conteste même l’évolution des choses, cette évolution éclate irrésistiblement dans l’histoire des sciences; et là on trouve, dans une tissure continue, cet enchaînement, cette filiation, ce progrès oui désormais sont la base de toute philosophie.
LE
CHOLÉRA A PARIS EN m2‘
Le choléra a été un événement trop funeste aux nations qu"il a visitées, pour ne pas sortir des limites de la médecine et ne pas s’emparer, momentanément au moins, de toutes les pensées des hommes.
Des bords de l’Océan indien, oùil a pris naissance, jusqu’à l’Amérique qu’il a aussi ravagée, il préoccupe les populations qu’il menace, et épouvante celles qu’il décime. Paris, sous un ciel depuis longtemps si bénin, avait oublié ces temps lugubres où la peste désolait son enceinte ; et, fiers de notre civilisation, nous songions peu à ces assauts redoutables que la nature livre, d’intervalle en intervalle, aux races humaines. Ces grandes épidémies, qui sortent tout à coup des profondeurs du monde ; ces foules d’hommes qui expirent à mesure que le souffle de la maladie court sur les popu lations et en couche une partie; ces morts mystérieuses, objets d’insuffisantes hypothèses pour le savant, de sinistres interprétations pour le vulgaire; tout cet
1 . Rapport sur la marche et les effets du choléra-morbus dans Paris et dans le département de la Seine, Paris, 1834. 1 volume in-4®. — National, 3 octobre 1834.
ensemble forme un de ces spectacles qui restent dans le souvenir et dans l’histoire des peuples : Sunt lacrymœ rerum et mentem mortalia tangunt.
1 L’ignorance est fataliste ; la science ne l’est pas. La médecine s’est mise à l’œuvre pour connaître le cho- |léra et en modérer les ravages, s’il était possible. Cette étude dure depuis dix-sept ans ; voici sa marche et ses {progrès : Â la naissance du mal (en 1817), les médecins anglais et français de l’Inde ont commencé par en dessiner la physionomie et par chercher les bases d’un traitement ; mais ces travaux, tout estimables qu’ils soient, ont été fort incomplets; il faut arriver à la Russie, à Moscou, pour signaler un pas de plus fait dans l’étude. Le sang des cholériques est analysé, et l’altération de ce liquide reconnue. La chimie prend une place dans l’explication de la maladie. Les affections secondaires commencent aussi à attirer davantage l’attention. En Allemagne, l’observation pathologique acquiert une précision plus grande ; les médecins de Vienne et de Berlin signalent les éruptions folliculeuses des intestins, et décrivent avec plus d’exactitude les maladies consécutives au choléra. Ils se livrent à une foule dressais de traitement; entre autres, ils tentent la transfusion du sang, mais sans succès. En revanche, ils font revivre les affusions froides mises en usage par les Persans, et étudient l’emploi des vomitifs dans le çholéra.
En Angleterre, les travaux chimiques sont repris. On reconnaît que les médecins russes se sont trompés en disant acide le sang des cholériques, mais qu’ils ont eu raison de le représenter comme privé d’une portion de son sérum. On reconnaît, en outre, qu’il lui manque une partie des sels qui en assurent l’intégrité. Ces recherches jettent du jour sur le mécanisme physiologi-
que de la maladie et font tenter aux Anglais un nouveau moyen. Ils essayent de rendre au sang les sels qu’il a perdus, soit en donnant aux malades des boissons salines, soit en introduisant dans ses veines des injections de même nature : ces moyens ont eu plus d'une fois du succès.
En France, on recommence et on confirme les analyses chimiques; on y ajoute l’examen de la respii’ation des malades, et l’on découvre que l’air expiré par les cholériques renferme plus d’oxygène que l’air expiré par les personnes bien portantes, et qu’en conséquence, moins d’oxygène étant absorbé par les premiers, leur respiration est imparfaite. On essaye l’inspiration de l’oxygène; mais les effets n’en sont que momentanés. Quelques faits d’anatomie pathologique sont aussi acquis à la science.
Tel est, en gros, le progrès de l'étude du choléra. Aujourd’hui , cette maladie est aussi bien connue qu’aucune autre, dans les symptômes qu’elle offre et dans les lésions qu’elle laisse sur le corps humain. Si le traitement est loin d’être aussi efficace qu’on le désirerait, ce n’est pas faute d’essais. Tout ce que peuvent fournir l’empirisme, l’examen des symptômes, les données de l’anatomie pathologique, les recherches « chimiques, a été mis en œuvre. Avec quel succès? Les listes mortuaires de tous les pays répondent que le médecin qui a perdu un peu moins de la moitié de ses malades n’a pas été malheureux.
Le choléra de Paris, si funeste à la population, est une mine de faits. On peut le considérer à deux points de vue ; ou bien on n’y étudie qu’une maladie dont il s’agit de constater les caractères anatomiques, les symptômes et le traitement ; ou bien, laissant de côté tout ce qui a rapport à la pathologie proprement dite,
on ne s’occupe que des questions de statistique médicale. C’est le but que s’est proposé la commission dans l’ouvrage dont il est ici question. Elle a fait uniquement la statistique du choléra dans le département de la Seine.
Et ces recherches sont importantes et curieuses. En effet, il s’agit de déterminer quelles sont les classes d’hommes plus particulièrement frappées par une épidémie, ou du moins par 1 épidémie cholérique. Sont-ce les riches ou les pauvres, les hommes ou les femmes, les enfants ou les vieillards, les professions sédentaires ou les prolëssions exercées à l’air libre, les rues et les habitations saines et aérées ou les rues et les habitations étroites et sales ? Toutes ces questions ont un intérêt direct et pour la science et pour la santé publique : pour la science, car, en connaissant bien les conditions de la propagation du mal, on peut espérer d’en pénétrer les causes; pour la santé publique, car il résulte toujours de ces chiffres de statistique, quand ils sont exacts, des enseignements profitables.
L’exactitude scrupuleuse est le caractère du travail de la commission. Elle n’a rien négligé pour s’emparer de toutes les lumières, et pour communiquer aux lecteurs les éléments de ses calculs. Nous allons en présenter un résumé à nos lecteurs. Quelques cas isolés de choléra , sur la nature desquels les médecins même » hésitaient, s’étaient déjà présentés dans le mois de février 1832 et dans le courant de mars. Mais le 26 de ce dernier mois, l’invasion, depuis lors menaçante à cause des communications incessantes avec l’Angleterre contaminée, ne put plus être douteuse. Quatre personnes furent tout à coup attaquées et moururent en peu d’heures : la première était un cuisinier du maréchal Lobau, demeurant rue Mazarine; la seconde, une petite fille, rue du Haut-Moulin (Cité) ; la
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troisième, une marchande ambulante, rue des Jardins Saint-Paul, quartier de l’Arsenal; la quatrième un marchand d’œufs, rue de la Mortellerie, quartier de l’Hôtel-de-Ville. Du 31 mars au premier avril, l’épidémie se répandit par toute la ville; le 3 avril, le nombre des morts allait à plus de cent ; le 9, 814 personnes périrent; enfin, dix-huit jours après l’invasion du fléau {14 avril), on comptait 12 ou 13,000 malades et 7,000 morts. C’est alors qu’éclatèrent parmi le peuple ces singuliers soupçons d’empoisonnement, favorisés encore par une incroyable proclamation de la préfecture de police *, et que l’on vit se renouveler au milieu de Paris les scènes de Saint-Pétersbourg et de la Hongrie. Étrange et funeste effet de l’ignorance et du vertige que causent les grande calamités I
La durée totale du choléra épidémique dans Paris a été de 189 jours ou 27 semaines, du 26 mars au 30 septembre. La période d’augmentation ou de croissance a été de quinze jours, et la période de diminution de soixante-deux. On remarqua, dans les quartiers de la ville qui avaient été attaqués les derniers, tels que les 2* et 3* arrondissements, que l’époque de la plus forte mortalité fut retardée comme l’avait été pour eux celle de l’invasion. Ainsi chaque arrondissement a présenté un tableau complet de la maladie, et on retrouve la même marche dans les communes rurales. Au 18 juin, le choléra reprit tout à coup une force nouvelle; mais cette recrudescence, que des alternatives continuelles d’accroissement et de diminution rendaient déjà bien différente de la première invasion, s’en distingua encore par d’autres caractères. Celle-ci avait mis seulement quinze jours à s’élever à son maximum d’in-
1. Celte proclamation semblait donner raison aux soupçons d’empoisonnement.
tensité; la seconde y employa un mois (du 17 juin au 18 juillet), et ce maximum, marqué par 226 décès, est bien loin encore du premier, qui en avait donné 814. Cette seconde période, comparée à la première, en diffère donc tout à la fois par une durée plus longue et une intensité moins grande.
Le choléra a coûté à la capitale 13,901 morts dans la première invasion, et 4,501 dans la recrudescence, en tout 18,402. Beaucoup de gens ont prétendu dans le temps et croient peut-être encore que ce chiffre, déjà si grand, l’a été encore davantage, et que les décès ont été de 30 ou 40,000. La commission a essayé, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de s’assurer de l’exactitude du nombre de 18,402. Or, il y a trois moyens de vérification : le registre de l’état civil, les procès-verbaux envoyés, chaque mois à la préfecture du département et le nombre d’inhumations dont un registre est tenu dans chaque cimetière. Les registres de l’état civil, du 1®' avril au 1®' octobre, portent 32,240 décès; les procès-verbaux mensuels, 32,210; les registres d’inhumation pour chaque cimetière, 32,478. La petite différence en plus qu’on remarque pour ces derniers, tient à quelques doubles emplois qui se font entre les hôpitaux et les mairies. On voit donc que ces trois moyens de vérification coïncident, et que l’on doit avoir toute confiance au chiffre des * décès cholériques. Il faut remarquer que non-seulement la mortalité ordinaire n’a pas été diminuée tant qu’a duré l’épidémie, mais qu’elle a été plus forte pendant son influence et après sa disparition. Le nombre total des décès, dans la ville de Paris, a été pour l’année 1832, de 44,119. Si l’on en retranche 18,402 causés par le choléra, il restera 25,717. La moyenne annuelle prise sur les dernières années est de 25,300. La popu-
lation totale de Paris était, au moment du choléra, de 785,862; le fléau a donc enlevé, sur 100 habitants, une proportion représentée par 2,35. Mais cette proportion est, effectivement, au-dessous de la réalité; en effet, une juste frayeur avait chassé de Paris un trèsgrand nombre d’habitants.
Sur le nombre des décès cholériques, il y a eu 9,170 hommes et 9,232 femmes : proportion qui semble égale, et cependant fournie par des nombres inégaux, puisqu’il existe dans la population générale, évaluée à 782,862, y compris la garnison, un excédant de 10,640 femmes. Si donc on retranche la garnison, les incurables des hospices et les détenus, on trouvera, sur 368,940 hommes, 7,957 décès ou 21,61 sur mille, et sur 390,195 femmes, 8,597 ou 22,03 sur mille. Ainsi, les femmes ont plus souffert de l’épidémie.
On connaît depuis longtemps les rapports des décès, avec les âges, dans la ville de Paris. Voici l’influence du choléra sur ce rapport; il a augmenté d’un sixième les chances de mort qui menacent annuellement les enfants jusqu’à cinq ans, des quatre dixièmes pour les enfants de cinq à quinze, des deux tiers pour les jeunes gens de quinze à trente; il a plus que doublé la mortalité des personnes de trente à soixante, et presque doublé celle de l’âge avancé.
La durée moyenne du choléra a été (pour les morts bien entendu) de 49 heures d’un an à cinq, de 42 heures de cinq à dix, de 55 heures de dix à quinze, de 64 heures pour les âges compris entre quinze et soixante, enfin, de soixante heures pour les personnes âgées de soixante ans et au delà. Ainsi, la résistance du choléra a été en raison directe des forces de l’âge.
La commission a constaté qu’à Paris les variations de la température et la direction des vents n’avaient exercé
aucune influence sur l’accroissement ou la diminution du choléra.
La commission a consacré également de longs travaux à rechercher si l’exposition des quartiers et leur voisinage des eaux avaient contribué à agrandir l’activité cholérique; ces deux circonstances ne paraissent pas avoir exercé une influence appréciable. Les rues basses semblent avoir été plus maltraitées que les rues hautes, et les rues étroites et humides plus que les rues sèches. Encore ces modifications ne sont-elles pas trèsconsidérables.
Mais il est un élément plus actif parmi ceux qui favorisent le développement du choléra ; cet élément c’est l’état de la population. Le fléau asiatique qui a pénétré parmi nous n’échappe pas aux lois qui régissent les autres maladies ; toutes sont plus meurtrières partout où la misère est plus grande, l’espace plus étroit, l’air plus corrompu, la propreté moins recherchée, les aliments moins nourrissants, les vêtements moins bons. Il faut peu se demander, quand on dresse une statistique médicale et que l’on calcule les proportions des décès, quelles sont les expositions par rapport au soleil et aux vents, les situations à l’égard des eaux ou des arbres, les élévations des habitations au-dessus du niveau des rivières. Toutes ces causes, probablement réelles, mais petites, se perdent dans une grande cause, la misère ou l’aisance. Avec l’aisance la mortalité diminue, même pour le choléra ; avec la misère, elle s’accroît. Cette vérité ressort de tous les précieux documents qu’a recueillis la commission ; et, pour les résumer en un seul grand fait qui porte avec soi la preuve complète, on peut considérer Paris comme composé de deux villes semblables en tout, formées l’une des six premiers arrondissements et l’autre des six derniers.
La population de la première est de 383,390 habitants, un peu plus de la moitié totale ; elle a perdu 5,196 habitants ou environ 1,3 sur 100. La seconde a une population de 375,745 habitants, sur lesquels sont morts du choléra 41,376 ou 3 sur 100, c’est-à-dire presque un nombre triple. Or, on sait que les six premiers arrondissements renferment les quartiers de la Chaussée d’Antin, des Tuileries, du Louvre, du Palais-Royal, etc., quartiers où l’aisance est bien plus grande que dans les quartiers de Saint-Marceau, de Saint-Jacques, de la Cité, de rilütel-Dieu, etc. L’observation a aussi appris que les six premiers arrondissements comptent annuellement beaucoup moins de décès que les six derniers. Ceux-ci perdent communément un individu sur trente, les premiers au contraire un individu sur quarante.
A Paris, ce même résultat se manifeste jusque dans les détails. Le quartier de la Sorbonne, qui commence au quai Saint-Michel et s’élève jusqu’à la hauteur du Luxembourg, renferme une population de 1 1 ,900 habitants ; c’est celle d’une petite ville. La mortalité y a été de 228 personnes, ce qui fait près de deux morts sur 100 habitants. Cette mortalité y est très-inégalement distribuée ; dans la partie basse du quartier, où sont les rues étroites, la population indigente et entassée, il y a eu un décès sur 32 habitants, proportion effrayante; et dans la partie élevée, où se trouvent les conditions inverses, un décès sur 103 ou sur 104. Ces différences sont frappantes et caractéristiques ; il y a telle ville où le choléra a exclusivement sévi sur les classes pauvres, et partout il a commencé par elles.
Élargir les rues, les assainir, écarter les insalubrités et les foyers d’infection est certainement et toujours une excellente chose. Faites-vous une idée de ce qu’était Paris à une époque qui n’est pas bien éloignée de nous :
« Il n’y a pas encore soixante ans, dit la Commission « dans son rapport, que les rues étaient mal pavées, à « peine éclairées, remplies de boue, de fange, d’imf( mondices. Des maisons hautes, étroites, obscures, « surchargeaient les ponts et les quais. Toutes les fabria ques, toutes les industries dont les procédés sont « repoussants ou nuisibles, les tanneries, les boyaude- « ries, les fonderies, les tueries, d’où s’échappent sans « cesse de larges ruisseaux de sang qui coulaient au « milieu des rues, se trouvaient réunies dans l’intérieur « de la ville. La mort y avait aussi ses dépôts, dont le « plus vaste comme le plus ancien était le cimetière « des Innocents, situé dans le lieu même où se trouve a aujourd’hui le marché de ce nom. Vingt paroisses « venaient chaque jour entasser leurs morts dans ce « gouffre profond, toujours ouvert pour les recevoir, « et qui renfermait alors plus d’un million de cadavres. « Dans les temps doux et humides de l’hiver, il s’é- « chappait, de cet épouvantable foyer d’infection, des « vapeurs tellement dangereuses, qu’elles corrompaient « rapidement toutes les substances alimentaires, et a répandaient aux environs des maladies mortelles. Le « pavé des églises recouvrait aussi de nombreuses « sépultures ; et pendant la célébration des offices il « n’était pas rare de sentir des exhalaisons cadavéreuses « qui, du fond des caveaux, montaient à travers le sol « et se répandaient dans l’intérieur des temples. Le « spectacle que présentaient les hôpitaux était repousa sant ; chaque lit contenait plusieurs malades. Enfin, « l’intérieur des prisons était si horrible, que le crimi- <i nel préférait la mort à leur séjour. » Certes ce Paris n’était pas beau.
Si Paris avait été de nos jours tel qu’il était alors, le choléra y aurait été encore plus meutrier, on n’en peut
guèré douter, qu’il ne l’a été sous nos yeux. Mais ne doutons pas non plus que ces assainissements, dont je ne veux en aucune façon atténuer l’importance, ne tiennent pourtant que le second rang en regard de l’influence prépondérante de la misère. Le choléra, par les visites qu’il a suscitées, a fait faire de cruelles dé couvertes : des dénûments sans nom ont apparu dans de misérables taudis. Tout ce qui rend une population saine et vigoureuse a une action directe pour diminuer la proportion de la mortalité ; et, avec notre civilisation, les populations sont d’autant moins saines et vigoureuses, surtout dans les villes, qu’elles sont plus pauvres. La mort irrégulière des temps d’épidémie ne se comporte pas autrement que la mort r^ulière des temps de salubrité.
Il était important de rechercher l’influence des professions. La commission a examiné ce point avec exactitude, et de toutes ses recherches elle a tiré la conclusion suivante : le choléra paraît avoir sévi avec moins de rigueur sur les individus auxquels leurs professions permettaient de se garantir des intempéries de Tair, ou dont la position sociale n’excluait pas une certaine aisance, ou enfin qui trouvaient, dans un art, un métier quelconque, des moyens suffisants d’existence.
Le travail de la commission se termine par l’examen du choléra dans la banlieue de Paris. Les résultats en sont les mêmes que pour la ville. On ne peut trop louer le zèle des commissaires à rechercher tous les éléments de leurs calculs et à les exposer dans un grand nombre de tableaux très-clairs ; ils ont joint à leur volume des plans de tous les quartiers de Paris, à l’aide desquels on peut saisir dans leurs moindres détails les progrès ' de l’épidémie.
On sait que le choléra ne nous a pas complètement
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LE CHOLÉRA A PARIS EN 1832. 19b
quittés. On sera peut-être curieux de connaître le nombre de ses victimes depuis la grande invasion. Ce nombre est de 714, ainsi réparti: 1832, octobre, 62; novembre, 33 ; décembre, 105. 1833, janvier, 33 ; février, 7 ; mars, 2 ; avril, 1 ; mai 2 ; juin, 2 ; juillet,
0 ; août, 3 ; septembre, 100 ; octobre 223 ; novembre, 73 ; décembre, 57. 1834, janvier, 3 ; février, 3 ; mars
1 ; avril, 0.
Frappé de l’obscurité impénétrable qui enveloppe la cause première de la plupart des maladies, un célèbre médecin, Baglivi, a dit jadis : « Pline assure que ce qui nous fait vivre est inconnu ; mais, à mon sens, ce qui nous rend malades l’est encore davantage. » Quelque merveilleuse, quelque reculée à nos yeux que soit la cause de la vie, le vulgaire, qui ne s’étonne pas de vivre, s’est étonné d’être frappé à coups si pressés par le choléra, et il s’est enquis d’où pouvait provenir cette singulière maladie. Il faut le dire, la médecine est muette sur ce point. La cause du choléra est ignorée. Maladie nouvelle, il éclate sous nos yeux aux bords du Gange. Mais, à part sa nouveauté et le lieu de son origine, rien n’est connu sur la cause qui a allumé ce funeste incendie '.
On a vu ci-dessus quelle a la mortalité du choléra à Paris, mortalité terrible sans doute; mais elle paraîtra petite en regard de quelques-uns des nombres de mortalité que l’on trouve au sujet de la peste noire, au XIV* siècle : à Florence, il y eut 60/K)0 morts ; à
1. Dans ces derniers temps on a prétendu que le choléra avait existé de tout temps dans l’Inde ; cela est possible ; on trouve dans les écrits hippocratiques une description du choléra qui présente une ressemblance frappante avec le choléra indien, et une maladie semblable peut avoir existé sur les bords du Gange. Hais ce qui demeure, c’est que pour la première fois, en 1817, le choléra s'est répandn au loin et est devenu pandémique.
Venise, 100,000; à Marseille, en un mois, 16,000 ; à Paris, 50,000; à Avignon, 60,000 ; à Londres, au moins 100,000. Et ces nombres, quelque énormes qu’ils soient, ne donnent qu’une faible idée des ravages exercés. En France, dans plusieurs lieux, il ne resta sur vingt habitants que deux en vie. A l’Hotel-Dieu de Paris, il mourait 500 malades par jour ; bientôt les cimetières furent remplis, et plusieurs maisons abandonnées tombèrent en ruines. A Avignon, le pape se vit obligé de bénir le Rhône, afin que les cadavres pussent y être jetés sans délai, les cimetières ne suffisant plus. A Vienne, en Autriche, où il mourait pendant quelque temps 1200 malades par jour, les inhumations dans les cimetières furent défendues, et on creusa hors de la ville six grandes fosses où l’on rangeait les corps par couches de mille. A Londres, on enterra dans un seul endroit 50,000 cadavres. La perte de l’Italie a été estimée à la moitié de ses habitants. Le choléra, quelque violent qu’il ait été, ne peut se comparer en rien à la peste noire du xiv* siècle.
De 1832 à 1870 où je réimprime ceci, la théorie du choléra, sans rien gagner quant au traitement toujours borné à ce qu’on nomme les indications, a fait d’un autre côté certains progrès qui ne sont pas sans importance.
Il a été définitivement établi que le choléra est contagieux, comme la rougeole, la scarlatine, l’angine couenneuse, la peste, la fièvre jaune. Le principe contagieux réside essentiellement dans les déjections cholériques.
On ne connaît jusqu’à présent aucune épidémie cholérique en Occident qui n’ait été précédée d’une épidémie dans l'Inde.
Ceci a suggéré l’idée de couper la communication du
choléra dans son trajet de l’Inde en Occident. A la vérité, quand il a gagné les contrées populeuses, Russie, Pologne, Allemagne, Angleterre, France, etc,, aucune précaution ne peut plus l’interrompre, et le mal suit son cours fatal ; mais, dans l’intervalle qui nous sépare de l’Inde, soit du coté de la mer Rouge et de l’Égypte, soit du côté de la mer Caspienne et de la Russie d’Asie, une hygiène vigilante et soutenue par les gouvernements peut espérer d’empêcher le mal de faire ce qu’il a fait quand l’ignorance commune et les ressources officielles ne permettaient pas de se mettre sur ses gardes. L’expérience est en cours d’exécution ; un prochain avenir nous dira si la puissance de la pratique est égale à la justesse de la théorie.