BLESSURES
La chirurgie militaire a cnangé avec la guerre. Ce qui suffisait pour des blessures faites à l’aide de lances, de flèches et d’épées, ne suffit plus pour des coups de fusil, pour des boulets et des éclats de bombes. Gelse, dans un livre digne, pour le style, des beaux modèles du siècle d’Auguste, et qui est aussi un excellent résumé de toute la médecine de son temps, a donné des préceptes sur l’extraction des traits et des corps étrangers, sur les contre -ouvertures et sur les débridements, principes qui font encore la base du traitement des plaies. Mais, quand la poudre à canon eut été inventée, alors vinrent les grands fracas d’os, les fractures comminutives, les enlèvements de membres, les perforations de la tête, de la poitrine ou du ventre, par les projectiles. Chose singulière, les batailles sont moins sanglantes de nos jours que dans l’antiquité, où l’on s’abordait de près et à l’arme blanche ; on ne voit plus tomber dans une seule affaire une aussi forte
1. TraUé théorique et pratique des blessures par armes de guerre, rédigé, d’après les leçons cliniques de M. le baron Dupuytron, par MM. A. Paillard et Marx. — National, 30 octobre 1834.
proportion d'hommes, relativement au nombre des combattants; et cependant les blessures sont aujourd’hui plus cruelles, plus dangereuses, et privent plus souvent de leurs membres les hommes atteints.
Les chirurgiens militaires se trouvèrent sans guide pour le traitement des plaies par armes à feu, et obligés de créer entièrement une doctrine qui ne pouvait être empruntée ni aux anciens ni aux arabistes; et c’est une chose assez singulière que de voir par quelles phases d’erreurs ils ont passé, avant d’établir avec quelque certitude les bases du traitement. La première idée qui se présenta à eux fut que ces blessures étaient empoisonnées. Braunschweig , chirurgien de Stras bourg à la fin du quinzième siècle, d’accord en cela avec les chirurgiens ses contemporains, les traitait absolument comme si elles eussent été envenimées. 11 y enfonçait un morceau de lard et donnait à l’intérieur la thériaque pour chasser le venin. Jean de Vigo attribue le danger des plaies par armes à feu à la forme ronde des balles, à l’action des parties et aux qualités vénéneuses de l’instrument vulnérant et de la poudre. D’après cela, il établit deux indications ; la première, d’appliquer des substances humectantes pour guérir la brûlure; la seconde, de dessécher pour anéantir le poison. Aussi recommande-t-il, pour le détruire, l’application du fer rouge ou de l’huile bouillante. Cette idée de venin, communiqué aux plaies par armes à feu, était celle qui prédominait parmi les chirurgiens, et elle leur était suggérée par l’aspect noirâtre de ces plaies, par la stupeur qui frappait souvent les blessés, et par les accidents graves qui survenaient. Malheureusement, elle était fausse ; et, comme il arrive presque toujours qu’une mauvaise théorie entraîne une mauvaise pratique, on cautérisait avec le fer rouge,
avec l’huile bouillante ou des caustiques chimiques ces blessures, et on augmentait les souffrances et les dangers des malades.
On doit à Ambroise Paré la réforme de ce dangereux état de choses et l’établissement d’un traitement raisonnable et utile. Encore est- ce un hasard, fécondé sans doute par l’esprit observateur de ce grand chirurgien, qui fit renoncer à une funeste pratique. Après un engagement où il y avait eu bon nombre de blessés, il manqua d’huile pour la verser toute bouillante dans les plaies. Il faut lire dans l’ouvrage même de Paré le récit des inquiétudes que lui causa cette inobservation involontaire des préceptes chirurgicaux. Il passa la nuit dans une cruelle anxiété, craignant au lendemain de retrouver toutes les blessures empirées, le prétendu venin dispersé dans tout le corps, et les malades morts ou mourants ; mais sa surprise fut agréable quand il les vit en meilleur état que ceux qui avaient été soumis au traitement vulgaire. De cette expérience fortuite et forcée, il conclut que les plaies par armes à feu devaient être traitées d’après des principes tout autres que ceux qu’on avait suivis jusqu’alors, et qu’elles n’avaient rien de venimeux. Cette réforme a, depuis A. Paré, sauvé la vie à bien des blessés; car les blessures par armes à feu sont infiniment plus fréquentes que toutes les autres. Ainsi, sur les 425 blessés des journées de juillet que renfermait la maison de convalescence de Saint-Cloud, il y en avait 354 par armes à feu, 34 seulement par armes blanches, 33 par contusion et 14 pour causes douteuses.
On voit par cet exemple particulier la marche de l’esprit humain dans l’acquisition de ses connaissances. Mis en face des effets nouveaux que produisent les projectiles mus par la poudre, le chirurgien les interprète
mal ; fausse explication, de là fausse pratique. Puis il revient sur ses pas, trouve le fil qu’il n’avait pas aperçu tout d’abord, et rectifie à la fois ses théories et ses procédés. La civilisation met ainsi perpétuellement à l’épreuve le génie inventif de l’homme. Effet et cause, instrument et mobile, elle amène incessamment de nouvelles conditions pour lesquelles il faut prendre de nouveaux arrangements. La navigation en offre aussi un exemple puisé encore dans la médecine, afin que nous ne sortions pas de notre sujet. Les anciens, qui ne faisaient pas de voyages de long cours, <[ui s’écartaient peu des côtes et qui prenaient terre souvent, ne connaissaient pas le scorbut, fléau des navigateurs modernes. Quand les marins se lancèrent loin des continents et, sur la foi de la boussole, dans les immensités des mers, quand ils firent d’un seul trajet le tour de notre planète, et quand ils séjournèrent pendant plusieurs mois sur les flots sans toucher à aucun rivage, alors naquirent pour eux des maux inouïs et singuliers. Cette vie dans un étroit espace, cette alimentation avec des substances salées et souvent détériorées, cette malpropreté s’accumulant par défaut de soins dont on ne connaissait pas la nécessité, cette altération d’un air qu’on ne savait pas renouveler, toutes ces influences réunies décimèrent les flottes et firent, pendant le XVI®, le XVII® et une partie du xviii® siècle, la terreur des navigateurs. Mais enfin l’esprit scientifique s’est mis à l’œuvre, et, les causes du mal étant connues, il les a attaquées si efiicacement qu’aujourd’hui le scorbut est un phénomène rare dans les marines bien tenues.
La nature, quoi qu’on en ait dit, ne se suffit pas à elle-même dans bien des maladies. L’intervention de l’esprit de l’homme est maintes fois nécessaire pour en
régler la marche et en corriger les écarts. La nature donne la petite vérole et n’en préserve pas ; la nature tue par une fièvre intermittente pernicieuse celui qu’aurait sauvé une administration judicieuse du quinquina. L’économie vivante est un terrain sur lequel l’esprit scientifique a une certaine puissance, comme en a l’agriculture sur le sol qu’elle travaille; et c’est ce qui fait la réalité et la grandeur de la médecine.
Les chirurgiens militaires, s’appuyant sur leur expérience spéciale, sont portés à récuser l’autorité des chirurgiens civils en matière de blessures; mais cette fin de non-recevoir ne peut être adressée à M. Dupuyren : en 1814, en juillet 1830, en juin 1832, le célèbre chirurgien de l’Hotel-Dieu a beaucoup vu et beaucoup fait par lui-même, et, sur celte portion de la chirurgie, il a pu jeter aussi ce ferme coup d’œil qui appartient visiblement à son génie. Quand le professeur, dans un amphithéâtre encombré d’auditeurs , commençait sa leçon d’une voix lente et qui s’élevait peu à peu; lorsqu’il passait en revue, dans un langage clair et précis, les cas les plus importants parmi ses nombreux malades ; lorsqu’il rendait raison de ce qu’il venait de faire, ou qu’il exposait ce qu’il allait exécuter, alors il n’y avait sur le banc aucun élève qui ne fût frappé de la vigueur et de la lucidité de cette exposition, et qui ne se sentît désireux de savoir aussi bien afin d’opérer aussi sûrement. Cet enseignement supérieur a duré ainsi plusieurs années, et, à coté de ces travaux si fructueux pour la jeunesse , l’Hôtel-Dieu était témoin de l’activité soutenue du chirurgien, qui, tous les jours, venait à six heures du matin faire la visite, sa leçon et ses opérations, et qui, le soir, retournait encore donner un coup d’œil aux malades le plus en danger.
Les nombreuses occupations de M. Dupuytren ne lu> ont sans doute pas permis de consacrer beaucoup de temps aux travaux de cabinet, et ses publications ont été rares et courtes; mais on a recueilli différentes foi? ses leçons ; elles offrent les points fondamentaux et le corps de sa doctrine et de sa pratique. C’est une tâche semblable que viennentde remplir ses élèves, MM. Marx et Paillard; ils ont rédigé les leçons que M. Dupuytren a eu l’occasion de faire sur les blessés des journées de juillet et de juin.
Quand on cherche à considérer du point de vue le plus général l’office du chirurgien dans le traitement des blessures, on comprend promptement que tout son emploi est de mettre les parties dans un état tel que la nature puisse en effectuer la guérison. Dans toute plaie dont on veut obtenir la cicatrisation, il y a deux éléments de secours : la nature et l’art; l’un qui prépare la cure, l’autre qui l’effectue. L’art, sans l’aide de la nature, est toujours impuissant; celle-ci, sans l’appui de l’art, est souvent incapable de réparer les désordres des parties. Rien de si facile à concevoir que les limites de ces deux sphères. Si les bords d’une plaie ne sont pas tenus rapprochés, la cicatrisation ne s’opère pas ; mais la cicatrisation elle-même est un travail de l’organisme. Si les deux bouts fracturés d’un os ne sont pas maintenus dans leurs rapports naturels, la consolidation ne s’effectuera pas ou s’effectuera d une rpanière irrégulière; mais la formation du cal est l’œuvre d'un effort organique. Une grosse artère étant ouverte, il faut que le chirurgien la lie; sans cela, le blessé périra d’hémorrhagie ; mais la séparation de la portion liée et le rétablissement de la circulation par des voies collatérales appartiennent aux ressources de l’économie. Une accumulation de sang ou de pus se formea près
une fracture sous les os du crânff : il faut que le trépan donne issue aux matières épanchées, ou bien le malade reste dans la paralysie, l’assoupissement comateux, et il meurt. En un mot, la chirurgie est sans cesse et uniquement occupée à ôter les obstacles, à remédier aux désordres qui gênent l’action réparatrice de la nature.
Dans bien des cas, le chemin est trac«; et ce qu’on appelle en terme de l’art les indications est clair pour tout chirurgien instruit. Mais parfois il se rencontre des difficultés où l’observateur le plus expérimenté, l’esprit le plus judicieux s’arrête en suspens, incertain du parti qu’il doit prendre. C’est une pesante responsabilité que le médecin assume alors sur lui, et dont ne se doute guère celui qui n’a jamais été appelé à délibérer en lui-même, pour un autre, sur des chances de vie et de mort. Ce grave et sérieux sentiment est inscrit au frontispice du plus ancien monument de la médecine, et Hippocrate l’exprime dans le début d’un de ses plus fameux ouvrages, lorsqu’il dit : La vie est courte, tari est long, l'occasion rapide, et le jugement difficile. Dans cette phrase profonde et d’un génie à la fois oriental et grec, le vieux contemporain de Socrate et de Thucydide montre en même temps tout ce qu’a d’irréparable l'occasion manquée ou le plan suivi, et tout ce qu’a d’incertain et de mal assuré le jugement de l’homme qui sait le plus. C’est, au reste, le sort de toutes les sciences d’application dont une partie est positive et l’autre conjecturale. Mais nulle part peutêtre la responsabilité humaine n’est mise à une plus rude épreuve que dans les cas graves et embarrassants de la médecine. Tels sont, pour citer un exemple pris dans le livre de M. Dupuytren, le cas de fracture comminutive des os par armes à feu, La chirurgie du
Digilized by GoogI
siècle dernier a débattu sans relâche la question de savoir s’il fallait amputer immédiatement le membre, ou attendre, dans l’espoir de le conserver, le développement d’accidents menaçants. La conclusion a été, et M. Dupuytren y adhère, qu’en thèse générale il fallait amputer; qu’il existait à la vérité quelques cas presque miraculeux de guérison avec conservation du membre après des fractures pareilles ; mais que ces exceptions ne pouvaient guider le chirurgien; que, s’il s’expose à enlever un membre qui se serait peut-être consolidé, il sauve, par une mutilation cruelle, mais nécessaire, la vied’un nombre immense d’individus qui auraient succombé à l’inllammation immédiate, à la suppuration consécutive, et qui auraient dû presque infailliblement se laisser amputer plus tard, et dans des conditions d’épuisement et de faiblesse bien plus défavorables qu’au moment même de la blessure. Cette nécessité d’une amputation immédiate devient bien plus évidente sur les champs de bataille, où le chirurgien n’a à sa disposition que de mauvais moyens de transport. Qu’on se figure des malheureux dont les jambes ou les cuisses ont été fracassées, placés dans des charrettes non suspendues, les pointes des os fracturés déchirant les chairs, les excessives douleurs et les dangers naissant de telles conditions, et l’on comprendra combien la pratique des amputations immédiates doit sauver de blessés.
On doit des remercîments à MM. Marx et Paillard, élèves de M. Dupuytren , qui ont apporté les plus grands soins à la rédaction de l’ouvrage, et dont la plume rapide a laissé tout leur intérêt aux leçons de leur célèbre maître. Ils ont aussi çà et là ajouté quelques observations et quelques recherches qui leur sont personnelles. Je citerai, entre autres, des expériences
curieuses sur les balles faites avec de la cire ou du papier mâché. Une balle faite avec de la cire à frotter, mise dans une carabine de calibre, avec une cartouche dont la balle de plomb avait été ôtée, a traversé complètement une planche de chêne de 14 ou 16 lignes d’épaisseur et fait une ouverture de sortie inégale et déchirée tout comme une balle de plomb. Il était impossible de constater sur cette planche une différence entre l’action d’une balle de plomb et celle de la balle de cire. Une balle faite avec du papier mâché encore humide ou de la pâte encore molle a produit les mêmes résultats. Il ressort de ces expériences, plusieurs fois répétées, que des balles pareilles produiraient sur le corps humain des effets pareils à ceux des balles de plomb. Il faut savoir néanmoins que les balles de papier, de pâte ou de cire, n’agissent comme celles de plomb qu’à une courte distance, et que plus la distance du tir devient grande, plus l’effet devient moindre. Le sel avec lequel on charge quelquefois les tusils, et que l’on tire, pour ainsi dire, en jouant contre les maraudeurs, pourrait faire les blessures les plus graves à une courte distance.
Cette remarque est importante pour la médecine légale; il en est de môme de la suivante. Les tissus de laine, de lin et le feutre s’allongent devant la balle avant d’être perforés, reviennent ensuite sur eux -mêmes après avoir été percés, de telle sorte que l’ouverture qu’ils présentent n’est plus en rapport avec le volume du projectile. Une balle frappant un chapeau de feutre, par exemple, allonge le tissu, finit par le perforer et entre dans le crâne après avoir fait un trou dans cette cavité. Si on examine l’ouverture du feutre, on la trouve notablement plus petite que celle du crâne. L’ignorance de ce phénomène a donné naissance au
bruit que Charles XII, roi de Suède, avait été assassiné. Il reçut le H décembre 1718, au siège de Frédérichstadt, une balle à la tête. On prétendit qu’il avait été tué par une per^nne de sa suite. Le chapeau de ce prince, que l’on garde à Stockholm, et la petitesse du trou dont il est percé, comparé à la grandeur beaucoup plus considérable de celui qui se trouvait sur la paroi du crâne, contribuèrent à propager ce bruit. Ainsi une observation de chirurgie peut jeter du jour sur une difficulté historique.
C’est un préjugé assez généralement répandu que le vent du boulet est capable de produire les lésions les plus graves et même la mort. Cette erreur est née de certains coups singuliers où l’on a vu des hommes tomber morts dans une bataille, sans présenter de solution de continuité apparente. Il était facile de voir que cette explication était erronée. En effet, si elle était vraie, comment se ferait-il que tant de fois des soldats, des officiers ont leurs chapeaux, leurs plumets, leurs armes et même leurs cheveux emportés, sans en éprouver d’accidents? Dans d’autres circonstances, des portions du corps sont enlevées sans que les parties adjacentes en souffrent. Des militaires ont eu le bout du nez emporté par un boulet sans que la respiration ait été gênée, le bout de l’oreille sans que l’ouïe ait été altérée le moins du monde. Le fait est que, dans ces prétendues contusions causées par l’air, le boulet touche réellement le corps; mais la souplesse de la peau, l’élasticité des tissus qu’elle recouvre, l’obliquité avec laquelle le projectile frappe la partie, toutes ces circonstances font que, malgré la violence du choc, la peau n’est pas déchirée. Souvent, dans ces cas, les os sont fracturés, les organes parenchymateux cou tus; de là les accidents les plus graves, et parfois
la mort instantanée du blessé. 11 faut, ce semble, pour que ces singuliers effets se produisent, ou que le boulet soit arrivé au terme de sa course, ou qpi’il frappe le corps très-obliquement. Les livres de chirurgie sont pleins d’observations de ce genre. Nous citerons le fait suivant, observé au siège d’Anvers. « Un capitaine du « génie, étant de service à la tranchée, fut frappé à la « partie inférieure et latérale de la poitrine par un « boulet de gros calibre. Renversé par la violence du « choc, il ne put prononcer que quelques paroles en- « trecoupées et mourut presque au même moment. On « le transporta à l’ambulance de réserve, à Berchem. « Ses habits, qui ne présentaient aucune déchirure, a lui furent ôtés, et on ne trouva sur la poitrine et sur « tout le reste du corps aucune plaie, aucune ecchy- « mose. Aussitôt tous les militaires de s’écrier que c’é- « tait le vent du boulet qui avait tué le capitaine, lors- « que M. Forget, en palpant le côté de la poitrine, « trouva quatre ou cinq côtes enfoncées, fracturées. « réduites en esquilles nombreuses , et les parties « molles sous-jacentes en bouillie, ce qui permettait « à la main de pénétrer, par l’intermédiaire de la « peau, qui cédait, jusqu’au milieu de l’intérieur du « thorax. Cet examen suffit pour expliquer la mort de a cet officier. »
Un fait curieux, c’est que la résistance, non-seulement des os, mais encore des muscles et des aponévroses suffit pour détourner les balles dans leur trajet. Il n’est pas rare qu’une balle frappe la poitrine ou le crâne, et en fasse en partie le tour sans pénétrer dans ces cavités. On voit des projectiles heurter un os ou une membrane, et, sans le briser ou la percer, glisser tout le long, et parcourir ainsi un membre entier. Le docteur Hennen, chirurgien anglais, rapporte le cas
Digilized by GoogI
d’un soldat blessé au moment où il étendait le bras pour monter a 1 assaut. La balle entra à peu près vers le centre de l'humérus, passa le long du membre pardessus la partie postérieure du thorax, s’ouvrit un chemin dans les muscles de l’abdomen, et alla se loger dans la partie moyenne et antérieure de la cuisse opposée.
La mortalité relative fut plus forte pour les blessés de juin 1832 que pour les blessés de juillet 1830. Cette observation a été faite dans tous les hôpitaux de Paris. On ne peut accuser de cette différence que les causes morales, puisque, hors cette influence, tout fut semblable, mômes hôpitaux, mômes chirurgiens, môme traitement médical. Et, en effet, le vaincu de juin avait en perspective les tribunaux, les conseils de guerre, les condamnations; il voyait près de lui les soldats mis en faction pour le garder jusque sur son lit de souffrances; et il semblait qu’on ne voulût le guérir que pour le livrer à des juges. Le vainqueur, peu satisfait de la victoire, ne ressentait rien en lui qui pût le protéger contre la douleur et la crainte. Aussi, en juin, les blessés, dans quelques rangs qu’ils soient tombés, soumis tous plus ou moins à cet abattement moral, ont essuyé plus de dangers et rencontré plus d’entraves avant de parvenir à la guérison que les blessés de juillet.
Ceux-ci avaient en eux-mémes bien plus de force de résistance. Les vaincus, soldats de la garde royale, soldats de la ligne ou Suisses, n’avaient rien à craindre des vengeances de leurs adversaires, trop généreux et trop enivrés de leur victoire pour en concevoir même la pensée. Ils n’étaient attendus ni par la prison, ni par les conseils de guerre. Les vainqueurs, fiers d’avoir versé leur sang dans une grande cause, étaient encore
vivifiés par le soufiEle de liberté et de courage qui venait de soulever les flots populaires. Des sentiments puissants soutenaient les coeurs, et alors la pensée qui animait un grand peuple était aussi brillante que les rayons du splendide soleil qui illumina pendant quelques jours Paris et la France.
PHYSIOLOGIQUE ET TBÉRAPEDTIQDE *
M. le docteur Duchenne a lait de l’électricité une application qui intéresse la physiologie et la thérapeutique : la physiologie, en permettant d’analyser d’une façon plus sûre et plus exacte le jeu des différents muscles; la thérapeutique, en procurant le moyen de manier avec facilité un agent dont la puissance est grande, et d’en tirer des effets qui n’étaient pas encore connus.
L’électricité est une propriété universelle de la matière; il n’est point de corps qui ne la possède; et là où elle ne se montre pas, il suffit, pour la rendre manifeste, de quelques-uns des actes qui se passent dans le monde. Des frottements, des percussions, les variations de la température, les résolutions en vapeur, les condensations, les phénomènes chimiques, tout cela provoque une manifestation d’électricité. Et pourtant il est vrai de dire que cet agent général n’est que depuis hier l’objet de connaissances scientifiques. L’antiquité l’a ignoré tout à fait; peut-être les devins de l’Étrurie avaient-ils
1. De l'Électrisation localisée et de son application à la physiologie et a la thérapeutique, par le docteur Duchenne, de Boulogne. Un Tolume in-8‘*. Paria, 18SS. — Journal des Débats, 12 mai 18S5.
SU faire sortir des nuages le tonnerre à l’aide de pointes; du moins, c’est ainsi qu’on a interprété les rites du bien que j’aie beaucoup de peine à croire qu’il ne fût resté d’un fait aussi curieux qu’une épithète donnée au souverain des dieux. Dans tous les cas, les anciens n’avaient pas même entrevu que l’attraction suscitée dans le succin par le frottement, et la foudre qui roule au haut des nues sont de même nature; de sorte que, pendant de longs siècles, l’homme, qui ne pouvait ni faire un pas ni exécuter la moindre opération sans dissocier les deux électricités et les mettre en jeu, cheminait en aveugle au milieu de cette force que ses yeux ne voyaient pas, que ses mains ne touchaient pas, et qui, sans lui servir plus qu’au reste, déployait son activité incessante et infinie sur le vaste théâtre du monde.
Le moment vint où elle dut lui servir. II l’emprisonna dans ses machines, la recueillit dans des réservoirs, la força de cheminer dans des trajets artificiels, si bien qu’elle put être employée à des offices spéciaux. De bonne heure la médecine essaya d’utiliser cet agent, ainsi devenu disponible. On avait vu maintes fois la foudre, soit cautériser des parties du corps, soit causer des faiblesses et des paralysies musculaires. On savait que la nature avait armé certains poissons d’une sorte de machine électrique dont ils usaient pour engourdir et arrêter leur proie; la nature, ici physicienne redoutable, comme ailleurs chimiste perfide qui combine les virus des serpents. Mais surtout on avait reconnu les affinités qu’a l’électricité pour les muscles et pour les nerfs quand, dans des expériences célèbres, le corps d’un supplicié, mis en relation avec la machine, ouvrit les yeux, remua les bras et les jambes, exécuta des mouvements d’expiration et d’inspiration, présentant.
sans la vie, les phénomènes apparents de la vie. Il était permis d’espérer que ce qui exerçait un si grand pouvoir même sur des nerfs récemment soustraits à l’influence vitale, en aurait aussi sur des parties malades et paralysées; mais, d’une part, les paralysies tiennent à bien des causes; d’autre part, l’électricité elle-même se présente sous bien des formes qui sont variables dans leurs effets. Il y avait donc lieu à de grands travaux et h d’ingénieuses recherches.
L’électricité, non pas celle que la nature nous dispense dans les nuages, mais celle qui se prépare dans les laboratoires, est sous trois états : l’état statique, dans les machines électriques et dans les bouteilles de Leyde; l’état dynamique, dans les piles de Volta; et l’état d’induction, dans les appareils où un courant électrique s’établit à chaque ouverture et fermeture du circuit d’une pile. Cette électricité d’induction, trouvée parle célèbre physicien anglais Faraday, est celle dont on se sert dans la pratique médicale. La première cause des secousses et des commotions ; la seconde produit une chaleur qui peut aller jusqu’à cautériser, et ni l’une ni l’autre n’est susceptible d’une mesure exacte, d’un dosage précis. Aussi, après avoir été maintes fois essayées, après avoir en des circonstances rendu des services qu’elles ne rendaient plus en d’autres, on ne possédait aucune bonne règle pour l’usage de ce moyen puissant. Au contraire, la troisième n’échauffe ni de désorganise les tissus, et elle peut produire les effets les plus vifs, et même, si le médecin en a besoin, une douleur extrême, sans laisser aucune lésion dans la peau qu’elle a traversée.
Mais c’est à la condition d’être localisée, c’est-à-dire d’être limitée et d’agir isolément ou sur la peau, ou sur un nerf, ou sur un muscle, qu'elle développe toute son
eflTicacité. Or, comment gouverner, à travers les organes, un agent aussi rapide que l’électricité? Comment lui marquer des bornes qu’elle ne franchirait pas? C’est ce curieux et important problème que M. Duchenne a résolu. Voici les faits d’observation qui en ont donné la solution. 1® Si la psau et les excitateurs d’un appareil à induction sont parfaitement secs et l’épiderme d’une grande épaisseur, les deux courants électriques se recomposent à la surface de l’épiderme, sans traverser le derme, en produisant des étincelles d’une crépitation particulière, et ils ne donnent lieu à aucune sensation. 2® Si l’on met, sur deux points de la peau, un excitateur humide et l’autre sec, le sujet soumis à l’expérience accuse une sensation superficielle qui a son siège dans la peau. Les électricités contraires, en ce cas, se sont recomposées dans le point de l’épiderme sec, mais après avoir traversé la peau à l’aide de l’excitateur humide. 3“ Si l’on mouille très-légèrement la peau dans une région où l’épiderme a une grande épaisseur, il se produit, dans les points où sont placés les excitateurs métalliques secs, une sensation superficielle, comparativement plus forte que la précédente, sans étincelles ni crépitation. Ici la recomposition électrique a lieu dans l’épaisseur de la peau. 4° Si la peau et les excitateurs sont très-humides, on n’observe ni étincelles, ni crépitation, ni sensation de brûlure, mais ou obtient des phénomènes de contractilité ou de sensibilité, suivant qu’on agit sür un muscle ou sur un nerf. Dans ce cas, l’électricité a porté localement son effet sur le muscle ou sur le nerf.
Tels sont les procédés qui permettent de borner l’électricité d’induction, de la fixer à la peau, ou, si l’on veut, de la concentrer plus profondément sur les organes sous-jacents. On sait que, dans le corps des ani-
Digilized by GoogI
maux, tous les mouvements s’exécutent par les muscles, qui sont doués de la faculté de se raccourcir ou de se contracter (c’est le terme technique) sous l’influence de la volonté, ou sous d’autres influences venant du dedans ou du dehors. Toute la mécanique humaine est dans leur dépendance. Aussi l’étude de leurs usages fait une part considérable de la physiologie, et les anatomistes se sont toujours efforcés de rendre compte de l’oflice de chacun d’eux. Mais cela même est entouré de grandes difficultés; et passer de l’état d’un muscle que l’on examine sur un corps privé de vie à l’état d’un muscle vivant qui se contracte et qui meut réellement les parties, est une recherche qui en mainte circonstance laisse des doutes et des obscurités. Eh bien I à l’aide de l’application localisée de l’électricité, la plupart de ces doutes, de ces obscurités vont être levés. De morte qu’est l’anatomie, elle devient animée sous l’influence de cet agent employé d’une manière neuve. 11 n’est pas besoin de scalpel pour mettre à nu les muscles et pour juger de leur office par leur disposition ; il n’est pas besoin non plus, en des expériences cruelles, de découvrir sur un animal vivant l’organe qu’on veut étudier. Il suffit désormais de promener sans douleur et d’une main exercée les excitateurs d’un appareil à induction sur la peau; et, au fur et à mesure qu’ils passent, le muscle, obéissant à la force qui le sollicite, et soustrait momentanément à l’empire de la volonté, produit les mouvements qui lui sont propres. C’est chose qui intéresse et qui étonne à la fois que de voir ces petits tampons qui terminent les deux fils de l’appareil dessiner partiellement et tour à tour, sur une face qui est calme dans son ensemble, les traits qui expriment les passions les plus opposées. L’excellence de ce mode d’observer, c’est qu’il n’a besoin d’aucune interprétation, et
qu’il donne immédiatement ce que l’on cherche. On le voit, ce procédé offre le moyen de faire la revue, la critique de tout ce qui a été écrit sur le jeu des muscles. M. Duchenne n’a pas manqué d’user de cette priorité, qui lui appartenait si justement, pour faire mainte rectification, mainte découverte, dans un domaine qui semblait essentiellement dévolu à l’anatomie.
Constater expérimentalement et sur le vivant l’usage isolé de chaque muscle est le service signalé rendu par la faradisation (c’est le nom donné à l’application de l’électricité d’induction). Au fond, l’usage isolé est, du moins dans le corps en santé, quelque chose d’abstrait que l’esprit se figurait et dont l’électricité procure le spectacle. Il n’est pour ainsi dire pas un seul mouvement qui n’exige l’association de plusieurs muscles. H y a un vieil axiome d’Hippocrate qui dit que dans le corps tout concourt et tout conspire. Cela, qui est vrai de chaciue fonction, l’est aussi de la fonction mu.sculaire; et, en ce moment même où j’écris, où je fais mouvoir avec rapidité, et sans conscience d’aucun des mouvements produits et d’aucun des muscles mis en jeu, la main et les doigts, la paralysie du moindre faisceau musculaire rendrait aussitôt ou pénible, ou malhabile, ou impossible cette opération qui résulte de l’action simultanée de plusieurs muscles. C’est en se contre-balançant et en se coordonnant que les muscles procurent l’attitude désirée; mais, quand ce balancement fait défaut, quand, par une cause quelconque le concours est détruit, le muscle qui se trouve ainsi laissé à lui-même n’a plus que son usage propre, qui est tout différent de son usage combiné. Il est au haut du bras un muscle puissant que les anatomistes nomment deltoïde; l’usage en est d’écarter le bras des côtes et de l’élever. Mais, si ce deltoïde agit seul et sans le concours instinc-
Digilized by GoogI
PHYSIOLOGIQDE ET THÉRAPEUTIQUE. 305
tif d’autres muscles (ce qu’on obtient par la faradisation), voici ce qui arrive : le bras, pesant de tout son poids sur l’angle externe de l’omoplate, la fait basculer de manière que l’angle inférieur de cet os devient plus haut, et que le bord qui regarde la colonne vertébrale s’en éloigne et fait une saillie sous la peau. Ces pliéno mènes, qui résultent de la contraction artificielle du deltoïde, ne peuvent être reproduits par la volonté, qui ne saurait faire contracter isolément ce muscle. Qu’on dise en effet au sujet sur lequel on vient de faire l’expérience précédente de mettre son bras dans l’élévation où le bras était tout à l’heure par l’action de l’électricité, on observe alors qu’à l’instant où le bras s’éloigne de la poitrine, il ne se produit aucun mouvement de bascule dans l’Omoplate, qui reste fermement appliquée contre les côtes. Bien que le deltoïde suffise réellement pour élever le bras, il faut, pour que cela s’opère, * l’association de plusieurs autres muscles. Privé de cette association, le mouvement se ferait sans force et produirait une attitude vicieuse de l’omoplate. Ainsi, pour le deltoïde comme pour tout muscle, il faut distinguer l’action isolée et la fonction qu’il est destiné remplir.
J’ai dit tout à l’heure que cette association est instinctive; j’aurais dû dire plutôt qu’elle le devient. On n’a qu’à examiner ce qui se passe quand on apprend quelque nouvel exercice : danser, nager, jouer du piano, écrire, faire des armes, etc. D’abord les mouvements comipandés parle maître sont impossibles, difficiles, lents, gauches ; c’est qu’il faut dissocier des muscles qui auparavant agissaient ensemble, et en associer d’autres qui ne concouraient pas. Mais peu à peu l’habitude se gagne ; l’adresse croît, et les mouvements prennent une aisance qui devient tuOt à fait inslinc-
tive. Il en est de même quand une maladie ou une blessure ont mis un muscle hors de service. Dans le premier temps, l’homme ainsi mutilé ne sait pas tirer partie de ce qui lui reste, et il ressent au plus haut degré son incommodité. Mais bientôt, par l’exercice, de nouvelles associations se forment; et, bien que les mouvements ne puissent jamais être aussi complets qu’auparavant, puisqu’une des cordes est cassée, cependant les autres sont entrées en de nouvelles combinaisons pour de nouveaux services qui n’appartiennent pas au plan primitif. Enfin, en allant plus loin, et jusqu’à l’origine de l’être qui naît, l’incertitude des mouvements de la première enfance tient pour beaucoup à l’apprentissage de l’association des muscles. Se servir de la main, marcher, parler sont autant d’exercices, et, si je puis le dire, autant d’arts que l’enfant apprend par degrés. Lever le bras n’est pas, on l’a vu tout à l’heure, un acte simple; il ne sufiit pas que la volonté fasse contracter le deltoïde, il faut encore qu’elle fasse contracter d’autres muscles qui donnent un point fixe au membre et empêchent l’omoplate de basculer. C’est quand tout cela est appris, que les mouvements paraissent instinctifs et sont à la pleine disposition de la volonté.
Ces recherches de M. Duchenne sur la physiologie musculaire sont une contribution à la science pure et indépendamment de toute application (ce qui toutefois ne manquera pas non i^lus). 11 faut se garder de demander à quoi sert une chose vraie qui, d’ignorée qu’elle était, devient connue par une heureu.se et sagace investigation, et s’inquiéter, non pas si elle pourra servir un jour, mais uniquement si elle est vraie. L humanité a une faculté qui la pousse à rechercher la vérité pour elle-même, faculté bien éloignée, en
énergie, des besoins physiques et moraux, mais pourtant qui a eu de tout temps assez de force pour produire de longs labeurs, des efforts puissants, des résultats durables. C’est elle qui a créé les sciences. Où trouver, en effet, ailleurs que dans cette impulsion primordiale la source de spéculations qui, à l’origine, semblaient si peu faites pour servir à quoi que ce fût, sinon à flatter, à captiver l’esprit par le vrai, comme les productions des arts le flattent, le captivent par le beau? Sans doute aujourd’hui les sciences ont des applications tellement fréquentes et tellement fécondes, qu’on est tenté souvent d’oublier leur destination première. Leur destination est le vrai; l’utile ne vient qu’ensuite. Il ne faut pas changer en humble servante une divinité radieuse.
L’organisation vivante n’est point quelque chose qui ne soit accessible qu’aux forces intérieures qui la meuvent, et la volonté n’est pas la seule influence qui détermine des contractions musculaires. Cela est trèsbien imité par l’électricité, qui, se substituant à l’agent nerveux, provoque le mouvement indépendamment de la volonté et malgré la volonté. Il est des maladies qui ont pour effet d’abolir cette propriété électrique. Les personnes qui manient le plomb ou qui se trouvent accidentellement exposées à l’action de ce métal contractent une maladie fort douloureuse, connue sous le nom de colique des peintres : c’est le premier degré de cet empoisonnement; un second se manifeste par la paralysie de la plupart des muscles qui étendent le poignet. Si à ce moment on interroge par l’électricité les muscles ainsi paralysés, ils se montrent immobiles, aussi bien sous cette influence que sous celle de la force nerveuse. Cependant un traitement approprié triomphe de la paralysie; les muscles rentrent sous
l’obéissance de la volonté, et le patient peut mouvoir librement son poignet. Interrogez de nouveau par l’électricité les muscles guéris : ils restent comme auparavant sourds à cette excitation, iis ont perdu la faculté de se contracter par l’agent électrique; ils sont à l’égard de l’électricité comme est le corps d’un homme qui a eu la petite vérole ou la vaccine à l’égard du virus variolique, et qui est réfractaire à une nouvelle inoculation. D’un autre côté, pour prendre un exemple entre mille, un homme reste dans une allée, le côté droit de la face exposé à un courant d’air, pendant une journée froide; il ne ressent aucune impression douloureuse; mais bientôt les traits éprouvent une singulière distorsion; les muscles du côté droit de la face sont paralysés; et, comme ils n’opposent plus de résistance aux muscles antagonistes placés de l’autre côté, ceux-ci attirent les parties et font grimacer toute la ligure. Voilà donc des faisceaux musculaires qu’une influence morbiüque vient d’enlever complètement à l’action nerveuse; nul eCfort de la volonté ne peut leur communiquer la moindre contraction. En cet état, approchez les excitateurs d’un appareil d’induction ; aussitôt les muscles perdent leur paralysie, et la régularité de la face est momentanément restaurée. C’est le cas inverse de celui de tout à l’heure : des muscles réfractaires à la volonté et obéissant à l’électricité.
Ces faits seraient décisifs pour démontrer, si désormais il en était besoin, que l’agent nerveux ne peut pas être confondu avec l’agent électrique. Ce fut pendant un certain temps une opinion fort accréditée que celle qui supposait que les phénomènes vitaux s’expliquaient par quelqu’une des forces qui meuvent et gouvernent le monde inorganique. Quand on remonte
Digilized by GoogI
dans l’histoire de la science de la vie, on rencontre d’intervalle en intervalle les systèmes qu’elle a subis, c’est-à-dire les tentatives qu’on a faites pour lui appliquer les notions que l’on possédait sur les corps bruts. Plus la physique et la chimie découvraient les faits et en pénétraient les lois, plus on se flattait de l’espérance que ces doctrines, si vraies là où elles avaient pris naissance, et mettant en lumière des forces de plus en plus subtiles, forceraient enfin le mystère <le la vie. Ces espérances, si tant est qu’il faille donner ce nom à ce qui demeure encore une erreur, furent démenties par le progrès des choses. La science de la vie, sortie enfin de ces systèmes dont une philosophie incomplète essayait de la revêtir, parut avec le sien propre, qui ne permet de confondre avec rien autre ses faits, ses propriétés, ses lois. Sans doute l’électricite cause la contraction de la fibre musculaire; mais une étude attentive montre bientôt des différences essentielles , et alternativement l’une agit là où l’autre est inerte.
Je trouve encore dans le livre de M. Duchenne un cas que je rapporterai à cette question, parce que cette question touche au désir mal fondé de donner une explication des phénomènes vitaux. La science de la vie ne fait pas connaître ni n’est tenue de taire connaître la cause de la vie. Toutes les sciences s’arrêtent à quelque fait primordial qui est donné et qui, demeurant sans explication , sert au contraire d’explication au reste. La vie, l’électricité, le calorique, la pesanteur, etc., sont, à ce point de vue, des faits primordiaux. Voici le cas dont il s’agit : un homme était affecte de diplopie, c’est-à-dire qu’il voyait les objets doubles; si bien que, guéri soudainement par M. Duchenne, il s écria en marque du succès : « Vous n’avez plus qu une tête. » Cette lésion avait pour lui un effet que le lecteur no
prévoit peut-être pas, c’est quelle l’empêchait de marcher. Lorsqu’il était placé sur une surface parfaitement plane, telle que le sol de la rue ou le plancher de sa chambre, la route lui semblait toujours latéralement divisée en deux parties, l’une à gauche qui lui paraissait monter, l’autre à droite qu’il croyait voir fuir en descendant. En sorte que, plus rassuré sur le côté montant, il faisait instinctivement une haute enjambée à gauche et retombait plus bas qu’il n’avait cru. De la jambe droite, au contraire, croyant descendre, il se trouvait rudement arrêté et en recevait une secousse douloureuse. Rien ne pouvait le désabuser de cetto illusion, ni sa volonté, ni l’habitude de chaque jour, et il en était venu à ne plus oser marcher. Faisons de ce phénomène pathologique une application à la vue ordinaire. Il est géométriquement incontestable que les objets viennent se peindre renversés sur la rétine : ce qui est réellement en haut se trouve en bas ; ce qui est réellement à gauche se trouve à droite, et réciproquement. Cependant il n’est pas moins incontestable que nous voyons les objets droits. On a fait beaucoup d’efforts pour expliquer cette singularité. Une des explications est qu’à la vérité nous voyons d’abord les objets renversés, mais qu’à la longue, le sens du toucher rectifiant cette illusion , nous finissons par les voir dans leur position réelle. Eh bien, voilà un homme qui a vu pendant des années les objets doubles, que celte lésion empêchait de marcher, et qui appliquait tous les efforts de sa volonté à triompher de ce qu’il savait bien n’être qu’une erreur de la vue. Pourtant il n’a jamais pu y réussir. Concluons donc qu’il en est de même pour la vision, que nulle habitude ne redresserait les objets si réellement nous les voyions renversés comme ils le sont sur la rétine, et que les physiciens
essayent vainement d’expliquer physiquement ce qui, provisoirement, doit être laissé dans le domaine des choses inconnues.
Devenue, grâce à M. le docteur Duchenne, facile à manier, facile à graduer, facile à appliquer sur le point que l’on veut, l’électricité a pris rang définitif parmi les agents propres à soulager ou à guérir les maladies. Quoiqu’elle se soit montrée efficace en quelques cir- . constances dont ce n’est pas le lieu de parler, et qu’on ne doive en aucune façon en limiter la puissance, toutefois c’est surtout dans la paralysie qu’elle a réussi. Elle y réussit d’abord par un effet direct, puis par des effets secondaires. L’effet direct est dû à la force excitante qu’elle possède, ranimant de la sorte l’excitabilité éteinte dans les muscles, et finissant, quelquefois, au bout d’un temps très-court, par les remettre sous l’obéissance de la volonté. Les effets secondaires sont l’empêchement qu’elle met à l’atrophie, ou la restauration qu’elle procure quand cette atrophie a commencé. On appelle atrophie l’amaigrissement, la déperdition qui survient dans une partie par une cause quelconque. Un muscle atteint de paralysie et par conséquent d’immobilité ne tarde pas à diminuer de volume; peu à peu ses fibres se décolorent, s’amincissent, disparaissent, et, si le temps d’inaction dure assez, il peut arriver que le muscle aura été entièrement effacé. Alors tous les mouvements qui en dépendent sont irrévocablement perdus. Mais l’électricité, appliquée localement à ce même muscle, y détermine des contractions, le soustrait à l’immobilité et permet à la nutrition de s’y faire comme d’habitude. Ou bien, si l’atrophie a déjà fait de notables progrès, sans pourtant avoir détruit l’organe, l’électricité, rappelant le mouvement dans ce qui en reste, y développera par
l’exercice une nutrition plus active qui ne tardera pas à réparer les pertes subies. Il y a dans le livre de M. Duchenne des exemples tout à fait remarquables de cette restauration progressive.
Le mot de paralysie est générique, indiquant seulement la perte de mouvement. Le fait est que les paralysies sont d’origine très-diverse. Les unes proviennent d’une lésion du cerveau, les autres d’une lésion de la moelle épinière, les autres d’une lésion des nerfs; les autres sont dues à l’action du plomb, à celle du rhumatisme, à celle de l’hystérie ; d’autres enfin, portant improprement ce nom, tiennent à ce que les fibres musculaires se détruisent et sont remplacées par quelque tissu inerte. L’électricité les range aussitôt en deux grandes classes : les paralysies où la contractilité électrique a disparu, et les paralysies où elle est conservée. A la première catégorie appartiennent les paralysies produites par le plomb, par la lésion des nerfs, par la lésion delà moelle; à la seconde, les paralysies dues à une affection cérébrale, à une affection rhumatismale, à une affection hystérique, et aussi les pai'alysies dues à une atrophie progressive, aussi longtemps du moins que le mal a laissé subsister des fibres musculaires. Ce fait, important au point de vue de la physiologie générale, l’est beaucoup aussi au point de vue du diagnostic médical. C’est le perfectionnement du diagnostic qui témoigne le plus du perfectionnement de la médecine ; car le premier précepte de l’art est de ne pas nuire, précepte donné avec autorité par Hippocrate, et que Galien admirait d’autant plus qu’il y réfléchissait davantage. Seul, le diagnostic, c’est-à-dire un discernement exact des maladies, permet d’y obéir avec sûreté. Et dans le diagnostic même il faut toujours beaucoup louer les moyens constants, infaillibles, qui.
venant en aide au tact et à l’expérience, fournissent des renseignements décisifs. Ici nous avons un agent subtil qui va interroger des organes situés dans la profondeur du corps, et qui les force à répondre. Le diagnostic est la véritable base de la médecine rationnelle.
On a décritdans ces derniers temps une maladie longtemps confondue dans l’appellation commune de paralysie, parce qu’en effet elle apporte avec elle la perte des mouvements. Elle ne frappe pas les muscles d’immobilité, mais elle les détruit et y substitue une substance qui n’est pas douée de la faculté de se contracter; elle les attaque les uns après les autres, et enlève ainsi au patient progressivement toute action, jusqu’à ce qu’enfin, le mal envahissant le diaphragme, la mort survient par défaut de respiration. J’engage bien à en surveiller les premières manifestations; car plusieurs observations deM. Ducherme prouvent que l’électricité donne souvent d’heureux résultats quand le médecin intervient de bonne heure. Il peut alors, par l’exercice, rendre aux muscles dont il reste quelque chose, du volume et de l’action; mais, s’il est appelé trop tard, si déjà la transformation s’est opérée, il n’y a plus de ressource pour le muscle transformé, et conserver un certain usage à ceux qui subsistent encore est tout ce qu’on peut tenter et espérer. Dans cette maladie, ce qui permet d’agir et d’obtenir, en certaines circonstances, des succès, c’est que la fibre musculaire, tant qu’elle n’a pas disparu, garde la faculté de se contracter par l’électricité. De cette façon on a une prise; l’exercice électrique combat l’atrophie* et il est vrai de dire avec M. Duchenne que l’électrisation localisée refait de la fibre musculaire.
Non-seulement les mouvements se paralysent sans que la sensibilité soit détruite, mais encore la sensibi-