‹ Médecine et médecinsChapitre 15 sur 24 · Berthaud, élève vétérinaire de l'École d’Alfort · texte numérisé non relu

Berthaud, élève vétérinaire de l'École d’Alfort

ayant eu des rapports avec des chevaux morveux, mort de la morve aiguë consécutive à un farcin chronique, chez lui. (Cas communiqué à M. Rayer.)

15. Perin, élève vétérinaire à l’École d’Alfort, ayant eu des rapports avec un cheval morveux, mort de la morve aiguë, le 16 septembre 1839, dans le service de M. Blegny. {Archives générales de médecine, novembre 1839, p. 347.)

16. Lefloch, soldat au 1" régiment de hussards, ayant partagé avec d’autres cavaliers le service de l’inürmerie des chevaux morveux pendant quelque temps, mort de la morve aiguë, le 1®' juillet 1839. (Veyssière, De la morve aiguë considérée sous le rapport de sa transmission à l’espèce humaine, p. 20, Paris, 1840.)

17. Guilloré, soldat au 1*' régiment de hussards, attaché, à deux reprises, au service de l’infirmerie des chevaux morveux ou douteux, mort de la morve aiguë, le 20 août 1839. {Ib., p. 21.)

18. Jaouen, soldat au 1*® régiment de hussards, attaché depuis six semaines au service de l’infirmerie des chevaux morveux ou glandés, mort de la morve aiguë, le 31 janvier 1840. [Ib., p. 26.)

19. G..., dragon attaché depuis cinq mois au service des chevaux morveux, mort de la morve. (Observation adressée à l’Académie royale de médecine par le docteur Fournier, 1840.)

20. Marion, palefrenier, soignant des chevaux morveux, mort de la morve aiguë, le 8 décembre 1839, à l’Hütel-Dieu , service de M. Husson. [Bulletin, etc., du 10 décembre 1839. — L Expérience, t. V, 1840, p. 386.)

21. Delval, palefrenier, pansant des chevaux morveux, mort de la morve aiguë consécutive à un farcin chronique, le 6 février 1840, à l’hôpital Necker, service

de M. Bérard. [Bulletin, etc., du 11 février 1840. — V Expérience, t. V, 1840, p. 119 et 149.)

22. Brunet, charretier, de Montfaucon, qui se piqua en dépeçant un cheval morveux, mort d’une infection morveuse, traité du farcin chronique d’abord dans le service de M. Roux, à l’Hôtel-Dieu, plus tard dans le .service de M. Grisolles, où il est mort le 20 mars 1840. [Bulletin, etc., du 20 novembre 1840. — L Expérience, t. V, 1840, p. 292.)

23. Robert, palefrenier, soignant des chevaux morveux, mort de la morve aiguë consécutive à un farcin chronique le 31 mai 1840, à l’hôpital Saint-Louis, service de M. Duplay. [Bulletin, etc., du 9 juin 1840.)

24. N., charretier, ayant soigné des chevaux morveux, mort de la morve aiguë consécutive à un farcin chronique, en octobre 1840, à l’hôpital Saint-Louis, service de M. Gibert. [Bulletin, etc., du 21 octobre 1840. — Gazette médicale de Paris, 1840, p. 686.)

Tel est ce nécrologe, triste document qui prouve que la morve n’est point, comme on l’a prétendu, une chose rare parmi les personnes qui, pour une raison quelconque. Sont en rapport avec des chevaux morveux. On le voit, tous les individus qui ont succombé à cette affreuse maladie, ont été dans cette condition. Un tel fait et les ressemblances caractéristiques qui existent entre la maladie appelée morve chez l’homme et la morve du cheval produisent une conviction irrésistible en faveur de la contagion.

Ce n’est pas tout : les humeurs purulentes prises sur l’homme ainsi affecté, et inoculées à des solipèdes, ont reproduit la morve.

M. Rayer, avec de l’humeur morveuse prise sur Prost (n° 1 de la liste), lit inoculer par M. Leblanc une jument fourbue, ne présentant aucun autre signe de

maladie. Le 21* jour de l'inoculation, l’animal fut sacrifié, après avoir présenté les symptômes de la morve pustuleuse et du farcin aigu. Les altérations anatomiques qu’on trouva dans le corps de cet animal, étaient celles de ces deux affections. {Mémoire mr la morve et le farcin^ p. 19.) Cette contre-épreuve est décisive. Ce fut par elle que M. Rayer mit le couronnement à sa démonstration.

Une ânesse de six mois fut inoculée par M. Leblanc, vétérinaire, avec du pus provenant d’un garçon équarrisseur (n“ 22 de la liste) qui avait succombé à la morve. La maladie se développa chez l’ânesse et causa sa mort. (Leblanc, Recherches expérimentales et comparatives sur l’inoculation du pus et du mucus morveux, p. 42.)

Une jument âgée de 10 à 11 ans, blessée à la partie postérieure du jarret gauche, a été inoculée avec de la sérosité provenant de la narine droite de Dondelinière (n“ 5 de la liste). Vingt jours après, la bête succomba à la morve et au farcin. (Leblanc, ib., p. 21.)

Du liquide pris dans un abcès d’un homme mort de la morve (n° 9 de la liste) fut inoculé à un cheval, qui mourut avec les symptômes de la morve quatorze jours après l’inoculation.

Du liquide qui coulait d’une narine du même malade fut inoculé à un autre cheval qui, à la date de la publication du mémoire de M. Leblanc, ne présentait encore que des symptômes de farcin. (Leblanc, ib., p. 55.)

Une ânesse de six mois, en bonne santé, fut inoculée avec du liquide morveux et farcineux pris sur le nommé Devinque (n° 8 de la liste), qui mourut de la morve farcineuse aiguë. Onze jours après, l’animal succomba à une morve farcineuse. (Leblanc, ib., p. 50.)

MM. Coleman et Sewel, vétérinaires anglais, rap-

portent qu’un âne inoculé avec la matière des ulcères d’un homme qui lui-même avait contracté la morve en s’inoculant accidentellement du liquide de la narine d’un cheval morveux, mourut de la morve. M. Youatt a rapporté un fait absolument analogue. (Leblanc, tè.,

M. Renault, directeur de l’école d’Alfort, qui d’abord avait été peu favorable à la doctrine de la contagion de la morve à l’homme, a modifié son opinion sous l’influence des observations et des discussions relatives à cette question ; et aujourd’hui il dit dans le compte rendu des travaux de l’École pendant l’année scolaire 1839*1840 : « L’opinion de la transmissibilité de la morve aiguë à l’homme semble se confirmer tous les jours par de nouveaux faits. » [Recueil de médecine vétérinaire pratique, 17® année, 2® série, n® 9, septembre 1840, p. 537.)

Au reste, des recherches nouvelles ont appris que la possibilité de la communication de la morve n’est pas bornée à l’homme. MM. Renault et Bouley ont montré que là morve aiguë est transmissible par inoculation au mouton et au chien. Dans certains cas, la morve a une incubation fort longue, condition d’une grande importance et beaucoup trop négligée dans la question de la contagion de la morve chronique. C’est cette circonstance ignorée qui avait d’abord fait nier à ces deux savants la transmissibilité de la morve aiguë à des animaux différents du cheval par leur espèce. « A l’époque, disent-ils, où le compte rendu était publié, les deux moutons inoculés paraissaient avoir résisté à l’action du virus, et présentaient toutes les apparences de la santé. Cependant on se trômperait, si l’on s’en rapportait à ces premières données de l’expérimentation. Les deux moutons inoculés sont morts dans le

courant de cette année, cinq ou six mois après l’insertion du virus, dans un état remarquable de marasme, avec les symptômes de la morve aiguë, et l’autopsie a fait reconnaître, dans les cavités nasales, des lésions analogues à celles que l’on remarque dans le nez des chevaux qui succombent à la morve. Une série d’expériences dirigées vers cet objet ont été entreprises sur le chien, sur le mouton et sur le porc, et quelquesunes d’entre elles ne permettent pas de mettre en doute que la morve aiguë ne soit transmissible par inoculation à des animaux d’une espèce différente de celle du cheval. La morve aiguë s’est développée sur le chien à la suite de l’insertion du virus morveux; elle s’est répétée de même sur le mouton ; le porc seul a résisté. Ces faits, rapprochés des expériences positives de la transmission de la morve de l’homme au cheval rendent évidente cette triste vérité, que la morve aiguë communiquée n’est plus aujourd’hui une maladie particulière à l’espèce chevaline. » (Ib., p. 538.)

Ainsi la maladie appelée morve chez l’homme présente les ressemblances les plus frappantes avec la morve du .cheval ; elle n’a encore été vue que chez des individus qui avaient été en rapport avec des chevaux morveux, et le nombre des faits connus est tel aujourd’hui qu’il n’y a pas de coïncidence qui puisse expliquer ces phénomènes sans la contagion; enfin cette maladie se reporte de l’homme au cheval, et reproduit chez cet animal tous les accidents de la morve. Cet ensemble constitue une démonstration. Et voyez-en la conséquence immédiate : l’ignorance de ce fait a coûté la vie aux vingt-quatre personnes énumérées dans la liste précédente; et cependant elles eussent pu sans doute être préservées d’une mort prématurée et cruelle, car quelques précautions fort simples et fort ai.sées

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suffisaient pour empêcher tant de souffrances et une aussi funeste issue.

Contagion de la morve chronique de cheval à cheval.

La contagion de la morve chronique de cheval à cheval est un objet de litige parmi les vétérinaires. Le plus grand nombre d’entre eux pensent aujourd’hui qu'elle n’est pas contagieuse ; peu seulement défendent l’opinion jadis dominante de la transmissibilité de la morve. Cette question est d’un grand intérêt dans l’économie politique ; la morve chronique est une maladie excessivement fréquente, et elle exerce surtout ses ravages dans l’armée où elle cause les plus grandes pertes au trésor. Si, comme on le suppose aujourd’hui généralement, elle n’est point contagieuse, on a raison de ne point s’embarrasser de précautions qui n’auraient aucune utilité ; si au contraire elle est contagieuse, il est possible, à l’aide de mesures bien entendues, de diminuer considérablement les ravages du fléau, et de sauver des atteintes du mal un nombre notable de chevaux. Voyons donc les faits que l’on possède, les arguments que l’on invoque, les objections que l’on élève.

Les maladies reconnues manifestement contagieuses ont deux moyens de se transmettre : l’inoculation et le contact médiat ou immédiat. Ainsi, pour fixer les idées à ce sujet par des exemples, je rappellerai que la petite vérole est contagieuse par les deux voies, et que

la rage ne paraît l’être que par celle de l’inoculation. La morve chronique l’est-elle de ces deux manières, ou ne l’est-elle que d’une seule ? Des expériences et des observations répondent qu’elle peut se gagner par ces deux modes de communication.

Contagion par inoculation. — Le 4 décembre 1838, un cheval hongre, maigre, mangeant très-bien, fut inoculé avec du liquide mucoso-purulent pris du naseau, et avec du liquide farcineux recueilli dans des boutons non encore ulcérés d’un cheval entier atteint depuis six mois de morve chronique. L’animal inoculé fut sacrifié au bout de vingt-quatre jours, durant lesquels il fut malade, et l’ouverture du corps montra les lésions qui constituent la morve et le farcin chroniques. (Leblanc, Recherches expérimentales., etc., p. 2.)

Le 15 janvier 1839, un cheval hongre, noir, qui n’était pas en très-mauvais état, mangeant peu, sans aucune apparence de maladie, livré à l’équarisseur parce qu’il était usé, fut inoculé avec du liquide provenant de la narine d’un cheval entier âgé de huit ans et atteint de morve chronique. Le 31 janvier, on sacrifia l’animal, et on trouva dans son corps des lésions farcineuses manifestes. (Leblanc, i‘6., p. 12.)

On lit dans le procès-verbal de l’École vétérinaire de Lyon, mai 1811, p. 16 : «Il résulte des expériences que nous avons faites : 1® que le farcin inoculé à un cheval par simple application du pus farcineux sur la peau, s’est montré, au bout de trois mois, précisément dans les lieux où le virus avait été déposé; 2° que l’insertion de cette matière sur le même cheval par trois piqûres du coté de l’encolure, a fait naître, le 44® jour, un farcin grave dont on ne triompha qu’au bout de plusieurs mois. » (Leblanc, t'6., p. 13.)

« Six chevaux, dit M. Gérard, e.x-vétérinaire de l’ar-

tillerie de la garde, furent séquestrés dans une écurie éloignée de l’infirmerie d’environ cinquante toises. Quatre avaient tous les symptômes qui caractérisent la morve au dernier degré; les deux autres étaient couverts de boutons farcineux, et jetaient par les deux naseaux, sans qu’il parût d’ulcères sur la membrane pituitaire. Aucun ne laissait d’espoir de guérison. Je fis cohabiter, avec ces malades, quatre chevaux de l’âge de six à huit ans, dont trois de race allemande et un de race normande : l’un aveugle à la suite de la fluxion périodique, deux affectés d’ancienne claudication, et le quatrième hors de service à la suite d’un coup de feu qui avait déterminé l’ankylose du jarret. Deux militaires ne faisaient d’autre service que de les soigner. M. Robert, vétérinaire, et moi, nous introduisions plusieurs fois par jour, au moyen d’un pinceau, du virus morveux, indifféremment sur la membrane pituitaire de chacun des quatre animaux mis en expérience. Le 7® jour, l’aveugle se glanda légèrement; les symptômes de morve parurent peu à peu, et si rapidement, que le 12' jour la matière était arrivée au degré où elle était dans les animaux qui avaient fourni la matière virulente. Deux autres chevaux devinrent morveux en beaucoup plus de temps; l’un des boiteux devint farcineux, sans se glander ni jeter; ils furent tous abattus le 32* jour de l’expérience, et ils furent ouverts en présence de deux vétérinaires civils nommés d’office à cet effet. Ces chevaux furent reconnus morveux et farcineux. » (Leblanc, ib., p. 14.)

Le Recueil de médecine vétérinaire pratique^ cahier d’octobre 1838, en publiant le compte rendu des travaux de l’École de Lyon, rapporte un fait de transmission de farcin par inoculation à un petit cheval de bât, âgé de six ans, qui fut inoculé avec du pus

louable obtenu de tumeurs abcédées, et pris à un cheval atteint de farcin depuis plus d’un mois. (Leblanc, ib., p. 15.)

Le président de la Société vétérinaire du département de V Hérault, M. Miquel, a rendu compte de ses expériences sur l’inoculation de la morve et du farcin. Partant de cette idée, que la morve pourrait bien n’être contagieuse que dans la période d’acuité, à son état primitif, et ne plus posséder cette propriété quand elle est devenue secondaire et constitutionnelle, M. Miquel a puisé la matière d'inoculation sur l’ulcère même d’un cheval nouvellement morveux, et non dans le mucus nasal d’une morve ancienne, contrairement à l’idée des vétérinaires qui regardent la maladie comme d’autant plus contagieuse qu’elle a fait plus de progrès et qu’elle date de plus longtemps. Dans une première • expérience, l’inoculation du virus chancreux produisit le farcin; à la vérité, du 12® au 15® jour, tous les ulcères de la corde étaient cicatrisés, il ne restait qu’un peu d’induration de la glande sous-maxillaire. Dans la deuxième, l’inoculation sur la pituitaire produisit des ulcères chancreux, qui guérirent encore dans la quinzaine sans traitement. La troisième inoculation sur un mulet développa en même temps la morve et le farcin ; l’animal fut abattu par ordre supérieur; on trouva des chancres, des tubercules, des boutons farcineux. Ces expériences, quoique peu nombreuses, dit M. Miquel, ne peuvent pas faire penser que la morve n’est pas contagieuse. A la vérité, elles ne nous apprennent pas le véritable moyen que la nature emploie ponr propager cette maladie; mais n’est-ce pas assez pour nous tenir en garde et nous mettre en mesure de prévenir la maladie? « Le moment n’est pas éloigné, ajoute-t-il, où toutes les dissidences viendront se confondre dans

un même point de ralliement, celui de la contagion de la morve et du farcin, et de leur identité. C’est en vain que les non-contagionistes voudraient se retrancher derrière cette division chimérique de morve aiguë et de morve chronique, alors qu’ils avouent que cette dernière est sujette à des paroxysmes, à des recrudescences qui en rendent la contagion évidente. » [Journal des vétérinaires du midi, t. Il, 6® numéro, juin 1839, p. 187.)

Contagion par contact médiat ou immédiat. — Au mois de mars 1836, M. D... acheta deux chevaux de carrosse, l’un de cinq ans, l’autre de six; l’un des deux était affecté de morve chronique. Ce dernier se trouvait placé à côté de son pareil et à côté d’un cheval anglais de 7 à 8 ans, qui était en très-bon état et d’un grand prix. L’écurie qu’habitaient ces trois chevaux était saine à tous égards; les soins étaient prodigués à ces animaux ; la nourriture était choisie. Pendant un mois à peu près, ces trois chevaux ne furent exercés que pour leur santé; ils ne sortaient que lorsqu’il faisait beau. Après un mois de cohabitation, on sépara le cheval morveux; il n’avait plus de rapport avec son pareil que pendant la promenade, soit à la main, soit attelé à la voiture. Vers le commencement du second mois, le cheval anglais tomba malade, et dans les premiers jours du mois de juillet, il fut conduit à l’École d’ Al fort, où il fut abattu comme atteint de morve chronique. Un peu plus tard, le troisième cheval fut également abattu pour la môme cause. (Leblanc, lô., p. 74.)

M. Vatel, vétérinaire, a rapporté un cas très-remarquable de contagion de farcin clironique. M. R..., marchand de chevaux à Paris, acheta, à une foire de Normandie, plusieurs chevaux entiers à divers propriétaires. Il s’aperçut que l’un de ces chevaux était farci-

neux. Plus tard, il consulta M. Vatel, qui s’assura que sept chevaux de la même écurie du marchand étaient devenus successivement farcineux. Dans cette circonstance, où trouver une autre cause du développement du farcin sur les sept chevaux provenant de différentes fermes, sur des chevaux qui ne travaillaient pas, bien pansés, bien nourris, en très-bon état de santé au moment de l’acquisition, qui n’avaient pas de plaies suppurantes; où trouver, dis-je, une cause de farcin, sinon dans la propriété contagieuse du farcin ? (Leblanc, ib., p. 87.)

« Voici, dit M. Leblanc, un autre fait que M. le comte de Bellozane a eu l’obligeance de relater dans une lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire. Le 7® régiment de dragons était en garnison à Maubeuge. Quatre escadrons de ce régiment partirent au commencement de l’année 1823 pour la frontière d’Espagne. Le deuxième escadron avait plusieurs chevaux morveux; il en avait perdu quelques-uns, et, pour le mettre sur le môme pied que les autres, on lui donna plusieurs chevaux pris à chacun des trois autres escadrons. Le régiment arrivé sur les'bords du Gave et mis en cantonnement, le colonel fut obligé de faire la même opé- •ration pour égaliser ce même deuxième escadron, qui avait perdu en route plusieurs chevaux de la moiTe. En outre, en Espagne, le régiment, après avoir traversé Madrid, fut cantonné plusieurs jours à Naval- Carniro : la morve avait fait encore des ravages dans le même escadron ; on lui redonna quelques chevaux des autres. Enfin, on traversa l’Estramadure, et, pendant un assez long séjour à Séville, la même nécessité, amenée par les mêmes causes, obligea le colonel à prendre la môme mesure. Je vous fais observer que les chevaux frappés de la morve n’étaient pas seulement

ceux qui venaient de l’escadron tel qu'il avait quitté Maubeuge, mais indistinctement ceux-là et ceux qui, ayant été ajoutés depuis, avaient appartenu aux autres escadrons qui n’avaient pas cette maladie. Enfin, la campagne étant terminée, le régiment revint en France et trouva, à Poitiers, sa nouvelle garnison, deux nouveaux escadrons de dépôt, composés de recrues et de chevaux de remonte. Ces deux escadrons étant plus nombreux que les quatre qui revenaient de campagne, on imagina de les refondre tous ensemble, pour en refaire six à peu près complets et pareils en jeunes et en anciens. Peu de temps après cette nouvelle organisation, la morve se manifesta dans les six escadrons à la fois; car les hommes, en changeant de compagnie, avaient presque tous emmené leurs chevaux; et le 2® escadron, où j’étais capitaine, n’avait conservé qu’une dizaine de chevaux venant de faire la campagne d’Espagne. » (Leblanc, lè., p. 87.)

Un vétérinaire fort savant, M. Barthélemy, a fréquemment entretenu, dans ses leçons, ses élèves d’un fait qui suffirait certainement pour convaincre les plus incrédules. Pendant les guerres d’Allemagne, le 3® régiment de chasseurs eut occasion d’incorporer des chevaux morveux dans plusieurs escadrons; bientôt la morve se propagea à tout le régiment. Ce même régiment fut pendant très-longtemps de brigade avec le 1®*’ de chasseurs, qui fut soumis, aux mêmes fatigues, à la même nourriture, et qui cependant ne fut pas atteint par la morve. (Leblanc, ib., p. 90.)

M. ,Delafond, après avoir exposé toutes les raisons qui combattent la contagion de la morve chronique, dit [Traité sur la police sanitaire des animaux domestiques, p. 618, Paris 1838) : « Voici maintenant les seuls faits qui tendraient à prouver que la morve chronique s’est

transmise par contagion, parce qu’on y retrouve assez bien circonstanciés les caractères qui se rattachent à cette maladie. Ils sont au nombre de trois et appartiennent à M. Dandre, vétérinaire à Paris. M. L... ach ète un cheval ; cinq jours après l’achat, l’animal portait, au côté gauche de l’auge, une glande grosse comme une petite noix, adhérente et légèrement douloureuse. La narine du même côté offrait, à son orifice, des croûtes formées par la matière jaune-verdâtre qui en découlait. La pituitaire avait une teinte pâle, mais ne laissait voir aucune trace d’ulcère. Après un mois de traitement, la pituitaire devint blafarde, fut envahie par des ulcères à bords irréguliers, denticulés, petits et rares d’abord, puis nombreux, larges et profonds. Le cheval fut, malgré son apparence de bonne santé, sacrifié comme irrévocablement morveux. Dans l’écurie où était logé ce cheval, un cheval anglais, une jument mecklembourgeoise, jeunes et en bon état, cohabitaient avec lui. Un cheval étranger, de race normande, fut déposé dans la même écurie; le cinquième jour, ce dernier présente des signes de morve; cinq semaines après, il est abattu morveux. Quatre mois après, les deux autres chevaux sont morveux et également sacrifiés. L’écurie où logeaient ces animaux n’était pas très-saine, mais jamais on n"y avait remarqué de chevaux morveux; le travail, la nourriture, n’ont pu être accusés comme cause du développement de la morve. »

Le 1" novembre 1835, le sieur S..., roulier à Fontenay-le-Comte (Vendée), acheta un cheval vendu comme étant affecté d’un catarrhe pulmonaire chronique (glandé du côté gauche, et jetant pendant le travail seulement), et qui fut placé le même jour, avec dix-huit autres chevaux bien portants, dans une écurie

spacieuse et bien aérée. Environ vingt jours après cette cohabitation, deux des chevaux manifestent les symptômes du premier groupe de la morve; et, dans l’espace de seize mois, toute l’écurie du pauvre roulier a été infectée et perdue. (Observations de M. Dutreilh, vétérinaire en chef au dépôt de remonte à Guéret, Creuse; Journal des Haras, t. XXIII, p. 185; Recueil de médecine vétérinaire, 1839, p. 614.)

« La clameur publique, dit M. Bareyre, me signala le sieur Sarrazin, marchand de bois à La Roque-Timbaut (Lot-et-Garonne), comme se servant de deux chevaux affectés de morve. Je visitai ses animaux, et j’en trouvai deux sur trois atteints de cette maladie. Un des deux était affecté de morve depuis deux ou bien trois ans, et, certes, cela devait être chronique. C’était un petit cheval breton, noir franc, belle face, âgé d’une douzaine d’années ; il jetait du côté gauche, mais légèrement; les ganglions de ce côté étaient engorgés, durs et collés à l’os; la narine, toujours du côté gauche, portait des ulcérations sur la cloison nasale, et on apercevait, en outre, les cicatrices d’anciennes ulcérations. Ces cicatrices offraient une couleur blanc-mat, et étaient un peu rugueuses au toucher. Cette rugosité et la teinte blanc-mat sont dues, sans doute, à l’altération du cartilage de la cloison, à la nature de la substance de la cicatrice de l’ulcère, et à l’absence de la partie rouge du sang dans les vaisseaux capillaires. Du reste, le cheval avait toutes les apparences d’une bonne santé. L’autre cheval morveux présentait aussi tous les symptômes de la morve chronique, mais les lésions paraissaient moins anciennes. Ces animaux, sur mon invitation, furent abattus; je n’en fis point l’ouverture. Le troisième cheval, qui habitait et mangeait avec les deux premiers depuis bien

longtemps, n’otfiait aucun symptôme de morve. Un mois avant l'abattage de ces deux chevaux, le sieur Sarrazin fit l’acquisition d’une jument de gendarme, réformée à cause de son allure; elle allait l’amble, était en bon état, âgée de neuf ans, bien soignée et nourrie de bons aliments. La caserne de gendarmerie d’où elle sortait n’a jamais eu des chevaux atteints de morve ou de farcin. Cette jument fut placée avec les trois chevaux dont je viens de parler, et, environ vingt-cinq jours après, on s’aperçut que le gangliondu coté droit était engorgé ; cet engorgement prit de l’extension, et un léger jetage s’établit du même coté;

' puis vinrent trois ulcérations de peu d’étendue sur la cloison nasale, elles étaient situées un peu haut. Ces ulcérations grandirent et puis restèrent stationnaires.

Le jetage devint plus considérable, les ganglions plus volumineux et collés à l’os. La bête néanmoins offrait

toutes les apparences d’une bonne santé La jument

a été vendue à mon insu; mais, à l’époque de ma dernière visite, elle offrait tout le cortège des symptômes qui signalent la morve. Voilà, je crois, une morve chronique qui est communiquée et qui est toute due à la contagion. Je ne pense pas qu’on puisse élever contre cette observation aucune objection sérieuse; car la jument, prise à la gendarmerie, jouissait d’une , bonne santé, elle était en bon état, avait vécu de bons aliments, et chez le sieur Sarrazin elle fut bien soignée, bien alimentée, et placée dans une écurie bien aérée et non humide ; et cependant, au bout de vingtcinq jours, elle était affectée de morve chronique pour avoir cohabité avec deux chevaux atteints de cette maladie. Quel que soit le raisonnement spécieux auquel peut se livrer un esprit systématique, on sera forcé de convenir que la morve chronique a été communiquée

à cette jument. Mais pourquoi est-elle devenue morveuse en si peu de temps, tandis qu’un des trois chevaux appartenant au même propriétaire, et qui a cohabité une année avec les deux chevaux affectés de morve, n’a jamais été atteint lui-même? Il faut un concours de circonstances que nous ne connaissons pas pour qu’il y ait contagion, peut-être aussi une certaine disposition de l’animal à recevoir l’impression des émanations morveuses , peut-être aussi quelque altération du sang. » {De la Morve. — Journal des vétérinaires du Midi., t. III, 3® numéro, mars 1840, p. 79.)

Voici deux autres faits dont l’exactitude est attestée par M. Damoiseau, vétérinaire des haras. Un cheval hongre de cinq à six ans conserve, à la suite d’un catarrhe nasal devenu chronique probablement, un jetage abondant, offrant néanmoins des caractères de morve chronique. Les naseaux étant bien examinés, la membrane muqueuse n’en paraît ni ulcérée ni chancrée. On observe seulement un chapelet de ganglions lymphatiques un peu engorgés sous la ganache. Au bout de quelques mois, la maladie n’ayant paru faire aucun progrès, ce cheval est mis en communication avec un cheval vif, violent même, âgé de quatre ans et nommé Deucalion. Or, celui-ci contracte en peu de temps une morve aiguë, qui passe ensuite à l’état chronique; et au bout de trois mois on l’abat, son état . ayant été auparavant reconnu bien décidément morveux. L’autopsie cadavérique et spécialement les désorganisations, observées sur plusieurs points de la membrane pituitaire, n’ont laissé aucun doute sur le jugement que l’on avait porté. L’autre fait est relatif à une jument bretonne, fort saine, placée pendant quelque temps à côté de Deucalion, et devenue morveuse dans l’espace de deux mois environ par suite de

cette cohabitation. Pendant le cours de sa maladie, et pour la soulager au travail, on la fait remplacer sous ses propres harnais par une autre jument aussi bretonne et surtout extrêmement saine. Cette dernière n’a pas porté au travail dix fois le collier de l’autre, et cependant au bout de deux mois elle offre sous la ganache des engorgements glanduleux qui donnent des inquiétudes ; cinq mois après, elle est reconnue décidément morveuse et, comme telle, abattue. 11 est à noter que le propriétaire avait, à cette époque, huit autres chevaux qui n’ont eu avec les trois précités aucune communication ni directe ni indirecte, et ces huit animaux n’ont éprouvé rien de fâcheux. (Hurtrel d’Arboval. Dictionnaire de chirurgie, de médecine et d'hygiène vétérinaires, t. IV, p. 158, 2® édit.)

A ces observations, à ces faits, que répondent les adversaires de la contagion de la morve chronique? Ils répondent par des faits, par des observations contraires. On trouve, dans les livres de médecine vétérinaire, des expériences où les matières de la morve chronique inoculées n’ont produit aucune altération dans la santé des animaux, et où des chevaux sains, mis en cohabitation avec des chevaux atteints de morve chronique, sont restés exempts de toute infection. Avant d’examiner la valeur de ces cas négatifs dans la question de la contagion, il est une remarque préliminaire qu’il ne faut pas perdre de vue : c’est que des circonstances variées tendent à en augmenter le nombre apparent. Les cas de contagion sont niés, et ils sont méconnus. Ils sont niés à cause des intérêts privés qui se trouvent compromis : un cheval morveux peut encore rendre du travail, on ne veut pas l’abattrei; sa conservation, d’ailleurs, est une infraction, on nie qu’il soit morveux; il communique la morve au?i che-

vaux du voisinage, raison de plus pour effacer soigneusement toutes les traces de communication; et ainsi la connaissance de l’état réel des choses devient très-difficile ou impossible à acquérir. Ils sont méconnus; car, dans maintes circonstances, l’incubation de la morve est très-longue ; elle peut s’étendre à plusieurs mois. Qu’en résulte-t-il ? On ne soupçonne même pas que le cheval soit infecté ; cependant il emporte les germes du mal, et, quand l’affection se déclare, on appelle spontanée une morve qui est bien réellement communiquée. Il arrive encore que la maladie se déclare sous la forme farcineuse, qui est moins grave et qui souvent n’empêche pas l’animal de travailler. Le mal, qui a été gagné, passe inaperçu ; la contagion est accomplie; mais, plus tard, la morve chronique, s’étant développée d’une façon non méconnaissable, est considérée comme spontanée.

Par ces réflexions préalables, je n’entends pas nier la réalité de la morve spontanée, j’entends seulement amoindrir le nombre des cas négatifs. Ces cas sont réels, et ils ne détruisent en rien ceux où la morve chronique a manifesté une propriété contagieuse. Il faut les accepter les uns et les autres, et en conclure que la morve chronique n’est pas contagieuse dans tous les cas, à toutes les époques, sous toutes les formes, dans toutes les circonstances, pour tous les •chevaux. Voyez en effet ce qui se passe pour la morve aiguë : la contagion de celle-là n’est plus contestée de personne, et cependant la vertu contagieuse n en est ni absolue ni immanquable. Lisez ce qu’écrit M. Renault, directeur de l’École d’Alfort : « Il faut faire observer que les propriétés contagieuses de la morve aiguë sont rendues bien plus manifestes par l’inocula- .tion que par la cohabitation; très-peu de chevaux ré-

sistent à l’iuoculation, tandis que plus de la moitié des animaux d’expérience sont sortis sains et saufs des épreuves de la cohabitation commencées toutes au début de la maladie et continuées jusqu’à la mort de l’animal morveux. » {Recueil de médecine vétérinaire pratique, 17® année, 2® série, n“ 9, septembre 1840, p. 538.) Ainsi, une maladie, qui possède à un haut degré le pouvoir de se transmettre, épargne cependant, sous certaines conditions, plus de la moitié des animaux mis en expérience; et celui qui arguerait de l’inefficacité de la cohabitation dans plus de la moitié des cas pour nier la transmissibilité de la morve aiguë, serait désavoué par les vétérinaires.

Au reste, cela est conforme à tout ce que l’on sait sur les maladies contagieuses. Il n’en est aucune dont la puissance de communication soit telle qu’aucun individu n’y échappe. La variole, si contagieuse, se transmet, comme la morve aiguë, par inoculation et par communication. L’effet de l’inoculation est presque immanquable, cependant quelques individus y ont été trouvés réfractaires. S’agit-il d’une simple communication, le nombre des individus impropres à la recevoir se multiplie considérablement ; avant la vaccine une épidémie de variole ne frappait jamais, il s’en fallait de beaucoup, tous ceux qui n’avaient pas encore eu la maladie; et de nos jours il n’y a parmi les nonvaccinés ou les non-revaccinés, qu’un certain nombre d’ atteints par chaque épidémie. Ce qu’il faut de ce virus pour empoisonner l’économie animale, est bien peu de chose : une goutte de pus variolique prise au bout d’une lancette et inoculée allume une fièvre intense, trouble le jeu des organes, couvre la surface entière de la peau d’une multitude de pustules, et peut entraîner la erte du malade. Mais ce qu’il faut ppur

préserver l’être vivant de ces influences délétères est quelquefois bien peu de chose aussi : une goutte de vaccin introduite sous l’épiderme suffit pour rendre le corps sinon inaccessible du moins peu accessible à l’infection variolique; et cependant, avant comme après la vaccination, les organes, les humeurs, les solides, tout paraît identique à la recherche la plus minutieuse. La modification décisive s’est passée dans une sphère que n’atteignent pas nos moyens d’observation.

Un autre argument est invoqué par les anticontagionistes pour invalider le résultat des observations que j’ai rappelées plus haut. La morve chronique , disent-ils, est une maladie qui se développe spontanément chez le cheval ; or, ne peut-il pas arriver que, lorqu’on inocule un cheval avec des matières de morve chronique, ou lorsqu’on met un cheval sain en cohabitation avec des chevaux atteints de morve chronique, cette maladie naisse chez les animaux soumis à l’expérience, indépendamment de toute contagion, et que l’on prenne une simple coïncidence pour un fait de communication. Cet argument pourrait être également invoqué contre la propriété contagieuse de la morve aiguë : cette affection naît spontanément chez le cheval; et cependant, quand on inocule un cheval avec du pus de morve aiguë, quand on met un cheval dans une même écurie avec des sujets qui en sont atteints, on admet, si la morve aiguë se déclare, qu’il y a eu, non pas simple coïncidence, mais contagion réelle. Pourquoi cela ? Parce qu’il faudrait supposer une multiplication de coïncidences fortuites qu’aucune logique ne peut admettre.

On a objecté que la morve chronique n’avait pas la propriété de se communiquer, attendu que c’était une maladie chronique. Existe-t-il, a-t-on demandé, parmi

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la multitude des maladies, une affection essentiellement chronique dont la propriété contagieuse soit bien démontrée? A cela M. Leblanc a répondu (té., p. 72) en rappelant la teigne faveuse, maladie essentiellement chronique et essentiellement contagieuse. Il faut ajouter que la syphilis constitutionnelle, qui est chronique, est contagieuse.

Les anticontagionistes attribuent, dans tous les cas, le développement de la morve chronique à des fautes contre l’hygiène; mais par les faits précédents il demeure établi qu’un certain nombre de cas de morve échappent à cette explication et doivent être assignés à la contagion. Si l’origine spontanée et la contagion ne s’excluent pas, une contagion de la part des animaux malades et une immunité de la part des animaux sains ne s’excluent pas davantage. Ni la puissance contagieuse n’est absolue et la même dans toutes les circonstances, ni la force d’immunité n’est identique et invariable. C’est cette fluctuation entre la force de contagion et la force d’immunité qui explique les difficultés de la question et les variations de la doctrine. Tel cheval morveux qui n’a pas donné la morve peut soudainement la donner; tel cheval peut la prendre dans des conditions où un autre ne la prendra pas. Ne voit-on pas la petite vérole, par un caprice dont la cause est ignorée, respecter presque constamment les enfants durant les premiers mois de leur vie ?

« Avant les temps modernes, dit M. Hurtrel d’Arboval, lorsqu’on parlait de la morve, on entendait désigner une maladie, et même une maladie contagieuse sous toutes ses formes. On parlait même encore ainsi au moment où cet ouvrage a paru pour la première fois; et voilà pourquoi, alors, en exposant les faits relatifs à la contagion, nous n’avons pas cru devoir faire

CONTAGION DE LA MORVE CHEVALINE. 22ü

ressortir spécialement ceux qui se rapportent a la morve chronique. Du reste, à la simple lecture, tous les vétérinaires ont pu aisément faire cette distinction. Aujourd’hui, on croit en savoir davantage; la morve aiguë est très-contagieuse, la morve chronique ne l’est pas du tout. Nous concevons qu’une maladie puisse ne pas être contagieuse à l’une de ses périodes et l’être à une autre ; mais nous ne saurions penser de même à l’égard des formes : ou une maladie est contagieuse sous toutes ses formes, ou elle ne l’est sous aucune; ou bien les deux formes ne sont plus une même alfection. C’est ce que les partisans de la non-contagion ont bien senti ; et, pour sortir de ce mauvais pas, pour trancher la difficulté, ils ont établi deux, même trois morves : la chronique, l’aiguë, la gangréneuse. » (/ô., p. 176.)

En effet, c’est un des arguments des anticontagionistes ; ils établissent une diversité de nature entre la morve aiguë et la morve chronique, et, partant de là, ils dénient à la dernière la propriété contagieuse qu’ils accordent à la première. Mais c’est là une assertion nouvelle, et contre laquelle beaucoup de faits protestent. La morve aiguë se transforme en morve chronique, la morve chronique en morve aiguë, le farcin aigu en farcin chronique, le farcin chronique en farcin aigu, le farcin en morve et la morve en farcin. Dès lors qu’il n’y a plus que des différences de formes entre la morve aiguë et la morve chronique , il n’est pas étonnant qu’il n’y ait, non plus, q.ue des degrés entre la propriété contagieuse de l’une et de l’autre.

11 est un fait qui peut être considéré comme une sorte d’expérience en grand. Les pertes que l’armée française éprouve en chevaux par l’influence de la morve chronique sont extrêmement considérables; au contraire, dans les armées allemandes, ce fléau ne sévit

que suivant une proportion beaucoup moindre. Or, quelle est la conduite que l’on suit dans les deux pays? En Allemagne, on prend le plus grand soin d’éviter la contagion, qui est redoutée au point qu’on fait tuer les chevaux sains qui ont été en contact avec des chevaux morveux; tandis qu’en France, où la doctrine de la non-contagion prévaut, on est naturellement très-peu sévère sur l’application des règlements de police sanitaire.

La morve chronique du cheval peut donner lieu au développement de la morve chez l’homme par contagion. Ce fait semble démontré par un cas de farcin chronique suivi de morve aiguë que M. Bérard, chirurgien de l’hôpital Necker, a fait connaître le 12 février 1840 à l’Académie royale de médecine. Ce cas a été observé sur un palefrenier qui n’a été en rapport qu’avec des chevaux atteints de morve et de farcin chroniques. Cela est attesté par M. Leblanc ; ce savant vétérinaù'e a remis à M. Bérard l’indication des quatre chevaux malades qui se trouvaient dans l’écurie où servait ce palefrenier. Or, si la morve chronique est communicable du cheval à l’homme, comment ne le serait-elle pas de cheval à cheval ?

L’origine de la morve spontanée est une question extrêmement obscure. Les vétérinaires sont dans l’habitude d’attribuer cette affection à l’insalubrité des écuries, à la mauvaise qualité de la nourriture, à l’excès du travail, à des refroidissements, en général à toutes les fautes qui peuvent se commettre contre l’hygiène; mais, il faut bien le dire, attribuer une seule et même maladie, parfaitement caractérisée dans son type, à tant de causes diverses, c’est déjà jeter un grand doute sur la réalité de ces influences. Ensuite, et c’e?4 l’argument qui détruit toute cette étiologie„

VOUS rencontrez la morve dans des écuries excellentes, chez des animaux très-bien nourris, dans des circonstances où aucun excès de travail ne leur est imposé. 11 semble que l’étiologie de la morve en est au point où l’étiologie de la fièvre typhoïde en était il y a vingt ans dans la médecine humaine. Si vous consultez sur cet objet les écrivains médicaux antérieurs, rien de moins équivoque, mais aussi rien de plus varié que les causes qui produisent cette maladie : c’est l’humidité, c’est le froid, c’est la mauvaise nourriture, c’est l’insalubrité du logement, c’est le chagrin, en un mot, toutes les fautes possibles contre l’hygiène; mais essayez de préciser davantage ces indications et rendez-vous-en un compte exact, vous verrez alors que la fièvre typhoïde éclate dans les circonstances les plus opposées, au sein de l’opulence comme au sein de la misère, sous l’influence du chaud comme sous celle du froid, avec un bon régime alimentaire comme avec un mauvais. • ■ 1

Cette enquête sévère a été faite, et c’est un des beaux travaux 4e l’École médicale de Paris. Dès lors tomba tout 'l’échafaudage d’une étiologie hypothétique, et il demeura établi’ que la fièvre typhoïde n’a point de cause connue. Les savants qui se livrent à l’étude de la physique et de la chimie, quand ils viennent à examiner les phénomènes pathologiques, se font difficilement à l’idée d’absence d’une cause connue, et ils sont incessamment tentés d’en rattacher la production à l’influence des milieux et des circonstances. Mais, dans ces matières, il vaut mieux reconnaître qu’on ne sait pas, qu’attribuer de la réalité à une hypothèse. 11 se peut donc qu’il en soit de la morve spontanée comme de la fièvre typhoïde. Du moins, il importe de reprendre, avec ces idées, l’étude de l’origine de la morve

spontanée. C’est un point de vue qu’il est permis de recommander à l’attention des vétérinaires de l’armée, dont l’opinion, en raison de leur position spéciale, sera d’un grand poids dans cet examen.

En résumé, il est certain que la morve peut se communiquer du cheval à l’homme; il l’est également que la morve chronique peut se communiquer de cheval à cheval. Ni la communication à l’homme, ni la communication au cheval ne sont constantes et immanquables; il est des circonstances où elles paraissent très-difficiles ou impossibles. Mais elles n’en sont pas moins réelles; là où celui-ci jouira de l’immunité, celui-là sera frappé mortellement. La connaissance de ces possibilités funestes exige que l'on prenne les précautions nécessaires pour préserver de ce danger la vie des hommes, et que l’on rende aux mesures administratives prescrites contre la communication de la morve chronique de cheval à cheval, une force que la doctrine de la non-contagion tend de plus en plus à diminuer. M. Rayer s’est illustré en mettant en pleine lumière un point grave et obscur de pathologie, et en rendant un signalé service à l’hygiène publique; l’hygiène publique, cette belle part de la mMecine, si laborieuse dans ses recherches, si sûre dans ses procédés, si efficace dans ses résultats.

Hygiène privée.

Quand on essaye d’exposer aux gens du monne, c’est-à-dire aux personnes qui ne sont pas du métier, les phénomènes astronomiques et physiques dont les conditions ont été reconnues par la science moderne, la difficulté est considérable. Pourtant on en vient à bout si, se contentant d’énoncer les résultats, on n’entre dans aucune espèce de démonstration. C’est qu’en effet la démonstration est laborieuse et ardue : Hoc opus, hic labor est, c’est le cas de le dire. Mais les résultats peuvent toujours être présentés d’une façon qui saisira l’esprit et qui même le persuadera ; car, depuis si longtemps il est habitué à voir la science annoncer les éclipses à terme fixe, diriger les navires sur la mer, user de l’électricité comme d’une messagère et de la

1. Traité d’ hygiène publique et privée, par M. Michel Lévy, 3° édition, 2 volâmes. Depuis lors, le livre a eu deux éditions, toujours perreclionné par son éminent auteur, toujours bien accueilli par le public studieux. — Journal des Débats, 23, 25 et 27 novembre 1858.

DE L’HYGIÈ.XE.

vapeur comme d’un coursier docile, que le fait éclatant aux yeux de tous sert de garant à la théorie subtile et où seule l’intelligence de quelques-uns a pénétré.

On peut alors parler, en excitant un véritable intérêt, des distances inouïes entre les étoiles, de la multitude des soleils, du volume du notre, du poids de notre terre et de ces hautes connaissances que La Fontaine dès lors qualifiait ainsi et pour la grâce desquelles il démentait ses yeux en toute la machine de ce monde. Mais, de ces choses grandes et belles, si l’on tentait la démonstration, on perdrait aussitôt des auditeurs jusque là attentifs. Ce n’est pas que les sciences qui y conduisent soient abstruses et aient leur origine dans quelque hauteur de difiîcile accès, dans quelque retraite mystérieuse, écartée loin des pas du vulgaire. Rien de plus simple que cette origine ; elle gît dans les données initiales du bon sens, dans des vérités d’intuition qui appartiennent à tout le monde. Là en est la base et la force. Mais il arrive que de ces vérités d’intuition, de ces axiomes, comme l’on dit, les mathématiques, par voie de déduction continue, déroulent une longue série de propositions. La dernière tient, il est vrai, à la première par une chaîne non interrompue; mais la dernière est très-loin de la première; de là l’impossibilité pour un esprit non préparé de saisir des vérités lointaines qu’aucune force intellectuelle ne peut comprendre sans leurs intermédiaires ; et, comme les mathématiques se sont trouvées applicables aux problèmes d’astronomie et de physique, et que de la sorte elles ont mis au service de l’intelligence une force prodigieuse pour la solution de questions autrement insolubles, une initiation préalable est nécessaire pour comprendre ce que tout le monde admet, par exemple, que la terre tourne autour du soleil et que la gravita-

tion, agissant suivant certaines lois déterminées, est la cause de cette révolution.

Autre et plus grande encore est la difficulté d’entretenir le public, même éclairé, de ce qui fait l’objet de la science de la vie. Au premier abord, il semblerait facile d’en parler et d’être compris. De quoi en effet s’agit-il? De ce qui nous touche de plus près, de ce qui nous est le plus familier. Comment respirons-nous ? Comment le sang circule-t-il’dans les vaisseaux? Comment l'air laisse-t-il une partie de son oxygène pénétrer à travers la membrane du poumon pour ranimer la couleur et la puissance vivifiante du liquide nourricier? Comment le pain, les aliments, dont l’introduction est quotidiennement nécessaire, deviennent-ils du chyle, puis du sang, puis des muscles, des nerfs ou des os ? Donc, quand on traite de tout cela, il est question de ce qui se passe en nous, de ce qui nous fait vivre, marcher, penser; et rien ici de plus applicable que le mot d’Horace : De te fabula narratur. Ajoutons qu’il n'en est pas de la science de la vie comme de l’astronomie ou de la physique : elle ne s’appuie pas, immédiatement du moins, sur les mathématiques. Les mathématiques n’ont aucune prise sur des problèmes de cet ordre. Ce n’est pas la nature des questions qui empêche l’analyse de s’étendre au domaine de la vie; car, depuis l’udmirable découverte de Descartes qui a permis de traduire la direction des mouvements en une équation algébrique et par là de transformer la quantité en qualité, l’esprit humain a conçu que nul problème en soi et absolument parlant n’est placé hors du domaine des mathématiques; mais l’esprit humain a, du même coup, reconnu que la borne était posée à des prétentions de ce genre par l’infinie complexité des choses. De simples questions de gravitation entre trois

DE L’HYGlÊNE.

corps, des équations sur l’écoulement des liquides suffisent pour absorber toute la puissance de la géomé- * trie. Que serait-ce si l’on entrait dans les questions chimiques et surtout dans les questions physiologiques ? Ce n’est donc pas le préambule mathématique qui arrête; ce qui arrête, c’est que peu connaissent les instruments de vie, et, comme on dit en langage technique, les tissus, les appareils, les organes. Qu’estce qu’un nerf? non pas le nerf qui dans le sens vulgaire et ancien (c’était le langage d’Hippocrate) est pris pour tendon, mais le nerf qui conduit la volonté aux muscles, rapporte les sensations au cerveau et donne la tonicité aux vaisseaux. Qu’est-ce que les racines d’un nerf dont l’une est exclusivement affectée à la sensibilité et l’autre exclusivement affectée au mouvement, si bien que, dans le nerf mixte qui en résulte, si une maladie vient affecter la première, la paralysie sera bornée, dans la partie, au sentiment, et, si c’est la seconde qui est lésée, au mouvement? Qu’est-ce que ces globules du sang qui, s’ils diminuent notablement, laissent surgir tout un ensemble de symptômes morbides ? Qu’est-ce que ces valvules du cœur, dont le jeu régulier ou troublé vient se traduire, grâce à la découverte de Laennec, à l’oreille attentive ? Ces questions restent d’ordinaire sans réponse; prenez donc, après cela, par la main celui que vous voulez conduire, et marchez avec lui, si vous pouvez, dans ces avenues qui ne sont pas éclairées. A cette raison apparente de la difficulté des explications, s’en joint une plus profonde et par cela plus cachée, c’est que, dans le vrai, la connaissance de la vie suppose la connaissance de toutes les lois du monde inorganique. En même temps qu’il est vivant, et, si je puis ainsi parler, avant d’être vivant, un végétal, un animal est une agrégation où les

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affinités chimiques jouent un rôle continuel, où la lumière, l’électricité, la chaleur, la pesanteur sont incessamment employées. Dès lors, pointde question physiologique qui ne soit compliquée de toutes ces conditions inférieures, mais inéluctables.

Pourtant, malgré la difficulté inhérente, j’essayerai de dire ici quelques mots du grand sujet de l’hygiène, prenant pour guide l’ouvrage de M. Michel Lévy sur cette matière. On ne saurait avoir une meilleure direction. L’auteur s’est tenu au courant de tout ce qui se fait ; il a par devers lui une expérience étendue, qui sert non-seulement à fournir un appoint aux matériaux, mais encore à les apprécier, ce qui est essentiel, la critique étant, dans ce genre, un précieux auxiliaire de la science ; il est mù par le désir de procurer aux bonnes méthodes toute leur efficacité privée et générale; il est habitué à être consulté sur d’importantes questions d’hygiène; son observation s’est exercée sous des climats et sur des théâtres différents. Ce seraient là, si l’œuvre ne faisait que de paraître, de solides garanties ; ce sont, aujourd’hui que l’œuvre est à sa troisième édition et que le public y a donné sa ratification,' ce sont les explications d’un bon et légitime succès.

Sous une forme ingénieuse, M. Michel Lévy a représenté le perfectionnement graduel de l’hygiène qui dérive du progrès de la médecine et de son influence croissante dans les choses sociales ; « Quoi de moins « hygiénique, dit-il, que nos usages? Vêtements, « nourriture, récréations, habitudes domestiques, obli- 0 gâtions sociales, toute notre existence d’aujourd’hui, « flottante et travaillée, ressemble à une gageure : on « dirait que nous avons entrepris de nous conserver à « l’encontre de toute règle de conservation. La mode « nous étreint de ses caprices, et nous condamne à

« changer tous les six mois la forme de nos vête- « ments ; la fraude assiège nos tables et frustre nos « organes des matériaux qu’ils réclament ; les institu- « tions publiques de l’antiquité, telles que le forum, « les thermes, les palestres, les théâtres nationaux en « plein air, ces in.stitutions, qui exerçaient et reposaient « tour à tour dans un ordre harmonieux les facultés « physiques et morales d’un peuple, ont fait place à « des systèmes qui avancent la vie publique ou la con- « centrent dans une sphère de stériles passions. L’in- « dustrie place une partie de nos populations sous l’at- « teinte de causes morbifères d’un nouveau genre, et O multiplie dans l’atmosphère de nos cités les foyers « d’insalubrité... En face de ce tableau se place un fait « qui interdit le regret du passé, c’est l’augmentation « progressive de la moyenne de la vie humaine. On vit « plus longtemps par ce temps de perturbation physi- « que et morale qu’aux jours vantés de la civilisation « antique, qu’au temps des athlètes et des gladiateurs,

« des cirques et des palestres. L’hygiène n’est donc pas « si loin de nos mœurs et de nos formes sociales qu’on « serait tenté de le croire ? L’hygiène n’est donc pas « morte avec les âges primitifs, avec les institutions de « Sparte et d’Athènes? Chacun d’entre nous possède « une meilleure chance de longévité que les sobres « concitoyens de Lycurgue; et pourtant notre législa- « tion ne règle pas le nombre des plats de notre dîner; « nous no nous débarrassons point de nos enfants <( contrefaits; tout au contraire, la médecine se fait in- « génieuse pour les conserver. En un mot, bien que « nous laissions subsister parmi nous les éléments de « population qui peuvent faire incliner le plateau de « la mort, la mesure des jours qui nous sont comptés a « grandi. »

Le fait que M. Michel Lévy signale est essentiel, à savoir l’allongement de la vie moyenne. Il faut bien distinguer longévité et vie moyenne : la longévité est de l’individu, la vie moyenne est de la masse. D’après les signes de vieillesse qui commencent entre cinquante et soixante ans, la vie humaine a son terme régulier entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Les longévités exceptionnelles qui le dépassent notablement ne peuvent être considérées que comme un don spécial fait à quelques natures privilégiées , et doivent, à ce titre, être mises à côté de la force extrême, de la beauté merveilleuse, du génie créateur qui appartiennent à quelques individus seulement. On atteint cent ans et plus en vertu d’une constitution particulière, et on ne peut pas plus créer les longévités qu’on ne peut créer le génie et la beauté suprêmes. Mais la vie moyenne est, jusqu’à un certain point, dans nos mains; on en prolonge la durée en écartant les causes morbifiques qui nous atteignent de toutes parts. La limite idéale de cette progression est que les hommes, ne succombant plus à aucune maladie et parvenant à la vieillesse naturelle, s’éteignent par l’usure inévitable de l’organisme. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, quelle que soit l’industrie humaine, cette limite ne sera jamais atteinte. Mais c’est encore une suffisante récompense de tout le labeur des générations successives que de diminuer l’empire des puissances malfaisantes et de garder ce qui a été acquis; car ici le moindre relâchement serait aussitôt puni; les forces contenues feraient éruption ; et , comme celui qui , remontant le courant, cesse de ramer, un flot rapide nous ramènerait bientôt aux mauvaises conditions qui avaient été surmontées.

On appelle, en langage technique, milieu l’ensemble

•23C . DE l’hygiène.

des influences auxquelles tout être vivant, et, en particulier, riiorame est soumis. L’air le baigne de toute? parts et pénètre à chaque inspiration dans ses poumons; l’eau le désaltère; des substances diverses sont introduites pour l’alimenter; la terre le supporte et la pesanteur agit sur lui. La lumière, la chaleur, l’électricité ont leur part dans son existence. Des vêtements, des habitations lui sont nécessaires. Il vit dans la société, et la société a une intervention perpétuelle dans la vie de l’individu. Tout cela constitue le D’autre part, l’individu a ses besoins, ses passions, son intelligence, qui doiventse coordonner. Connaîtrel’action de ce milieu et la diriger, connaître la réaction de cet individu et la diriger, c’est l’hygiène.

Cela établi, on voit qu’elle se compose de deux points : l’étude de l’homme et l’étude du milieu. L’étude de l’homme, c’est sa structure (anatomie), le jeu de son organisme (physiologie), et les maux qui l’affligent (pathologie). L’étude du milieu, c’est la réunion, pour un objet déterminé, d’une portion de la physique, de la chimie et de la sociologie. L’hygiène est sous la dépendance de toutes les sciences abstraites; elle ne neut croître que quand elles croissent.

A qui n’est pas familiarisé à considérer la substance vivante, il peut sembler étrange qu’elle devienne malade, et qu’au milieu du sentiment de la santé et de la force éclate lafièvreou l’inflammation. Pourtant ce qui doit plutôt sembler étrange, c’est qu’elle ne soit pas malade plus souvent, tant l’équilibre paraît difficile à maintenir. C’est en effet un équilibre mobile que celui qui constitue la vie ; on le nomme nutrition. Nutrition a, dans le langage scientifique, une acception spéciale; et ce serait s’en faire une très-fausse idée que de le prendre comme on le prend dans le langage général.

à savoir l’ingestion des aliments et leur digestion. Ainsi compris, on n’aurait que les préliminaires de l’opération. La nutrition se passe non dans le canal intestinal, mais dans le sein des organes mêmes ; elle se compose d’un double mouvement, l’un d’assimilation, l’autre de désassimilation; l'un qui introduit les molécules nutritives, l’autre qui emporte les molécules usées et impropres à vivre. L’un est aussi essentiel que l’autre; il faut aussi bien, pour que le mécanisme continue, exporter qu’importer. Toujours et sans relâche la trame de nos organes se fait et se défait; se défait pour qu’elle se fasse, se fait pour qu’elle se défasse. La voie par où s’opère l’importation est le canal intestinal; la voie par où s’opère l’exportation est surtout le rein et le poumon. Si l’on suit de l’œil de la pensée ce curieux phénomène, on aperçoit un échange incessant là où tout paraît immobile; rien n’est en repos; à chaque instant quelque chose arrive et quelque chose s’en va. C’est dans ce va-et-vient que réside la stabilité organique, c’est-à-dire la texture régulière des organes, et par conséquent la santé.

En exposant ce qu’est la nutrition, j’ai donné la définition de la vie, ou du moins il n’y a plus qu’un mot à ajouter pour que cette définition soit complète. La vie est le double mouvement d’assimilation et de désassimilation qu’une substance organisée présente d’une manière continue et sans se détruire. Il n’y a de nutrition que dans la substance organisée, mais toute substance organisée n’a pas la nutrition; un animal qui vient de périr est de la substance organisée, mais il n’a plus dénutrition. La nutrition n’est pas toute la vie; mais, comme c’en est la propriété la plus générale, la propriété qui ne manque à aucun être vivant, la propriété sans laquelle la vie ne peut se concevoir, elle en

est la définition véritable; puis, à mesure que l’organisation se complique et dure, on voit s’adjoindre développement, reproduction, et, chez certains êtres, contractilité et innervation, c’est-à-dire mouvement, sensibilité, intelligence.

La substance organique, étant ainsi installée entre la molécule qui vient et celle qui s’en va, ne peut manquer de subir de temps à autre des modifications qui sont la maladie. Le sang apporte tous les matériaux; chaque tissu y puise ce qui lui convient ; cela se fait par les artères; le sang emporte tous les matériaux; chaque tissu y verse ce qui ne lui convient plus; cela se fait pai’ les veines. Les artères et les veines sont continues des unes aux autres par lesvaisseaux capillaires, assez larges pour laisser passer ces globules du sang dont le diamètre est de sept millièmes de millimètre. C’est dans les capillaires que s’opère le fait de nutrition : leur membrane donne et reçoit par transsudation les substances fluides qui sont assimilées et celles qui sont désassirailées. Pour peu que le sang soit modifié, les organes n’y trouvent pas ce qui leur est nécessaire, et ils souffrent ; pour peu que les organes soient lésés, ils abandonnent au sang des matériaux altérés qui en troublent la composition. Ainsi action et réaction incessante du fluide nourricier sur les parties et des parties sur le fluide nourricier.

La santé ne dépend pas seulement de toutes les influences extérieures indiquées ci-dessus, soit qu’elles agissent par les aliments ou les boissons avalées ou par l’air inspiré, soit qu’elles dépendent des contacts multipliés avec ce qui nous entoure. L’homme a aussi en lui un foyer d’activité qui ne peut, il est vrai, vivre sans la vie inférieure et végétative, mais qui, une fois allumé, rayonne de toutes parts. Ce foyer, c’est, anatomi-

quement, le système nerveux, cerveau, moelle épinière, ganglions et nerfs, et, fonctionnellement, l’ensemble de besoins, de passions, de facultés morales et intellectuelles dont il est l’organe. Sans doute ce grand système est sous la dépendance de la nutrition qui l’entretient comme tout le reste; on le voit par les plus vulgaires expériences : un peu d’alcool, quelques gouttes d’opium, quelques grains d’extrait de belladone vont, par Tintermédiaire de l’estomac, puis du sang, y porter un désordre d’ailleurs parfaitement défini et toujours le même pour un agent donné. Mais il a aussi son action propre; et, quand des passions, des chagrins, un usage mal entendu du cœur ou de l’esprit, des fatigues, des inquiétudes, et là, comme ailleurs, des causes qui nous échappent, y ont porté le ravage, on voit survenir deux ordres de phénomènes : ou bien la nutrition est à son tour modifiée par ce système que d’ailleurs elle tient sous sa dépendance, et la santé corporelle s’altère; ou bien apparaît toute la série des affections nerveuses, les vapeurs, les mélancolies profondes, les hallucinations, les dégoûts de la vie, les troubles partiels ou complets de la raison, et la santé de l’âme est détruite.

Enfin un troisième élément est à considérer. L’individu n’est pas isolé; il a ses ancêtres derrière lui et ses descendants devant lui; c’est un chaînon entre un passé qui l’a fait ce qu’il est et un avenir sur lequel il influera pour sa part. Non-seulement il reçoit de ses parents toutes sortes de joarentés avec eux (ici le J eu de mot traduit la chose même), toutes sortes de parentés pour le physique et le moral, mais encore toutes sortes de dispositions maladives qui viennent par cette voie. Heureux ceux qui ont en don de naissance une constitution solide; malheureux ceux pour qui l’héritage de la chair

etdusangestmaléficié! L’hérédité n’est point une force absolue qui fasse tout passer des auteurs aux enfants ; elle est contrebalancée par ce que les physiologistes, guidés en cela par M. le docteur Lucas, nomment l’innéité; l’innéité qui, agissant en mal comme en bien, fait naître des individus s’écartant par quelque marque singulière, au physique ou au moral, de leurs auteurs; l’innéité qui commence toutes les variétés, bientôt résorbées dans le type commun, si on les abandonne à elles-mêmes, ou fixées comme races, si l’industrie humaine intervient; et, à son tour, l’hérédité devient l’instrument de cette intervention. On voit donc que les générations qui se succèdent oscillent entre deux forces, l’une qui les écarte du type, l’autre qui les y ramène; on voit aussi combien l’hérédité est puissante, puisqu’on peut, par son entremise, fixer des germes, des aptitudes, des dispositions. Aussi ne doit-elle pas être oubliée dans la considération de la santé. En maintes circonstances, il est nécessaire à chacun de nous de remonter dans notre généalogie, de voir ce qu’ont été non-seulement notre père et’ notre mère, mais même leurs pères et leurs mères, afin de nous prémunir contre ce que nous avons reçu de mauvais et de faire fructifier ce que nous avons reçu de bon. Et non-seulement il faut tourner le regard vers le passé, mais il faut le tourner aussi vers l’avenir, afin de préserver ceux qui naîtront de nous d’afflictions qui les suivraient dans le cours de leur vie.

Ainsi, au point de vue de la santé individuelle ou hygiène privée, on considérera trois groupes autour desquels toutes les influences viennent se ranger, et, par conséquent, trois connaissances qui embrassent tous les faits: 1® connaissance de l’action que le milieu exerce sur l’organisme; 2° connaissance de la réaction

par laquelle l'organisme intervient sur le milieu ; 3“ connaissance des dispositions que l’hérédité transmet. C’est par ces trois côtés que s’entretient la santé ; c’est par ces trois côtés que se produit la maladie. L’homme (ce que je dis de lui s’applique aux autres organisations vivantes; mais il est le sujet le plus compréhensif, végétal parla nutrition, animal par les parties inférieures des facultés, être humain par les parties supérieures), l’homme est sous la subordination du milieu ambiant, réagit sur ce milieu et tient de son ascendance des conditions spéciales. Rien, dans tout cela, n’est abandonné au hasard. Le hasard ! j’ai, je l’avoue, quelque peine à me servir ici de ce terme, tant il devient vide de signification dans l’ordre scientifique. Au sens absolu et au point de vue de l’univers, nous ne savons si le hasard existe, puisque nous ne connaissons qu’une parcelle de l’illimité. Au sens relatif et au point de vue de notre intelligence, le hasard sera conçu comme l’action des domaines inférieurs de l’existence sur les domaines supérieurs. Ainsi, en sociologie, l’intervention de causes biologiques est un hasard, par exemple une maladie qui fait disparaître un homme important dans l’histoire. En biologie, l’intervention de causes chimiques est un hasard, par exemple un poison qui trouble la texture des tissus et la régularité des fonctions. En chimie, l’intervention de causes physiques est un hasard, par exemple l’électricité qui dérange une combinaison. A leur tour, tous ces hasards sont soumis à leurs lois respectives. Mais je ne veux pas faire la théorie du hasard, et je dis seulement que les modifications du corps vivant, dues soit à ses propres réactions, soit à l’accession d’agents étrangers, sont régulièrement déterminées, et à cet égard oftrent le caractère de tous les autres phénomènes naturels.

Si, en considération des études quelle embrasse, l’hygiène est fort étendue, elle l’est aussi beaucoup en considération des sujets à qui elle s’adresse. Une fois conçue en sa généralité, elle se décompose en une foule d’applications spéciales : d’abord suivant les sexes; puis suivant les âges; finalement suivant les genres de vie et de professions. L’homme et la femme, l’enfant et le vieillard, le paysan qui vit en plein air, le savant qui passe sa vie dans son cabinet ont besoin de régimes ditférents.Un traité d’hygiène est, au moyen de la physiologie, aidée, là où il le faut, de la physique et de la chimie, un examen critique de tous nos usages, des aliments et des boissons, du logis et des vêtements, du chautfage, du couchage, des soins de propreté, de la manière dont nous exerçons nos membres, nos sens, notre cerveau, nos passions. Que de détails I que d’attention pour distinguer les influences complexes 1 que d’observations et d’expériences pour consolider ce qui est bon, rectifier ce qui est mauvais, et introduire ce que recommande une pratique de plus en plus éclairée! Tout sans exception doit passer sous la surveillance de l’hygiéniste.

Je veux donner quelque exemple. Comment faut-il vêtir la première enfance? Autrefois on se servait d’un maillot qui était une prison et qui est justement abandonné. « L’une des plus grandes causes de la mor- « talité des nouveau-nés, dit M. Michel Lévy, c’est « l’insuffisance du vêtement, c’est la première impres- « sion du froid sur eux. A défaut du réchauffement « maternel, ils ont donc besoin d’un ensemble de « moyens protecteurs représentés par le maillot et le « berceau. L’application vicieuse du maillot a été et « est encore une cause d’horribles souffrances, de rna- « ladies et de difformités pour les pauvres petits êtres

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« que l’éloquence de J. -J. Rousseau et les avei tisse- « ments des hygiénistes n’ont pas entièrement affran- « chis de cette torture. Elle consistait à les entourer de « bandes serrées depuis les épaules jusqu’aux plantes « des pieds, et fortement croisées sur la poitrine et sur « le ventre. On les convertissait ainsi en un paquet in- « flexible et compacte, et l’on condamnait à l’extension « permanente leurs bras et leurs jambes, dont la posi- « tion naturelle est la demi-flexion et une sorte de « pelotonnement. Le supplice de l’immobilité absolue, « que ne supporterait pas un adulte et que l’on infli- « geait à l’âge le plus naturellement turbulent, se pro- « longeait jusqu’à six semaines. L’extension prolongée a des membres, l’inertie forcée des muscles, la défor- « mation et le déplacement d’os encore mous et géla- « tineux, la compression de la poitrine et du ventre, le <' séjour des matières excrémentielles dans les langes, « la douleur des excoriations, tels sont les effets du a maillot, que l’ignorance et la routine perpétuent au a sein même de la civilisation. Dans les familles éclai- « rées, on se borne à envelopper le nouveau-né de « linges moelleux, doux, exempts d’aspérités et de « coutures, doublés par une couverture que l’on replie « et que l’on attache mollement au moyen de larges « rubans, de manière à laisser au thorax sa liberté « d’ampliation et aux jambes une suffisante sphère d’a- « gitation. Encore faut-il enlever fréquemment ce « maillot sans langes, pour procurer à l’enfant par in- « tervalles une aisance de mouvement musculaires; « pour renouveler l’air emprisonné sous ses envelop* « pes, et qui, promptement altéré, ne répond plu: « aux besoins physiologiques de sa peau. VersTage de « trois mois, et plus tôt en été, on supprime entière- « ment le maillot, dont l'usage trop prolongé exagère

« les fonctions exhalantes du derme, développe une « trop grande impressionnabilité et retarde les pro- « grès du pouvoir calori tique... On abuse aujourd’hui « de la llanelle pour les enfants, à titre de prophylac- « tique contre les rhumes ou toute autre incommodité; (( c’est trop les garantir contre les impressions variées « de l’atmosphère, .qui, dans certaines limites, exer- (I cent utilement leur caloricité. Pour peu qu’ils soient « faibles ou lymphatiques, ce vêtement entretient leur « peau dans un état continuel de moiteur et leur est, « au moindre exercice, une cause de sueur, et, par « suite, d’affaiblissement. La flanelle fait des enfants « délicats, chétifs, mous, indolents. Ajoutons qu’il a n’est ni aussi difficile ni aussi dangereux qu’on se « l’imagine de quitter la flanelle après l’avoir portée « plus ou moins longtemps ; pour les adultes comme « pour les enfants, la seule précaution à prendre, c’est « de profiler de la saison des chaleurs pouropérer cette « mutation. »

Ap rès avoir ditquel’homme adulte, dansses habitudes quant au vêtement et au coucher, doit incliner à la privation plus qu’à l’excès delà jouissance, et apprendre à s’accommoderaux intempéries du climat où il vit, M. Michel Lévy ajoute : « Le vieillard est forcé, par l’affaiblissement « progressif de ses fonctions de circulation et de calori- « cité, d’épaissir de plus en plus le rempart de laine, de « soie et de fourrures qu’il élève entre lui et le monde « extérieur; toute l’hygiène est pour lui dans l’entre- (( tien de la chaleur et de la circulation. Qu’il renonce « désormais à braver les vicissitudes de l’air ; son salut « est dans l’unifoimité de la température; mais qu’il « n’ajoute i|u’avec une gradation étudiée une pièce de « plus à son vêtement, car il ne devra plus la quitter. « A lui les topiques les plus chauds, laine, ouate, édre-

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« don, pelleteries; mais point de ligatures ni de com- « pressions ; elles seraient suivies de congestions sur les « organes internes, notamment sur l’encéphale et les « poumons, si prompts chez lui à s’hyperhémier. Il est « pourtant des vieillards ingambes, actifs, qui, grâce « à l’exercice musculaire.au bon état de leurs organes « digestifs et parfois à des pratiques prudentes d’hy- « drothérapie, conservent une assez grande foi’ce de « résistance vitale pour se passer du costume de leur a âge. J’ai vu mon collègue octogénaire de l’Académie, « feu Duval, s’habiller presque légèrement dans les hi- « vers les plus rigoureux; il vantait à quatre-vingt-dix « ans l’influence salutaire du froid. Capuron portait en « toute saison la même redingote. Rudes vies, vertes « vieillesses I Mais tel n’est point le lot commun ; l’hy- « giène comme la médecine enregistre les cas rares et « n’en tire guère parti. »

Tibère (je ne nomme qu’à regret cet empereur d’autant plus odieux en sa méchanceté sombre et en son abominable Caprée, que de nature ce n’était point un homme ordinaire), Tibère disait qu’à trente ans chacun devait être son propre médecin. Il se trompait; la part de vérité que ce mot renferme, c’est qu’un homme qui réfléchit et qui s’observe devient en état, à mesure qu’il avance en âge, de mieux régler son régime et de prévenir, en mainte circonstance, des maladies. Mais c’est là tout; et, quand la maladie est une fois déclarée, l’intervention du médecin est nécessaire; le malade est in capable de déterminer la nature du mal, d’en prévoir la terminaison et d’y appliquer le remède. Elle l’est aussi dans l’hygiène; à la vérité, en hygiène on a ce qu’on n’a pas dans le traitement des maladies, où les pratiques du public sont d’ordinaire ou puériles ou eri'onées ou superstitieuses. En hygiène on a l’usage

commun qui est tout d’abord une certaine règle; car cet usage commun est le fruit d’un long empirisme qui s’est rectifié peu à peu dans le cours du temps ; mais cet usage n’est pas parfait et laisse place à bien des doutes et des faux pas; là interviennent les conseils de la médecine. Un médecin prudent et éclairé est un guide qu’il faut consulter; cela importe surtout à celui qui a responsabilité d’autrui, au père de famille, à l’instituteur, au maître qui a beaucoup de gens à son service, à l’industriel qui emploie des ouvriers. Gardez-vous de vous fier à votre sens, il est souvent trompeur ; imaginez-vous qu’il est là-dessus une foule de choses que vous ignorez et qu’il est bon qu’un autre sache pour vous, afin d’y appeler votre attention ; ne recourez pas à lui dans la maladie seulement, et entretenez-le de votre genre de vie, de ce qui vous sert et de ce qui vous nuit, des dispositions corporelles et mentales des enfants, des nécessités de la position qui est la vôtre, des dangers qu’elle peut présenter et des remèdes qu’elle comporte. Ne mêlez que le moins qu’il vous sera possible vos théories à vos renseignements : autant vos renseignements sont nécessaires, autant vos théories sur les humeurs, sur la bile et le sang offusquent votre intelligence, vous faisant croire qu’en nommant ces choses sur lesquelles vous n’avez aucune notion précise, soit en santé, soit en maladie, vous vous êtes donné quelque lumière. Tenez-vous loin des charlatans : la médecine est imparfaite, je l’avoue; il est des cas où elle ne peut rien, cela est incontestable; il en est d’autres dont elle ne sait pas pénétrer l’obscurité, personne moins que moi ne le nie; mais, avec toutes ces défectuosités, elle est un trésor de secours auquel tout homme raisonnable viendra puiser. Fille du temps et de l’expérience, cultivée depuis Hippocrate

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DE l’hygiène. 247

par une classe très-éclairée, dont les membres les plus éminents consignent dans les livres leurs recherches et leurs résultats, ellç grandit et s’affermit constamment par la tradition scientifique; cela est la seule garantie de vérité et d’efficacité. Enfin, méditez de temps en temps sur les questions de santé. On est fort occupé du pain de sa journée, de sa fortune, de son chemin dans le monde. On a raison sans doute; mais, croyez-moi, tournez aussi votre attention sur votre genre de vie et rendez-vous-en compte ; c’est, après l’examen moral, l’examen le plus important que vous puissiez faire.

C’est par ces indications que je termine, ne pouvant dans la dernière page d’un journal aller beaucoup au delà. Elles me sont venues sans effort par la lecture que je viens de faire du livre de M. Michel Lévy. L’ensemble en est complet, la trame en est solide, et, ainsi soutenu, je me suis senti toute hardiesse à recommander des soins qu’on oublie dans le tourbillon, et une direction qu’on ne prend pas et que suggèrent toutes les pages de son livre.

Épidémies.

On peut considérer comme une seconde branche de l’hygiène l’étude des épidémies et des endémies. Elles sont aux villes, aux campagnes, aux peuples, ce que sont les maladies sporadiques à l’individu. Elles ne se distinguent pas seulement par le grand nombre d’hommes qu’elles frappent, elles se distinguent aussi

par des caractères qui leur sont propres. En effet, il .s’en faut que toutes les maladies prennent la forme ^pidémique; beaucoup ne la revêtent jamais : ainsi, pour citer un exemple, on ne connaît point d’épidémies de cancers. D’autres sont flottantes; habituellement individuelles, elles peuvent, sous l’empire de circonstances qui les favorisent, acquérir une force d’expansion qu’elles n’avaient pas, et se généraliser. Plusieurs phlegmasies, et particulièrement des phlegmasies des membranes muqueuses, sont dans ce cas. Enfin il en est d’autres qui ne se présentent que d’une façon épidémique : tel est le choléra asiatique dont nous avons fait une si rude épreuve ; et, si dans les intervalles des invasions on rencontre quelques cas isolés, on peut dire que ce sont des restes de l’influence gé- ' nérale, des germes qui ont survécu et qui n’existeraient pas si la grande influence n’avait pas régné. Donc les maladies épidémiques forment un groupe pathologique qui a ses particularités et qu’on ne peut ramener dans le groupe des maladies sporadiques. Je ferai comprendre d’une manière très-générale qu’il en doit être ainsi. Les maladies sporadiques ou individuelles sont variées suivant les conditions spéciales du sujet et du milieu, et les variations seraient infinies si la manière d’être de la substance vivante et ses modes de réaction contre

les causes morbifiques n’imprimaient une régularité à cette irrégularité qu’on nomme une maladie. Mais, nécessairement, une multitude de ces conditions particulières doivent être éliminées pour que la maladie commune à beaucoup, l’épidémie, apparaisse. De là on vient à concevoir que les maladies vraiment épidémiques doivent dépendre, non de ces causes si diverses qui nous affectent en tant de manières, mais de causes énergiques qui ont la vertu de modifier identiquement

une foule d’individus de tout âge, de toute profession et des deux sexes. Plus on étudie ces causes malfaisantes, plus on est porté à les ranger dans cette classe que les médecins nomment des intoxications, c’est-à-dire des causes qui se régénèrent dans chaque malade, qui, par conséquent, s’étendent de proche en proche sur les populations, et dont l’effet sur le corps vivant est le plus souvent de produire un mouvement fébrile et décomposant.

Ce sont d’ordinaire des phénomènes formidables par leur puissance. Quand un grand fleuve a définitivement surmonté ses bords et crevé les digues par lesquelles l’industrie humaine espérait le contenir, la masse irrésistible des eaux qui affluent et la rapidité de leur marche frappent de stupeur et d’impuissance les riverains, et ne leur laissent rien autre sinon d’attendre que la furie du torrent s’abatte d’elle-même, et que les pluies et les neiges qui le grossissent, s’épuisant, lui permettent de rentrer dans son lit. Il en est de même d’une épidémie violente, et particulièrement de ces pandémies qui se promènent sur la face de la terre en la désolant. Tel est le choléra, qui, parti de l’Inde, atteignit l’Amérique; telle fut, dans le quatorzième siècle, la peste noire, dont les ravages furent bien autrement cruels ; telle fut cette sorte de typhus qui était propre à l’antiquité (elle eut ses fléaux, nous avons les nôtres), qu’on désigne ordinairement sous le nom de peste anionine, parce qu’elle fit sous Marc-Aurèle une de ses plus furieuses invasions, et qui, plusieurs siècles auparavant, avait affligé, lors delà guerredu Péloponèse, l’Asie, 1 Égypte, Athènes, et sans doute bien d’autres pays. Lors de ces fléaux gigantesques, la force humaine succombe; la mort presse ses coups ; les fossoyeurs suffisent à peine à leur triste besogne ; la mortalité monte plus ou moins

vite à son plus haut point; puis elle décroît et finit par cesser. J’allais dire, le ciel se rassérène, si dans le fait on pouvait apercevoir au ciel rien qui trouble la transparence et la pureté de l’air. Les miasmes qui portent la mort sont jusqu’à présent trop subtils, au moins dans la plupart des cas, pour être saisis par la chimie; seuls, les corps vivants en sont les réactifs et témoignent, par leur souffrance et leur destruction, de l’intensité du principe morbifique qui s’est développé. Pourtant, quelle que soit l’inexorable rigueur du fléau, l’esprit de l’homme civilisé ne s’abandonne pas, ne s’oublie pas plus que le héros du poète : oblitusvesui est Ithaeus discrimine tanto. Le médecin va partout, au péril de sa vie, porter des secours sans doute précaires et infidèles contre des actions si puissantes et si destructives, mais secours qui rassurent, qui consolent, et qui, dans les circonstances favorables, arrachent plus d’une victime à la mort. Là ne se borne pas son ministère : au milieu de l’épidémie, et quand il est, par son office même, plus menacé que les autres, il étudie le mal, il en recherche les causes, il en poursuit les traces dans les organes de ceux qui ont succombé, il institue des expériences périlleuses sur la contagion. Puis, revenu de ces campagnes meurtrières, il compare, il combine, il généralise, et cherche à déduire de ce qui a été observé avec courage, avec sang-froid, avec abnégation, les moyens de combattre moins inégalement contre les fléaux.

La Bruyère dit en parlant des hommes : « S’ils sont « tempérants, chastes et modérés, que leur sert le mys- « térieux jargon de la médecine, qui est une mine d’or « pourceuxqui s’avisentde le parler? Légistes, docteurs, « médecins, quelle chute pour vous si nous pouvions « tous nous donner le mot de devenir sages I » Je n’ai

point, dans cette apostrophe, à m’occuper des légistes, et je ne parle ici que pour les médecins. Sans doute, du temps de La Bruyère, le divorce entre les sciences et les lettres était assez complet pour qu’en écrivant ceci un auteur pût croire qu’il énonçait un incontestable axiome de sagesse pratique et non une grave erreur de pathologie. Bien que la tempérance et, en général, l’habitude de mettre un frein à ses passions appartiennent à un ordre plus relevé que celui delà santé et aient pour but’ direct la morale, je ne veux aucunement contester qu’on y trouve secondairement de l’utilité pour l’entretien régulier du corps. Si l’on se retranche à dire cela, on est dans le vrai ; et pour ceux à qui le côté supérieur ou moral ne suffit pas, on peut subsidiairement faire valoir le côté inférieur ou sanitaire qui a sa réalité. Mais prétendre que les vertus peuvent supprimer la maladie dans le règne organique, c’est n’avoir aucune notion précise des conditions sous lesquelles existent les organismes. Ce que je viens de dire des épidémies, est-il besoin que je l’applique au cas dont il s’agit? Elles naissent par des causes placées bien loin des actes de tel ou tel individu, et la moralité n’en met pas et n’en peut mettre à l’abri. Quand le choléra s’abattit dans nos cités, il fit sa proie principalement des pauvres, des affaiblis, des mal logés, des mal nourris ; il dévora aussi des riches, des forts, des gens dans toutes les aisances de la vie; mais, pour les uns et les autres, il ne s’inquiéta que bien peu de leur intempérance ou de leur sagesse. En temps de choléra, comme en touti autre épidémie, on s’expose davantage par les imprudences et les excès, sans se protéger complètement par la prudence et le bon régime. Et si vous voulez un argument de plus, voyez les végétaux ; immobiles à leur place, incapables de recevoir d’autres aliments que

2ü2 DE L’HYGIÈNE.

ceux que leur apportent la terre et le ciel, ils n’en sont pas moins sujets à beaucoup de maladies, moins que les animaux et surtout que l’homme; maiscette ditlérence tient à la moindre complexité de leur organisme, où il n’y a ni muscles ni nerfs. L’opinion de La Bruyère, qui ne lui est pas propre d’ailleurs et qui est celle de maint moraliste, découle de cette fausse philosophie qui, considérant la nature d’un coté et l’homme de l’autre, suppose que celui-ci est le corrupteur de celle-là. Le fait est qu’au point de vue humain, l’ordre naturel est imparfait; aussi tout le travail humain est-il de le rectifier, autant qu’un être aussi faible de corps et d’intelligence qu’est l’homme peut le faire. Loin de corrompre la nature et de la dépraver, il la corrige. La tempérance, auxiliaire de la santé, est un précepte moral qui ne nous éclaire pas sur les causes morbifiques ni sur les moyens qui les combattent. C’est la science qui là-dessus nous donne la lumière; la science, toujours progressive et secourable, mais toujours inférieure à la tâche. Qu’est-ce en effet que la civilisation, sinon la lutte entre une tâche qui décroît sans devoir jamais finir, et un effort qui croît sans devoir jamais devenir infini?

Que si l’on demandait comment (je dis comment et ne dis pas pourquoi ) il se fait que la substance vivante ait de toutes parts des ennemis, il serait facile de répondre. Elle est essentiellement formée d’oxygène, d’hydrogène, d’azote et de carbone. Ces éléments, avant d’être partie intégrante d’un corps organisé, ont des propriétés physiques et des propriétés chimiques qui les mettent en rapport avec tout ce qui est d’ailleurs dans la nature. Les composés organiques qu’ils formeront ne seront pas soustraits à cette loi : de ces actions inévitables, les unes seront bonnes, les autres seront raau-

DE l’hygiène. 253

vaises ; les unes seront conservatrices, les autres destructives. Bien plus, les substances organiques elles-mêmes, parmi leurs combinaisons multiples, en rencontreront qui seront délétères; cela devait être, cela est en effet. Les sucs se sont combinés de manière dans la ciguë à faire un poison; dans la vipère, à faire un venin; dans le chien enragé, à faire un virus. La défaveur des accidents s’est étendue encore plus loin : il s’est trouvé que la décomposition des matières organiques est un danger pour les vivants; c’est elle qui empoisonne les marais et donne les lièvres intermittentes et rémittentes de toutes les formes. De l’oxygène, de l’hydrogène, de l’azote et du carbone, combinés en substances vivantes, restent, quoi qu’on fasse, exposés aux assimilations et désassimilations ; et c’est le lieu de dire avec le ponte, en l’appliquant à tout ce qui vit :

. . . documenta damus quà simus origine nati.

C’est avec un sens profond et une grande utilité que M. Michel Lévy divise les épidémies en celles dont l’origine est couverte d’un voile et celles dont la cause est connue. Les premières mettent à néant nos efforts, et comme très-puissantes, et comme très-obscures. « Il « est dans la nature de ces terribles fléaux, dit M. Lévy, « de faire explosion, d’atteindre leur summum d’inten- « sité pendant toutes les saisons; de s’étendre à tous les « climats, d’envahir et de ravager successivement de « grandes surfaces du globe, enfin de se jouer de toutes « les mesures de préservation et de la police sanitaiie « la plus active. » Le choiera en est présentement le type ; on sait seulement qu’il est né dans 1 Inde^ et que de là il s’est propagé partout; l’étude des symptômes et des lésions a été faite avec un grand soin ; mais c’est tout ce qu’on en sait. Où résidé la cause mallaisante

2o4 DE l’hygiène.

Quelle en est la nature? Sur cela ignorance complète. On suppose, avec quelque vraisemblance, en raison de l’analogie, qu’elle est due à un principe animal ou végétal comparable aux virus et aux effluves, et qui, comme eux, agit avec une énergie fatale sur la substance vivante. La peste d’Orient, celle qui est caractérisée par des bubons et des charbons, n’est pas moindre, et, si aujourd’hui elle paraît confinée dans son berceau, on ne doit pas oublier qu’elle a visité l’Occident jusque dans le dix-septième siècle (sans parler de la fameuse épidémie de Marseille, qui est du commencement du dix-huitième), et que dans le quatorzième, sous le nom de peste noire, elle sévit sur l’Asie d’abord et sur l’Europe ensuite avec une violence qui n’a peutêtre été jamais égalée par aucune épidémie. Elle a donc, comme le choléra, la funeste propriété de devenir une pandémie. En troisième lieu, je citerai la fièvre jaune; celle-ci est propre à l’Amérique, surtout à l’Amérique du Nord et aux Antilles. Cependant depuis quelques années elle a envahi aussi l’Amérique du Sud, et même elle a fait quelques apparitions en Europe, à Livourne, à Cadix, à Barcelone, à Lisbonne, importée par contagion, et non, comme quelques-uns le supposent, née spontanément dans ces villes. Toutefois, moins formidable que les autres en cela, mais en cela seulement, on ne l’a jamais vue prendre le caractère pandémique et se promener sur la face de la terre. Ainsi voilà trois grandes fièvres (le choléra ne perut guère être considéré autrement) qui naissent en des lieux déterminés : les régions chaudes et marécageuses de l’Inde produisent l’une; la vallée du Nil et la Syrie engendrent l’autre; et la troisième apparaît sur les côtes malsaines de l’Amérique; non pas seulement sur les côtes chaudes, car on l’a vue se développer à Qué-

bec, qui est sous un climat rigoureux. La spécificité de naissance est évidente; la spécificité d’effet ne l’est pa« moins; car ces trois maléfices impriment sur le corps leurs marques qui ne peuvent être confondues l’une avec l’autre.

En me voyant citer l’Asie, l’Afrique et l’Amérique, je ne voudrais pas qu’on en inférât quelque immunité pour l’Europe. A la vérité, dans le temps présent et depuis longtemps, l’Europe n’a donné lieu à aucun phénomène pathologique de cette nature; mais elle a eu aussi ces conditions néfastes. Vers la fin du quinzième siècle, naquit en Angleterre une maladie redoutable qu’on nomma la suette,àcause des sueurs excessives au milieu desquelles périssaient les malades. La suette ne s’arrêta pas dans la contrée où elle avait pris origine; elle franchit le détroit, et envahit le continent, et cela à diverses reprises, faisant, lors de chaque invasion, d’innombrables victimes et devant être comptée parmi les fléaux les plus redoutables. Depuis, elle s’est infiniment amoindrie, et on ne la connaît plus qu’avec le caractère de petites épidémies locales. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’on ne sait rien sur la cause qui lit qu’à un moment donné la population d’Angleterre fut atteinte de ce mal et put le propager. On Tignore pour la peste, ou la fièvre jaune, ou le choléra, qui éclosent sous nos yeux. A plus forte raison l’ignore-t-on pour un fait duquel il ne reste plus que des documents historiques. Mais si jamais on parvient à percer le mystère qui enveloppe nos épidémies actuelles, la lumière se projettera incontinent sur les épidémies passées, et cette découverte éclairera l’histoire des sociétés. Ainsi, dans le présent comme dans le passé, le sol de la vie tremble comme tremble la terre sous nos pieds : la terre, parce que c’est une croûte peu épaisse portée sur

un noyau de matières incandescentes et sujettes à toutes les effervescences que cause une prodigieuse chaleur; la vie, parce que la substance organisée qui en est le support, repose sur le fond complexe et mobile des propriétés chimiques et physiques de la matière.

La variole est un exemple encourageant de ce que peut l’exploration médicale, guidée par une pénétrante induction. Cette fièvre éruptive, toujours redoutable, prenait parfois une expansion que rien n’arrêtait, méritant alors d’être mise à côté des extrêmes fléaux. Elle est du nombre de ces aflections que, dans la règle, on n’a qu’une fois, comme la fièvre typhoïde, la rougeole et quelques autres; on ignore absolument quelle est la modification du corps humain, qui fait qu’ayant subi une de ces maladies, il devient ultérieurement réfractaire, dans une certaine limite, à leur action. C’est là la cause fondamentale du genre de préservation qui a été trouvé. Dans le nombre de ces virus, infiniment plus malfaisants qu’utiles, et qui s’engendrent par l’altération morbide des substances vivantes, il s’en rencontra sur le pis des vaches un qui, transporté sur l’homme, donnait lieu à une variole excessivement bénigne, à peine fébrile, sans éruption générale, par conséquent sans danger de mort, sans couture, sans ophthalmie, sans dévastation du visage. Mais, justement parce que la vaccine n’est qu’une trèspetite variole, elle n’en a pas toute la vertu préservative. Ce n’est pas qu’il faille croire que la variole ellemême préserve absolument; rien n’est absolu dans cet ordre de phénomènes, et il y a des cas, rares il est vrai, de seconde variole. Les varioles post-vaccinales sont plus fréquentes; cela est incontestable, soit qu’elles se présentent sous une forme modifiée et sans danger, ce qui est le plus ordinaire; soit qu’elles offrent la gra-

vité qui appartient à cette maladie. De là naquit la revaccination, pratique salutaire, précaution à recommander. Je laisse parler M. Michd Lévy, qui est un des principaux promoteurs de la revaccination dans l'armée : «1° La vaccine diminue notablement la fréquence « et l’intensité de la variole; suivant le relevé de dix a contrées de l’Europe, on comptait, avant l’introduc- « tron de la vaccine, 1 décès sur 10 malades; on n’en « compte, depuis la vaccine, que 1 sur 2,378; 2°lesre- « vaccinations réussissent en proportion d’autant plus a forte qu’elles ont lieu à une époque plus éloignée de a la première vaccination; 3** si les faits ne sont pas a encore assez concluants pour que les revaccinations « soient décrétées comme mesure de police sanitaire, « la prudence veut qu’elles soient suffisamment con- « seillées et propagées; c’est ainsi qu’elles sont presft crites pour l’armée; 4" après l’âge de trente ans, cette « précaution perd de son importance, la susceptibilité « à contracter la variole diminuant beaucoup à cette « époque de la vie. »

Je viens aux épidémies dont la cause est connue. « L’encombrement, dit M. Michel Lévy, n’est autre a chose qu’une expérience d’infection : il produit la « pourriture d’hôpital, le typhus des prisons, des vais- « seaux, des hôpitaux; dès que le.nombre des malades « excède les proportions de la capacité atmosphérique « d’un hôpital, on voit les maladies se modifier gravent ment dans leur aspect et dans leur marche. » Là est un noeud de la question des épidémies, un nœud qui les divise et autorise à espérer qu’un jour on les mettra toutes ou presque toutes dans une même classe, celle des causes connues. Il y a des épidémies qu’on peut faire de toutes pièces. Que des malades ou des blessés soient entassés dans un local beaucoup trop petit, et

bientôt non-seulement l’air se vicie, c’est-à-dire prend une odeur nauséabonde et perd son exacte composition en oxygène, azote et vapeur d’eau : ce serait peu de chose si tout se bornait à quelque désagrément dans la respiration; mais il se produit un miasme délétère, et une maladie spécifique apparaît, le typhus avec sa fièvre intense, son extrême abattement, son délire, ses taches à la peau, et ses lésions anatomiques correspondant mal, par leur peu de gravité, à la gravité des symptômes. Puis ce détestable produit, soit de l’incurie ou de l’impuissance des hommes, soit du malheur des circonstances, ne s’arrête pas dans le foyer où il a pris naissance; il suit les armées, les vaisseaux; il accompagne les malades qu’on évacue, les prisonniers qu’on transporte; il sévit plus sur les vaincus que sur les vainqueurs; et, comme on vit, en t813et 4844, parti des bords de la Vistule et de l’Oder, il arrive jusque sur ceux de la Seine, ayant laissé dans le trajet une longue traînée de dévastation. A ce point de vue, jugez de ce que devait être, comme agent d’infection, l’Hôtel-Dieu de Paris avant le rapport de Bailly, de Tenon et de Lavoisier : plus de lits dans les salles qu’elles n’en pouvaient tenir; quatre, cinq et six malades dans un même lit; lesmorts mêlés avec lesvivants; des passages étroits où l’air croupissait faute de pouvoir se renouveler, et où la lumière ne pénétrait que faiblement et chargée de vapeurs humides. Certes, si on avait voulu créer un formidable engin de maladie, de pestilence et de mort, on n’aurait pu mieux y réussir qu’en constituant un pareil hôpital. Et pourtant il ne faut voir dans ce concours de conditions délétères que l’effet de l’ignorance et de la routine : on y accueillait à toute heure du jour et de la nuit les malades, les pèlerins et les mendiants; dans les mauvaises années, la population de l’Hôtei-

Dieu n'avait plus de bornes; on rapporte qu’en 1700 elle s’éleva à plus de neuf mille. On ignorait qu’il ne suffit pas de donner un abri à des malades, et que cet abri, s’il n’est pas disposé comme l’expérience scientifique l’enseigne, s’empoisonne rapidement, devient mortel pour les malades et pour ceux qui les soignent, et envoie tout à l’entour de sinistres rayonnements. Ce n’était pas impunément que la grande cité laissait dans son sein un pareil foyer, et qu’une charité mal éclairée entassait les misérables.

De la possibilité de faire ainsi le typhus, découle la possibilité non pas de le guérir (car, une fois né, c’est une maladie fort dangereusecontre laquelle la médecine n’a que des ressources précaires), mais de le prévenir en empêchant de se produire les causes qui le produisent, ou même de le défaire en en dispersant les foyers. Et remarquez que, tout en reconnaissant si bien les conditions de naissance, on ne connaît pas l’élément miasmatique du typhus ; on n'a jamais pu le saisir et l’isoler. Au lieu que, dans la variole, l’élément contagieux s’olfre sans effort à la recherche : c’est une humeur contenue dans le bouton; il suffit d’en prendre ce que peut contenir la pointe d’une lancette et de l’insérer sous l’épiderme ; la transmission est opérée, et, après quelques jours d’incubation, la fièvre et l’éruption vont survenir. Mais, en revanche, il n’y a, en dehors de la contagion, aucun moyen de produire la variole. Le vulgaire est disposé à croire que le chaud ou le froid, le boire ou le manger peuvent donner ces sortes de maladies; il n’en est rien, elles sont spécifiques; et, quoi qu’il arrive, dans quelque situation insalubre que soient les hommes, la variole ne surgit pas. Elle a bien surgi une fois de toutes pièces, puisqu’elle ne paraît pas avoir une bien ancienne origine et queleshis-

toriens en signalent la première apparition dans le sixième siècle de notre ère ; mais cette espèce de génération spontanée ne se manifeste plus aujourd’hui, et le mal se propage par les germes. Les fièvres d’accès, qui régnent endémiquement et mémeépidémiquement, sont connues dans leur cause, comme l’indique le nom de paludéennes qu’on leur donne quelquefois; aussi a-t-on contre elles le pouvoir de prévention, soit en assainissant les localités malfaisantes, soit en se soustrayant aux effluves et à tout ce qui en favorise la dissémination et l’action; mais, par un surcroît qui n’est pas commun, le quinquina fournit un remède puissant dans la plupart des circonstances, et héroïque quand ces fièvres prennent le caractère pernicieux. En ces derniers temps, un médecin allemand nommé Huraboldt prétendit avoir trouvé un préservatif de la fièvre jaune: c’était une substance dont il faisait un secret et qu’il inoculait. Je crois même qu’il a emporté son secret avec lui (car il est mort), sans en avoir fait confidence à personne. M. le docteur Manzini, médecin italien qui exerce à la Havane, a coopéré aux expériences qui furent très-nombreuses, et en a dirigé la plupart. Doué de l’esprit d’observation et de l’impartialité qui l’accompagne, il est un témoin considérable de ce qui se fit; or, de son témoignage il résulte que l’inoculation de cette substance, quelle qu’elle fût, produisait un état fébrile et quelques-uns des symptômes de la fièvre jaune, mais transitoires et sans gravité véritable. C'est un fait très-singulier et très-digne d’attention; mais là se bornait l’effet : les inoculés n’étaient point préservés, et il n’y avait rien de comparable à la vaccine. Pourtant M. Manzini conclut, des relevés qu’il a faits, que ces inoculés eurent moins de malades et de morts que n’en eurent un nombre égal de non-inoculés. Ainsi,

DE L’HYGIÈNE. 26i

contre les épidémies trois voies sont ouvertes : y rendre le corps inaccessible, comme par la vaccine; les guérir, comme par le quinquina; les prévenir ou les dissiper, comme pour le typhus ou le scorbut. Prévenir ou dissiper se nomme, en langage technique, prophylaxie, et toute prophylaxie repose essentiellement sur la connaissance des causes.

Le mode de transmission et de propagation doit être sérieusement étudié, afin qu’on sache quelles sont les précautions à prendre et jusqu’à quel point on peut y compter. M. Michel Lévy a été témoin, dans la guerre de Crimée, de quelques faits relatifs au choléra qui ont un grand ihtérêt. Vers la fin de septembre 1854, il vit arriver à Varna, après une traversée de soixante à soixante dix jours, des artilleurs embarqués avec du matériel de leur arme à bord de bateaux voiliers; partis de Marseille où régnait le choléra, plusieurs d’entre eux succombèrent, en débarquant, à cette maladie, alors entièrement éteinte à Varna. Faut-il admettre chez ces hommes une incubation de plus de soixante jours, ou bien rapprocher leur cas du cas suivant : c’est-à-dire reconnaître que des agglomérations d’hommes, des corps de troupes, des camps, des hôpitaux, où le choléra a sévi, restent, pendant un certain temps après qu’il a cessé, capables de faire éclore la maladie chez des hommes sains qui arrivent? Les troupes débarquées en 1 854, ayant payé leur tribut, se trouvaient, en 1855, délivrées du fléau, et n’en offraient plus de traces; mais les troupes qui, cette année-là, arrivaient successivement de France, étaient saisies par le fléau, et ce sont elles qui alimentaient en Crimée le foyer cholérique. On n’embarqua de Varna pour la Crimée que des hommes en santé ; et telle fut la prudente sévérité de ce triage, prescrit par le maréchal de Saint-Arnaud,

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qu’il laissa derrière lui, sous la direction de M. Michel Lévy, environ 4,000 malades et presque autant de malingres et de valétudinaires. Malgré ces précautions et cette élimination, des cas de choléra se déclarèrent en mer à bord de plusieurs vaisseaux, plus tard sur la plage d’Oldfort et sur le champ de bataille de l’Alma; ainsi s’opéra l’importation decette maladie en Crimée. Quand le maréchal Saint-Arnaud fit partir, contrairement à l’avis deM. Michel Lévy, trois divisions pour la Dobrutscha, le choléra était à Varna dans sa période d’invasion, et les troupes, parties avec une santé apparente, ne tardèrent pas à compter dans leur sein bon nombre de cas plus ou moins foudroyants.

« Il nous a été donné, dit M. Michel Lévy, d’assister « à la formation successive des foyers cholériques de- « puis Marseille jusque derrière Sébastopol, en passant « par le Pirée et par la côte de Bulgarie. » En effet, c’est ainsi que marche cette maladie, établissant ses étapes quand il lui faut traverser les mers, et, quand les populations sont denses, se jouant des cordons sanitaires, comme on le vit en 1831, en dépit de l’excellente discipline des troupes prussiennes et autrichiennes, qui gardaient leurs frontières contre le choléra. En considérant le grand rassemblement de troupes en Grimée, les maladies, les blessures, les encombrements, le typhus, le scorbut, la dyssenterie, beaucoup de bons esprits s'attendirent à ce que la peste se manifestât. M. Michel Lévy, mis en garde par les confusions pathologiques dont la peste a été l’objet, ne partagea point ces craintes, et en effet la peste ne vint pas; c’est que la peste est, comme la variole, une de ces malfaisances qu’on ne produit pas à volonté. Mais si le malheur eût voulu qu’elle naquit alors en Égypte par les causes qui lui sont propres, on peut croire que d’aussi grands

rassemblements, déjà si affligés, auraient bien vite attiré ce lugubre vautour. Toutes les expériences le montrent : c’est en dissipant les foyers, en coupant les communications pathologiques et en isolant les malades, qu’on obtient les meilleurs résultats, tantôt arrêtant tout à fait le mal, tantôt l’atténuant seulement, et ne succombant que devant les irrésistibles fléaux. Pour le choléra même, si subtil à franchir les barrières, l'iso* lement est véritablement utile : en 1849, M. Michel Lévy, qui traita douze cents cholériques au Val-de- Grâce, ayant pu les séparer des autres malades reçus dans rétablissement, ne vit survenir qu’un très-petit nombre de cas intérieurs, tandis que les hôpitaux civils, où la promiscuité ne fut pas évitée, comptèrent ces cas intérieurs par centaines. L’application judicieuse de ces principes a présidé à ce qui a été fait pour la réformation des quarantaines, et présidera à ce qui reste à faire.

Quand une grave épidémie sévit, les esprits se troublent ; des bruits d’empoisonnement circulent, comme cela sévit en 1832 à Paris; des émeutes même éclatent pour saisir les prétendus empoisonneurs; les individus obéissent aux impulsions de la crainte et aux caprices d’une imagination frappée. Il est difficile, en effet, dans ces épreuves, que la raison prévale; pourtant, c’est quand l’orage souffle qu’il faut savoir ou se guider ou se laisser guider. A la médecine appartient le rôle du sang-froid, de la fermeté et de la prévoyance. Ce que l’expérience a enseigné de meilleur, M. Michel Lévy l’a résumé avec pleine autorité : a Toutes les fois qu’une « population est menacée, la police sanitaire doit re- « doubler de vigilance pour écarter les causes qui pour- « raient servir d’occasion ou d’auxiliaire au fléau : « l’examen des denrées et liquides livrés à la consom-

8 mation, la propreté et l’aération des demeures pu- 8 bliques et privées, le prompt enlèvement des immon- « dices, les distributions plus copieuses d’aliments et 8 de vêtements aux pauvres, le régime et la salubrité 8 de tous les établissements qui contiennent des réu- « nions d’hommes, le soin de la tranquillité morale 8 des citoyens ; tels sont en partie les devoirs de l’au- 8 torité. Quant aux individus, on ne peut prescrire un 8 régime préventif qui convienne également à tous les a tempéraments, à tous les états de santé; mais on peut 8 assurer que tous se trouveront bien de l’observance 8 des règles suivantes : habitation dans des apparte- 8 tements spacieux où la lumière et l’air pénètrent la- 8 cilement, l’exercice au grand air dans des lieux éle- 8 vés, mais sans qu’il soit jamais poussé jusqu’à la 8 fatigue; des vêlements épais qui abritent le corps 8 contre les effets de l’humidité et des variations de a température; une nourriture substantielle, répara- 8 trice et facile à digérer , point d’abus ni d’écarts de a régime, ils seraient funestes ; l’éloignement de toutes a les circonstances qui peuvent exciter la tristesse, la « peine, les passions violentes, la colère ; un sommeil « suffisamment prolongé; le traitement immédiat de 8 toute indisposition naissante : telles sont les prescrip- 8 tions auxquelles doivent se soumettre ceux qui vivent 8 dans des atmosphères contaminées. Les classes aisées a peuvent s’y conformer sans peine, et c’est dans leurs 8 rangs que les épidémies font le moins de victimes. 8 Travailler à l’accroissement de l’aisance du peuple, 8 c’est agir préventivement contre les fléaux épidémi- « ques qui épouvantent les gouvernants et les gouver- 8 nés; c’est là l’œuvre lente et progressive de lacivili- 8 sation qui a déjà réduit leur fréquence et leur a intensité. Faut-il combattre ou encourager, en temps

« d’épidémie, les émigrations individuelles et collecti- « ves? Elles profitent à la cité envahie, elles y dimi- « nuent la densité de la population, elles enlèvent au « fléau un aliment, elles en atténuent la force et la dud rée. Dans toutes les épidémies l’encombrement joue « un rôle funeste, il rend le mal plus transmissible par ff la multiplicité des rapprochements, il exalte l’actia vité des germes morbides, l’énergie des contagions, « l’influence délétère des sources d’infection. Et en « même temps les émigrants augmentent leurs chances a de salut. C’est à l’approche des épidémies qu’il faut « surtout conseiller les déplacements; répidÂnie une « fois développée et en voie d’ascension, la fuite est « moins sûre et la chance de translation morbide aug- « mente par l’intennédiaire des émigrants. Les instruc- « tions populaires ont assui’ément leur utilité; elles « témoignent de la sollicitude de l’administration ; elles t( dissipent les appréhensions exagérées; elles font ap- « pel à la raison publique, à laréflexion, à la vigilance. « Il n’y a lieu d’y détailler les prodromes et les symp- « tomes du mal redouté et d’y offrir matière à la peur, « aux interprétations de l’ignorance. Mais, soüs cette « réserve, les avis au peuple tendent à fortifier son bon « sens, sa résistance morale, et j’ai toujours pensé « qu’au lieu de lui cacher les dangers d’épidémie qui (( le menacent, il fallait les lui dénoncer franchement « à l’avance. »

Telle est la constitution de la substance vivante par rapport à elle-môme et au monde inorganique, qu’inévitablementdu conflit de ses éléments il surgira de fatales combinaisons qui porteront au loin la maladie et la mort. Elles surgissent en effet, et c’est ce qu'on nomme des épidémies. Une fois déchaînées, elles renversent toutes les barrières et confondent la faible science de

l’homme. Mais, poussée par un double désir, le désir de connaître abstraitement les choses et celui d’être utile, la science médicale étudie ces fléaux immiséricordieux, elle les suit à la trace, et pénètre dans leurs foyers; de chaque épreuve elle ressort plus habile et plus forte; et, ünalement, gagnant en autorité et se faisant écouter des gouvernements, elle trace des règles qui, progressivement meilleures et plus précises, atténuent les désastres et corrigent, dans la limite de notre intelligence et de nos forces, les graves imperfections du rapport entre l’être vivant et son milieu.

Hygiène publique.

On auraitde l’hygiène une idée incomplète, si on ne la considérait que dans ses rapports avec la santé individuelle ou même avec les influences épidémiques qui s’éveillent tantôt dans un point ou un temps , tantôt dans un autre. Elle a un champ plus étendu, où elle est devenue la conseillère indispensable de l’administration. Une bien courte remarque indiquera la nécessité de cette intervention. La société, depuis qu’elle est sortie des âges préparatoires et qu’elle a pris conscience d’elle-même, reconnaît quelle se développe pour développer l’industrie, l’art, la science et la morale, et pour donner, par l’éducation et par la politique, à tous ses membres une juste part de ce quadruple trésor. Combien elle est loin encore de transformer des tendances spontanées en une action

déterminée et uniforme, je n’ai pas besoin de le dire. Mais ce qui est certain, c’est que les parties supérieures de révolution sociale ne peuvent subsister et prospérer qu’autant que les parties inférieures ont leur pleine vitalité et leur office complet. Il n’en est pas autrement de l’organisme collectif que de l’organisme individuel. Le développement des fonctions supérieures est le but auquel tend ou doit tendre tout individu qui sent le prix de la vie; mais, pour que cela se fasse, il faut que les fonctions inférieures, celles que la physiologie appelle végétatives, préexistent et agissent dans leur régularité et leur plénitude; c’est une hiérarchie qui ne peut être intervertie. Elle ne peut pas l’être davantage dans le corps social ; ce qui correspond aux fonctions végétatives ne permet ni retard, ni négligence, ni même ignorance; autrement surgissent des désordres et des souffrances qui troublent profondément toute l’économie. Nourrir, loger, vêtir est la première œuvre de laquelle tout dépend ; mais dans ce grand travail il se présente des actions et des réactions, des combinaisons et des décombinaisons , des complexités variées, des embarras inattendus qui imposent une surveillance aussi continue que savante. C’est l’objet de l’hygiène publique.

On a eu, l’été dernier, un exemple des soins perpétuels qu’exige le bon entretien des choses humaines, exemple qu’on peut citer comme échantillon. La ville de Londres a l’habitude de verser une partie de ses immondices dans la Tamise ; le fleuve et la marée emportent ou sont censés emporter tout ce qui afflue de la sorte. Quelque puissant que soit un cours d’eau pour balayer les ordures qui s’y déversent, il n’a pourtant qu’une efficacité limitée ; et si on le charge d’un nettoyage trop considérable, il n’y suffira pas. C’est ce qui

est arrivé pour la Tamise : ce beau fleuve, sous l’influence des chaleurs excessives du mois de juin, est devenu impropre à la tâche qui lui était depuis longtemps dévolue ; le mal qu’on lui avait fait s’est révélé : des exhalaisons méphitiques sont sorties de ces eaux qui font l’honneur et devraient faire la salubrité de la ville, et chacun s’est inquiété de les voir changées en un cloaque infect, menaçant pour la santé publique et exigeant désormais impérieusement qu’on ne lui amène d’immondices qu’autant qu’il peut en entraîner sans souiller son lit et sans répandre au loin la puanteur au lieu d’une fraîcheur salutaire. Au reste, s’il est mal entendu de troubler la composition des rivières au point de les rendre malfaisantes par les émanations, il ne l’est pas moins de perdre les matières qui s’en vont au fil de l’eau. Il y a là deux méfaits ; l’un qui gâte, l’autre qui gaspille. Quelque répugnance que nous causent les débris et les immondices, quelque inconvénient qui résulte de leur entassement imprévoyant et de leur décomposition putride, il n’en est pas moins certain qu’ils constituent un engrais actif et sans lequel la terre cesse rapidement de produire. La terre végétale, couche mince étendue sur la face du globe (et encore là où les sables, la craie, les roches ne viennent pas à fleur de sol), la terre végétale n’est pas un fonds inépuisable auquel on puisse toujours prendre sans y rien remettre. Or un seul ordre de substances, à savoir les substances organiques, a la vertu d’entretenir la fertilité des campagnes. Pour que les végétaux soient produits, pour que, par suite, les animaux herbivores soient nourris, et finalement pour que les carnivores aient leur pâture, il faut que la terre, en retour des récoltes, reçoive ces fumiers, ces débris, ces immondices qui, accumulés et négligés, empesteraient l’air,

et qui, disséminés dans les champs, y font renaître chaque année les grains et les fruits. Phénomène bien digne de remarque, qui porte l’esprit vers les conditions primordiales des choses, et qui l’incline à croire que, pour nous du moins, la substance organique et la substance inorganique sont contemporaines, que la première ne provient pas de la seconde, et que les deux ont une coexistence dont nous ne pouvons trouver le bout. Ici l’homme n’a fait qu’imiter l’économie naturelle : avant l’intervention humaine, les végétaux, mourant et pourrissant sur le sol nourricier , lui rendaient tout ce qu’ils en avaient reçu ; depuis l’intervention humaine, ce simple échange n’a plus suffi ; et, pour alimenter le genre humain qui se multiplie et les animaux auxiliaires qu’il entretient, les engrais sont devenus indispensables. C’est donc une des prodigalités les plus dommageables que de perdre des masses de précieux matériaux en les laissant se transformer en objets d’insalubrité et de dégoût.

L’homme sauvage a moins que nous à craindre de la nature, en ce sens qu’il offre peu de prise aux forces naturelles, dont il ne dépasse nulle part le niveau. Disséminé, comme les autres espèces, sur de grands espaces, que peut-il lui arriver, sinon quelques épidémies qui l’affligent, ou des raretés de gibier et de poisson qui l’affament? Il n’a ni cultures dont l’insuffisance est si menaçante, ni troupeaux sujets aux épizooties, ni villes qui s’encombrent, ni fleuves dont les eaux l’inquiètent soit par les débordements, soit par la stagnation. Il abandonne toutes choses à leurs conditions, les fleuves à la pente, les huttes à la clairière, les bêtes aux forêts, les végétaux à la dissémination des graines. L’homme civilisé ne saurait se reposer ainsi sur les actions spontanées du sol et du ciel : il a pris la ges-

tion de la terre, et cette gestion laborieuse exige, à mesure que la civilisation s’avance, toujours plus de génie et d’industrie. Encore qu’il ne puisse rien que par la nature, pourtant il n’a pas de plus redoutable ennemi que la nature ; même là où il l’a asservie (et il l’a asservie en bien des choses), elle est un esclave à toute heure frémissant. C’est surtout du côté de l’hygiène publique que ces insurrections sont imminentes et dangereuses. L’industrie et le commerce, ou, comme j’ai dit plus haut, la gestion de la terre est entreprenante et hardie : appuyée sur la physique, la chimie et la biologie, elle développe ceci, refoule cela, rapproche ce qui n’avait jamais dû se voir, crée de nouveaux agents, fournit de nouveaux produits, laisse de nouveaux résidus. Tous ces conflits donnent lieu à des effets et à des conditions inattendues. La vie, cette force délicate que toutes les modifications du milieu viennent modifier, et qui est particulièrement sujette aux influences dissolvantes des matières organiques disséminées et altérées, la vie se ressent aussitôt des négligences, des erreurs et des mécomptes; et à chaque fois il faut que l’art de guérir, sous le nom d’hygiène publique, s’efforce d’effacer ou du moins d’atténuer le mal qui a accompagné fatalement le bien.

Un exemple petit , mais caractéristique, fera voir à quelles conditions toujours difficiles l’homme modifie ceci ou cela de l’existence commune. Quand on eut reconnu que de la houille sort par la distillation un gaz brûlant avec une très-belle lumière et capable d’éclairer à bien moins de frais que le suif et l’huile les rues, les ateliers, les boutiques, on mit à profit cette utile découverte. Les villes furent sillonnées de conduits souterrains qui portaient dans tous les quartiers Taliment de becs innombrables. Cette opération s’est

faite avec succès, le but cherché a été atteint, et l’obscurité des nuits vaincue comme elle ne l’avait point encore été. D’autre part, depuis quelques années, les arbres des promenades de Paris sont devenus malades, ils languissent, ils meurent, et bien des allées ont été déparées par un mal inconnu. Maintenant on assure que ces deux faits, la circulation du gaz sous terre elle dépérissement des arbres sont en connexion, et que l’hydrogène bicarboné, s’échappant par des fuites, vient vicier le sol et infecter les racines. Ainsi donc, si le cas est bien observé, pendant que l’on croyait uniquement éclairer la ville, un autre effet inattendu, non prévu, non cherché, se produisait.

Dans le temps que la maladie des pommes de terre et de la vigne sévissait avec le plus de violence , les paysans, en plus d’une localité, se sont imaginé, voyant les rails s’étendre de toutes parts et les machines vomir leur noire fumée, que là était la cause du fléau qui les ruinait. Je ne voudrais pas dire que l’opinion est insensée ; je dis seulement qu’elle est fausse, car la maladie des végétaux avait commencé là où il n’y avait pas de voies ferrées, et elle s’éteint, bien que les voies ferrées gagnent sans cesse un nouveau terrain. Mais peut-être ces rubans de fer allongés dans toutes les directions sur la surface de la terre auront-ils quelque action indirecte, petite ou grande, salutaire ou malfaisante, qu’il faudra déterminer, et , suivant les cas, régulariser. Nous sommes là dans le domaine des êtres vivants; le corps social avec ses dépendances se comporte absolument comme un organisme ; on ne peut en modifier une partie sans que la modification aille éveiller, même fort loin, des modifications secondaires. C’est cet ensemble de problèmes complexes que l’hygiène publique étudie et dont elle obtient une solution

progressivement plus secourable, à mesure que la biologie abstraite qui donne les principes et l’empirisme raisonné qui fournit les cas réels se combinent davantage.

Bien que l’hygiène publique ait pour but le meilleur entretien de la santé humaine, toutefois les sociétés civilisées ont avec soi deux vastes dépendances d’êtres vivants aussi, et dont la santé ne peut être négligée, à savoir les végétaux cultivés et les animaux domestiques. En faisant de larges éclaircies dans la végétation primitive pour propager ses plantes alimentaires, en changeant les rapports de la population animale au profit des bêtes qui le nourrissent et qui le servent, l’homme a pris une immense administration. Végétal, animal et homme constituent un ensemble solidaire où les maladies des deux premiers se font inévitablement sentir au dernier. On ne voit pas, il est vrai, qu’une connexion subsiste entre les causes qui affectent les hommes et celles qui affectent les plantes. Dans ces dernières années, beaucoup de plantes ont été malades : les pommes de terre, la vigne, la plupart des arbres fruitiers ; et, pendant que le mal régnait ainsi, frappait les fanes, les feuilles et les rameaux, et corrompait les fruits, on n’a pas remarqué que la santé humaine fût simultanément troublée. Mais il arrive que plusieurs végétaux, affectés dans leur organisme deviennent malfaisants en se couvrant de parasites malfaisants. C’est ainsi que plus d’une fois l’ergot développé sur les céréales a produit, d’une façon épidémique, des convulsions et des gangrènes. Aujourd’hui plusieurs médecins, entres autres M. Costallat, attribuent, avec toute raison d’ailleurs, la pellagre de l’Italie et de la France à un champignon parasite qui naît sous l’épisperme du maïs. De la sorte, dans

ces végétaux, la nature produit, par l’intermédiaire de la maladie, ce qu’elle produit dans d’autres par voie directe, des principes qui sont des poisons pour l’homme. C’est aussi par certaines maladies que la nature rend nos animaux domestiques aussi venimeux que les serpents les plus dangereux; le charbon, la rage, la morve passent à l’homme. Outre la juste crainte qu’inspirent ces malheureuses transmissions, il faut considérer que ces animaux, qui sont nos hôtes, forment au-dessous de nous un peuple immense dont la santé nous intéresse au plus haut point. Les bœufs, les chevaux, les moutons, les chiens et les autres sont sujets à toutes sortes d’ affections ; leur pathologie, moins compliquée sans doute que la nôtre, l’est encore beaucoup. Virgile, dans sa célèbre description d’une épizootie, s’étonne poétiquement que la simplicité de leurs aliments et leur vie exempte de soins et d’inquiétudes ne les ait pas préservés :

Atqui non massica Bacchi \

Munera, non illis epulœ nocuere reposice :

Frondibus et victu pascuntur simplieis herbœ;

Pocula sunt fontes liquidi atque exercita curm Flumina; nec somnos abrumpit cura salubres.

Qu’aurait-il donc dit des plantes, qui, elles aussi, sont malades? La maladie est inhérente à la matière vivante, et d’autant plus fréquente et plus variée que l’être vivant est plus compliqué et plus élevé : la complication et l’élévation sont toujours corrélatives.

Ce que l’hygiène privée est pour l’individu, l’hygiène publique l’est pour le corps social. Des quatre grandes fonctions qui constituent la vie de ce corps social, l’entretien, la morale, l’art et la science, une seule, la première, est du ressort direct de l’hygiène publique.

Les deux dernières n’ont rien à faire avec elle. La seconde a des rapports indirects qui tiennent à l’influence certaine des mauvaises conditions matérielles sur les actions des hommes.

Diderot, cité par M. Michel Lévy, a dit que toute question de morale est aussi une question d’hygiène. Cela est incontestable. De même que la justice, comme le montrent les recherches de statistique, a plus de vols à punir dans les années de cherté; de même, partout où l’hygiène publique sera méconnue, on verra une dégradation physique et morale attaquer les malheureux qui se trouvent plongés dans le bourbier. La malpropreté, l’incurie de tous les conforts, la mauvaise nourriture, l’insalubrité des logements, le défaut d’air, les cloaques, les immondices, l’encombrement, tout cela non-seulement affectera la santé, déformera les corps, répandra les maladies, accourcira la vie, mais encore troublera les cœurs et les intelligences. Sur ce fond germeront des mœurs brutales et mauvaises. Au contraire, quand on assainit, quand on nettoie, quand on diminue l’intensité des causes malfaisantes, nonseulement on obtient l’amélioration de la santé commune, mais encore on fait que les hommes, moins en butte à ce qui offense, à ce qui blesse, à ce qui fait souffrir, deviennent plus maîtres d’eux- mêmes et plus accessibles aux bons sentiments et à la raison. C’est ainsi que l’hygiène publique a sa part d’influence, indirecte il est vrai, mais certaine, sur la moralité. Sans doute rien en ce genre n’est praticable sans une somme croissante d’aisance, qui seule donne le goût et permet l’usage de tous les assainissements; mais on doit dire que l’hygiène publique est la plus utile conseillère de l’aisance.

C’est l’entretien qui est le domaine propre de l’hy-

giène et qui exige sa surveillance continuelle. Tandis que la production et la consommation, faisant leur office, apportent et absorbent les approvisionnements de l’existence commune tant pour l’homme que pour ses animaux et ses végétaux, il faut qu’un œil vigilant soit ouvert sur tout ce qui passe dans cet immense échange. On sait que ce n’est pas une des moindres attributions de l’hygiène de découvrir et de réprimer les fraudes et les sophistications qui dénaturent les ' produits, trompent le consommateur et causent toute sorte de maux et d’accidents; une cupidité malhonnête, et contre laquelle il faut lutter d’habileté, vend pour bonnes des substances ou de nulle valeur ou expressément malfaisantes. Eh bien I la nature , considérée au point de vue relatif et humain, où toutes les modifications se traduisent par des influences salutaires ou nuisibles, et non considérée au point de vue absolu et universel, où toutes les influences sont indifférentes, la nature, dis-je, fraude et sophistique dans mainte circonstance ce qui nous sert ou ce qui nous a servi. La sophistication, si je puis appliquer cette expression à des opérations tout aussi fatales et nécessaires que celles qui soutiennent notre vie et satisfont nos besoins, consiste en ce que la matière organique, par une condition malheureuse pour nous, ne peut se décomposer sans donner naissance à des produits toujours inquiétants. Quand nous aurons pénétré davantage dans les propriétés intimes des substances composées, nous saurons rationnellement ce qu’aujourd’hui nous ne savons qu’empiriÿwewjen#.- pourquoi la décomposition est accompagnée de véritables dangers pour ce qui a vie. En attendant que nous ayons c^tte connaissance, nous pouvons rêver, puisque présentement rien de contradictoi e ne nous en empêche , un état de choses

OÙ la décomposition serait inoffensive, voire même agréable et salutaire, et assainirait l’air au lieu de l’infecter. Notre monde serait sensiblement meilleur, du moins pour nous ; et quel autre terme de la bonté pouvons-nous avoir? Mais il n’en est rien ; la fermentation et la putréfaction, les deux grands agents de toute résolution de la matière organique, sont loin d’être innocentes pour nos organes. Ce qui reste, c’est d’envisager l’ennemi en face , puisque c’est un ennemi, et de chercher toutes les conditions subsidiaires qui permettent de le combattre.

Les mouvements de la population, la salubrité des villes et des campagnes, les industries et les professions forment les grands embranchements de l’hygiène publique, les objets sur lesquels s’exerce son activité. Déterminer comment une population se distribue suivant les sexes et suivant les âges, puis étudier dans leur nature les maladies qui agissent sur l’existence ou qui l’éteignent, c’est chercher quelles sont, parmi les causes de la mortalité naturelle qui doit enfin faire rentrer sous la terre toute cette population, celles qui anticipent et qui prélèvent avant le temps le tribut finalement nécessaire. Plus la connaissance des maladies devient exacte et profonde, plus les causes se spécialisent, et plus aussi l’efficacité médicale s’accroît pour les atténuer.. Les campagnes et les villes, celles-là avec leur air libre, celles-ci avec leur air plus ou moins confiné, ont besoin de n’être abandonnées ni aux seules forces de la nature, ni à l’incurie toujours prévalante des habitants; les eaux, les inhumations, les logements, les climats, les immondices, tous ces objets ont appelé et appellent encore des recherches savantes; car tout cela est du ressort d’un art fort relevé et fort ditficile. Les industries, devenues si contplex&Sy ne

peuvent se passer d’un contrôle supérieur qui en apprécie les dangers, préserve le voisinage , et ne laisse pas à l’intérêt individuel le soin de décider .ces importantes questions ; c’est là surtout que la chimie manipule en grand des substances minérales souvent délétères et des substances organiques qui peuvent toujours le devenir; et c’est là aussi que l’hygiène publique a mission d’intervenir avec une grande autorité. Enfin les prolessions, qui mettent l’homme dans des conditions si diverses, ne sont pas toutes, il s’en faut, innocentes pour sa santé. Je ne veux pas parler de celles qui exposent aux accidents le marin, le couvreur, le maçon, le pompier, le médecin, etc. ; je parle de celles qui introduisent la maladie dans le corps et le livrent à la souffrance, à la paralysie, au tremblement, à la mort. Parmi les plus douloureux sentiments que les choses médicales ont fait naître en moi , je compte, je l'avoue, d’avoir vu ces infortunés qui , contraints par le besoin, acceptent des occupations lentement destructives de l’organisme. Rien ne doit plus susciter le zèle de l’hygiène que le désir de faire*cesser un pareil état de choses, qui n’est pas récent, mais qui devient un déshonneur pour notre civilisation.

De tout temps sans doute on utilisa le savoir des médecins pour des cas spéciaux de salubrité générale, et on leur demanda, dans l’intérêt de ce service, des prescriptions analogues à celles qu’ils donnaient aux particuliers. Mais c’est depuis peu seulement qu’on a appliqué d’une manière systématique à l’ensemble des conditions de l’état social considéré pathologiquement l’ensemble des ressources de l’art de guérir. Une administration plus éclairée et plus soucieuse du bien-être des administrés et une médecine plus habile à pénétrer dans la complexité des causes morbifiques ont, l’une

en raison de ses besoins, l’autre en vertu de son extension graduelle et de sa puissance croissante, procuré cette grande création. L'hygiène publique occupe, comme cela doit être, une part considérable de l’ouvrage de M. Michel Lévy. J’ai voulu que le lecteur en eût une idée générale et comprît bien quelles nécessités l’avaient produite et quel rôle important il en résultait pour le médecin. Je m’arrêterais là, car mon but est atteint, si je n’éprouvais un regret de ne pas citer quelque exemple. M. Michel Lévy est médecin militaire, il a dirigé le service médical de l’armée d’Orient dans la guerre de Crimée, il est directeur de l’école du Val-de-Grâce. Nul n’est donc plus autorisé que lui à parler de la santé du soldat, et ce serait me faire tort à moi-même que ne pas choisir certains de ses aperçus, que ne pas mettre de mon côté l’intérêt que naturellement ils inspirent.

La mortalité dans l’armée, indépendamment des mortalités exceptionnelles delà guerre, est plus grande que dans la vie civile. « Chez les hommes de vingt à « trente ans,ditM. Michel Lévy, la proportion annuelle « des décès est de 1,25 pour 100, et dans les bons pays « elle atteint à peine 1 pour 100; or M. Benoiston de « Clîâteauneuf a trouvé qu’elle était pour l’armée de « 2,25. Ce chiffre est d’autant plus disproportionné « qu’il est fourni par des hommes choisis; il ne s’ex- « plique point par un surcroît de mortalité résultant « des duels, des suicides, de la nostalgie et des excès « du célibat; ces influences ne sont que secondaires. « La mortalité de l’armée, en temps de paix, reconnaît « pour causes principales les erreurs des conseils de « révision, les brusques mutations de climat, et les « fatigues qu’amènent à leur suite les exercices journa- « liers, les manœuvres, les parades, les veilles fréquen-

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« tes, etc., c’est-à-dire une dépense de forces qui ex- « cède souvent la mesure de la constitution et celle de « la réparation alimentaire. Et comme cette mortalité « pèse davantage sur les premières années de l’incorfl poration, il faut admettre que la transition de la vie « civile à l’état militaire constitue, comme l’acclima- « talion, une sorte de crise physiologique et morale a pour les générations qui d’année en année se suivent « sous les drapeaux. A la spontanéité de l’individu, à « la société naturelle de la famille, à la variété des tra- « vaux professionnels, succèdent la rigidité de la disci- « pline, l’association factice et forcée de la caserne, « l’immuable série des exercices et des corvées de gar- « nison , L’organisme ne passe brusquement, ne s’adapte « à de tels changements que par un effort énergique et « profond. Depuis l’heure des premières contraintes, « des premières bouffées de nostalgie jusqu’au jour de « nivellement complet et d’uniforme aspect de toutes a les individualités humaines qu’un hasard de réparti tition a groupées sous le même numéro de régiment, « il se passe en elles des troubles, des ébranlements, « des souffrances qui peuvent se comparer à la série « des modifications imposées au colon depuis son dé- <t barquement dans une contrée tropicale jusqu’à l’é- « poque où il ne se distingue presque plus des indi- « gènes par les caractères de son extériorité. A coup <t sûr, la révolution organique et physique qui s’opère « dans les années d’acclimatement militaire n est pas « moins orageuse ni moins profonde que celle de l’att daptation graduelle à un milieu atmosphérique très- « différent du milieu natal. »

Dans la vie militaire comme dans la vie civile, l’aisance exerce son influence, diminuant les maladies et les chances de mort qu’elles amènent. Cela est si vrai

que la mortalité se règle en quelque sorte sur le tarif de la solde : elle est moindre pour le sous-officier que pour le soldat, pour les officiers que pour les sous-officiers. En Angleterre, la mortalité de toute l’armée est évaluée à n sur 1,000 et à 12 pour les officiers. En France, elle est de 19,4 pour l’armée, de 10,8 pour les officiers, de . 22,3 pour les soldats seuls. On doit observer que les officiers commettent moins d’excès que les soldats et puisent plus de force morale dans leur éducation et dans leur raisonnement. Même en temps de guerre, l’aisance conserve sa prépondérance hygiénique : M. Michel Lévy rappelle que le scorbut, si général dans l’armée d’Orient en 1853 et 1856, a presque épargné les officiers de toutes les armes. Les généraux, les fonctionnaires de l’intendance, les officiers supérieurs, presque toujours en possession de beaucoup d’éléments de bien-être, échappent à l’atteinte des influences morbides, quand elles ne procèdent pas d’une cause épidémique telle que le choléra ou la fièvre jaune.

M. Michel Lévy trace un tableau saisissant des conditions malfaisantes auxquelles une armée en campagne est exposée : c’est la continuité des elTorts et des fatigues; c’est l’insuffisance fréquente de la nourriture et du sommeil ; c’est la nature des aliments consistant le plus souvent en biscuit ou en pain de munition mal fabriqué, en viandes salées, très-rarement en 'viandes fraîches de qualité très-inférieure, en légumes secs quand ce n’est point exclusivement et journellement du riz; c'est la privation d’abris suffisants pendant la nuit, ou le réchauffement au prix du méphitisme dans les tentes hermétiquement fermées, car la tente s’infecte comme la chambre d’une caserne ou la salle d’un hospice ; ce sont les latrines des camps, les cimetières mal établis, la souillure des vêtements, les immondices

de la peau; c’est l’excitation morale continue qui doit répondre aux épreuves de la guerre et maintenir les courages au niveau de situations sans cesse traversées par l’imprévu ; ce sont, sous tous les climats, les contrastes diurnes et nocturnes de la température, la marche irrégulière des saisons, l’impression plus profonde des causes météorologiques sur des hommes affaiblis et parfois démoralisés. Après n’avoir, de la sorte, rien dissimulé des graves circonstances où est placée une armée qui fait la guerre, il ajoute, avec une fermeté et une confiance que justifient et ses lumières, et ses hautes fonctions, et son expérience : € Dira-t-on que l’en- « semble de ces conditions et de leurs effets constitue « la fatalité de la vie des armées en campagne? Les « mortalités formidables que l’histoire a enregistrées « et que plus souvent encore elle passe sous silence, « sont-elles l’inévitable tribut que les soldats ont à « payer à la guerre? Ce langage est celui des adminisa trateum qui déclinent la responsabilité du lende- « main, des chefs militaires qui s’absorbent dans la « poursuite d’un résultat stratégique, des médecins ou- « blieux ou inintelligents de leur propre mission. L’hy- « giène a un rôle immense aux armées en campagne; « elle peuf lutter avec succès contre des causes éner- « giques d’affaiblissement et de destruction , si elle est <( admise dans les conseils du commandement, si elle a est pourvue d’initiative et d’autorité. Un changement « de campement, une meilleure répartition des den- « rées, l’emploi de certaines ressources locales, des dis- « positions opportunes au début d’une épidémie, la « dissémination et la séparation des contingents infec- « tés, de judicieux appels par la voie des ordres du jour c au concours des officiers et au bon sens des soldats ; a une bonne organisation des hôpitaux et des ambu-

« lances, des évacuations et des dépôts de convalesa cents ; la disposition prompte et sûre de tout le per- « sonnel appliqué au service de santé; il n’a fallu, il « ne faudra parfois que telle ou telle de ces mesures n pour prévenir, pour atténuer un désastre ; et leur « ensemble est le moyen certain de' réduire le déchet « silencieux et journalier d’une armée. Il n’y a d’utile, « de puissant en campagne que l’hygiène : sans elle, « la médecine-n’est qu’une lugubre agitation ; sans elle, « la chirurgie voit échouer toute son industrie de mé- « thodes et de procédés; sans elle, l’administration « s’ingénie vainement, et les ressources qu’elle accu- « mule n’empêchent pas le développement des épidé- « mies meurtrières. »

C’est qu’en effet, et c’est encore une remarque de M. Michel Lévy, aux armées, même alors que la guerre d’artillerie prédomine, comme dans les sièges, l’œuvre de la médecine a plus de continuité que celle de la chirurgie. « Avant que le premier coup de feu ait été tiré, « il y a des malades. Que les troupes bivouaquent, « campent ou marchent, les maladies se développent, « les épidémies se préparent. Une bataille, un assaut, « si meurtriers qu’ils soient, ne surchargent les ambu- « lances et les hôpitaux que pour une courte période : <( bientôt les blessés succombent ou guérissent ou sont « évacués. La chirurgie a ses haltes, ses repos, après « les heures de sanglante activité. Le médecin subit « l’épreuve obscure du dévouement continu sur l’ar- « rière-plan de la scène de la guerre. Du 6 septembre « 1834 au 3 février 1833, l’armée anglaise en Orient a « compté 108 décès par blessures et 391 décès par « maladies sur 1 ,000 hommes. Pendant les six derniers « mois de l’année 1833, qui ont été signalés par les ac- « tions les plus décisives du siège de Sébastopol, l’ar-

« mée française a donné 21 ,957 blessés par le feu de « l’ennemi et 101,128 fiévreux de tout genre. »

A la vue de la mortalité plus grande dans l’armée en temps de paix que dans les classes civiles, malgré le choix de ses éléments et les réformes trimestrielles qui la débarrassent des infirmes et des valétudinaires, M. Michel Lévy est naturellement conduit à chercher comment on pourrait diminuer un aussi lourd tribut. L’hygiène seule y peut quelque chose. Aussi trouve-t-il plus d’un conseil à donner. Il voudrait qu’on fit suivre au jeune soldat un système de préparations ayant pour objet de favoriser son complet développement, de consolider ses organes, d’assouplir ses ressorts, de lui donner, en un mot ce qu’il n’a pas, la force, 1 adresse, l’agilité. Il voudrait qu’on ne jetât pas dans des garnisons lointaines, à travers monts et vaux, des hommes trop faibles encore pour faire les frais de cette incessante série d’acclimatements. Il voudrait, puisque les méridionaux résistent mieux au soleil des Antilles et de l’Afrique, qu’on les choisît pour les expéditions en ces pays, ou du moins qu’on disposât les troupes à cette transition par un séjour préalable et prolongé dans le midi de la France, et qu’on imitât les Anglais, qui désignent pour les Indes orientales les troupes qui ont passé un certain temps à Gibraltar, à Malte ou à Corfou. Il voudrait, pour les déplacements à 1 intérieur, qu’on observât une gradation de climats intermédiaires où l’on retiendrait quelque temps les troupes avant de les jeter d’un département du midi dans une localité humide et froide du nord. Il voudrait qu’en général les mouvements des troupes ne s accomplissent pas sans que l’autorité médicale fût consultée sur le choix des lieux et sur l’opportunité des époques de voyage. Il voudrait que la viande entrât pour une plus forte pro-

portion dans l’alimentation de l’armée en France, que le régime fût plus varié, suivant les ressources des localités (ce qui pourrait se faire sans donner lieu à une augmentation de dépenses), et qu’une boisson fermentée fût régulièrement distribuée, ce qui préviendrait des maladies. Il voudrait, le maniement des armes et l’exécution des manœuvres ne suffisant pas pour fortifier le corps, que la gymnastique fût appliquée à l’armée plus rationnellement et avec plus de persévérance. Il voudrait que le chant et la musique, si favorables à la consolidation des organes respiratoires et d’un si grand secours pour agir sur l’âme, fussent le complément de toute bonne éducation militaire. Il voudrait enfin qu’on rendît les loisirs du soldat plus utiles à luimême et à l’État, sans porter atteinte à son caractère national ni à l’esprit militaire,

M. Michel Lévy, énumérant les défectuosités du service médical dans notre pays, dit ; « Les médecins des épidé- « mies, fonctionnaires à titre gratuit, indemnisés senti lement et avec parcimonie pendant la durée de leurs « missions, arrivent tardivement, procèdent à des en- « quêtes incomplètes, doutent de leurs attributions, « manquent d’initiative; les conseils d’hygiène d’arron- « dissements existent à peine; les rapports de l’Acadé- « mie de médecine prouvent l’insuffisance de la pro- « phylaxie officielle etla répétition desmêmesépidémies « dans les mêmes localités. Et il en sera ainsi, tant que « la médecine, destituée d’initiative, subordonnée para|tout à la bureaucratie administrative, n’aura pas sa « place dans le cycle des autorités du pays. » Non-seulement je m’associe à ces paroles, mais je vais plus loin. Je me suis bien des fois demandé comment il se faisait que dans les États civilisés il n’y eût pas un ministère spécial pour la santé publique. Je suis trop en dehors

de tout ce qui se fait pour présenter ceci comme une proposition. Seulement une telle idée me paraît assez mûre pour s’offrir à d’autres qu’à moi et pour appeler leur attention. Les grands ministères de la consommation et de la production, tels que les linances, l’agriculture, le commerce, l’industrie, les travaux publics, jouent dans le corps social le rôle des fonctions nutritives dans l’individu. Celui de l’instruction publique, avec sa gestion des établissements consacrés aux lettres, aux arts, aux sciences, répond aux facultés supérieures de l’intelligence et de la moralité, beaucoup trop peu rétribué en comparaison des dépenses de la guerre, exorbitantes dans la situation européenne, qui devient de jour en jour plus solidement industrielle et pacifique. Entre les deux est une lacune, à savoir le soin du corps, l’entretien de la santé des populations, en un mot l’ensemble de l’hygiène publique. La lacune était inaperçue tant que les populations n’avaient pas assez souci d’elles-mémes, tant que les administrations ne savaient à qui s’adresser, tant que la médecine ne se voyait pas assez forte pour intervenir. Aujourd’hui, les trois conditions sont remplies : les populations veillent sur ellesmêmes, les administrations s’empressent, et la médecine est devenue capable de diriger, de la façon la plus utile à l’individu et à l’État, ce grand mouvement de maladie et de santé, de vie et de mort qui amène à la lumière chaque génération, pour la coucher à son tour dans le tombeau après sa tâche remplie.

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