BELLE-SCEÜR DE LOUIS XIV
Le dirai-je? La première impulsion au travail dont on lit le titre m’est venue d’un sentiment littéraire et du besoin de goûter dans sa plénitude une œuvre admirable. Tout le monde connaît les soupçons qui planèrent sur la mort foudroyante de Madame; tout le monde aussi a dans la mémoire la funèbre et touchante exclamation de Bossuet : « O nuit désastreuse, ô nuit « effroyable où retentit tout-à-coup, comme un éclat « de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se « meurt. Madame est morte! Qui de nous ne se sentit « frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident « avait désolé sa famille ? » Toutes les fois que je relisais l’oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans (et combien de fois ne l’ai-je pas relue!), à ce passage qui fit éclater tant de sanglots sous les voûtes de l’église de Saint-Denis, et qui, même aujourd’hui, ne nous laisse pas sans émotion, je m’arrêtais et je sentais naître en moi un sourd murmure qui mê-
1, La P/u7ojovAie poji'n've. septembre-octobre 18C7 p. 183,
lait à cette solennelle lamentation je ne sais quoi de discordant. Quoi ! me disais-je, voilà une femme charmante, jeune encore, pleine de grâce et de douceur, possédant toute faveur auprès de son frère et de son beau-frère, les deux puissants rois de la Grande-Bretagne et de la France, mais, par un triste revers de la médaille, en butte aux injures, aux outrages et peutêtre aux mains meurtrières des mignons de son mari; la voilà qui disparaît par un mal aussi inconnu que soudain; toutes les bouches parlent de poison; on nomme l’empoisonneur, le chevalier de Lorraine, tout récemment exilé par le roi à la demande de Madame et au grand désespoir de Monsieur. Bossuet n’ignore pas ces bruits : ils sont trop publics ; toutefois, les dédaignant vrais ou faux, il s’abandonne au cours de sa merveilleuse éloquence, épanchée en accents pénétrants de douleur, de résignation et de foi; sorte d’élégie chrétienne où aucune lumière sinistre ne vient tomber. Mais nous qui le lisons, nous ne pouvons dédaigner ni les bruits, ni les lueurs sinistres. Il semble que le froid de l’empoisonnement se glisse dans notre cœur; quelque chose de venimeux est là-dessous qui nous offense; et devant le chef-d’œuvre on se met à penser ; beau langage, images splendides, art infini; mais, de son sujet, le grand orateur, en prenant pour texte vanité des vanités et tout est vanité, n’a pris que le frivole et le superficiel. Le sérieux, le profond était dans le sombre drame d’un crime accompli sur les marches du trône; et, si Bossuet n’a pu ni dû toucher à de tels mystères, l’effrayante réalité, qui se dresse à côté de lui, ternit son éloquence, qui ne nous semble plus qu’une sonore rhétorique.
Au contraire, supposons détruite l’opinion de l’empoisonnement ; supposons que cette mort si prompte
et si mystérieuse pour des contemporains a été naturelle; alors, dégagée d’un soupçon séculaire, l’éloquence de Bossuet reprend sa souveraine sérénité. Il n’y avait rien à dire que ce qu’il a dit, déplorant dans un seul malheur toutes les caldmités du genre humain, et dans une seule mort faisant voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Mon âme se livre sans réserve à l’entraînement de cette parole qui tombe sur un lamentable trépas, non sur un crime abominable; et la grandeur du monde chrétien éclate dans ces pages, comme éclate dans un chant d’Homèi'e la grandeur du monde païen.
C’est sous ces impressions que j’ai accompli les dernières recherches d’un sujet auquel j’avais songé depuis bien longtemps, et dont depuis bien longtemps aussi j’avais cru entrevoir la solution. Non pas que, de parti pris, je fusse résolu d’avance à trouver ce qui me convenait, et à décharger d’un crime la cour de Louis XIV, d’un mal-être l’éloquence de Bossuet; bien décidé, au cas que je ne me satisfisse pas, à laisser toute sa force à la terrible accusation consignée dans les mémoires de Saint-Simon, ou bien à attendre que quelque main plus heureuse découvrît des preuves qui m’auraient échappé. Mais, si le lecteur juge que j’ai réussi à prouver que la mort de Madame fut naturelle, je serai content qu’un résultat que je n’ai d’abord cherché qu’en vue des beautés d’une oraison funèbre efface de l’histoire le soupçon d’un crime.
Homère et Bossuet I je viens de les nommer l’un à côté de l’autre, et je ne m’en dédis pas. La grande prose n’est pas inférieure à la grande poésie pour la beauté, le charme, l’effet et la puissance. Jamais je ne l’ai mieux éprouvé que dans les pages de Bossuet. Comme la poésie, suivant l’heureuse allégorie de la Grèce, a son sé-
jour préféré sur les cimes altières de Parnasse et d’Hélicon, de môme l’aigle de Meaux se complaît dans les hauteurs théologiques, d’où il contemple le néant de l’homme et le double office des mains de Dieu, pleines l’une de colère et l’autre de miséricorde. Alors, pour faire partager à qui l’entend le transport et le frisson qu’il ressent à la vue de ce monde surnaturel, il éclate en accents égalant dans leur perfection tout ce qu’il y a de plus parfaitdans le domaine de la beauté intellectuelle. Il n’a besoin pour son sublime langage que des mots les plus simples : il les appelle, et ils prennent sous sa main une lumière extraordinaire; il les range, et il en sort des images à dessin grandiose et merveilleux ; il les frappe, et ils rendent une profonde et majestueuse harmonie. Dans ces lignes où j’exprime si imparfaitement ce que je sens, j’essaye du moins de payer au grand écrivain une vieille dette de reconnaissance; car combien d’heures de jeunesse ne m’a-t-il pas charmées ! Combien de fois ne m’a-t-il pas porté dans un idéal mythologique, il est vrai, pour moi, mais auquel s’associaient sans peine la grandeur de l’histoire et le charme du passé I
L’oraison funèbre parle de mort, et la mort parle de cadavre. Ce mot repoussant, Bossuet l’a mis dans un passage que je cite, bien que si connu : « Elle va des- « cendre à ces sombres lieux, à ces demeures souter- « raines, pour y dormir dans la poussière avec les a grands de la terre, comme dit Job, avec ces rois et « ces princes anéantis parmi lesquels à peine peut-on « la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort « est prompte à remplir ces places I Mais ici notre ima- « gination nous abuse encore : la mort ne nous laisse « pas assez de corps pour occuper quelque place, et on « ne voit là que les tombeaux qui lassent «{uelque
«figure. Notre chair change bientôt de nature; notre « corps prend un autre nom, même celui de cadavre, « dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque « forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il « devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom en « aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui, « jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on expri- « mait ses malheureux restes 1 »
A mon tour, dans les pages qui suivent, je vais mettre sous les yeux du lecteur un cadavre, non pas celui qui, caché sous les planches d’un cercueil, descend au sein de la terre, mais celui qui, à peine refroidi, occupe encore le lit où s’est exhalé le dernier soupir. La médecine, en son office de science et de charité, voit et touche ce qui offense la vue et le toucher. Inquinandæ sunt manus, a dit un célèbre médecin, il faut souiller ses mains, et ne pas craindre d’acheter à ce prix d’utiles et précises notions sur le siège des maladies et sur les moyens de les reconnaître, d’en prévoir l’issue et de les traiter le plus convenablement. C’est sous son couvert qu’ici je décrirai, comme on décrirait dans un livre du métier, une maladie advenue il y a aujourd’hui tout près de deux cents ans, appréciant les symptômes, ouvrant le corps, notant les lésions intérieures, et du tout tirant un jugement sur ce mal qui, en neuf heures, ravit une aimable femme, une grande princesse à la gloire où, comme dit Bossuet, elle allait être précipitée. Puis ce n’est pas tout; Bossuet est catholique, et moij’appartiensà la philosophie positive. Aussi humble qu’il est possible devant le grand orateur, je ne le suis plus devant le philosophe; et, dans le courant, je trouverai à faire intervenir une doctrine qu’il n’a pas prévue, même quand il prévoyait qu’il y aurait des gens qui, « ne pouvant plus reconnaître la majesté de la
« religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin « chercher un repos funeste et une entière indépen- « dance dans l’indifférence des religions ou dans « l’athéisme. » [Oraison funèbre de la reine d’Angleterre.)
Venons donc au fait, et commençons par indiquer où naquirent les soupçons d’empoisonnement; c’est chez la malade elle-même qu’ils naquirent d’abord. Très-vite elle se crut empoisonnée. Voici ce que raconte M“® de La Fayette, amie de la princesse, et qui ne la quitta pas un seul moment depuis le verre d eau de chicorée jusqu’à la terminaison fatale : « Tout d’un « coup (c’est-à-dire environ une demi-heure après le « début des premiers accidents) Madame dit qu’on re- « gardât à cette eau qu’elle avait bue, que c'était du « poison, qu’on avait peut-être pris une bouteille « pour l’autre, qu’elle était empoisonnée, qu’elle le « sentait bien, et qu’on lui donnât du contre-poison. « J’étais dans la ruelle auprès de Monsieur; et, quoique (t je le crusse fort incapable d’un pareil crime, un éton- « nement ordinaire à la malignité humaine me le fit « observer avec attention ; il ne fut ni ému ni embar- « rassé de l’opinion de Madame; il dit qu’il fallait don- « ner de cette eau à un chien L 11 opina comme Ma-
1 . On lit dans une lettre de Bossuet : « L’ouverture du corps fut « une manifeste conviction du contraire (que la princesse n’avait « pas élé empoisonnée), puisque l’on’ n’y trouva rien de sain que « l’eslomac et le cœur, qui sont les premières parties attaquées par « le poison; joint que Monsieur, qui avait donné à boire à M“' de « Meckelbourg qui s’y trouva, acheva de boire le reste de la bou- « teille, pour rassurer Madame; ce qui fut cause que son esprit se O remit aussitôt, et qu’elle ne parla plus de poison que pour dire « qu’elle avait cru d’abord être empoisonnée par méprise, ce sont a les propres mots qu’elle dit à M. le maréchal de Gramont (Bibl. « de l'École des Charles, 2* série, 1. I, p. 174). « Bossuet est en désaccord avec M"*“ de Lafayetle sur les particularités de l’eau de
« dame qu’on allât quérir de l’huile et du contre-poi- « son pour ôter à Madame une pensée si fâcheuse. « M“® Desbordes, sa première femme de chambre, qui « était absolument à elle, lui dit qu’elle avait fait l’eau « et en but ; mais Madame persévéra toujours à vou- « loir de l’huile et du contre-poison ; on lui donna a l’une et l’autre. Sainte-Foi, premier valet de chambre a de Monsieur, lui apporta de la poudre de vipère; elle « lui dit qu’elle la prenait de sa main, parce qu’elle se « fiait à lui. On lui fit prendre plusieurs drogues dans a cette pensée de poison, et peut-être plus propres à a lui faire du mal qu’à la soulager... 11 sembla qu’elle « avait une certitude entière de la mort, et qu’elle « s’y résolut comme à une chose indifférente. Selon « toutes les apparences, la pensée du poison était éta- « blie dans son esprit, et, voyant que les remèdes « avaient été inutiles, elle ne songeait plus à la vie, et « ne pensait qu’à souffrir les douleurs avec patience... « Gueslin, que l’on avait envoyé quérir à Paris, arriva « avec M. Valet, qu’on avait envoyé chercher à Ver- « sailles. Sitôt que Madame vit Gueslin, en qui elle « avait beaucoup de confiance, elle lui dit qu’elle était « bien aise de le voir, quelle était empoisonnée, et « qu’il la traitât sur ce fondement... Le maréchal de « Grammont s’approcha de son lit ; elle lui dit qu’il
chicorée bue pour détromper Madame de l’idée d’empoisonnement ; et, en ceci, il mérite moins de confiance que cette dame, qui ne quitta pas un moment la princesse. D’ailleurs les dires, soit de Lafayette elle-même, soit de l’ambassadeur anglais, témoignent que l'idée de poison quitta Madame beaucoup moins qu’il ne prétend. Quant à la croyance que le poison attaque de préférence le cœur (comme s’il y avait un poison en général et non une foule de poisons particuliers), elle ne mérite mention que comme souvenir d’une vieille superstition médicale et comme témoignage de l’incapacité où étaient à la fois médecins et hommes du monde, de porter le moindre jugement sur un cas d’empoisonnement réel ou supposé.
«perdait une bonne amie, qu’elle allait mourir, et « qu’elle avait cru d’abord être empoisonnée par mé- « prise... Une contenance paisible au milieu de la cer- « titude de la mort, de l’opinion du poison et de ses «souffrances qui étaient cruelles... L’ambassadeur « d’Angleterre arriva... 11 lui demanda si elle était « empoisonnée ; je ne sais si elle lui dit qu’elle l’était, « mais je sais bien qu’elle lui dit qu’il n’en fallait rien « mander au roi son frère, qu’il fallait lui épargner « cette douleur, et qu’il fallait surtout qu’il ne songeât « point à en tirer vengeance, que le roi n’en était pas « coupable, qu’il ne fallait point s’en prendre à lui. « Elle disait toutes ces choses en anglais ; et, comme « le mot de poison est commun à la langue française « et à l’anglaise, M. Feuillet (son confesseur) l’entendit « et interrompit la conversation, disant qu’il fallait « sacrifier sa vie à Dieu et ne pas penser à autre « chose. »
Ceux des historiens qui ont cru que l’empoisonnement était avéré ont entendu les paroles de M. Feuillet comme l’expression d’un homme qui sent le danger des révélations, et qui, soit pour faire sa cour, soit pour épargner des maux ultérieurs, interrompt les plaintes et les étouffe. Le fait est que le mot de poison retentissait à ses oreilles, et que la situation devint embarrassante. Il faut interpréter bien ce qu’on n’a aucune raison d’interpréter mal, et ne voir dans l’injonction de M. Feuillet que la recommandation de la résignation sans limite et sans restriction ; mais l’injonction reste dure *.
1. Sa rudesse, en effet, fut extrême. Dans l’agonie de ses souffrances, Madame s’élant écriée : « Mon Dieu, ces grandes douleurs
ne finiront-elles pas bientôt? • M. Feuiliet reprit : « Quoi I Ma- « dame, vous vous oubliez 1 il ; a tant d’années que vous offensez
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Après la malade viennent ses compatriotes les Anglais. Le comte d’Arlington, ministre de Charles II, écrivit au chevalier du Temple, ambassadeur d’Angleterre à la Haye, cette lettre imprimée dans le livre de M“® de La Fayette : « Les brouilleries de ses domestiques « et sa mort subite nous avaient d’abord fait croire « qu’elle avait été empoisonnée; mais la connaissance « qu’on nous a donnée depuis du soin qu’on a pris « d’examiner son corps et des sentiments que nous ap- « prenons qu’en a Sa Majesté Très-Chrétienne, laquelle a « intérêt d’examiner cette affaire à fond, et qui est per- « suadée qu’elle est morte d’une mort naturelle, a levé « la plus grande partie des soupçons que nous en « avions. Je ne doute pas que M. le maréchal de Belle- « fonds, que j’apprends qui vient d’arriver avec ordre « de donner au roi une relation particulière de cet acci- « dent fatal et qui nous apporte le procès-verbal* de la « mort de cette princesse et de la dissection de son corps, a signé des principaux médecins et chirurgiens de Paris, « ne nous convainque pleinement que nous n’avons (( rien à regretter que la perte de cette admirable prin* « cesse, sans qu’elle soit accompagnée d’aucunes cir- « constances odieuses, pour rendre notre douleur « moins supportable. »
Le même livre de de La Fayette contient, sur ce sujet, des lettres de M. Montaigu, alors ambassadeur
« Dieu, et il n’y a encore que six heures que vous faites pénitence; « dites plulftt, avec saint Augustin : Coupez, Seigneur, tranchez, « taillez. » N’étant pas catholique, je ne me mêle jamais de blAmer ce qui paraît bien aux catholiques entre eux; mais la morale humaine et supérieure, qu’aujourd’hui le monde professe, aurait trop de pitié de la souffrance pour recommander la résignation sur ce ton.
1. Est-ce la pièce dont je publie ici, un peu plus loin, un extrait? Ce procès-verbal doit exister en Angleterre; jen'alpu en retrouver une copie & la Bibliothèque nationale.
d’Angleterre à Paris. Celle-ci adressée au comte d’Arlington concorde avec les dires de M“® de La Fayette :
« ... Je suppose que M. le maréchal de Bellefonds est « arrivé à Londres. Outre le compliment de condo- « léance qu’il va faire au roi, il tâchera, à ce que je « crois, de désabuser notre cour de l’opinion que Ma- « dame ait été empoisonnée, dont on ne pourra Jamais « désabuser celle-ci ni tout le peuple. Comme cette « princesse s’en est plainte plusieurs fois dans ses plus « grandes douleurs, il ne faut pas s’étonner que cela « fortifie le peuple dans la croyance qu’il en a. Toutes « lesfois que j’ai pris lalibertéde la presser de me dire « si elle croyait qu’on l’eût empoisonnée, elle ne m’a « pas voulu faire de réponse, voulant, à ce que je crois,
« épargner une augmentation si sensible de douleur « au roi notre maître. La même raison m’a empêché (I d’en faire mention dans ma première lettre, outre que « je ne suis pas assez bon médecin pour juger si elle . « a été empoisonnée ou non. L’on tâche ici de me faire a passer pour l’auteur du bruit qui en court, je veux « dire. Monsieur, qui se plaint que je le fais pour « rompre la bonne intelligence qui est établie entre les «t deux couronnes. »
La lettre suivante, écrite par M. Montaigu au roi Charles II, relate l’incident de M. Feuillet : « ... J’eus « l’honneur d’entretenir Madame assez longtemps le (c samedi, jour précédent de celui de sa mort; elle me « dit qu’elle voyait bien qu’il était impossible quelle « pût jamais être heureuse avec Monsieur, lequel s’était « emporté contre elle plus que jamais deux jours au- « paravant à Versailles, où il l’avait trouvée dans une « conférence secrète avec le roi sur des affaires qu’il « n’était pas à propos de lui communiquer (la ligue « contre la Hollande).,. Je pris la liberté de lui deman-
« der si elle ne croyait pas qu’on l’eût empoisonnée ; « son confesseur, qui était présent et qui entendit ce « mot-là, lui dit : Madame, n’accusez personne, et of- « Irez à Dieu votre mort en sacrifice. Cela l’empêcha « de me répondre, et, quoique je fisse plusieurs fois la « même demande, elle ne me répondit qu’en levant les a épaules. »
Autre lettre de M. Montaigu à milord Arlington, relative aux bruits qui couraient : «... Il y a eu depuis « la mort de Madame, comme vous pouvez bien vous « l’imaginer dans une occasion pareille, plusieurs « bruits divers. L’opinion la plus générale est qu’elle « a été empoisonnée ; ce qui inquiète le roi et les mi- <c nistres au dernier point. J’en ai été saisi d’une telle « manière, que j’ai eu à peine le cœur de sortir depuis; K cela joint aux bruits qui courent par la ville du res- « sentiment que témoigne le roi notre maître d’un at- 0 tentât si rempli d’horreur, qu’il a refusé de recevoir « la lettre de Monsieur, et qu’il m’a ordonné de me re- « tirer, leur fait conclure que le roi notre maître est « mécontent de cette cour. »
Enfin, dans une dernière lettre à milord Arlington, M. Montaigu se plaint que le chevalier de Lorraine ait été rappelé d’exil : e ... Je n’écris présentement que « pour rendre compte à Votre Grandeur d’une chose « que je crois pourtant que vous saurez déjà, c’est que « l’on a permis au chevalier de Lorraine de venir à la fl cour et de servir à l’armée en qualité de maréchal « de camp. Si Madame a été empoisonnée comme la fl plus grande partie du m'onde le croit, toute la France « le regarde comme son empoisonneur, et s’étonne avec « raison que le roi de France ait si peu de considéra- « tion pour le roi notre maître, que de lui permettre « de revenir à la cour, vu la manière insolente dont il
« en a toujours usé envers celte princesse pendant sa « vie. »
Si le récit de Saint-Simon qu’on lira bientôt était vrai, il serait vrai aussi que le roi sut d’une façon positive que Madame avait été empoisonnée par le chevalier de Lorraine. Dès lors la faveur faite à un tel scélérat serait, de la part de Louis XIV, plus qu’un caprice; ce serait un acte odieux, une sorte de complicité rétroactive, d’autant plus condamnable qu’il témoigna, cela est certain, un tendre intérêt à la pauvre princesse durant sa courte maladie. En effet Bossuet n’a rien exagéré quand il a dit : a Le roi, la reine, Monsieur» « toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est a désespéré; et il me semble que je vois l’accomplisse- « ment de cette parole du prophète : Le roi pleurera, « le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple « de douleur et d'étonnement. Mais et les princes et les a peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en « vain le roi môme tenait Madame serrée par de si « étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l’un « et l’autre avec saint Ambroise : Je serrais les bras, « mais j’avais déjà perdu ce que je tenais, La princesse « leur échappait parmi des embrassements si tendres; « et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces « royales mains. »
Dans ce passage il faut pourtant reprendre ce qui est dit de l’affliction de Monsieur ; elle fut fort petite; et, quand il nous la dépeint grande, l’orateur fait plus d’honneur à la bienséance qu’à la vérité. Mais surtout je ne puis laisser passer ces paroles : En vain Monsieur en vain le roi même... Eh! grand évêque, comment ce même a-t-il pu se trouver sous votre plume? Pour retenir une vie qui fuyait, quelle puissance avait le roi plus que Monsieur ou tout autre ? Et quelle espérance
de salut résidait en cette royauté qui s’inclinait tendrement mais vainement sur d'irrémédiables douleurs? L’encens qui fumait de toute part aux pieds de Tidole de Versailles vous a vous-même offusqué; et, dans votre futile adoration, vous vous êtes, pour ainsi dire, étonné que brutalement la mort vint écarter ces royales mains. 0ht flatteur inconscient de vous-même t ô puissance de l’air affadissant de la cour de Louis XIV !
Que les brouilles de Monsieur et de Madame aient été présentes aux esprits dans ces moments douloureux, c’est ce que montrent ces quelques lignes de M“® de La Fayette : « M. Valet s’en retourna à Versailles sur les « neuf heures et demie, et nous demeurâmes autour de « son lit à causer, la croyant sans aucun péril. On était « quasi consolé des douleurs qu’elle avait souffertes, « espérant que l’état où elle avait été servirait à son « raccommodement avec Monsieur il en paraissait « touché; et madame d’Épernon et moi, qui avions en- 0 tendu ce qu’elle avait dit, nous prenions plaisir à lui 0 faire remarquer le prix de ses paroles. »
Il faut citer ici quelques mots de la seconde Madame, non pas comme témoin de faits qui s’étaient passés plusieurs années avant qu’elle vînt à la cour de Louis XIV, mais comme écho des bruits qui avaient cours longtemps après les événements. Dans une lettre du 26 août 4689 elle écrit ; « Vous aurez sans doute appris qu’on « accuse ce d’EflBat d’avoir donné à feu Madame du « poison que le chevalier de Lorraine avait envoyé de « Rome par Morel, à ce qu’on dit. » Ce Morel était de cette bande des d’Effiat, des chevalier de Lorraine, que la voix publique accusait de mœurs dégoûtantes.
Dix-sept ans après, à la date du 43 juillet 4706, la princesse revenait sur ce sujet : « Elle (Madame) vou- « lut faire chasser le chevalier de Lorraine, et elle y
« réussit; mais il ue l’a pas manquée. Il a envoyé « d’Italie le poison par un gentilhomme provençal « qu’on appelait Morel; et, pour récompenser celui-ci, « on l’a fait premier maître d’hôteU. D’Effiat n’avait (c point empoisonné l’eau de chicorée, mais la tasse « de Madame; et c’était bien imaginé; car on a bu de « l’eau de chicorée, mais personne ne boit dans notre « tasse. »
Ces quelques mots ne sont cependant pas sans importance dans la discussion qui va s’ouvrir. En effet il était notoire dans la maison qu'une personne au moins, M“® Desbordes, et peut-être deux avaient bu de la même eau de chicorée que Madame et n’avaient point été incommodées. Cela était grave contre l’opinion de l’empoisonnement. Aussi, dans la lettre dont je viens de rapporter un fragment, il est dit qu’on empoisonna non pas l’eau elle-même, mais la tasse où cette eau fut versée; de sorte qu’il faudra admettre ou que, la poudre vénéneuse ayant été mise dans la tasse, la personne qui versa l’eau pour l’apporter à Madame, ne s’aperçut pas qu’elle contenait dans son fond une substance que la propreté seule obligeait de jeter, ou que les parois mêmes et les bords de la tasse avaient été enduits de quelque poison.
Si, au moment de la mort de la duchesse d’Orléans, de Grignan eût été en Provence au lieu d’être à Paris, nous aurions certainement, dans les lettres de de Sévigné, une ample moisson. Mais, dans l’état, il n’y a que ceci ; « Cette pauvre reine d’Espagne (fille
1. C’est sans doute le même que celui que Saint-Simon nomme Maurel de Vaulonne.
2. Le lecteur verra qu’en donnant un verre d’eau de chicorée à Madame, on en donna aussi un à de Lafajetle. Il est probable qu’elle le but, cependant cela n'est pas dit.
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MADAME EST-ELLE MORTE EMPOISONNÉE? 413 (( de Madame), plus âgée d’un an que sa mère, est morte, « comme elle, d’une étrange manière ; elle tomba le i 0® « de ce mois dans des vomissements si extrêmes et si « violents que nul remède n’a pu la secourir; et, jus- « qu’au 12® qu’elle mourut à midi, elle n’a pas eu un a moment pour respirer... mandant au roi qu’elle n’a « point de regret à la vie, et qu’elle meurt de sa mort « naturelle, quoiqu’elle eût dit d’abord comme Madame « et comme elle s’en repentant. Enfin on ne parle pas « de poison; ce mot est défendu à Versailles et par toute
« la France; mais la pauvre princesse est morte »
[Lettre à madame de Grignan, 23 février 1689.) Il ne serait pas impossible que cette fille de Madame eût succombé à la même maladie que sa mère, qui est, à ce que je pense, car il faut commencer à la nommer, ce que les médecins appellent l’ulcère simple de l’estomac' ou ulcère corrosif. A la vérité, la forme avec d’excessifs vomissements, comme chez la reine d’Espagne, est beaucoup moins fréquente que celle dont on trouvera un type dans la description de la maladie de la duchesse d’Orléans; mais elle existe aussi. L’invasion subite, la mort prompte, les soupçons d’empoisonnement, peut-être l’hérédité, tout m’inclinerait à conjecturer que les deux cas sont dus à la même lésion. Mais il n’y a rien à dire de plus sur la fille, tandis que pour la mère les documents abondent.
Que ces attaques subites d’un mal irrémédiable au milieu d’une bonne santé apparente, ces douleurs atroces et ces morts rapides suscitent des pensées d’empoisonnement, cela est naturel dans certains cas et dans
1. Ceux qui ne sont pas médecins demanderont peut-être pourquoi on ie nomme ulcère simple ; c’est pour le distinguer de l’ulcère cancéreux de i’estomuc, qui a de tout autres symptômes, une tout autre marche et une tout autre anatomie pathologique.
444 MADAME ESf-ELLE MORTE EMPOISONNÉE?
certains milieux, et cela s’est vu ailleurs qu’à la cour de Louis XIV. J’emprunte le récit naïf d’une scène de ce genre à un médecin allemand qui a écrit sur la maladie dont il est ici question (Ludwig Müeller, das corrosive Geschwür in Magen, p. 227). 11 avait été appelé auprès d’un malade qui succomba rapidement à la péritonite suraigüe, suite de la perforation de l’estomac par l’ulcère. « Les parents du défunt, dit-il, et tout « l’entourage, étant des gens sans instruction, ne purent « s'expliquer une maladie si rapidement mortelle qu’en « supposant qu’il y avait eu empoisonnement. Les in- « jures m’accueillirent quand j’entrai dans la maison « pour visiter le corps, et me suivirent quand j’en sor- « tis. Mais ce ne fut pas la lin de mon histoire. On 0 croyait avoir remarqué, et de fait ce n’était pas « une illusion, qu’après l’administration des poudres « blanches (sulfate de morphine), la douleur avait tou- « jours empiré, le malade s’écriant, se tordant et éprou- « vant à chaque dose un vomissement. Post hoc, ergo « propter hoc; le crime était prouvé. Le lendemain, jë « reçus une lettre de l’autorité sanitaire, m’apprenant « que le médecin du cercle était chargé de m’inteiro- « ger sur ce qui s’était passé. Cet interrogatoire expli- « qua et mit l’affaire à néant. Ma pratique n’en souffrit « pas; mais que serait-il arrivé si ce cas se fût trouvé « au début de ma carrière? A quoi m’aurait servi « d’avoir diagnostiqué juste et employé les médica- « ments convenables? L’autorité sanitaire aurait été « satisfaite, mais moi je n’aurais eu sans doute qu’à « prendre le bâton de voyage. »
Je termine la série des soupçons d’empoisonnement et des charges contre le chevalier de Lorraine et M. d’Effiat par les dires de Saint-Simon (Mémoires, ch. XCIV). Ce sont les plus récents, mais, à beaucoup près, les plus
importants. C’est un récit détaillé, minutieux, du moyen employé pour administrer à Madame le poison envoyé d’Italie; les acteurs de cette tragédie sont nommés, et le tout est affirmé par un homme qui a reçu leurs confidences et qui a fait les siennes à Louis XI Y luimême.
<1 Je ne puis, dit-il, finir sur ce prince (Monsieur), « sans raconter une anecdote qui a été sue de bien peu « de gens, sur la mort de Madame, que personne n’a « douté qui n’eût été empoisonnée et même grossière- « ment. Ses galanteries donnaient de la jalousie à Mon- <( sieur. Le goût opposé de Monsieur indignait Ma- « dame... Le chevalier de Lorraine, dans le fort de sa « jeunesse et de ses agréments, étant né en 1 643, pos- « sédait Monsieur avec empire, et le faisait sentir à « Madame comme à toute la maison. Madame, qui « n’avait qu’un an moins que lui et qui était char- « mante, ne pouvait à plus d’un titre souffrir cette do- « mination ; elle était au comble de faveur et de con- 0 sidération auprès du roi, dont elle obtint enfin l’exil « du chevalier de Lorraine. A cette nouvelle. Monsieur « s’évanouit, puis fondit en larmes... D’Elfiat, homme « d’un esprit hardi, premier écuyer de Monsieur, et le « comte de Beuvron, homme liantetdoux, mais qui vou- « lait figurer chez Monsieur, dont il était capitaine des « gardes, et surtout tirer de l’argent pour se faire riche « en cadet de Normandie fort pauvre, étaient étroite- « ment liés avec le chevalier de Lorraine, dont l’ab- (( sence nuisait fort à leurs affaires... Madame était « d’une très-bonne santé qui achevait de leur faire « perdre de vue le retour du chevalier de Lorraine. « Celui-ci était allé promener son dépit en Italie et à « Rome. Je ne sais lequel des trois y pensa le premier; « mais le chevalier de Lorraine envoya à ses deux amis
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« un poison sûi’ et prompt par un exprès qui ne savait « peut-être pas lui-même ce qu’il portait.
« Madame était à Saint-Cloud, qui, pour se rafraî- « chir, prenait depuis quelque temps, sur les sept « heures du soir, un verre d’eau de chicorée. Un garçon <( de sa chambre avait soin de la faire ; il la mettait dans « une armoire d’une des antichambres de Madame « avec son verre, etc. Cette eau de chicorée était dans « un pot de faïence ou de porcelaine, et il y avait tou- « jours auprès d’autre eau commune, au cas que Ma- « dame trouvât celle de chicorée trop amère, pour la « mêler. Cette antichambre était le passage public pour « aller chez Madame, où il ne se tenait jamais per- « sonne, parce qu’il y en avait plusieurs. Le marquis « d’Effiat avait épié tout cela. Le 29 juin 1670, passant « par cette antichambre, il trouva le moment qu’il « cherchait, personne dedans, et il avait remarqué qu’il « n’était suivi de personne qui allât aussi chez Ma- « dame; il se détourne, va à l’armoire, l’ouvre, jette « son boucon ; puis, entendant quelqu’un, s’arme de « l’autre pot d’eau commune, et, comme il le remet- « tait, le garçon de la chambre, qui avait le soin de tt cette eau de chicorée, s’écrie, court à lui, et lui de- « mande brusquement ce qu’il va faire à cette armoire. « D’Effiat, sans s’embarrasser le moins du monde, lui « dit qu’il lui demande pardon, mais qu’il crevait de « soif, et que, sachant qu’il y avait de l’eau là-dedans, « lui montrant le pot d’eau commune, il n’a pu résis- « ter à en aller boire. Le garçon grommelait toujours, « et l’autre, toujours l’apaisant et s’excusant, entre « chez Madame, et va causer comme les autres cour- « tisans, sans la plus légère émotion. Ce qui suivit une a heure après n’est pas de mon sujet, et n’a que trop- « fait de bruit par toute l’Europe.
« Madame étant morte le lendemain 30 juin, à trois « heures du matin, le roi fut pénétré de la plus grande « douleur. Apparemment que dans la journée il eut « des indices, et que ce garçon de chambre ne se tut « pas , et qu’il eut notion que Pumon , premier « maître d’hôtel de Madame, était dans le secret, par la « confidence intime où, dans son bas étage, il était « avec d’Efliat. Le roi couché, il se relève, envoie cher- « cher Brissac , qui dès lors était dans ses gardes et «fort sous sa main, lui commande de choisir six « gardes du corps bien sûrs et secrets, d’aller enlever « le compagnon et de le lui amener dans ses cabinets « par les derrières. Cela fut exécuté avant le matin. « Dès que le roi l’aperçut, il fit retirer Brissac et son « premier valet de chambre, et, prenant un visage de « nature à faire la plus grande terreur * Mon ami, lui « dit-il, en le regardant depuis les pieds jusqu’à la a tête, écoutez-moi bien : si vous m’avouez tout et que « vous me répondiez vérité sur ce que je veux savoir « de vous, quoi que vous ayez fait, je vous pardonne, «et il n’en sera jamais mention; mais prenez garde à « ne me pas déguiser la moindre chose ; car, si vous le « faites, vous êtes mort avant de sortir d’ici. Madame « n’a-t-elle pas été empoisonnée? — Oui, sire, lui ré- « pondit-il. — Et qui l’a empoisonnée, dit le roi, et « comment l’a-t-on fait? Il répondit que c’était le che- « valier de Lorraine qui avait envoyé le poison à Beu- « vron et à d’Effiat , et lui conta ce que je viens « d’écrire. Alors le roi, redoublant d’assurance de grâce « et de menace de mort : — Et mon frère, lui dit le roi, « le savait-il? — Non, sire, aucun de nous trois n’était « assez sot pour le lui dire : il n’a point de secret, il « nous aurait perdus. A cette réponse, le roi fit un « grand ha 1 comme un homme oppressé et qui tout
« d un coup respire. Voilà, dit-il, tout ce que je voulais «savoir. Mais, m’en assurez-vous bien? Il rappela « Brissac, il lui commanda de remener cet homme « quelque part, où tout de suite il le laissât aller en li- « liberté. C’est cet homme lui-même qui l’a conté, « longues années depuis, à M. Joly de Fleury, procu- « reur général du parlement, duquel je tiens cette G anecdote.
« Ce même magistrat, à qui j’en ai reparlé depuis, « m’apprit ce qu’il ne m’avait pas dit la première fois, « et le voici : Peu de jours après le second mariage de « Monsieur, le roi prit Madame en particulier, lui conta « ce fait , et qu’il la voulait rassurer sur Monsieur « et sur lui-même , trop honnête homme pour lui « faire épouser son frère, s’il était capable d’un tel « crime. Madame en lit son profit. Purnon était de- « meuré son premier maître d’hôtel. Peu à peu elle c fit semblant de vouloir entrer dans la dépense de sa « maison, le fit trouver bon à Monsieur, et tracassa si « bien Purnon, qu’elle le fit quitter et qu’il vendit sa « charge, sur la fin de 1674, au sieur Maurel de Vau- « lonne. »
D’abord notons qu’aucune impossibilité morale ne vient s’interposer contre la réalité de l’action ainsi dénoncée à la postérité. Il y avait, pour me servir du langage de Bossuet [Oraison funèbre de Letellier), de ces fiers courages dont la force malheureuse et Pesprit extrême ose tout et sait trouvai' des exécuteurs. Saint- Simon lui-même a dit que cette cour était la plus dangereuse des cours. N’avons-nous pas sous les yeux ce Masque de fer gardé comme un prisonnier et mort sous un impénétrable secret ? Ne voyons-nous pas la sinistre affaire des poisons où furent impliqués des hommes et des femmes de la plus haute volée ? N’avons-
nous pas appris que le duc de Bourgogne, tout héritier présomptif de la couronne qu’il était, fut près de succomber aux intrigues d’une cabale acharnée ? Enfin, à une époque plus rapprochée de nous, ne savonsnous pas que des trames ourdies à côté de la reine Marie-Antoinette lui firent un mal irréparable, et la livrèrent toute compromise aux passions révolutionnaires? Nous n’avons donc aucun droit de récuser ce récit au nom de présomptions morales.
Il ne peut être récusé qu’au nom de bonnes preuves médicales. Je pense que je les ai trouvées, et qu’il sera démontré faux, parce que l’empoisonnement lui-même sera écarté. Toutefois, au défaut de ces preuves qu» ont manqué jusqu’à ce jour, le récit méritait-il intrinsèquement la confiance qu’il a inspirée à plusieurs historiens, et ne renfermait-il pas des difficultés qui commandaient de suspendre le jugement, et de l’admettre non comme un témoignage décisif, mais simplement comme une pièce au procès ? Nous n’avons à notre disposition ni M. Joly de Fleury ni Purnon, pour les interroger et leur demander des explications; il faut prendre le récit tel qu’il est et sans y rien changer. Donc, tel qu’il est, c’est d’Effiat tout seul qui a mis le poison dans l’eau de chicorée, et Purnon est complètement étranger au fait matériel de l’empoisonnement. Comment se fait-il que ce soit lui que Louis XIV demande pour s’éclaircir de doutes cruels ? Sentant cette objection et voulant la prévenir, le récit dit que apparemment le garçon de chambre parla de la scène de l’armoire, nomma d’Efïiat, et que par d’Effiat on remonta à Purnon, qui, malgré son bas-étage, était en intimité avec d’Etliat. Remarquez cet apparemment; on ne sait même pas si le garçon de chambre a parlé.
Suivant le récit, le but du roi n’est pas de faire jus-
tice, mais de s’assurer si son frère n’est pas complice du crime. Jusqu’il présent la seule chose qu’il ait apprise, c’est que d’Effiat a touché à l’armoire. C’est donc d’Effiat qu"il va interroger? — Point, c’est Purnon, avec toute chance d’avoir devant lui un homme qui ne savait rien, ou qui, s’il savait quelque chose, n’étant compromis en rien, ne devait pas faire un pareil aveu. En effet comment Purnon peut-il parler si pertinemment du fait de l’empoisonnement? Pour cela, conduit devant le roi un peu moins de vingt-quatre heures après la mort de la princesse, il faut, ou que d’Effiat lui ait dit avant le coup comment il s’y prendrait, pu après le coup, comment il s’y était pris. Avant le coup, il ne l’a pu, puisqu’il n'était pas maître des circonstances et que même il faillit être saisi en flagrant délit; après le coup, conçoit-on qu’un homme aille aussitôt, sans y être forcé, déposer cette dangereuse confidence dans l’oreille d’un subalterne ?
Si d’Effiat a touché à l’armoire qui renfermait l’eau de chicorée et a été aperçu par le garçon de chambre, ce garçon , en apprenant que Madame se plaignait d’avoir été empoisonnée par cette eau, a dû être frappé de terreur, et, sous cette impression, ou bien garder un profond silence sur la circonstance suspecte de peur d’être compromis , ou bien s'écrier et nommer d’Effîat. Dans la première hypothèse , Louis XIV n’apprend rien et ne fait venir ni d’Effiat ni Pumon ; dans la seconde, il fait venir d’Effiat, le seul coupable, le seul qui puisse lui donner des paroles précises sur la complicité ou non complicité de son frère.
En définitive, d’Ëffiat ayant seul mis le poison dans l’eau de chicorée , il est impossible d’imaginer comment Louis xrv s’adresse à Purnon. Ajoutons que le récit fait jouer à Louis XIV un rôle indigne d’un roi.
MADAME EST-ELLE MORTE EMPOISONNÉE? 4ol
J’approuve qu’il tienne sa parole à Purnon; mais il n’avait rien promis à d’Elfiat; et si, par ménagement poui’ son frère, il étouffe de son plein pouvoir royal i’affaii'e, il devait, de se même plein pouvoir, faire jeter • le coupable dans une de ces bastilles qui avaient englouti le Masque de fer.
Ou voit que la mise en scène est singulièrement suspecte. Mais il y a plus : le récit est en désaccord avec un témoignage certain et du moment sur un fait important dans un cas de ce genre. Ce n’est pas le garçon de chambre qui fit l’eau de chicorée, c’est madame Desbordes, première femme de chambre de Madame.
Dans le récit, il est dit que le roi informa la seconde Madame de tout le détail de l’empoisonnement. Or on a pu voir plus haut comment cette princesse s’exprime là-dessus dans des lettres qui, étant confidentielles, dispensaient de toute réserve : «On accuse... a ce qu'on dit. » Ce n’est pas ainsi dubitativement qu’elle se serait exprimée, si elle avait tenu le fait de la bouche même du roi. Évidemment elle parle comme tout le monde ; et elle n’aurait pas parlé comme tout le monde, dans l’hypothèse du récit. Autre singularité : M. Joly de Fleury a eu les confidences de Purnon, soit; mais, pour savoir que Louis XIV a instruit la seconde Madame de l’empoisonnement, il a donc eu aussi les confidences du roi ou de Madame. A quel titre ? comment? et quelle chance d’être, d’un côté, confident d’un maître d’hôtel, et, de l’autre, des personnages royaux!
Enfin, ce qui est décisif, d’après le récit, le poison fut mis dans l’eau de chicorée; chose assurément fausse, puisqu’au moins une personne but de cette même eau et n’en souffrit aucun mal.
Un peu plus bas, quand j’aurai raconté la maladie de la princesse, je noterai qu’aucun poison ne peut pro-
duire les accidents signalés. Tout le récit que, sur la ibi de M. Joly de Fleury, Saint-Simon a inséré dans ses mémoires, demeure donc une légende née sous l’impression de la croyance publique au crime de la cabale. , Le poison venu d’Italie, terre classique des poisons dans l’opinion du xvi® et du xvii® siècles, le rôle des trois associés contre Madame, l’apparition de ce garçon de chambre qui ne figure que pour former un chaînon jusqu’au roi, l’intervention de Louis XIV, menaçant de sa colère un misérable pour aboutir à l’impunité universelle qui était le fait certain (personne n’ayant jamais été recherché), enfin la raillerie même sur l’indiscrétion de Monsieur qu’on se plaisait à nommer la femme la plus insupportable de la cour, rien de tout cela n’est de l’histoire. S’il était assuré, comme le dit Saint-Simon, que M. Joly de Fleury tînt un pareil récit de la bouche même de Purnon, il faudrait admettre que Purnon prit à son compte toute cette légende, pour se vanter, par une forfanterie sans danger, d’un rôle qu’il n’avait pas eu.
Au reste, bien que les rumeurs se soient fixées particulièrement sur le chevalier de Lorraine et M. d’Effiat, elles ont pourtant admis quelques variations; et madame de Sévigné écrit, à la date du 26 juin 1676 : a Madame de Fiennes me dit qu’on lui mandait que la « Brinvilliers mettait bien du monde en jeu, et nom- « mait le chevalier de mesdames de et de « pour avoir empoisonné Madame, pas davantage, a Je crois que cela est très-faux; mais il est fâcheux « d’avoir à se justifier de pareilles choses. »
J’ai discuté tous les soupçons d’empoisonnement qui ont accompagné et suivi le cas; maintenant il s’agit de discuter le cas lui-même. Et d’abord je mets sous les yeux du lecteur une esquisse générale de la maladie que
les modernes nomment ulcère simplede l’estomac, et que les anciens ne savaient pas reconnaître. Cette esquisse, je l’emprunte à l’auteur allemand dont j’ai déjà parlé. Elle cadre si exactement avec les symptômes du mal de Madame qu’on la croirait faite pour les besoins de la cause ; pourtant elle n’est que le crayon de ce qui se présente dans la pratique, de ce qui se consigne dans les livres.
« Une femme, dans l’âge florissant, dit M. Müller, « se plaint que son appétit est altéré depuis plus ou <£ moins de temps, que, parfois, surtout après le repas a du milieu de la journée, des pesanteurs d’estomac « ou même des douleurs se font sentir; il peut s’y join- « dre des renvois et des nausées. Comme la malade « paraît pourtant se bien porter et que, même hors a du temps de ces accidents, elle se sent tout à fait « saine, ses plaintes ne .sont pas l’objet d’une grande « attention de la part soit de ses proches, soit du mé- « decin, soit aussi d’elle-même : on attribue tout cela « à la dyspepsie, et l’on prescrit quelques médicaments « propres à fortifier l’estomac, qui toutefois n’amendent « pas le mal. Un jour, après le repas, la patiente, s’é- <L tant par hasard baissée ou ayant fait quelque fort « mouvement, pousse tout à coup un cri, s’affaisse sous oc l’impression d’une douleur foudroyante dans la région a de l’estomac, perd la parole ou exprime avec des géoc misseraents qu’il s’est fait une rupture en elle et « qu’elle en a eu la sensation. Dans quelque cas sur- « viennent de violents vomissements ; dans d'autres « tout se borne à des maux de cœur continuels et à des « vomituritions. Les douleurs deviennent toujours plus a intenses, et se répandent dans tout le ventre qui se « météorise. Les traits du visage témoignent de l’an- « goisse inexprimable et de la souffrance de la patiente.
« Elle implore, avec gémissement, des secours dont «jae tarde pas elle-même à désespérei*. Un pressentia ment certain d’une prochaine mort s’empare de la « malheureuse. Aucun moyen ne lui procure du sou- « lagement; et, dans la pleine conservation de l’intelliœ gence, la mort arrive de huit à trente heures après la « perforation (p. 58). »
Qu’on lise avec attention cette description, ensuite qu’avec non moins d’attention on lise ce qui suit , tiré du livre de M“* de La Fayette : «Le dimanche 29 juin... a on servit le dîner; elle (Madame) mangea comme à tt son ordinaire, et, après le dîner, elle se coucha sur « des carreaux, ce qu’elle faisait assez souvent lors- « qu’elle était en liberté ; elle m’avait fait mettre auprès « d’elle, en sorte que sa tête était quasi sur moi... elle «s’endormit. Pendant son sommeil elle changea. si « considérablement qu’après l’avoir longtemps regar- « dée j’en fus surprise, et je pensai qu’il fallait que « son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu’il « le rendait si agréable lorsqu’elle était éveillée, et « qu’elle l’était si peu quand elle était endormie; j’a- II vais tort néanmoins de faire cette réflexion, car je tt l’avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l’avais pas « vue moins aimable.
<c Après qu’elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle « était, mais avec un si mauvais visage que Monsieur ft en fut surpris et me le fit remarquer. Elle s’en allaena suite dans le salon où elle se promena quelque temps « avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et en lui parlant « elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté... « Madame quitta Boisfranc et vint à madame de Meckel- « bourg ; comme elle parlait à elle, madame de Gama- <c elles lui apporta, aussi bien qu’à moi, un verre d’eau « de chicorée qu’elle avait demandé il y avait déjà quel-
« que temps. Madame de Gourdon, sa dame d’atour, le « lui présenta ; elle le but, et, en remettant d’une « main la tasse sur la soucoupe, de l’autre elle se prit' a le côté, et dit avec un ton qui marquait beaucoup de <t douleur : Ah ! quel point de côté I Ah ! quel mal! je a n’en puis plus. Elle rougit en prononçant ces paroles, « et, dans le moment d’après, elle pâlit d’une pâleur a livide qui nous surprit tous; elle continua de crier « et dit qu’on l’emportât comme ne pouvant plus se a soutenir.
« Nous la prîmes sous les bras; elle marchait à peine « et toute courbée. On la déshabilla dans un instant.
« Je la soutenais pendant qu’on la délaçait. Elle se « plaignait toujours, et je remarquai qu’elle avait les « larmes aux yeux; j’en fus étonnée et attendrie, car je a la connaissais pour la personne du monde la plus « patiente. Je lui dis, en lui baisant le bras que je sou- « tenais, qu’il fallait qu’elle souffrît beaucoup; elle me « dit que cela était inconcevable. On la mit au lit; et,
« sitôt qu’elle y fut, elle cria encore plus qu’elle n’avait « fait, et se jeta d’un côté et d’autre, comme une périt sonne qui souffrait infiniment. On alla en même « temps appeler son premier médecin, M. Esprit; il « vint, et dit que c’était la colique, et ordonna les re- « mèdes ordinaires à de semblables maux. Cependant « les douleurs étaient inconcevables. Madame dit que « son mal était plus considérable qu’on ne pensait, a qu’elle allait mourir, qu’on allât quérir un confes- « seur.
« Tout ce que je viens de dire s’était passé en moins <t d’une demi-heure. Madame criait toujours quelle « sentait des douleurs terribles dans le creux de l’esto- « mac... Ce qu’on lui donna la fit vomir. Elle en avait « déjà eu envie plusieurs fois avant que d’avoir rien
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« pris; mais ses vomissements ne turent qu’imparfaits, « et ne lui firent jeter que quelques flegmes et une a partie de la nourriture qu’elle avait prise. L’agitation « de ces remèdes et les excessives douleurs qu’elle « souffrait la mirent dans un abattement qui nous « parut du repos; mais elle nous dit qu’il ne fallait « pas se tromper, que ses douleurs étaient toujours « égales, qu’elle n’avait plus la force de crier, et qu’il « n’y avait point de remède à son mal... Elle entendit « (vers neuf heures du soir] que nous disions qu’elle « était mieux, et que nous attendions l’effet de ce « remède avec impatience : « Cela est si peu véritable, « nous dit-elle, que, si je n’étais pas chrétienne, je me « tuerais, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut a point souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle; « mais je voudrais bien que quelqu’un pût sentir un « moment ce que je souffre, pour connaître de quelle « nature sont mes douleurs... » On lui donna un bouila Ion, parce qu’elle n’avait rien pris depuis son dîner; « sitôt qu’elle l’eut avalé, ses douleurs redoublèrent et a devinrent aussi violentes qu’ elles l’avaient été lors « qu’elle avait pris le verre de chicorée ; la mort se a peignit sur son visage (vers onze heures du soir)... « Son agonie n’eut qu'un moment; et, après deux ou « trois petits mouvements convulsifs dans la bouche, a elle expira à deux heures et demie du matin, et neuf « heures après avoir commencé à se trouver mal. » Voilà ce lit de souffrance et de mort sur lequel Madame gît étendue, inspirant à Bossuet des accents qui émurent un auditoire digne de lui, et qui demeurent aussi sonores et vibrants qu’au moment où ils emplirent les voûtes d’une vaste cathédrale. Il faut les prendre dans leur beauté, et nous laisser sans résistance aller à l’idéal où ils nous entraînent. Sans résistance.
ai-je dit ; car, si on résistait, si on ne se faisait en idée l’homme catholique du xvii® siècle, alors tout se décolorerait; et, au lieu de cette réalité substantielle que chaque époque conçoit et met au front de ses créations, apparaîtrait quelque chose de mythologique, pour quoi nous n’avons plus ni ardeur ni transport.
Homère, c’est le grand type, car il est le plus loin de nous et tout immortel malgré ses trois mille ans, Homère ne conçoit et ne peint le monde qu’incessamment traversé par les dieux, qui descendent de leur souverain séjour et y remontent pour le souci des mortels. Quand Achille tire à demi son glaive contre Agamemnon, c’est Minerve qui arrive en hâte pour lui retenir le bras. Aucune limite n’est tracée entre le ciel et la terre, entre l’humain et le divin ; les hommes sont fils des dieux, et, comme dit le poëte latin sous la même inspiration :
ille deûm vitam accipiet, divisque videbit
Permixtos heroas, et ipse videbitur illis.
Tout cela, revêtu d’une splendide poésie et du plus beau langage, est un charme, mais à la condition de nous faire, un moment, contemporains de cet âge héroïque, et d’y coudoyer les dieux et les héros. Gardonsnous bien de rapprocher ce lointain et de dissiper un équitable mirage. Dissipé, nous ne verrions plus que ce que le chrétien Lactance disait irrévérencieusement des chefs-d’œuvre païens de Phidias et de Praxitèle, à savoir que c’était de grandes poupées ; et il ne nous plairait pas que Junon poursuivît d’une haine implacable Priam et son peuple, et que Jupiter les plaignît sans les sauver.
Ainsi de Bossuet. Sans doute une religion épurée et le monothéisme nous reportent bien plus près de notre
temps et de nos conceptions. Cependant, pour continuer mon dire, il ne nous plaît pas que Dieu inflige la mort à une grande princesse pour nous instruire, nous chétifs : «Considérez, messieurs, dit-il, ces grandes « puissances que nous regardons de si bas. Pendant « que nous tremblons sous leur main, Dieu les trappe « pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et « il les épargne si peu, qu’il ne craint pas de les sacri- « fier à l’instruction du reste des hommes.» Il ne nous plaît pas davantage que Dieu livre l’Angleterre à la révolution pour faire d’Henriette d’Angleterre une catholique : « Que ces deux principaux moments de la « grâce ont été bien marqués par les merveilles que « Dieu a faites pour le salut éternel d’Henriette d’An- « gleterre ! Pour la donner à l’Église, il a fallu renver- « ser tout un grand royaume. La grandeur de la maison « d’où elle est sortie n’était pour elle qu’un engage- « ment plus étroit dans le schisme de ses ancêtres, « disons des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce « ce qui les précède, à remonter jusqu’aux premiers « temps, est si pieux et catholique. Mais, si les lois de « l’État s’opposent à son salut éternel. Dieu ébranlera « tout l’État pour l’affranchir de ses lois. Il met les « âmes à ce prix. » H ne nous plaît pas enfin qu’une main divine intervienne dans l’événement qui arrache la royale enfant aux ennemis de sa maison ; « Un coup « imprévu et qui tenait du miracle délivra la princesse « des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l’O- « céan et les agitations encore plus violentes de la « terre. Dieu, la prenant sur ses ailes comme l’aigle « prend ses petits, la porta lui-même dansce royaume; « lui-même la posa dans le sein de la reine sa mère, « ou plutôt dans le sein de l’Église catholique. »
Que ce langage est divin et digne des divines pen-
sées I Mais, pour nous y complaire avec plénitude, il faut que nous nous fassions un esprit théologique, nous qui sommes devenus, par toute notre institution, étrangers à cet esprit. Pour peu que nous cessions de nous rendre semblables aux images empreintes dans les monuments passés, le désaccord effectif entre les âges qui se succèdent éclate sans réserve ; alors nous laissons à ceux dont telle est la croyance, la croyance aux souveraines volontés qui bouleversent l’Angleterre pour sauver une âme ; et nous cherchons, dans la contemplation des lois de la nature et de l’histoire, ces lumières qui font savoir avec étendue, sentir avec élévation. Pour nous, hommes modernes privilégiés par notre position dans le temps, nous avons, à vraiment parler, deux âmes, l’une tournée vers le passé et jouissant de ce qu’il a fait de plus grand et de plus beau, l’autre tournée vers l’avenir et désireuse de voir devant elle s’ouvrir les perspectives et les horizons.
Maintenant qu’on a la description de la maladie de Madame par un témoin oculaire et fidèle, comparons-la avec l’esquisse que j’ai traduite du médecin allemand, ajoutant toutefois , car cela est très-important, que, toujours d’après M“® de La Fayette, durant les jours qui précédèrent la mort, la princesse se plaignit d’un mal de côté et d’une douleur dans l’estomac à laquelle elle était sujette. Ces douleurs préliminaires figurent dans la malade type que j’ai présentée aux lecteurs. Comme notre malade type, la princesse, à part ces incommodités légères en apparence , semblait bien portante à ses proches, à ses amis, à elle-même. Tout à coup, un jour, après le repas, comme la malade type, la princesse, à l'occasion non d’un effort, mais du mouvement occasionné par la déglutition de la tasse de chicorée, se plaint d’une excessive douleur, devient li-
vide, et à l’instant est foudroyée au point qu’il faut l’emporter pour la mettre dans son lit. Comme chez la malade type, la souffrance est, chez la princesse, terrible au creux de l’estomac. Comme chez la malade type, le pressentiment de la mort s’établit, et la vie s’éteint en peu d’heures avec la plénitude de l’intelligence. L’extrême similitude de ces deux tableaux suffit déjà pour montrer que des deux côtés on a affaire à une même maladie.
Entrons davantage dans le détail du diagnostic. L’exquise sensibilité répandue sur tout l’abdomen , les envies de vomir, les angoisses inexprimables, le pouls retiré comme on disait alors , et le refroidissement des extrémités sont, réunis, les signes incontestables d’une péritonite suraiguë. Il n’est point de médecin qui, aj»prochant du lit d’un patient en cet état, ne diagnostique avec certitude que le péritoine est en proie à une vaste inflammation.
Si M. le professeur Cruveilher, qui, le premier, a établi le diagnostic et le pronostic du redoutable ulcère dont il s’agit ici, avait été appelé auprès de Madame, considérant l’invasion subite, l’atrocité des douleurs, le malaise antérieur de l’estomac et la péritonite consécutive*, il aurait prononcé sans hésitation qu’une ulcération occupait depuis plusieurs jours un point de l’estomac, et qu’une perforation menait de se faire, et il aurait averti ceux qui entouraient la princesse de l’inévitable léthalité de la lésion.
En somme, le diagnostic se pose ainsi : ulcère simple de l’estomac, dont les premiers symptômes se sont fait sentir par les troubles de digestion et par les douleurs gastriques, durant un certain nombre de jours, avant le 29 juin; déchirure de l’ulcération par l’efïet de l’ingestion d’un verre de liquide; et péritonite suraiguë, suite de la perforation.
La terrible rapidité d’une telle destruction montre à Bossuet le doigt de Dieu : « Comme Dieu , dit-il , ne « voulait plus exposer aux illusions du monde les sen- « timents d’une piété si sincère, il s’est hâté. En effet « quelle diligence ! En neuf heures l’ouvrage est ac- « compli. 11 s’est hâté de la tirer du milieu des iniqui- « tés. » Hélas! ce n’est pas, dans la chétive condition de l’humanité, chose rare que la mort, se hâtant, accomplisse son ouvrage en bien peu de moments. Le choléra, les apoplexies, les ruptures du cœur ou des gros vaisseaux, les fièvres pernicieuses, les syncopes dont on ne revient pas, voilà qui tranche en quelques instants notre vie et ne fait de nous tous quune même cendre. Le médecin , qui sait que l’air recèle des miasmes perfides ou qui aperçoit dans nos tissus la désorganisation préparatoire des derniers accidents, voit en tout cela un enchaînement général et rien de particulier ; et Fagon, le médecin de Louis XIV, avait un pressentiment de ces lois régulières qui font sans relâche leur office bon et mauvais, salutaire et nuisible, vivifiant et mortel, quand, affligé à la fois par la vieillesse et par la souffrance, il disait : Je suis trop bon physicien pour m’irriter contre la nature.
Après avoir rapporté, analysé et discuté les symptômes éprouvés par la princesse, il m’est permis d’ajouter avec confiance un renfort à ma démonstration , c’est qu’il n’est aucun poison qui reproduise l’ensemble de ces accidents. 11 faudrait, en effet, un poison qui causât une très-vive douleur à l’estomac sans en causer à la bouche et à la gorge, et aussi qui, foudroyant instantanément le malade, le laissât vivre assez de temps pour qu’une péritonite survînt. 11 n’en est point de tel. Les poisons qui feraient naître une très-vive douleur à l'estomac, par exemple, les acides et les alcalis concentrés, brûle-
raient, en passant, les voies de la déglutition, et rien de pareil n’arriva. L’arsenic et le phosphore, qui agissent sur l’estomac, l’enflammant et le perforant, ne causent ni la douleur instantanée ni le subit anéantissement qui suivent la perforation. Enfin, les poisons foudroyants dont on a un mémorable exemple dans la mort de Britannicus, tuent en quelques minutes, sans susciter ni douleurs véhémentes, ni longues plaintes, ni péritonite. Ainsi, tandis que les arguments positifs, qui sont toujours les meilleurs, prouvent la mort naturelle, les arguments négatifs apportent à la discussion un contingent qui n’est pas à dédaigner.
Que firent les médecins? Leur rôle fut assez triste. Non pas qu’il faille leur reprocher de n’avoir pas diagnostiqué une perforation de l’estomac; cette maladie n’était encore ni décrite ni reconnue sur le vivant ou sur le mort. Non pas qu’on doive les accuser de ne s’être pas aperçus de l’existence d’une violente péritonite; la péritonite, de leur temps, n’était point distinguée dans le groupe des soufirances abdominales, et ce n’est que longtemps après eux qu’on a commencé d’en assigner les caractères et les symptômes. Non pas qu’il y ait lieu de mettre à leur charge la terminaison fatale pour impéritie ou négligence; la lésion était au-dessus de toutes les ressources de l’art, non-seulement du leur, mais du nôtre. Toutefois, même en ces cas désespérés, il reste au médecin un office qui, secondaire il est vrai, n’est pas cependant sans importance, c’est de prévoir. Or à cet office les médecins de Madame faillirent complètement; ils n’aperçurent le danger qu’à la dernière extrémité; qu’on en juge par ces passages de M“® de La Fayette : « Gueslin consulta avec M, Valet et avec M. Es- « prit, et, après une conférence assez longue. Ils vinrent « tous trois trouver Monsieur, et l’assurèrent sur leur
« vie qu’il n’y avait point de danger... Le roi les prit « en particulier pour savoir ce qu’ils en pensaient; et a ces mêmes médecins qui, deux heures auparavant, « en répondaient sur leur vie, et qui trouvaient que « les extrémités froides n’étaient qu’un accident de la « colique, commencèrent à dire qu'elle était sans espèce rance, que cette froidure et ce pouls retiré étaient « une marque de gangrène, et qu’il fallait lui faire re- ( cevoir Notre-Seigneur... M. Brayer, excellent méde- « cin, arriva; il n’en désespéra pas d’abord, il se mit à « consulter avec les autres médecins. Madame les fit « appeler; ils dirent qu’on les laissât un peu ensemble, a mais elle les renvoya encore quérir; ils allèrent au « pied de son lit. On avait parlé d’une saignée : Si on « la veut faire, dit-elle, il n’y a pas de temps à perdre, « ma tête s’embarrasse, et mon estomac se remplit. Ils * demeurèrent surpris d’une si grande fermeté; et, « voyant (ju’elle continuait à vouloir la saignée, ils la « firent faire; mais il ne vint point de sang, et il en « était très-peu venu de la première qu’on avait faite ; « elle pensa expirer pendant que son pied fut dans « l’eau. »
Quand le diagnostic et le pronostic ne sont pas établis, le traitement va à l’aventure. Dans de semblables cas de perforation il n’y en a point, sauf des narcotiques pour pallier, s’il est possible, les douleurs; mais il faut le savoir. Au lieu de cela, les médecins tentèrent au hasard différentes choses comme s’ils savaient et s’ils pouvaient. D’abord sans inquiétude, ils s’effacèrent ensuite quand la mort approcha. « Le « roi... me trouva désespérée, dit de La Fayette, t de ce que les médecins ne lui donnaient point (à la « malade) de remèdes, et surtout l’émétique. Il me fit a l’honneur de me dire qu’ils avaient perdu la tramon-
« tane, qu’ils ne savaient ce qu’ils faisaient, et qu’il « allait essayer de leur remettre l’esprit. Il leur parla, « et se rapprocha du lit de Madame, et lui dit qu’il « n’était pas médecin, mais qu’il venait de proposer « trente remèdes aux médecins. Ils répondirent qu’il a fallait attendre. Madame prit la parole et dit qu’il « fallait mourir par les formes. »
Trente remèdes ! O naïveté bien intentionnée d’une royale ignorance 1 Si M. Cruveilher, de qui j’ai déjà dit que son nom marque dans l’histoire de l’ulcère simple de l’estomac, et que je ne rencontre jamais sans me rappeler avec reconnaissance qu’il y a bien plus de quarante ans il m’examina et me reçut à l’École pratique, avait assisté à la consultation, il eût épargné au roi cette exhibition en lui annonçant respectueusement mais fermement que ni la nature ni l’art n’avaient aucun secours pour la princesse mortellement frappée.
Les médecins déclarèrent que Madame n’avait point été empoisonnée. L’opinion d’alors leur donna tort; la médecine d’aujourd’hui leur donne raison. Mais la vérité est que, dans l’imperfection de leurs connaissances, ils dirent plus qu’ils n’en savaient. Pour établir qu’une personne n’est pas morte empoisonnée, il faut : ou bien montrer qu’elle a succombé à une maladie dont on assigne précisément la nature, la marche et les lésions; cela, ils ne le firent pas, ils ne pouvaient le faire, et, quand ils prétendirent que la mort avait été causée par une trop grande effusion de bile, ils prononcèrent, pathologiquement, une vaine parole; ou bien soumettre le corps à des épreuves chimiques et constater qu’aucun réactif n’y décèle la présence d’une substance vénéneuse. Or, je l’ai montré dans un autre travail (voyez p. 428), l’antiquité (et j’y comprends pour ce dont il
s’agit le siècle de Louis XIV) était incapable d’établir juridiquement un fait d’empoisonnement ; il y faut la chimie, et la chimie n’était pas née.
Pour achever notre examen médical, il ne reste plus qu’à ouvrir le corps et à en faire, comme on dit, l’autopsie. Notons tout d’abord ce qu’on doit y trouver, si le diagnostic a été juste : on doit y trouver les traces d’une péritonite aiguë et un trou à l’estomac. Il y a àj la Bibliothèque nationale, dans les manuscrits français,' au N® 17052, une pièce qui porte pour titre : Mémoire'' d'un chirurgien du roi d Angleterre qui a été présent à V ouverture du corps de Madame. Elle est essentielle dans notre recherche; la voici : «... L’incision étant faite « pour l’ouvrir (le ventre), il en sortit une vapeur fé- « tide et de mauvaise odeur. Le ventre étant ouvert,
« on trouva l’épiploon tout mortifié et gangrené, les « intestins tendant aussi à mortification et putréfaction,
« fort décolorés; le foie d’une couleur gris jaunâtre « tout brûlé, en sorte qu’en le touchant il tombait entre « les doigts par miette sans aucune apparence de sang;
« la vessie du fiel fort pleine et diffuse d’une bile fort « haute en couleur, qui semblait par son épanchement « avoir donné la couleur aux autres parties voisines ;
« la râtelle bonne, de couleur et grosseur naturelle ;
«c le rein gauche un peu flétri et mol, mais bon dans sa « substance, le droit fort bon ; toute la capacité du « bas-ventre pleine d’une matière sanieuse, putride,
« jaunâtre, aqueuse et grasse comme de l’huile; le « ventricule ou estomac par l’extérieur beau et bien « conditionné, mais au dedans tout fourré et teint d’une « bile aduste jusques au haut de l’œsophage, laquelle « se nettoyait aisément avec le doigt, sans y avoir « trouvé aucune excoriation depuis l’orifice d’en haut « jusques au bas, que je visitai fort exactement; seule.
« ment un petit trou dans la partie moyenne et anté- « rieure, lequel était arrivé par mégarde du chirurgien « qui l’avait coupé, sur quoi je fus le seul qui iis « instance ; mais, l’ayant bien visité de près, je n’y c trouvai aucune excoriation, ni corrosion, ni noir- « ceur, ni dureté, ni macule, ni lésion d’aucune autre « partie, au reste fort bon dans toute l’étendue du « ventricule; le poumon adhérant aux côtes du côté « gauche, rempli d’une matière spumeuse, le côté droit « meilleur, mais non pas tout à fait bon ; le cœur gros « et renfermé dans sa liqueur du péricarde, fort bon « et naturel ; mais toutes les parties en général fort « exsangues. L’on n’a point ouvert la tête, ni les boyaux, O la cause de la mort ayant été trouvée dans le ventre, ec qui est, à ce qu’on a jugé, une trop grande effusion a de bile. »
Dans ce temps-là les autopsies étaient fort imparfaites. Cependant celle-ci, avec quelque discussion, nous fournira les éclaircissements dont nous avons besoin pour achever notre recherche. J’ai sous les yeux, en écrivant, bon nombre d’observations de perforations gastriques, et je n’avance rien que je n’aie vérifié dans cette sorte de modèle et de type. Au moment de l’incision, la sortie d’une vapeur fétide est signalée dans les observations modernes, comme elle l’est dans celle-ci. Les observations modernes, comme celle-ci, disent que la capacité du bas-ventre est remplie par une quantité considérable d’un liquide trouble et de mauvaise odeur. Voilà la péritonite établie; et, quand notre auteur rapporte que Vépiploon était tout mortifié et gangrené, les intestins tendant aussi à mortification et putréfaction, il n’est pas douteux que cette description, toute vague qu’elle est, s’applique aux traces d’une inflammation aiguë du péritoine. Rapprochez cette péritonite surai-
guë de l’invasion subite d’une atroce douleur, et dites si le trou peut manquer.
* Il ne manque pas en effet : un petit trou, dit notre auteur. Ce sont en effet de petits trous que l’on rencontre souvent dans nos observations, ^ulement il ajoute que ce trou était arrivé par mégarde du chirurgien, qui avait coupé l’estomac. Cela est-il vrai? luimême en douta, car il dit qu’il fut le seul qui fît instance, et il n’accepta ce dire que quand l’examen attentif de l’estomac ne lui eut montré aucune autre corrosion. Or, dans plusieurs des observations que je consulte, le trou est dit fait comme par un emporte-pièce ; et, quand l’ulcère est à marche aiguë, il arrive mainte fois que la surface intérieure de l’estomac est saine dans tout le reste de son étendue. Notre chirurgien la trouva saine en effet partout, sauf ce pertuis ; et, comme ce qui le préoccupait, c’était la recherche de corrosions par le poison, ne les rencontrant pas, il se rangea à l’opinion de la perforation par mégarde. Mais nous ne pouvons nous y ranger; les symptômes pendant la vie, les traces de péritonite après la mort, nous l’interdisent.
Enfin veut-on une preuve de fait, non de raisonnement, que le trou est une perforation spontanée, non une incision par mégarde ? On se souvient que la princesse but de l’huile comme contre-poison ; s’il y a eu perforation, cette huile doit être arrivée dans le basventre. Or le chirurgien dit que la matière trouvée dans le bas-ventre était grasse comme de l’huile. Dans une des observations qui me servent de lumière, il est relaté que, le malade ayant pris de l’huile de ricin, cette huile se retrouva dans le bas-ventre; c’est le pendant du cas qui nous occupe.
Poncet de la Grave, dans ses Mémoires intéressants
pour servir à V histoire de France (t. III, p. 417), contient une Relation de la maladie^ mort et ouverture du corps de Madame^ par M. l’abbé Bourdelot, médecin : • « Il arriva par mégarde, y est-il dit, lors de la dissec- « tion, que la pointe du ciseau fit une ouverture à la « partie supérieure du ventricule, sur laquelle ouver- « ture beaucoup de gens se récrièrent, demandant d’où « elle venait. Le chirurgien dit qu’il l’avait faite par «mégarde; etM. Vallot dit avoir vu quand le coup « avait été donné. M. Bourdelot fit voir que cette ou- « verture n’était ni cautérisée, ni enflammée, ni avec « veines gonflées autour de la peau, n’était point bouffie « ni épaisse, ce qui arrive aux plaies qui sont faites « dans les corps vivants. » Évidemment ce trou préoccupa les médecins. Ne sachant pas qu’une pareille corrosion peut exister sans l’action d’un poison, ils se mirent aussitôt à examiner attentivement l’ouverture, et trouvèrent avec une grande satisfaction qu’elle n’était ni cautérisée, ni enflammée, ni épaissie. Mais ce qu’ils crurent décisif ne l’est pas ; car, dans mes observations, je trouve un cas où l’ulcération siégeait à la petite courbure de l’estomac, avec des bords nettement taillés et sans endurcissement dans le voisinage (Ludwig Mûller, p. 241). La prétendue mégarde ne fut pas constatée sur le fait même; autrement, si, au moment où le chirurgien commettait la maladresse, il en eût averti, aucune contestation ne se fût élevée, il n’eût pas été besoin d’invoquer l’absence de cautérisation, d’inflammation, d’épaississement. Ajoutons que, s’il est facile de faire accidentellement avec un bistouri une incision, il ne l’est pas du tout avec une pointe de ciseaux sur des membranes qui ne sont pas tendues. Le fait est qu’on devait trouver un trou et qu’on le trouve ; toute contestation tombant devant ces trois choses, l’invasion
subite du mal, la péritonite et la présence de l’huile dans le bas-ventre.
Après l’autopsie, les médecins prononcèrent que la malade avait succombé à un choléra- morbus; c’est le terme dont ils se servirent. Une telle déclaration, dont il n’avait été aucunement question durant la vie, fait douter ou de leur bonne foi, ou de leur savoir, même relatif. En effet le choléra-morbus, qu’il ne faut pas confondre avec le choléra asiatique, n’est pas une affection médicalement ignorée de leur temps, comme l’étaient la perforation spontanée de l’estomac et la péritonite. Caractérisé par des vomissements et des déjections incoercibles, au moins dans le début, il fut très-anciennement décrit avec beaucoup d'exactitude. Ou bien les médecins, en prononçant ce grand mot, voulurent couper court aux propos, et alors il leur restait au fond de l’âme quelque doute sur la nature de ce trou de l’estomac qui leur avait apparu si singulièrement ; ou bien ils crurent réellement à un choléra-morbus, et alors ils ne savaient pas ce que c’était, parlaient de ce qu’ils ignoraient, et ne connaissaient pas même les descriptions contenues dans leurs livres.
Il est aisé de voir pourquoi leur dire ne mit pas lin aux soupçons. De nos jours, un cas pareil survenant, le diagnostic avant la mort et les lésions trouvées après la mort assureraient aux procès-verbaux une pleine certitude. Mais, pour Madame, il restait toujours un point noir dont les médecins ne rendaient aucune raison, avec ou sans choléra-morbus; c’est comment Madame, après un simple verre d’eau de chicorée, saisie d’une intolérable douleur, avait été comme foudroyée. Tant que la médecine n’avait pas donné l’explication de ce phénomène étrange, un nuage subsistait. Cette explication, la médecine moderne la fournit, et il ne
faut rien moins pour dissiper définitivement tout soupçon d’empoisonnement.
Mon expertise, c’est le nom que je puis donner à ce travail, est arrivée à son terme. Je la résume. Il y a une maladie, l’ulcère simple de l’estomac, très-exactement décrite par les modernes, dans laquelle le malade éprouve subitement une atroce douleur à l’abdomen après quelque elfort ou quelque déglutition, s’affaisse sur lui-même, présente tous les symptômes de la péritonite suraiguë, conserve sa pleine connaissance, succombe en peu d’heures, et, à l’autopsie du corps, on voit un abondant épanchement dans le bas-ventre et une perforation à l’estomac. Madame ressentit soudainement une intolérable souffrance abdominale après avoir bu un verre d’eau de chicorée, devint à l’instant si faible qu’il fallut la porter sur son lit, fut en proie à une violente péritonite, conserva toute sa connaissance, succomba en neuf heures, et l’on trouva dans son corps une péritonite, un abondant épanchement et un trou à l’estomac, sur lequel on contesta, mais sur lequel il u’est pas possible de contester quand on se rappelle qu’elle avait avalé de l’huile comme contre-poison et que l’autopsie énonce, dans l’épanchement, unematière grasse comme de l'huile. La médecine prononce donc en pleine connaissance de cause que Madame n’a pas été empoisonnée. Comme contre-épreuve et comme équivalent de recherches chimiques, on sait par de bons témoignages qu’une autre personne, peut-être deux, burent de la même eau de chicorée et n’en reçurent aucun mal.
Il est assez commun parmi les gens du monde qui ignorent ce qu’est la médecine et son histoire, à propos de tant de cas où son impuissance n’est que trop maniléste, de dire que depuis les temps anciens elle n’a ob*
tenu aucun progrès qui vaille la peine, et qu’on meurt aujourd’hui comme jadis. Oui, sans doute; pourtant je ne veux pas laisser passer cette occasion de faire comprendre par un seul cas combien, grâce à la méthode qui désormais guide toutes les sciences, la médecine a obtenu et continue à obtenir de réels et grands progrès. Le moindre médecin élevé dans nos écoles et dans nos hôpitaux, appelé auprès de la princesse, aurait reconnu la perforation, la péritonite et la mort inévitable, sans tourmenter la malade par de vains remèdes, sans égarer les proches par de vaines paroles. Oui, dirat-on, mais il l’aurait laissée mourir comme Esprit, Gueslin et les autres. Doucement, et ne prononçons pas si vite : appelé en temps utile et avant l’irrémédiable accident de la perforation, il aurait, par une étude attentive des symptômes, soupçonné, entrevu, reconnu le mal secret qui menaçait d’une si terrible '* catastrophe les jours de la princesse; et, par un traitement approprié, car on a maintenant bon nombre d’exemples de guérison, il aurait peut-être conservé Madame dans cette grande place qu'elle remplissait si bien.
Ces mots sont de Bossuet et de cette oraison que je puis maintenant sentir et admirer, sans qu’un livide empoisonnement y vienne mêler sa secrète horreur. Satisfait, je m’élève avec l’auteur dans toutes les sublimités de ce monde théologique où son génie déploie ses grandes ailes, et de cette Providence aux yeux de qui rien ne se perd et qui suit toutes les parcelles de nott'e corps, en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette. Mais ces sublimités sont devenues pour moi, comme celles d’Homère, la splendide image de choses qui ont guidé, inspiré, ennobli l’humanité, mais que l’humanité commence à délaisser
comme moindres que la réalité nouvelle. Tandis que Bossuet voit dans la mort lamentable d’une princesse si aimée une volonté qui, ou bien abrège les tentations avec les jours de Madame et l’arrache à sa propre gloire^ ou bien s'irrite contre notre orgueil et le pousse jusqu' au néants nous y voyons l’enchaînement infini des lois naturelles, tantôt bienfaisantes, tantôt destructives, mais toujours aussi manifestes et régulières quand elles font et défont nos trames passagères, que quand elles meuvent les soleils dans l’immensité ^
1. Je mets ici en note une petite dissertation sur la mort du roi de France Henri I*'', mort qui en effet est étrange. Voici comment Ordéric Vital la raconte : » Ânno ab incarnationis Domini hlx, « indict. XIII, Henricus, rex Francorum , posl multas probitales, « quibusin regno gloriose viguit, potionem a Johanne medico Car- « notenei, qui ex eventu surdus cognominabatur, spe longioris et « sanioris vitæ accepit. Sed quia veto suo magis quam prxcepto « archiatri obsecundavit, et aquam, dum veneno rimante inleriora « nimis angeretur, clam a cubiculario sitiens poposcit, medieoqae « ignorante ante purgationem bibit, proh doior ! in crastinum cum a magno multorum mœrore obiit. » Voilà une purgation de précaution qui tourne d’une manière Lien funeste! Et voilà un archiatre qui s’absente bien mai à propos ! Ce Jean de Chartres fut, dit l’annaliste, surnommé le sourd d’apiès l’événement, sans doute parce qu’il n’entendit pas les plaintes de son roj’al patient et qu’il ne vint pas à son secours.
L’annaliste attribue la mort du roi à une imprudence, à savoir que, tourmenté par la soif avant que le médicament eût commencé son opération, il but secrètement, à l’insu de son médecin, de l’eau que lui donna son cliambellan. Cette infraction, dans l’opinion de l’annaliste, met complètement à couvert la responsabilité de l'archiatre ; et il est probable qu’il ne l’a pas inventée, mais que l’arcbialre la mit en avant aussitôt qu’il vit les accidents mortels se déclarer.
Mais pouvons-nous la recevoir comme fait Ordéric Vital ? Pour que, le purgatif étant ingéré dans l’estomac et avant le commencement de l’évacuation, de l’eau bue déterminât des accidents graves au point de devenir promptement mortels, il faudrait que la substance purgative fût telle que, mise en contact avec de l’eau, elle se décomposât et laissât libre un agent rapidement toxique. Or il n’est aucun
purgatif salin ou autre, simple ou composé, qui soit tel. Et dans un cas pareil, de la soif étant survenue, l’eau que l’on boira sera inoffensive. Soit ignorance, soit mauvaise foi, l’archiatre a couvert d’une fausse excuse l’imprudence qu’il avait commise et dont le roi fut si promptement la victime.
Bien que l’observation, qui n’est pas médicale, soit fort incomplète, on y reconnaît cependant un trait qui indique une meilleure explication que celle de cet arcliiatre à la fois imprudent et négligent. Le malade, quand il eut pris le purgatif, en ressentit trèsvivement l’action immédiate [veneno rimante interiora), et fut rapidement en proie à une extrême angoisse {nimis angeretur). Avec cela et l’issue prompte et fatale, il est possible de compléter l’observation; le purgatif était drastique, la soif et l’anxiété devinrent trèsfortes; soit qu’il survînt des évacuations, dont, il est vrai, l’annaliste ne dit rien, soit qu’il n’en survînt pas, une inflammation interne s’alluma, et le roi succomba à l’action du purgatif administré. Il serait mort, quand bien même il n’aurait pas bu cette eau qui lui fut reprochée. 11 est heureux pour l’archiatre que le patient lui ait fourni cette excuse, fausse mais acceptée, pour le disculper. Maintenant quelle fut la nature du médicament administré? Y eut-il erreur dans la dose, ou le roi se trouva-t-il susccpliblc d’une manière excessive à l’effet du médicament? C’est ce qu’il est impossible de dire. Mais on lit dans la Collection hippocratique des cas qui, par leur similitude, éclaircissent celui de Henri : « Une femme « en santé, est-il dit dans le Y® livre des Épidémies, t. V, p. 233, ^ « fut prise, à la suite d’un purgatif administré pour conception, de « douleurs dans le ventre; tortillements dans l’intestin; elle gonfla; « la respiration devlht gênée; anxiété avec douleur, elle n’avait « guère vomi; elle resta morte cinq fois au point de paraître avoir « passé. Le vomissement par l’eau froide ne lui procura aucun « relâche, pas même, quand la douleur était pressante, pour la « dypsnée. On lui fit des affusions d’eau froide sur le corps,
« environ trente amphores; et cela seul parut la soulager Elle
« réchappa. »
Elle réchappa, oui; mais combien près fut-elle de la mort! Un autre n’eut pas la même chance. « Anlandre, à la suite d’un purga- « llf n’éprouvant rien du reste, parut avoir de la douleur à la ves- « sie, aussitôt il rendit rapidement beaucoup d’urine ; à partir du « milieu du jour, une très-forte douleur se fit sentir dans le ventre; « étouffement, anxiété, jactitation; il vomissait, ne rendant rien par «‘le bas; il souffrit lÿ nuit, et le sommeil ne vint pas. Le lende- « main, il rendit beaucoup par le bas, le sang en dernier lieu, et il « mourut (t. V, ibid.). » Un auteur hippocratique (t. VI, p. 241) dit qu’avec les évacuants cholagogues et phlegmagogues commencent les dangers et les accusations contre les médecins. Le fait est
que, dans l’antiquité et sans doute aussi dans le moyen âge, la pharmacie ne savait pas doser suffisamment les substances énergiques qu’elle faisait entrer dans ses médicaments composés. [Journal des Savants, 1869, p. 272.)
GIL BLAS
et
L’ARCÏÏEYÈQUE DE GRENADE*
Ce titre rappelle un des plus spirituels récits d’un roman qui abonde en récits spirituels et en fines peintures. Lesage a voulu représenter ce risible amourpropre d’auteurs qui, ayant obtenu un succès grand ou petit, s’infatuent de leur esprit et s’imaginent qu’il n’en peut plus rien sortir qui ne soit digne d’admiration. Âlême il arrive que plus leurs derniers écrits sont faibles, plus ils leur inspirent de tendresse ; c’est ainsi (jue maintes fois une mère a témoigné un attachement partial pour, un enfant difforme ou maladif ; mais, tandis que cette partialité est touchante, impulsion d’une tendresse ({ui penche vers ce qui demande plus de secours, l’autre partialité, germant dans ce fonds commun de nos sentiments égoïstes qui doit toujours être surveillé, excite une juste moquerie.
L’archevêque de Grenade composait des homélies que le Seigneur bénissait; elles touchaient les pécheurs.
1. Philosophie positive, novembre-décembre 1867, t. fv, p. 433.
GIL BLAS
elles les faisaient rentrer en eux-mêmes et recourir à la pénitence. Mais le saint homme l’avouait : il se pi’Oposait encore un autre prix qu’il se reprochait vainement, c’était l’estime que le monde accorde aux écrits lins et limés. Bien plus, il savait que les bons auteurs qui écrivent trop longtemps finissent par n’être plus égaux à eux-mêmes ; et, comme il désirait de se sauver avec toute sa réputation (c’est l’expression de Lesage), il exigea de Gil Blas la promesse de l’avertir, s’il arrivait que la décadence se manifestât. Il déclara qu’il recevrait cet avertissement comme une marque d’affection, et ajouta que, s’il apprenait par quelque autre que ses homélies n’avaient plus la force ordinaire et qu’il devait se reposer, Gil Blas perdrait, avec son amitié, la fortune qu’il lui promettait.
Tout allait au mieux. L’archevêque prêchait avec son succès accoutumé ; et Gil Blas payait son tribut d’admiration légitimement rendu et gracieusement reçu ; mais l’apoplexie arrive : « Dans le temps de ma tt plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme « au palais épiscopal ; l’archevêque tomba en apoa plexie ; on le secourut si promptement, et on lui « donna de si bons remèdes, que, quelques jours après, « il n’y paraissait plus ; mais son esprit en reçut une tt rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première « homélie qu’il composa. Je ne trouvai pas toutefois la « différence qu’il y avait de eelle-là aux autres assez « sensible pour conclure que l’orateur commençait à « baisser. J’attendis encore une homélie pour mieux « savoir à quoi m’en tenir. Oh I pour celle-là, elle fut « décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait, tantôt il « s’élevait trop haut, ou descendait trop bas. C’était « un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une « capucinade. »
Gil Blas, à ce moment de son histoire, n’était pas assez avancé dans l’expérience de la vie pour soupçonner que les protestations de l’archevêque n’étaient qu’un moyen derrière lequel se cachait Aine craintive vanité d’auteur. Il tomba en plein dans ce piège oii l’on n’aurait pas voulu le prendre, et, craignant d’être biffé du testament s’il n’avertissait, il prit la liberté d’insinuer que le dernier discours ne lui paraissait pas tout à fait de la force des précédents. Ces paroles firent pâlir son maître. Vainement il essaya de réparer sa sottise et de rajuster les choses. « N’en parlons plus, « mon enfant, dit l’archevêque, vous êtes encore trop « jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je « n’ai jamais composé de meilleure homélie que celle « qui a le malheur de ne pas avoir votre approbation. « Mon esprit, grâce au ciel, n’a encore rien perdu de « sa vigueur. Désormais, je choisirai mieux mes con- « fidents. J’en veux de plus capables que vous de déci- « der. Allez, poursuivit-il en me poussant par les « épaules hors de son cabinet, allez dire à mon tréso- « lier qu’il vous compte cent ducats. Et que le ciel « vous conduise avec cette somme. Adieu, monsieur « Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospéri- « tés, avec un peu plus de goût. »
La leçon est charmante et de tous les temps ; mais encore faut-il l’examiner à un point de vue que Lesage n’avait pas soupçonné, au point de vue médical. Quand une statue nous frappe par le caractère empreint, par l’expression noble ou gracieuse, par l’idée grande ou profonde, il n’est pas interdit à l’anatomiste de la considérer attentivement, pour rechercher si, dans ce corps de marbre ou de bronze, une vraie charpente osseuse soutient toutes les parties; si, dans ces membres et dans ce torse, les muscles fictifs sont l’exacte
GIL BLAS
représentation des muscles réels ; enfin, si, dans cette face qui sourit, ou s’inquiète, ou s’alarme, ou se passionne, l’artiste a bien saisi les traits qu’y imprime chaque faisceau musculaire mis par la nature en corrélation avec l’impression ressentie par le cerveau. Il est certainement des choses belles malgré des incorrections ; mais il n’en est pas moins vrai que le réel est à la racine de toute beauté, et que le génie est d’autant plus près de l’idéal qu’il est plus près de la correction. J’entends ici par correction l’exacte représentation de la nature.
Or il y a une grande incorrection dans le récit de Lesage. Pour lui, comme pour tout le monde d’ailleurs, un homme frappé d’apoplexie est, moralement, après le coup porté, ce qu’il était avant le coup. Mais, pour un médecin, cela n’est pas. L’apoplexie est un événement qui se passe dans l’organe même de la pensée et du sentiment, et qui, différant des lésions inflammatoires susceptibles de se résoudre sans laisser de traces, en laisse d’ineffaçables. Sous l’influence d'une altération dans la nutrition des vaisseaux capillaires du cerveau, il se fait tout à coup une déchirure de la substance célébrale; du sang s’épanche; et, quand la mort ne succède pas rapidement à l’épanchement, ou, un peu plus tard, à l’inflammation qui s’allume, un travail réparateur de la lésion commence: le sang épanché se résorbe en partie et se transforme en caillot; le caillot lui-même se réduit; la plaie se cicatrise ; mais il reste une cicatrice qui, n’étant point un équivalent de la substance nerveuse détruite, a toujours pour suite une infirmité plus ou moins grave de la fonction.
A cette anatomie tout correspond. Sur le coup le malade chancelle et tombe ; il est paralysé d’un côté
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du corps. Revenu à lui, la langue est déviée, la parole embarrassée; les idées sont incomplètes; il sait à peine ce qui lui est arrivé. La guérison, quand elle s’opère, n’est pas parfaite : on reste impotent et lésé dans quelqu’une des facultés intellectuelles ou morales. Même dans les cas les plus heureux, alors que l’apoplexie n’est pas forte et que le patient conserve le pouvoir de prendre part à la vie et de gérer ses affaires, une sensibilité maladive s’empare de lui : tantôt il devient irascible et morose, tantôt il s’émeut pour ce qui ne l’aurait pas agité autrefois, et, à la moindre impression, sa voix tremble, ses yeux se mouillent de larmes.
Il y a vingt-deux siècles, les choses se passaient absolument de la même façon. Hippocrate parle de l’apoplexie comme nous en parlons. Alors comme aujourd’hui, les petits vaiSseaux de la substance cérébrale étaient disposés à se rompre; alors comme aujourd’hui, cette rupture compromettait l’équilibre intellectuel et moral de l’homme ; alors comme aujourd’hui, la réparation en était incertaine, lente, incomplète. La seule différence à constater est dans le savoir respectif des deux époques. Hippocrate ne connaissait que les symptômes des maladies, et il les étudia avec une supériorité qui lui a mérité le nom de père de la médecine ; mais il ne savait aucunement ce qui se passait derrière ces symptômes, et, en particulier, ce qui se passait dans le cerveau de ces frappés ; car c’est ce que signifie le mot apoplexie. Aujourd’hui, grâce à une dissection savante du cerveau des personnes qui ont succombé à cette funeste maladie, dissection faite à tous les degrés de la lésion, on en a construit l’enchaînement entier depuis l’irruption du sang dans la substance cérébrale jusqu’à la cicatrisation ; de sorte que
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le diagnostic et le pronostic ont acquis une très-grande précision. Mais en même temps chacun touche du doigt les limites de la médecine, déterminées par celles de la nature : une déchirure sera toujours une déchirure; un épanchement comprimera toujours le cerveau enferaié dans une boîte osseuse inextensible; une cicatrice ne réparera jamais la destruction effectuée. Tout ce que peut la médecine, c’est d’apporter des soins auxiliaires, soit pour favoriser la cicatrisation, soit pour détourner quelque attaque subséquente. Jugez après cela de la folle ignorance d’un public qui s’imagine voir marcher des apoplectiques, grâce à une parole d’autorité, à des passes de magnétisme, à des secrets de sorcier.
Et il n’est pas étonnant que Lesage n’ait pas songé à l’objection que la médecine pourrait soulever contre son ingénieux chapitre. Au temps où il écrivait, l’opinion des théologiens qui s’imposait au nom de la révélation, celle des philosophes dont la psychologie ne différait pas essentiellement de la psychologie théologique, enfin celle même des médecins encore incertains entre les observations de leur art et les décisions de l’orthodoxie , étaient que la cause de la pensée et du sentiment réside en une substance immatérielle , distincte des organes qui l’emprisonnent momentanément. C’était la croyance consacrée. Gomment dès lors un homme de lettres, cherchant à peindre quelques ti’aits de la nature humaine dans un récit à personnages divers, se serait-il a^sé qu’une lésion quelconque du cerveau devait avoir une influence considérable sur le caractère intellectuel et moral de cette substance immatérielle , et changer tout d’un coup , aux yeux du physiologiste, la responsabilité de l’acte ? Pourtant il savait bien que l’apoplexie fait baisser l’esprit, mais il
ne savait pas qu’elle fait aussi baisser le moral ; et c’est ainsi que son livre n’a pas été privé d’un charmant chapitre.
L'archevêque de Grenade est un prédicateur non sans talent, au jugement de ses paroissiens; c’est un homme pieux, se réjouissant du fruit que font ses homélies, vain sans doute, mais d’une vanité qui s’avoue à peine à elïfe-même et qui n’est pas sans quelque reproche de la conscience. Ainsi présenté, il n’est pas du tout sûr que ce personnage, devenu inégal à lui-même, soit par le relâchement qu’inspire quelquefois le succès, soit, ainsi que cela s’est vu, par l’abus du genre qu’il avait adopté, n’eùt pas reçu l’avis de Gil Blas avec plus de modération. Il eût songé à la promesse d’une entière franchise qu’il avait exigée ; il n’eût pas complètement méconnu le cruel embarras entre parler et se taire imposé à son pauvre secrétaire; il eût rélléchi aux hasards de la composition ; il se fût enquis auprès de lui-même et des autres. En un mot , chez un homme sain, la vanité d’auteur n’est pas un cas tout à fait désespéré; c’en est un chez un apoplectique ; et, si , de nos jours, un Lesage reprenait un thème semblable, un physiologiste de ses amis lui dirait : Prenez garde, supprimez l’apoplexie, mais appuyez sur l’infatuation et la dérai- •son qui affligent certains auteurs; autrement, ce n’est pas à leur amour-propre que vous faites la leçon, c’est à l’imprudence de. Gil Blas qui va comme si une apoplexie laissait les choses entières.
Entre les mille destructions intellectuelles qu’etfectue un mal inexorable, en voici une rare et curieuse dont un savant célèbre, Broussonnet, offrit l’exemple : « 'foutes ses idées étaient, il est vrai, saines et justes ; « toutes les connaissances qu’il avait jamais eues se <( présentaient à lui sans beaucoup de difficulté toutes
Si
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« les personnes qu’il avait connues étaient encore pré- « sentes à son souvenir; sa langue, quoiqu’un peu « embarrassée, exprimait assez bien tous les sons; O mais, par une fatale bizarrerie , il ne pouvait pro- « noncer aucun nom substantif et, par conséquent, « aucun nom propre. Ces mots cependant étaient, « comme les adjectifs et les verbes, gravés dans sa mé- « moire ; car il les reconnaissait facilement, lorsqu’on <1 les prononçait devant lui. Il lisait avec facilité, et « comprenait sans peine les livres écrits dans toutes les « langues qu’il avait jamais sues; mais, lorsqu’il vou- « lait lui-même écrire, les lettres dont les mots étaient « composés ne se présentaient plus à sa mémoire, et il <1 jetait sa plume avec une espèce de désespoir. Le ma- « lade s’était créé une sorte de langue. Ainsi , pour « remplacer les noms propres qu’il ne pouvait pronon- « cer ni écrire, il entassait les épithètes : il appe- « lait un de ses amis, M. Bosc : celui que j'aime bien; « M. Desfontaines : le grand bon modeste. » (de Candolle, Eloge de Broussonnet .) Demandez donc à un homme dans cet état, qu’il réponde paisiblement à Gil Blas, le chicanant sur ses homélies.
Mais, j’y songe, que gagne-t-on au progrès de la science et à cette exacte connaissance de ce qui se passe dans le cerveau d’un homme que l’apoplexie a louché de son aile funèbre? Si Gil Blas parle, il est cruel; s’il se tait, il est complaisant et flatteur. Que fera donc Gil Blas? il se taira, et ne sera ni complaisant ni flatteur; car, renseigné par la médecine, il sait qu’il a devant lui une lésion incurable, non une vanité intraitable.
Ce n’est pas aux dépens des Gil Blas que Lesage a prétendu nous apprêter à rire, c’est aux dépens des archevêques de Grenade. 11 en connaissait. Toutefois il faut retrancher l’apoplexie; elle excuse d’avance toute dé-
cadence, toute irritabilité, tout entêtement, lésions morales que rend irrémédiables l’irrémédiabilité de la lésion anatomique. On n’a pas besoin d’apoplexie soit pour baisser en général, soit pour manquer son coup en particulier ; et alors chacun est en droit de s’égayer à l’amusant spectacle d’un aveugle amour-propre qui, incapable d’un retour sur soi-même, est disposé à prendre par les épaules et à chasser de son cabinet ce Gil Blas importun qu’on nomme le jugement public.
Lesage a voulu faire rire, et il y a réussi; il a voulu corriger, et il y a aussi réussi; car, depuis lui, l’archevêque de Grenade est un type qui ne s’est jamais laissé oublier. La corrigibilité et l’incorrigibilité sont des conditions morales dépendant de la nature de l’individu et surtout de son âge. Le monde, à vrai dire, est un grand pénitencier où nos instructeurs sont les événements journaliers delà vie. Et on a beaucoup fait pour son propre amendement, quand, à coté de la nécessité d’agir et de vivre qui nous emporte tous, on admet l’idée de la leçon donnée par les choses et de la corrigibilité limitée dont nous sommes doués. L’inlatuation n’est pas particulière à ceux qui écriventou composent; on peut l’étudier psychologiquement tout à son aise dans les dernières années de l’empereur Napoléon l'% qui, accablant de son mépris, selon l’expression* de M. de Ségur, les faits politiques et militaires qui le contrariaient, court d’aveuglement en aveuglement jusqu’à Moscou, sans que 1812 serve d’enseignement à 1813, ni 1813 à 1814, ni 1814 à 1813. Le terrible Gil Blas des événements est d’année en année mis à la porte par l’impérial archevêque de Grenade, et cela, remarquezle, sans apoplexie et sans rien autre que l’enivrement de l’orgueil par la prospérité et le pouvoir absolu.
La moqueuse leçon de Lesage ne s’applique pas
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ceux qui, comme Corneille, sont aveuglés de cet innocent aveuglement qui n’est pas une faute de l'âme. Ce grand homme a écrit avec une simplicité parfaite et, je dirai, touchante, un examen de ses propres pièces; mais, comme il ne sut jamais distinguer Lucain de Virgile, il ne sut non plus faire une distinction entre le Cid et Pertharite, entre les Horaces et Agésilas. Pour lui tout cela est équivalent; et, dans une épître que, trèsvieux déjà, il adressa à Louis XIV et où l’on reti’ouve de beaux vers, il exprime qu’il suffirait d’un regard de la faveur royale pour le remettre l’égal de son jeune rival que le public enivre de ses suffrages, et pour faire applaudir un Olhon ou un Attila autant que Britannicus ou Mithridate. Puis voyez-le s’embarrasser d’une Bérénice, dont toute la suavité , toute la tendresse, tout le goût de Racine n’ont pu faire qu’une trop longue idylle. Plus il va, plus il tombe; pour se relever, il lui aurait fallu la clairvoyance qui fit chercher à Racine, dans Athalie, un nouvel ordre de conception dramatique. Mais à une clairvoyance de ce genre Corneille fut toujours étranger; il reste renfermé dans ces types où la superbe espagnole, la fierté romaine et la gloire monarchique se combinent, comme elles se combinaient en effet et plaisaient vers la fin de Louis XIII et sous la régence d’Anne d’Autriche; et naturellement ces types, qui ne se renouvelaient pas, s’affaissèrent sous sa main vieillissante. A ces aveugles de génie , ne demandez rien que ce qu’ils donnent spontanément.
Mais les aveugles de génie sont rares; et le gros des hommes a besoin de leçons et ne s’y refuse pas. L’irritable Voltaire défaisait et refaisait ses tragédies aux moindres remontrances de son fidèle d'Argental; et les deux illustres amis, Boileau et Racine, se rendaient 1e service de se censurer. Néanmoins cela ne suffit pas.
Quand Boileau entreprit, ce qui était le plus antipathique à son génie, une ode, il demanda et obtint les critiques de Racine. Ces critiques ne changèrent rien à un si pitoyable morceau. Boileau a dit ;
. . . Souvent un esprit qui se flatte et qui s’aime Méconnaît son génie et s’ignore soi-même.
Lui si clairvoyant a péché lourdement contre son propre précepte; il était aussi incapable de composer une ode, qu’était incapable de composer un poème épique celui qui, suivant sa plaisante expression :
. . . poursuivant Moïse au travers des déserts.
Court avec Pharaon se noyer dans les mers.
La cour, je le sais, lui demanda cette ode, qu’un poète anglais retourna rudement contre lui, quand les alliés eurent repris Namur en présence d’une armée française, comme les généraux de Louis XIV l’avaient prise en présence d’une armée anglo-hollandaise; mais il devait décliner l’honneur qu’on lui faisait, et le reporter sur Racine, qui, à en juger par les chœurs de ses tragédies, était un vrai et grand lyrique. Est-ce (jue Boileau n’avait pas reconnu quel vol puissant son ami pouvait prendre, si la gloire de Malherbe l’eût tenté, ou plutôt si, devançant son temps, il eût percé une atmosphère de cour et un étroit classicisme pour chercher une inspiration dans les profondeurs de la nature ou dans celles de l’âme? Mais devance-t-on son temps ?
Pour ne pas s'ignorer soi-même et se méconnaître, il faut se faire une sorte de thermomètre et se choisir un terme de comparaison avec queh[ue modèle qui convienne à notre esprit, à notre goût, à nos occupations. Voltaire, en tant que .poète dramatique, avait pris, afin de ne pas s’ignorer. Racine, dont l’élégance, la correction, l’harmonie, la délicatesse avaient pour lui un
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charme infini ; et, quelque vif que fût son amour-propre, cette mesure l’avait réduit à une sincère humilité. Il s'en exprime sans réserve; et, devant cette poésie, qu’il ne se lasse pas de vanter, il n’a garde de se glorifier de l’admiration que ses propres œuvres excitaient sur la scène. Ses contemporains élevèrent très-hautson talent dramatique; le siècle présent a notablement baissé le rangqui lui fut alors assigné ; mais il est vrai de dire, qu’il ne s’enivra pas des applaudissements, et qu’il ne perdit jamais de vue la distance qui le séparait de Racine. C’est un mémorable exemple de la clarté d’esprit, même dans le plus vif de sa propre cause, et un exemple le plus éloigné de l’archevêque de Grenade. Mais Voltaire n’eut pas d’attaque d’apoplexie ; il n’eut pas non plus d’attaque d’infatuation, demeurant jusqu’au bout lucide et maître de sa force, qu’il consacra chaque jour davantage, à mesure qu’il vieillissait, à un service social et qu’il mania avec autant de prudence que d’efficacité.
Il est sage de suivre les bons exemples. Depuis que je suis livré à la philosophie, j’ai aussi choisi un modèle qui me servît de terme de comparaison ; et c’est le grand livre d’Auguste Comte. Non pour le style ; ce n’est pas que je partage les sévérités dont il a été l’objet de la part de ceux qui s’effrayent des nouvelles choses philosophiques, et qui se prennent de leur effroi à sa phrase, quelquefois trop .pleine, mais jamais oiseuse. Je l’ai choisi comme le chef de la pensée positive et celui qui l’a le premier inaugurée dans le domaine entier du savoir humain. Là je trouve l’étendue des perspectives, la puissance des combinaisons, l’enchaînement des conséquences, la fécondité des idées ; là, avec contentement, je me sens disciple et à la seconde génération d’une doctrine qui grandit. Chaque fois,
cette lecture m’est une leçon de défiance et de confiance : de défiance, quand je vois dans sa grandeur ce qu’exige le nouveau travail philosophique ; de confiance, quand j’aperçois combien est sûr le terrain qui nous a été préparé.
Il est aussi un thermomètre, un terme secondaire de comparaison qu’il ne faut pas négliger, c’est se relire. Se relire, quand on ne le fait pas pour s’admirer, est chose instructive. On y apprend combien, insensiblement et sans s’apercevoir, on a subi de changements. Les idées ne se présentent plus dans le même enchaînement : ici on voudrait ajouter, là retrancher; ici on approuve, là on désapprouve; ici on s’étonne qu’on ait suivi tel développement, là qu’on n’ait pas aperçu la voie qui s’ouvrait pour d’amples considérations. En un mot, l’on se trouve tout changé, bien que restant le même. Rester fondamentalement le même en se développant est grande chose. Ce doit être un trouble et une douleur, quand, brûlant ce qu’on avait adoré, adorant ce qu’on avait brûlé, on brise soi-même son identité intellectuelle, comme fit de notre temps le célèbre Lamennais; mais c’est sérénité et jouissance intime quand, dans l’ordre d’idées où le mouvement général et l’étude particulière nous ont jetés, apparaît une évolution congénère qui agrandit tout, fortifie tout, et que, de simple libre penseur, comme j’étais, on devient philosophe positiviste comme je suis. En se comparant diligemment à soi-même, on reconnaît en quoi l’on a perdu, en quoi l’on a gagné; on entretient la trame de sa propre évolution ; et c’est avec fruit que l’on se considère dans la jeunesse et dans la maturité, pour ne pas se méconnaître dans la vieillesse.
La vieillesse 1 M“® de Sévigné, quand elle en approcha, la vit venir avec une sorte d’horreur naturelle à
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une si jolie femme, et se plaignit d’avoir été condamnée, sans qu’on l’eût consultée, à naître, à vieillir, à mourir, se rejetant finalement, pour échapper à ces lugubres pensées, dans la volonté de Dieu, d’une façon qui sentait assez, dans plus d’un passage, la doctrine de saint Augustin et de Jansénius^. Le fait est que vieillir est, comme tout le reste d’ailleurs, la preuve palpable qu’une loi naturelle et non une intelligence paternelle préside à nos destinées. Si, par quelque décret insondable, cette intelligence avait voulu que nous mourussions, elle aurait, dans sa miséricorde, voulu en même temps que nous ne vieillissions pas, et que, jusqu’au bout, les hommes retinssent la plénitude de leur maturité et les femmes la plénitude de leurs charmes. Et qu’on ne dise pas que c’est en effet par miséricorde que la destinée nous a fait vieillir, et qu’il faut s’habituer à perdre peu à peu la vie pour la perdre sans regret. L’argument aurait quelque valeur (car, en effet, la mort de l’adulte est, en général, plus pénible que celle du vieillard), si, tous, nous arrivions à ce grand âge où, comme Fontenelle disait à près de cent ans, on ressentis difficulté d’être, s’éteignant sans souffrance et sans regret. Mais la vieillesse est le lot des privilégiés; le plus grand nombre n’y parvient pas ; et, pour me servir de l’expression de Malherbe, que de blondes jeunesses sont ra-
1. « Il me semble que j’ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir ta vieillesse; je la vols, m’y voilà, et je voudrais bien an moins ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans le chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m’outrager, et j’entends une voix qui dit : il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne vouletpas, il faut mourir; qui est une extrémité où ,ia nature répugne. Voilà pourtant ie sort de tout ce qui avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place et fait prendre patience » (à M”» de Grignan, 30 novembre 1 689).
vies avant le temps et rendent, dans les angoisses d’une mort ou rapide ou lente, une vie que ceux qui les entourent espéraient n’avoir pas été donnée pour une si courte durée et pour si peu d’usage 1
Laissons les rêves, et voyons la vieillesse telle qu’elle est, n’ayant devant elle qu’un court espace dont rien ne masque plus le terme prochain. Fénelon admire la vieillesse, et fait exprimer à ses jeunes gens le désir de franchir l’intervalle dangereux de la vie, «t d’atteindre tout d’un coup à ce grand âge où les passions sont éteintes et où la sagesse règne en souveraine. J.-J. Rousseau, au contraire, admire la jeunesse et ses riches promesses, et, en regard, fait peu de cas de cette lin de la vie où tout décroît et se resserre. Que le vieillard ne se laisse ni flatter par Fénelon, ni décourager par Rousseau. Il ne vaut jamais l’homme jeune; mais, si la main du temps destructeur ne l’a pas trop maltraité; il peut encore valoir quelque chose pour luimême et pour les autres. Et de fait c’est uniquement en valant pour les autres que la vieillesse peut valoir pour elle-même. Dans la pensée et le sentiment, c’est le domaine impersonnel qui seul lui reste ouvert. Alors, si on a eu l’heureuse chance d’être intéressé à quelque oeuvre philosophique, scientifique ou sociale, on y jette sa vieillesse avec d’autant plus d’abandon que rien n’en distrait plus l’esprit et que le peu de jours qui restent ne sont bons qu’à être ainsi dépensés.
Ce n’est pas sans vigilance et sans effort que l’on parvient à se maintenir, autant que se peut maintenir un organisme entré dans la décadence et la ruine rapides. Un médecin de Montpellier, M. Bérard, a prétendu, sous le nom AHnsênescmce du sens intellectuel, que l’intelligence, soustraite à la loi du coips, n’était pas sujette à
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vieillir. Il était spiritualiste, et je conçois que ce vieillissement de l’inlelligence ait toujours inquiété ceux qui font de cette intelligence l’attribut d’une âme immatérielle. Mais V insénescence de quoi que ce soit dans un être vivant est une erreur physiologique. L’observation universelle a constaté que le vieillard perd incessamment, non-seulement sans gagner, mais sans réparer. De son coté, une anatomie pathologique exercée démontie que, par le progrès de l’âge, il se fait, dans le cerveau, d’inévitables altérations de nutrition auxquelles correspondent les diminutions séniles. A la vérité, comme le cerveau est un organe qui parvient tardivement à sa pleine constitution, il commence tardivement aussi à vieillir. Et il échoit, en effet, à des natures privilégiées de conserver , même dans une grande vieillesse, de hautes qualités. Ainsi, tout récemment encore, nous avons vu avec admiration .M. Biot, à l’extrémité de l’âge, travailler, composer, écrire, et jeter à pleines mains, de ses mains si débiles, les trésors de son profond savoir, de son amour pour la science et de son élégance achevée. Mais ces privilèges et ces exceptions, qui d’ailleurs ne manquent pas non plus pour le corps chez quelques robustes vieillards, confirment la règle; loin de la détruire ; et même M. Biot n’aurait plus été capable des grands travaux mathématiques et physiques qui avaient fondé sa réputation. Aussi y avait-il renoncé : il racontait, il recherchait, il contrôlait, il jugeait, en un mot, il éclairait la science et ne l’étendait plus. La faculté des créations et des conceptions, c’est là ce qui sépare, de l’homme en sa plénitude, le vieillard en sa décroissance. .Mais il lui reste, quand le sort le favorise et qu’il aide le sort, il lui reste le calme de l’âme, la sérénité de l’idée, l’accumulation du savoir, l’étendue du jugement.
et quelquefois, dans les heureux moments, quelques sourires de sa jeunesse.
Si, au contraii’e, le sort et l’organisation ne sont pas favorables, alors, habitué à se surveiller, on le sent, on le voit, on le sait, et l’on fait comme l’illustre physicien Faraday demandant sa retraite à ses auditeurs : « L’affaiblissement graduel de ma mémoire et de mes (f autres facultés se manifeste péniblement à moi ; et il « m’a fallu le souvenir de votre bienveillance pour « accomplir ma tâche jusqu’au bout. S’il m’arrive de « professer trop longtemps, ou de manquer à ce que « vous attendez de moi, n’oubliez pas que c’est vous « qui avez voulu me retenir à mon poste. J’ai désiré « me retirer de l’arène, ainsi que doit le faire tout « homme dont les facultés baissent ; mais j’avoue que a l’affection que j’ai pour cette salle et pour ceux qui « la fréquentent est telle, que j’ai de la peine à recon- « naître que l’heure de la retraite a sonné. » C’est de de la sorte qu’au lieu de présenter un spectacle ridicule, un vieillard présente un spectacle touchant.
Voltaire raconte qu’il mena à une représentation du Grondeur son père, qui était d’humeur fort grondeuse et qui en gronda un peu moins. De même, grâce à Lesage, l’archevêque de Grenade est en scène et fait réfléchir les amours-propres. L’apoplexie est de trop ; néanmoins la leçon y est , et elle demeure courante et proverbiale. Les auteurs sont avertis, et le public l’est aussi.